Seconde Guerre Mondiale WWII

ROMMEL AU CAIRE EN 1942 : UNE HYPOTHESE TANGIBLE ?

Les enjeux stratégiques et géopolitiques de l'invasion de l'Egypte

Benoît Rondeau Copyright

            L’importance stratégique d’un théâtre des opérations ne se limite en aucune manière à une question d’arithmétique, comme l’illustre à propos la bataille de l’Atlantique, si cruciale, dans laquelle à peine 40 000 hommes d’équipage servent dans les U-Boote. Il en est de même pour la campagne essentielle qui se déroule en Afrique du Nord, longtemps considérée comme secondaire. Elle ne l’est certes pas pour l’empire britannique ni pour l’Italie fasciste qui y consacrent d’importantes ressources et leurs meilleures unités. Cette campagne arrive à son paroxysme à El Alamein en juillet 1942. Quels sont les enjeux stratégiques de ce que le général Auchinleck, alors à la tête de la 8th Army et du Middle East Command, a appelé bien à propos la bataille d’Egypte ? Ce qui amène à une autre question : le maréchal Rommel pouvait-il l’emporter à El Alamein à l’été 1942 ?

Le Delta du Nil dans la défense de L’Egypte

            Si Rommel gagne El Alamein, la bataille se porte sur le Delta du Nil. Ce dernier semble a priori favoriser un défenseur : la multiplication des canaux en sus des bras du Nil représente autant d’obstacles à franchir pour un assaillant tout en offrant apparemment des lignes de défenses efficaces. Encore faut-il que ces voies d’eau soient orientées dans un sens favorables à la défense. Les défenseurs doivent cependant se ménager des zones de repli et d’approvisionnement, d’où l’importance des ponts, pas forcément si nombreux, et la gène que représentent les zones marécageuses. La végétation est également un autre élément caractéristique du Delta si on le compare au désert qui recouvre l’Egypte. Rien de comparable toutefois au bocage normand. En fait de végétation, il s’agit essentiellement de cultures. Dans un pays où les surfaces arables sont ténues, on n’y trouvera nulle forêt, même de palmiers. La crue du Nil, alors qu’un barrage a été édifié par les Britanniques dans les années 1930, ne peut constituer un obstacle de taille sachant qu’une montée des eaux serait tout aussi préjudiciable aux Britanniques qu’aux forces de l’Axe. Normalement, elle survient en été, donc au même moment qu’une éventuelle percée de Rommel, qui attaque El Alamein le 1er juillet.

            Alors ques e prépare l’affrontement à El Alamein, le général Auchinleck, commandant en chef au Moyen-Orient, charge le général Holmes, chef du 10th Corps, de mettre le Delta en défense. Or ce dernier apparaît relativement aisément contournable par un assaillant venant de l’ouest. La ville même d’Alexandrie ne semble d’ailleurs pas si facile à défendre avec le lac qui s’étend au sud. Il est assez facile d’atteindre Le Caire, à la pointe du Delta, depuis El Alamein. Il suffit pour ce faire de suivre une piste puis d’emprunter la route dite du désert qui relie la capitale égyptienne à Alexandrie. La défense même du Caire, alors infiniment moins étendu que la mégalopole actuelle, peut s’appuyer en priorité sur la défense des ponts. Mais les Allemands peuvent trouver d’autres points de passage en amont ou en aval, profiter de connivences avec les autochtones et franchir le fleuve avec des embarcations ou de vive-force. L’emploi de parachutistes est à ce propos envisagé par Rommel. La brigade de Fallschirmjäger Ramcke est d’ailleurs prévue à cet effet, pour autant que la Luftwaffe trouve les moyens de transport et d’escorte et dispose de la logistique indispensable. En effet, l’armée de l’air allemande est durement sollicitée les impératifs de la guerre à l’Est et l’approvisionnement de la Panzerarmee qui s’avance en profondeur en Egypte.

            Une fois le Caire atteint et conquis, la partie est en grande partie jouée pour les forces de l’Axe car aucun obstacle ne se dresse alors plus pour une progression en direction de Suez et Ismailia puis Port Said. Dès lors, les forces britanniques encore en position sur le Delta et à Alexandrie seraient encerclées.

Un chaos logistique

            Une désorganisation colossale de la logistique britannique résulterait d’une telle avance de l’armée de Rommel. Le nord de l’Egypte, particulièrement Le Caire et le Delta représentent une immense base logistique, notamment au profit de la 8th Army. Elle est absolument indispensable pour mener des opérations au Moyen-Orient. Sa perte serait donc considérable. Une évacuation ne peut en effet qu’être partielle et résulterait dans la perte de matériels, d’ateliers et de stocks en quantités importantes. Or les pertes essuyées au cours de la récente retraite depuis Tobrouk sont déjà énormes. On voit mal comment la plupart des chars endommagés pourraient être évacués des ateliers du RAOC. Les troupes de la logistiques et des services administratifs sont bien incapable de s’y opposer. Les exhortations de Churchill à ce que tout mâle en uniforme en Egypte soit envoyé au feu sont des réminicenses de levées en masse d’un autre âge. Si les troupes de soutien ont à l’occasion fait « le coup de feu » et remporté quelques succès au cours du conflit, par exemple certains Américains dans les Ardennes, cela ne peut être que temporaire et dans l’attente d’un soutien rapide de renforts. On ne peut s’improviser combattant de première ligne.

            Le plan « Colonial » qu’envisage Auchinleck en cas de défaite à El Alamein n’est pas non plus sans poser d’immenses difficultés logistiques. Il s’agit d’une retraite en direction de la Haute-Egypte en suivant le Nil. Si un tel repli est entrepris, compte-tenu de la perte d’une grande quantité de matériel dans le Delta, comment dès lors envisager des opérations offensives mêmes limitées ?  Ceci concerne également tous les raiders du désert comme le SAS et le LRDG qui, au mieux, seraient basés à Koufra avec le risque d’être isolé de ses sources de ravitaillement. Les routes dignes de ce nom font défaut. Les ponts ne sont pas nombreux et les capacités de fret de la ligne ferroviaire qui longe le cours du fleuve insuffisantes pour une armée. Par ailleurs, est-il possible d’assurer un ravitaillement suffisant via Port-Soudan et Wadi Halfa ?

