Seconde Guerre Mondiale

LALBAHADUR THAPA

Oued Akarit, 6 avril 1943

Benoît Rondeau Copyright

Oued Akarit, 6 avril 1943

Après la victoire laborieuse obtenue sur la ligne Mareth, la 8th Army parvient sur l’oued Akarit, une position naturellement forte avec le triple avantage d’une étroitesse de front plus marquée qu’à Mareth, d’un contournement par le flanc impossible (en raison des chotts, les lacs salés) et de lignes de communications très courtes avec l’AOK 1. Le front se limite à tout au plus 15 km entre la mer et le Djebel Fatnassa et le Chott el Fedjaj. Au centre, le Djebel Roumana (colline 170), qui domine un champ de bataille parfaitement plat. Entre le Djebel Roumana et le Djebel Fatnassa (colline 275), le front est assuré par la division La Spezia, la défense des hauteurs du flanc droit germano-italiens étant ensuite du ressort du XXI° Corpo : la division Pistioia, puis la 164. Leichte Division et, à l’extrémité du front, le groupe saharien italien. 

            Le plan retenu pour l’offensive britannique –opération « Scipio »- est sans originalité : l’infanterie du XXX Corps (4th Indian, 51st Highland et 50th Northumbrian ID) mène l’assaut, particulièrement à l’ouest de la route Gabès-Sfax, et opère une brèche, l’exploitation étant ensuite assurée par les unités blindées du X Corps. Le flanc gauche de l’attaque est la zone assignée à la 4th Indian Division du général Tuker. 

            C’est à cette valeureuse division, qui a participé à la première offensive dans le désert deux ans et demi plus tôt (opération « Compass », en décembre 1940), qu’échoie l’acte inaugural de l’opération Scipio. L’audacieuse attaque menée dans une nuit d’encre par les 1/2nd et 1/9th Gurkhas (respectivement des 7thet 5th Brigades) constitue un modèle du genre, presque un cas d’école. Le relief escarpé et pentu du Fatnassa, par ailleurs dûment fortifié, ne laisse a priori aucune chance aux assaillants, quoiqu’il apparaisse possible de mettre à profit certains angles morts dès lors que les troupes d’assaut sont parvenues au pied de l’imposant massif. Kukris en main, les vaillantes troupes népalaises surprennent les Italiens et se fraient un chemin à travers les ravins et les pentes escarpées. Partout, la vue des lames des armes blanches se conjugue aux explosions des grenades, des rafales d’armes automatiques et des traçantes qui zèbrent le ciel noir illuminé à intervalles par les fusées éclairantes, jusqu’à ce que les assaillants atteignent les sommets des collines qui constituent leurs objectifs. Ce succès permet à la 5th Indian Brigade de poursuivre l’avantage et de s’emparer de l’importante hauteur d’El Meida, après avoir pénétré sur trois kilomètres les lignes du Fatnassa, s’emparant d’un crête après l’autre et capturant dans le processus pas moins de 2 000 défenseurs italiens. Les Punjabis du lieutenant-colonel Hugues, au cri de « Allah Hou Akbar », frappent de même sur le flanc gauche, s’emparant de plusieurs crêts et de 800 hommes de la Pistoia. Au petit matin du 6 avril, la majeure partie du Djebel Fatnassa est entre les mains des Gurkhas.

            Cette nuit-là, les Népalais se sont surpassés sous la direction inspirée de cadres téméraires tels que le Sudebar Lalbahadur Thapa. Thapa, commandant en second de la D Company du 1/2nd Gurkhas (bataillon commandé par le lieutenant-colonel Showers) , assure la direction de deux pelotons et les mène à la conquête de l’éminence principale de la crête extérieur afin de sécuriser cet élément essentiel du relief, zone dont le contrôle permettra à la 4th Indian Division de percer dans les montagnes. C’est en remontant une fissure étroite de la pente que s’établit le premier contact avec l’ennemi. Il fauta batailler dur tout en réalisant un ascension sur un versant abrupt. Les Gurkhas doivent mettre au silence une succession de postes défensifs ennemis, dont un pourvu d’un antichar et de nombreux nids de mitrailleuses. La montée débouche sur une sorte d’arène cernée de pentes raides et soumise aux tirs de mortiers et de mitrailleuses. Néanmoins, Lalbahadur Thapa et ses hommes, téméraires et bénéficiant de l’obscurité de la nuit, éliminent les défenseurs italiens à l’arme blanche. Sous les jets de grenades, le Sudebar mène alors ses hommes vers un ravin à l’assaut des nids de mitrailleuses surplombant l’arène. Lalbahadur Thapa neutralise lui même les premières positions ennemies, tuant deux défenseurs au kukri et deux autres au revolver. Rien ne semble l’arrêter, alors même que la zone est balayée de traçantes et que les balles sifflent en tous sens. Accompagné de deux soldats, il parvient sur la crête où il tue deux autres Italiens avec son kukri. L’action de ce petit groupe de Gurkhas a s’avère déterminante. Le courage et la détermination du Sudebar Lalbahadur Thapa ont constitué un exemple, une inspiration pour ces Népalais, combattants hors-pair particulièrement redoutables pour les Germano-Italiens. L’unité s’emploie alors à prendre le contrôle de tout le relief qui constitue son objectif, assurant ainsi le passage de la D Company à travers un défilé. Celle-ci peut alors conduire sa mission et nettoyer les hauteurs dont le contrôle permet, à son tour, à la 5th Brigade puis à la 4th Indian Division de s’emparer du Djebel Fatnassa, condition sine qua non du succès de l’opération « Scipio ». Alors que la D Company s’illustrait, la C Company en tête sur le flanc gauche, avec les A et B Companies en seconde vague, n’ont pas été en reste et ont dû elles aussi se frayer un chemin vers le sommet –en particulier le Point 275- au corps à corps, la capture de l’objectif final exigeant parfois la saisie de crêtes successives avec redescente par un ravin puis remontée d’une pente sous les tirs adverses. Le QG du 1/2nd Gurkhas n’a pas été épargné puisque des tirs de mortiers lui ont infligé des pertes sensibles, ainsi que la destruction d’un matériel de communication qui va faire défaut tout au long de la journée. 

Las, le succès obtenu ne sera pas pleinement capitalisé par le haut-commandement de la 8th Army. L’offensive proprement dite débute à 4 heures 15 du matin. Durement pressés, la 1a Armata tient le choc pendant toute la journée, et parviendra à s’esquiver dans la nuit du 6 au 7 avril. Le Sudebar