            On peut s’en faire une idée en observant l’utilisation qui est alors faite de la route d’approvisionnement par le Soudan. Au moment où se déroulent les combats à El Alamein, la Méditerranée est bloquée et le franchissement du canal de Suez tout comme l’utilisation du port d’Alexandrie ne sont pas sans danger en raison de la menace que représente l’aviation de l’Axe. Une grande quantité de ravitaillement et de matériel de guerre arrive à Port-Soudan, pourtant loin d’être équipé des infrastructures nécessaires. Ce n’est en fait qu’une première étape car tout ce matériel doit ensuite être transféré jusqu’au Nil, distant de plusieurs centaines de kilomètres. Arrivés sur le Nil, le matériel poursuit son trajet en train jusqu’au terminus septentrional de la voie ferrée : Wadi Halfa. A cet endroit, elles sont transférées sur des barges qui remontent le Nil jusqu’à Assouan où elles sont prises en charge par l’Egyptian State Railways. Il faut alors redescendre la vallée du Nil jusqu’à la Méditerranée puis suivre la côte jusqu’au front. Outre le temps que cela nécessite, il convient de souligner qu’une partie du ravitaillement peut être perdu en route en raison de l’action malveillante de certains individus. Face à l’urgence de la situation et afin de permettre cet accroissement de trafic et assurer le transport des troupes par voie ferrée, les trains et les gares soudanais ont dû être allongés pour augmenter la capacité de l’unique ligne qui longe le Nil. Puisqu’il n’y a pas de stock de matériel ferroviaire, les lignes secondaires sont démantelées pour assurer le bon fonctionnement de la ligne de ravitaillement. Cette ligne de ravitaillement assure l’arrivée au front de la nourriture indispensable aux combattants. 5 000 bovins et 25 000 moutons sont ainsi acheminés chaque mois en provenance du Soudan.  L’effort logistique est donc conséquent et les résultats sont loin d’être négligeable. mais on peut se poser la question de l’existence d’infrastructures suffisantes pour assurer le ravitaillement et l’équipement d’une armée à partir du moment où Suez, où débarque une bonne partie du matériel lourd, et Alexandrie ne sont plus disponibles.

La question du canal de Suez

            Si une partie de l’armée remonte le Nil, que devient alors le front du côté du canal et du Sinaï ? En premier lieu, l’arrivée des forces de l’Axe sur le canal de Suez signifie l’impossibilité pour la Royal Navy de continuer à opérer depuis ses mouillages de Beyrouth et d’Haïfa. A partir de ce moment, l’artère vitale que constitue le canal entre la Méditerranée et l’océan Indien n’est plus utilisable par les Britanniques. Ces derniers, par une activité aérienne soutenue ou en sabordant des navires en son travers, sont également aptes à l’interdire à leurs ennemis. L’opportunité d’une liaison dans l’océan Indien entre les Germano-Italiens et les Japonais, de toute façon plus préoccupés alors par le Sud-Ouest du Pacifique, reste ainsi d’autant plus dans le domaine des hypothèses peu probables. 

            Se pose alors aussi avec acuité la question d’une possibilité pour les Britanniques de se retrancher sur le canal. Certes, ce dernier offre un front plus court et plus aisé que le Nil. Mais avec quelles ressources et quelles troupes cela serait-il envisageable ? Les pertes qui auraient été essuyées dans le Delta et les forces repliées en Haute-Egypte ne laissent que bien peu de choses pour son front. La 9th Army en Palestine a déjà envoyé ses meilleures unités à la 8th Army (voir plus loin) et la 10th Army doit de toute façon assurer la sécurité de l’Iran. L’Inde peut-elle alors se permettre d’envoyer de nouvelles unités au Moyen-Orient alors que le Burcorps vient de terminer sa retraite épique à travers la Birmanie ? C’est peu probable. L’autre question portant sur la viabilité d’une défense établie sur le canal de Suez est celle de la logistique. Quelles seraient les lignes de communications et la base opérationnelle de l’armée ? Même depuis la campagne de Murray puis d’Allenby en 1917-18, les routes font défauts dans le Sinaï et vers l’Irak via la Transjordanie. Il ne faut pas sous-estimer les difficultés à ravitailler une armée déployée dans le Sinaï depuis Bassorah, seul port viable de la région. Il est pourtant éloigné et la campagne de 1916-18 en Mésopotamie a été grandement handicapée par les questions logistiques.

Les lignes de communications de Rommel en cas de victoire à El Alamein

            Si les forces de l’Axe remporte un franc succès à El Alamein, le problème logistique, cauchemar de Rommel en cet été 1942 (rappelons qu’il y a près de 2 500 km entre Tripoli et El Alamein), peut être levé. Ceci suppose toutefois de surmonter l’obstacle de l’avance et de la prise du Caire, ce qui n’a rien de garanti. Toutefois, une victoire à El Alamein et un nouveau repli britannique ne peut signifier que l’abandon aux forces de Rommel d’un grand stock de matériel et d’équipement permettant, une nouvelle fois, de reprendre l’avance, tandis que les troupes et les ateliers encore en Libye et entre la frontière et El Alamein essayeront tant bien que mal de rallier une Panzerarmee engagée encore plus en avant en Egypte. Il demeure évident que la prise d’Alexandrie règle une fois pour toute la question du ravitaillement pour Rommel. Qui plus est, Malte est dès lors en grand danger faute de vivres suffisants car elle  ne peut désormais n’être ravitaillée que depuis Gibraltar, sur un chemin plus hasardeux que depuis Alexandrie en raison des bases aériennes et navales de l’Axe en Sicile, Sardaigne et en Italie. L’arrivée de convois de l’Axe directement à Alexandrie, avec notamment des troupes d’occupation italiennes, change la donne. Cette manne providentielle serait d’autant plus facile à acheminer que le Fall Blau, l’offensive d’été en Union Soviétique, ne se développe qu’au cours du mois de juillet 1942. Loin des désastres de l’automne, l’Axe peut encore envisager d’expédier des troupes en Afrique lorsqu’une telle opportunité stratégique s’offre à lui.

Les conséquences géopolitiques d’une victoire de Rommel en Egypte

            Les répercussions politiques de  l’occupation de l’Egypte par les forces de l’Axe sont potentiellement très importantes. Churchill, qui doit affronter une motion de censure début juillet 1942, pourrait être politiquement affaibli. Les Etats-Unis pourraient également émettre des doutes sur les capacités de leur allié et envisager de s’impliquer prioritairement vers le Pacifique, une option qui a de nombreux soutiens. Puissance coloniale dominante au Moyen-Orient, le Royaume-Uni verrait sa situation ébranlée dans une région où les populations arabes lui sont hostiles. La nécessité d’accorder des moyens importants au maintient de la sécurité intérieure dans les zones encore occupées se poserait donc avec acuité. La chute de l’Egypte ne peut qu’influencer un autre Etat important de la région, la Turquie, ancienne grande puissance au Moyen-Orient, ancienne alliée du Reich pendant la Grande Guerre. Ceci serait d’autant plus préjudiciable pour la cause alliée que, au même moment, le front soviétique vacille dans le sud, avant la ruée de la Wehrmacht vers le Caucase. Si la Turquie quitte sa neutralité et se range finalement dans le camp de l’Axe, qui est sans doute plus apte à lui faire des offres territoriales intéressantes que les Alliés, cela complique les choses pour les Soviétiques dans le Caucase et les Britanniques en Iran et ailleurs. On peut aussi imaginer qu’une victoire de Rommel pourrait laisser à penser que le conflit bascule définitivement dans le camp de l’Axe, ce qui pourrait influer également sur le Portugal et pousser l’Espagne à s’impliquer davantage avec le III. Reich. Pures conjectures mais qui laissent à réfléchir sur les répercussions d’un désastre britannique. Enfin, comment ne pas penser aux Juifs établis au Moyen-Orient, plus particulièrement en Palestine ? L’irruption des Panzer à leur porte signifie la persécution, la déportation et finalement la mort. La guerre sans haine qu’on attribue à l’armée de Rommel n’aurait plus cours.

L’Iran et l’aide occidentale à l’Union Soviétique

L’histoire officielle a souvent minimisée à tort l’aide considérable apportée par les Alliés occidentaux à l’effort de guerre soviétique. Le matériel militaire et les matières premières accordées à l’URSS dans le cadre de la loi « Prêt-Bail » représentent des quantités considérables. Cette aide a transité essentiellement par l’Iran, via ensuite Astrakhan, et, dans une moindre mesure, par le biais des convois de l’Arctique, via Mourmansk. Sur toute la durée de la guerre, les Alliés ont ainsi livré à l’Armée Rouge 12 000 chars, dont de nombreux Sherman, 40 000 canons, 22 000 avions, 7 000 half-tracks et 400 000 camions et jeeps, ces derniers ayant permis de motoriser une partie des troupes combattantes. L’URSS a en outre reçu 2 millions de tonnes de produits pétroliers, 700 000 t de métaux non ferreux, 4,5 millions de tonnes de denrées alimentaires, 190 000 téléphones de campagne, 12 000 wagons et locomotives, 34 millions d’uniformes et 5 millions de paires de bottes. Le Royaume-Uni a fourni 5 218 chars, 7 411 avions, 4 932 canons antichars, 473 millions de tonnes de munitions, 4 300 radios, 1 800 radars, 10 destroyers, 1 cuirassé. Les USA ont fourni 7 537 chars, 14 795 avions, 51 503 jeeps, 375 883 camions, 1 981 locomotives, 11 155 wagons, 2,6 millions de tonnes de pétrole, 3,7 millions de roues, 345 000 tonnes d’explosifs. Pour les seuls Etats-Unis, cette aide se chiffre alors à 10 milliards de dollars. Cette aide joue un rôle économique considérable et favorise la reconversion militaire et de se concentrer sur la production d’armement. On mesure ainsi l’importance cruciale pour les Alliés de garantir la sécurité des voies de ravitaillement de l’URSS en Iran.

Les conséquences stratégiques d’une victoire de Rommel

            Sur le plan militaire, on a vu les conséquences plutôt difficiles sur l’armée britannique au Moyen-Orient qu’entrainerait un nouveau repli. Du point de vue stratégique, plusieurs questions sont à examiner. En supposant que les positions britanniques ne soient pas tenables et que Rommel puisse même menacer l’Iran, ne serait-ce qu’avec la Luftwaffe, une éventualité discutée plus loin,  quelles en sont les conséquences pour l’Union Soviétique ? Elles sont primordiales car l’afflux de matériel allié via l’Iran est essentiel pour la machine de guerre de l’Union Soviétique, particulièrement à ce moment critique où sa survie est en jeu. 

            L’Iran, ainsi que l’Irak, c’est également une source importante d’approvisionnement en pétrole pour les forces du Commonwealth. Si les Etats-Unis fournissent la plus grande part des ressources en or noir des Alliés, la perte ou l’incapacité d’exploiter les champs pétrolifères du Moyen-Orient, et pire encore leur mainmise par un ennemi qui, lui, manque de carburant –pour autant qu’il puisse raffiner et acheminer jusqu’en Méditerranée le précieux liquide- serait fort préjudiciable.

            Les Japonais viennent en effet de s’emparer des  zones pétrolières d’Indonésie en ce début d’année 1942. Ces mêmes Japonais seraient dès lors plus à même d’avoir des relations plus faciles avec leurs partenaires de l’Axe, sans aller jusqu’à imaginer une stratégie commune qui n’a jamais existé. Il reste que la position de l’Inde devient d’autant plus délicate que, outre les velléités d’indépendance vis à vis des Britanniques à l’intérieur, le « joyau » de l’empire britannique verrait ses lignes de communications avec le Royaume-Uni et l’Australie gravement menacées dans l’océan Indien si les forces de l’Axe parviennent à réutiliser à leur profit le canal de Suez par où pourrait transiter des U-Boote.En cas de large victoire au Moyen-Orient, a Luftwaffe et la Regia Areonautica seraient également capables de menacer les voies maritimes alliées.

            Se pose alors la question du lancement ou non de « Torch », le débarquement allié en Afrique du Nord, en cas de désastre britannique en Egypte. Les amiraux Leahy et King sont plutôt favorables à une intervention en force dans le Pacifique. Le général Marshall, plutôt dans l’optique d’une priorité accordée à la lutte contre le Reich, est quant à lui partisan d’un débarquement en France le plus tôt possible. Il a fallu tout le poids politique et toute la persuasion du président Roosevelt pour que soit décidé le principe d’une opération conjointe des puissances anglo-saxonnes en Méditerranée. Il est notable de rappeler que les Américains ont un temps envisagé l’envoi d’une division blindée dans le désert pour assister la 8th Army. Cette idée n’a pas été retenue, mais, en revanche, des escadrilles de l’USAAF vont rejoindre le Moyen-Orient. Toutefois, suite au désastre de Tobrouk, Roosevelt n’hésite pas fournir 300 nouveaux chars M4 Sherman aux Britanniques. Cette offre généreuse signifie qu’une Armored Division est immédiatement de ses nouveaux tanks qui sont expédiés en Egypte. Leur présence au sein des formations blindées du général Montgomery ne sera d’ailleurs pas sans donner celui-ci une carte maîtresse pour s’assurer de la victoire à El Alamein. Mais n’anticipons pas. Pour l’heure, la situation des Britanniques au Moyen-Orient est grave. Alors que débute la 1ère bataille d’El Alamein en juillet, Marshall est persuadé que la 8th Army sera vaincue et que rien ne peut arrêter Rommel. Si les Américains n’ont pas hésité à fournir une aide substantielle aux Britanniques aux heures sombres de la chute de Tobrouk, il y a fort à parier qu’un revers cinglant de ceux-ci en Egypte ne pourrait que les faire réagir avec vigueur. Il reste difficile de savoir quelle forme elle aurait pu prendre. Paradoxalement, si Rommel l’emporte à El Alamein, « Torch » semble plus viable que jamais. En effet, une poursuite de l’avancée des forces de l’Axe et la mainmise sur l’Egypte suppose un effort de guerre accru sur ce théâtre des opérations. Ce sont autant de moyens qui feront plus tard défaut pour s’opposer aux Alliés en Tunisie. La campagne de Tunisie ne mettrait alors en lice que deux armées ennemies sur un seul front avec impossibilité pour l’un et l’autre camp de bénéficier du soutien immédiat des armées engagées à près de 3 000 kilomètres de là, en Egypte. Connaissant la mentalité des deux dictateurs allemand et italien, eut-on imaginer Hitler et Mussolini renoncer à l’Egypte et évacuer celle-ci en cas de menace surgit en Afrique du Nord française ? Le plus grave pour les Alliés dans cette affaire, si la chaîne des événements avait pris cette tournure, est moins la victoire en Afrique, encore que celle-ci serrait loin d’être acquise avec la chute de Malte et la défaite de la 8th Army, qu’un prolongement de la guerre dont les conséquences sont difficiles à évaluer mais de toute façon défavorables pour les puissances anglo-saxonnes. Tout retard pris pour un retour des Alliés sur le continent européen joue en effet en faveur de l’Allemagne, qui peut y renforcer ses positions tout en concentrant davantage de ressources à la lutte contre l’Union Soviétique.

Le véritable rapport de force : Rommel peut-il conquérir l’Egypte ?

            Toutes les considérations qui précèdent ne sont qu’hypothèses et conjectures. Elle permettent d’appréhender les enjeux de la confrontation d’El Alamein de juillet 1942. Ceux-ci sont, à l’évidence, considérables. Il faut maintenant examiner la situation réelle des forces en présence devant El Alamein le 1er juillet 1942, ce qui amène à des considérations plus prosaïque.

Rommel est persuadé qu’une nouvelle attaque sera couronnée de succès. Le moral est au zénith et le carburant ne manque pas encore, grâce aux stocks pris à Tobrouk. Pourtant, les pertes ont été nombreuses et les hommes sont épuisés. L’Afrika Korps 15. et 21. PZD) ne dispose plus que de 55 chars opérationnels. Au 20ème Corps italien (divisions Ariete, Littorio, Trieste) la situation est pire encore puisqu’à peine 15 chars M13/40 sont disponibles. Les forces de l’Axe disposeraient de plus de 500 pièces d’artillerie de toute sorte, ce qui paraît beaucoup et inclut peut-être des unites qui n’ont pas encore atteint la ligne de front. Ce total inclut notamment de 40 canons de 88 mm, essentiels dans la lutte antichar, et 44 canons britanniques de 25 livres capturés. La question de l’artillerie ne semble donc pas dramatique tant que le ravitaillement ne fait pas défaut, une question épineuse en ce qui concerne les canons capturés aux Britanniques. Le véritable problème concerne toutefois les unités d’infanterie, pourtant indispensables pour mener l’attaque et surtout tenir le terrain gagné. Les deux divisions blindées de l’Afrika Korps ne comptent plus dans leurs rangs qu’à peine 500 Panzergrenadiers tandis que la 90. Leichte Division n’en aligne qu’un peu plus d’un millier. Il convient toutefois d’ajouter les autres soldats de ces divisions, à titre d’exemples la 21.Panzer Division compte 4 800 hommes et la 90.Leichte Division 2 200. Les trois corps italiens ne regroupent pour leur part que 5 500 fantassins, ce qui est bien peu. Certes, des renforts sont en route et de nombreuses unités ont été laissées en arrière. De nombreux chars sont en ateliers, et rejoindront le front à plus ou moins brève échéance. Les forces de l’Axe ont donc le potentiel pour attaquer à nouveau, mais un temps de pause semble plus que jamais nécessaire. Les distances sont en effet considérables (Tripoli est à presque 2 500 km rappelons-le) et le maériel. La Luftwaffe et la Regia Aeronautica souffrent du manque d’infrastructures le temps nécessaire au redéploiement des escadrilles en Egypte. Le soutien aérien, loin d’être inexistant, fera donc un temps défaut.

Quelle est la situation dans le camp adverse? Le 1er juillet, on compte 137 chars dans les unités à El Alamein, plus 42 en transit. Mais, ce même jour plus de 900 chars se trouvent dans les ateliers, dont 34 opérationnels. Les Britanniques seraient donc à presque 3 contre 1 en blindés. Toutefois, les pertes importantes enregistrées au cours des affrontements avec les Allemands laissent supposer que cette supériorité numérique en blindés est bien marginale. L’artillerie ne fait toutefois pas défaut et plusieurs régiments sont regroupés sous le commandement direct de l’armée. Sur la ligne d’Alamein, Auchinleck a regroupé ses blindés au sein de la 1st Armoured Division, la 7th Armoured étant convertie en unité légère dotée d’automitrailleuses. Le général anglais dispose de la 1st South African Division et de la2nd New-Zealand Division, de la 18th Indian Brigade arrivée tout droit d’Irak, ainsi que d’éléments des 5th Indian et 50th Northumbrian Divisions. Toutes ces unités sont réparties au sein de deux corps d’armées, les 13th et 30th. Pour être complet, il convient de mentionner la présence d’un 10th Corps, qui assure la défense du Delta. Celui-ci est composé de la 10th Indian Division, de la 9th Australian Division et d’unités françaises, polonaises et grecques, soit 25 000 fantassins et une centaine de chars. Auchinleck dispose également des 9th et 10th Armies en Syrie/Palestine et en Iran/Irak, mais la première déjà contribué à renforcer la 8th Army avec des unités, parmi les meilleures dont elles dispose, à savoir les 9th Australian et 2nd New-Zealand Divisions. Auchinleck peut compter sur le soutien de la Desert Air Force du général Coningham. Celle-ci domine ne effet le ciel et inaugure une tactique de bombardement dit “round the clock”, les escadrilles se succédant afin de dénuer tout repis à l’adversaire. Les effets de la maîtrie des cieux par les Alliés sont dévastateurs sur les colonnes de ravitaillement et les troupes combattantes de Rommel.

Pourtant, pour Auchinleck, la situation est particulièrement critique dans le domaine des munitions : les combats et la retraite ont entraîné la destruction, la perte ou la capture de 780 000 obus et de 12 millions de cartouches pour armes portatives. Au 12 juillet, le 30th Corps estime que la consommation quotidienne d’obus de 25 livres atteint les 41 000 coups, soit 100 par pièce ! Si cette cadence est maintenue, les stocks d’obus de 25 livres disponibles au Moyen-Orient seront vides dans 10 ou 11 jours. Il est donc décidé de limiter la dépense journalière à 15 000 coups, ce qui est insuffisant. Mais il y a moins de 200 000 obus de 25 livres en Egypte le 15 juillet. Certes 420 000 sont en voie d’acheminement depuis la Palestine et plus de 500 000 embarqués dans des navires à destination de Suez, mais ces derniers n’atteindront pas l’Egypte avant la fin du mois. Le manque de munitions est encore plus criant pour les mitrailleuses Besa montées sur les chars et pour les mitraillettes Thompson. Cet aspect des batailles de juillet ne doit pas être oublié pour saisir la situation exacte de la 8th Army.

Il reste une donnée à considérer pour évaluer le rapport de forces. Qu’en est-il d’une intervention allemande au Moyen-Orient à partir du Caucase? Rommel peut-il bénéficier du soutien du Heeres-Gruppe A de von Kleist? Disons-le tout net : le “Renard du Désert” n’a rien à espérer de ce côté-là. L’image des soldats l’Afrika Korps effectuant la jonction avec leurs camarades venant de Russie est pure spéculation qui ne repose sur rien de tangible. L’offensive vers le Caucase implique déjà trop peu d’unités, mal ravitaillées de surcroît, vers des objectifs très éloignés les uns des autres : il y a un millier de kilomètres entre la Caspienne, vers Grozny et Bakou que visent les Panzer, et la mer Noire, où la Wehrmacht attaque en vers Novorossirsk. Entre les deux ojectifs, les Gebirgsjäger se perdent dans l’immensité du Caucase, la progression ne concernant bientôt plus que des colonnes de quelques milliers, puis quelques centaines d’hommes, une poignée à peine parvenant sur le versant est de la chaîne, en dehors de toute route carossable. De toute façon, même si les Panzer franchissent l’obstacle et s’emparent de Bakou, l’invasion de l’Iran est une campagne à elle seule alors que la guerre contre Union Soviétique requiert toutes les ressources disponibles.

Une armée britannique en Iran

En raison de la présence de conseillers et de ressortissants allemands en Iran et devant le refus du gouvernement iranien d’expulser ces derniers, les Britanniques et les Soviétiques décident d’envahir conjointement le pays le 26 août 1941. Les colonnes d’invasion soviétiques pénètrent en Iran par le nord ouest tandis que des unités britanniques attaquent par l’ouest depuis l’Irak. La résistance fait long feu et le roi Reza Shah est contraint d’abdiquer en faveur de son fils, Mohammed Reza Shah Pahlévi, le 16 septembre 1941. Cette intervention commune anglo-soviétique est essentielle pour le cours de la guerre. En premier lieu, elle écarte, au moins provisoirement, le risque d’un contrôle de la région par les Allemands. En outre, elle permet à la Grande-Bretagne, puis aux USA, de ravitailler l’URSS en matériel de guerre pendant toute la durée du conflit. Cette route d’approvisionnement s’avèrera capitale et indispensable à la victoire finale. Il est en effet indéniable que l’impossibilité des Soviétiques à recevoir l’aide des Occidentaux aurait amené à un effondrement dramatique devant la Wehrmacht. L’importance stratégique de la zone obligera les Britanniques à y maintenir la Paiforce (Persian and Irak Force), placée sous les ordres de « Jumbo »Wilson, qui dispose de la 10th Army du général Quinan qui comptera 4 divisions et plusieurs brigades en septembre 1942, sans compter l’armée polonaise en formation, alors que les Allemands menacent le Caucase. L’Iran comptera jusqu’à 150 000 soldats britanniques, principalement de l’armée des Indes.

Une inconnue : l’attitude des Egyptiens

            On peut difficilement imaginer l’Egyptien moyen s’insurger contre les Britanniques. Pourtant, la défiance de ceux-là pour ceux-ci s’explique aisément en raison du statut de puissance occupante du Royaume-Uni. On attribue ainsi l’envolée des prix à la présence de soldats britanniques. Fin juin-début juillet 1942, la ville d’Alexandrie est envahie de rumeurs annonçant l’arrivée imminente de l’Afrika Korps, rumeurs couplées avec celles d’une possible politique de terre brûlée par les troupes britanniques en retraite vers le Sinaï. Ces rumeurs sont certes non fondées mais elles sont habilement répandues par des agents au service des forces de l’Axe. On prépare l’accueil des nouveaux vainqueurs en confectionnant des drapeaux allemands et italiens et on détruits les uniformes, compromettants, laissés par les Britanniques. Il apparaît cependant que, si une partie de la haute société cairote et alexandrine intrigue pour être prête à se rallier aux nouveaux vainqueurs germano-italiens au moment opportun, d’autres ne sont pas dupes des visées de l’Italie sur leur pays. L’Egyptien moyen est en revanche indifférent quant au vainqueur de la guerre.  Certains ne voient pour ainsi dire jamais de soldats britanniques et la guerre leur semble lointaine, tout juste connue par la radio. Néanmoins, on décèle un certain dilemme sur la question d’ouvrir ou non les boutiques et échoppes, considérant le risque de saccages et de pillages par les foules en panique mais aussi la possibilité de vendre au prix fort des marchandises très prisées en ces circonstances. L’hésitation de ces marchands et artisans contribue au sentiment général d’insécurité. On raconte que Rommel a déjà réservé les meilleures chambres du Shepheard’s. On se presse vers la bourse, on dit que le gouvernement égyptien reste en session extraordinaire, que les étudiants se préparent à passer à l’action et que le marché du coton est clos. Globalement, les Egyptiens ne sont bien sûrs pas mécontent des revers essuyés par les Britanniques et c’est avec une certaine satisfaction qu’ils voient fuir ces Anglais qui les prennent si souvent de haut. Ils attendent l’arrivée des libérateurs Allemands et Italiens. On ne peut négliiger la gène que des saboteurs et des nationalistes auraient pu occasionner aux Britanniques. Les militaires comme Nasser et Sadate ne sont certes pas les derniers à espérer une victoire des forces de l’Axe.  Sadate et un groupe de nationalistes préparent une note pour demander à Rommel la garantie de l’indépendance de l’Egypte en échange du soutien de l’armée égyptienne et du mouvement de résistance qu’ils espèrent lever. Sadate prétend avoir ainsi acheté 10 000 bouteilles au souk Mouski pour en faire des coktails Molotov. Toutefois, le texte rédigé par ces officiers ainsi que des photographies aériennes de positions britanniques restent lettres mortes puisque le pilote égyptien est abattu au-dessus d’El Alamein par les Allemands qui n’ont vu qu’un avion anglais Gladiator. Quelques membres de l’Egyptian Royal Army Corps au Caire sont arrêtés en raison de leurs propos défaitistes et sous le prétexte d’activités submersives. pour pallier à toute difficulté, 250 soldats britanniques remplacent des soldats égyptiens à des postes sensibles. 

Le résultat de la première bataille d’El Alamein est-il donc entendu d’avance?

Le 1er juillet, en lançant la 90. Leichte sur le “box” d’El Alamein avec l’idée d’isoler ce dernier en atteignant la côte, Rommel espère réitérer le succès qu’il vient de remporter à Mersa Matrouh. Pendant ce temps, l’Afrika Korps doit écraser le “box” de Deir el Shein, puis se rabattre au sud et anéantir les formations néo-zélandaises et indiennes qui s’y trouvent, annihilant par la même occasion les unités de tanks qui ne manqueront pas de réagir. Il en alla tout autrement : la 90. Leichte sera clouée au sol et l’Afrika Korps perdra un temps précieux pour venir à bout de l’étonnante résistance des Indiens à Deir el Shein. Pourtant, si cette position avait été balayée et la 1st Armoured Division repoussée, l’intégralité du dispositif britannique à El Alamein se serait trouvé dans une situation de grand danger. En juillet 1942, les défenses à El Alamein sont en effet loin de représenter une quelconque ligne Maginot du désert (le dispositif de l’Axe en octobre 1942 sera bien plus solide). Rommel semble donc être en mesure de l’emporter. Il en a les capacités. L’ascendant tactique et moral de ses troupes après les récentes victoires est un atout certain. Certes, on peut difficilement imaginer un “Cannes égyptien” résultant dans la destruction de la 8th Army dans son intégralité. Mais les options laissées à Auchinleck se réduisent dramatiquement avec la perte ou l’affaiblissement de plusieurs brigades indiennes et néo-zélandaises au sud du front, une réduction des forces blindées à la portion congrue après de nouvelles pertes et, plus encore, la destruction d’une grande partie de la 1st South African Division, politiquement et humainement catastophique pour l’Afrique du Sud après la reddition de la 2nd South African Division à Tobrouk. Il reste tout de même le 10th Corps dans le Delta mais, on la vu, Le Caire reste vulnérable.

Si Rommel peut encore vaincre à El Alamein, la suite est impossible à imaginer avec certitude. Un butin conséquent serait à nouveau l’occasion d’un nouveau bond en avant mais le système logistique, déjà défaillant, serait tendu à l’extrême. Si prendre Le Caire est dans le domaine du raisonable, la Panzerarmee a t-elle les ressources pour assurer ses flancs qui s’étirent démesurément alors que ses axes de progression divergent?  Le plan de Rommel prévoit de franchir le Nil au Caire avec la 15. Panzer, la 90. Leichte et des troupes italiennes, les parachutistes allemands de la Brigade Ramcke ayant pour mission de s’emparer des ponts au cours d’un assaut aéroporté. Alexandrie serait attaquée par la 21. Panzer appuyée par des Italiens. La réaction des Egyptiens et la gène qui pourrait résulter de sabotages est difficile à évaluer. La conquête de l’Egypte, à tout le moins la Basse voire la Moyenne Egypte, est envisageable. En revanche, compte tenu de l’état de la Panzerarmee au 1er juillet 1942, la conquête du Moyen-Orient apparaît comme pure chimère sauf effondrement total britannique, bien peu probable, et accroissement considérable de l’effort de guerre de l’Axe sur ce théâtre des opérations. Donc Rommel n’aurait jamais franchi le canal de Suez. Mais, encore une fois, l’armée de Rommel ferait main basse sur un matériel et des stocks considérables, sans parler des engins blindés qui ne cessent de quitter les ateliers pour monter au front en même temps que les renforts pendant tout le mois de juillet 1942 (350 chars germano-italiens sont en effet dans les ateliers de la Panzerarmee quand Rommel parvient à El Alamein). Après une pause de quelques semaines, l’armée redevient donc opérationnelle, alors que la situation des Britanniques, repliés en Haute-Egypte et sur le canal de Suez est très délicate faute d’une logistique adaptée et compte-tenu des pertes. Quoi qu’il en soit, la position des Britanniques serait bien inconfortable militairement, mais aussi politiquement avec un prestige fort diminué. 

L’opération “Herkules” aurait-elle changé la donne?

            On le voit, la possibilité pour Rommel de l’emporter à El Alamein et de s’emparer ensuite de l’Egypte est du domaine du possible mais suppose beaucoup de conditions prélables et de “si”. La défense tenace de la 8th Army et l’habile stratégie d’Auchinleck auront raison des efforts du “Renard du Désert”. La logistique défaillante aura somme toute cmpté également pour beaucoup dans l’échec final de Rommel. D’où la question corollaire : la prise de Malte aurait-elle assuré un succès en Egypte. Il est certain qu’un bon raviatillement et une chaîne logistique assurée laisse supposer une plus grande latitude tactique pour Rommel et, surtout, des effectifs plus conséquents, une donnée qui n’a rien de secondaire, bien au contraire. Si Rommel avait consenti à se positionner sur la frontière égyptienne après la chute de Tobrouk et si Mussolini et Hitler n’avaient pas été réticents au point de renoncer à l’invasion de Malte ou à sa réduction à la famine, la situation générale n’est pas en faveur des Britanniques. Le repli de la plus grande partie des forces jusqu’à El Alamein ne se justifie plus, même si le secteur aurait vraissemblablement été fortifié. Il est entendu qu’une avance de la Panzerarmee qui n’irait pas au-delà de Mersa Matrouh s’expose inutilement puisque la zone frontalière est plus favorable à une mise en défense. En revanche, toute avance jusqu’à Mersa Matrouh, comme ce fût le cas en réalité, suppose vraissemblablement une progression jusqu’à El Alamein en suivant un ennemi en pleine retraite. Dans cette situation, à savoir si Rommel arrête son armée victorieuse sur la frontière, les troupes peuvent enfin goûter un repos bien mérité tandis que la maintenance et  le travail en ateliers permettent de recompléter les effectifs avec l’arrivée concommittante de renforts. Ce temps d’arrêt serait également mis à profit par la 8th Army, qui a subi des pertes sévères. Toutefois, les lignes de communications s’allongent si elle met en place sa base opérationnelle à Mersa Matrouh. Par ailleurs, alors que les pertes en blindés, en matériel de toute sorte et en munitions sont élevées, peut-on imaginer un instant que le bouillant Churchill ne presse pas le haut-commandement au Moyen-Orient à frapper au plus vite l’armée de Rommel, ne serait-ce que pour l’impérieuse nécessité de secourirMalte en reprenant le contrôle des aérodromes de Cyrénaïque. A la lumière du désastre de Gazala, il est douteux qu’une telle offensive eût pu réussir. Au contraire, pour peu que Malte succombe rapidement à l’opération “Herkules”, qui est loin d’être un succès garanti compte-tenu des défenses et de la confiuration de l’île-forteresse, Rommel peut frapper avant la fin de l’été. Renforcé, avec une logistique solide, il peut alors espérer raisonnablement vaincre une nouvelle fois son adversaire et le repousser jusqu’à El Alamein, où il pourrait à nouveau attaquer mais dans de bien meilleures conditions qu’en juillet 1942 où il y parvient à bout de souffle. Cela suppose tout de même un timing serré et sans accroc : Malte vaincue et occupée rapidement et une offensive de Rommel en Egypte avant l’arrivée massive des renforts en provenance du Royaume-Uni et des Etats-Unis (les précieux Sherman). Cela suppose aussi que la 8th Army, renforcée par des troupes de premier plan telles les 2nd New-Zealand et 9th Australian Divisions, retombe dans ses errements tactiques. 

Alam Halfa : une dernière chance?

            “Herkules” ne fût jamais lancée et Rommel, de façon téméraire, s’enfoncera jusqu’à El Alamein où l’habile conduite des opérations par Auchinleck le ménera à la défaite. Rommel tente un dernier coup du sort en août 1942, Montgomery, son nouvel adversaire, remporte une victoire rapide et facile. Rommel, dont le plan d’exploitation d’une éventuelle victoire ne prévoit plus qu’une poussée sur Alexandrie, sait que le rapport de force sera de plus en plus défavorable à son armée. En octobre 1942, la 8th Army est à plus de 2 contre 1 en hommes et en chars (4 contre en comptant les réserves et les blindés en ateliers) et possède une supériorité confortable en artillerie. En août 1942, les Sherman ne sont pas encore en lice et l’écart en effectifs des deux armées est moins accusé. Toutefois, des troupes importantes sont présentes dans le Delta. Compte tenu du déroulement des événements, la Panzerarmee ne pouvait l’emporter. Tout s’est joué notamment sur deux éléments essentiels. En premier lieu, une progression très limitée la première nuit, les formations étant ralentie et engluées par les champs de mines anglais et la défense élastique habile de la 7th Armoured Division. Ensuite, élément peut-être plus crucial encore, le manque drastique de craburant suite au torpillages en série de pétroliers italiens à destination de l’Afrique en vue de l’offensive de Rommel. Imaginons une poussée d’une cinquantaine de kilomètres de Panzer bien ravitaillés et bénéficant d’un soutien aérien tangible, puis une remontée vers la côte avec une couverture du flanc gauche assuré par la 90. Leichte, les forces motorisées italiennes et un solide rideau antichar. Tout  dépend de la réaction de Monty : s’il danse sur la musique de Rommel et engage ses blindés sans imagination, et ne parvient pas à isoler un adversaire prêt à refermer la nasse, le désastre s’abat sur son armée. Mai cela reste encore pure spéculation puisque Rommel n’a bénéficié d’aucune des conditions indispensables à un succès.

1941: une meilleure opportunité pour l’Axe en Egypte?

            Dès lors, puisque Rommel ne peut vaincre en août 1942 et qu’une victoire en juillet de la même année, si elle n’est aps impossible, reste tout de même bien ardue à obtenir, existait-il d’autres options aux forces de l’Axe pour emporter la décision en Méditerranée. Une meilleure fenêtre stratégique eistait-elle alors pour l’Axe en 1941, voire 1940 ? L’Italie aurait sans nul doute dû profiter de la situation encore précaire des Britanniques en Méditerranée à l’été 1940 près la chute de la France pour s’emparer de Malte. En Allemagne, des voix s’élèvent dès 1940 pour une intervention an Méditerranée. L’amiral Raeder, le patron de la Kriegsmarine, est de ceux qui pensent qu’il est utile pour le Reich de priver le Royaume-Uni de ses positions en Méditerranée. Raeder, en tant que marin est conscient de l’avantage que sa puissance de la Royal Navy procure  à la Grande Gretagne. Il réitérera donc à plusieurs reprises ses propositions d’intervention allemande ou d’intensification de la guerre en Méditerranée. Si Hitler consent à l’envoi de l’Afrika Korps en Libye au début de l’année 1941, alors que Mussolini fait la sourde oreille aux propositions de soutien de la Wehrmacht depuis des mois, c’est avant tout pour des questions politiques et stratégiques : il faut venir en aide à l’allié italien. Il n’est nul schéma de conquête du Reich en Méditerranée. L’échec de l’invasion de la Grèce par le même Mussolini dès l’automne 1940 couplé avec un risque d’intervention anglaise dans les Balkans alors que la Yougoslavie s’éloigne de l’Axe (coup d’Etat) pousse pourtant Hitler à intervenir massivement dans la région et, ce faiant, à s’impliquer davantage en Méditerranée. Ce mois d’avril 1941 voit donc l’invasion de de la Grèce et de la Yougoslavie par la Wehrmacht. Au même moment, la Western Desert Force est bousculée par Rommel et repoussée hors de Cyrénaïque, hormis Tobrouk où résistent les Australiens. Ce même mois, des nationalistes irakiens menés par Rachi Ali prennent le pouvoir par la force et menancent les positions britanniques en Irak. La Palestine, qui sort de troubles fomentés par les Arabes à la fin des années 30, est mal sécurisée par les Britanniques et la Syrie, protectorat français, est sous domination de l’administration de Vichy, au mieux neutre, au pire hostile. C’est d’ailleurs par ce territoire que transitera l’aide apportée par le Reich aux insurgés irakiens. Cette aide se limite à des livraisons d’armes et à l’envoi d’escadrilles de la Luftwaffe. Pourtant, une unité est mise sur point spécialement dans l’optique d’une intervention au Moyen-Orient, le fameux Sonderverband 288. Les Britanniques, qui ont pourtant fort à faire en Libye, en Afrique Orientale et en Grèce, parviennent cependant à mater la rébellion irakienne. Alors que l’opération “Barbarossa” n’est pas encore déclenchée, il s’en faut juste d’un effort de guerre accru, quelques divisions, de la part du Reich pour que la situation alliée au Moyen-Orient prenne un aspect désespéré. En effet, l’envoi rapide de troupes -même limitées comme le Sonderverband 288- n’est certes pas si simple et pose des problèmes logistiques mais oblige les Britanniques à combattre sur un nouveau front en territoire hostile. Pour peu que Rommel ait été renforcé et que Wavell n’ai pas eu la vision stratégique de tenir Tobrouk ni que les Australiens aient fait preuve de tant de ténacité, la Western Desert Forceaurait été repoussé en Egypte avec l’Afrika Korps sur ses talons. L’évacuation des forces britanniques de Grèce et de Crète surviendraient alors au pire moment. On peut donc se demander d’ailleurs si, dans ces conditions, une mise en défense de la Crète aurait été sérieusement envisagé si cela signifie prendre le risque de perdre l’Egypte ou de prolonger la guerre en Irak. S’il n’y a pas d’assaut aéroporté en Crète, la force parachutiste allemande devient alors disponible pour une invasion de Malte d’autant que, à cette date, la Luftwaffe a provoqué des pertes sensibles à la Royal Navy (bien qu’une partie non négligeable de celles-ci se soient précisémment produites au cours des opérations en Grèce et en Crète…). De Crète et du Dodécannèse, les escadrilles de l’Axe  pourraient efficacement intervenir en Egypte et soutenir l’intervention en Irak. Si on imagine en revanche que tout se déroule comme cela eût finalement lieu, mis à part l’intervention britannique en Grèce, la Western Desert Force ne s’emparerait pas pour autant de Tripoli. Sans mentionner l’Afrika Korps, les renforts italiens affluent -la division Ariete notablement- et les difficultés logistiques d’une telle avance vers l’ouest seraient sérieuses. Or, s’il n’y a pas de campagne de Grèce, cela laisse à nouveau Student et ses Fallschirmjäger  disponibles pour une opération sur Malte. Dans tous les cas de figure, l’Axe semble donc avoir raté des opportunités en Méditerranée en 1940 et 1941. Toutefois, le calcul de Hitler est tout autre : la guerre c’est avant tout la conquête d’un “espace vital” à l’Est et l’anéantissement de l’Armée Rouge.Il sera alors temps d’en finir avec les Britanniques en Méditerranée, une échéance pas si lointaine puisque Hitler est pense envhir l’Union Soviétique en une seule campagne. Rommel peut donc patienter un peu…

Conclusion:

            Il a été beaucoup question de conjectures, aussi appartient-il à chaque lecteur de se forger sa propre opinion sur la situation en Egypte à l’été 1942. Ce qui apparaît comme une certitude est l’aspect stratégique primordial de la bataille d’El Alamein, en tout cas la première du nom, celle de juillet 1942. Une victoire difficile de Rommel est envisageable mais les conséquences sont difficiles à appréhender. Pour conclure, il faut peut-être mieux se poser la question du comment Rommel a t-il pu arriver jusqu’à El Alamein, plutôt que de se demander s’il aurait été en mesure de faire encore mieux. Indubitablement, la conséquence la plus grave pour les Alliés d’une conquête de l’Egypte par l’Afrika Korps aurait été de retarder la victoire finale plutôt qu’une rtemise en cause de celle-ci.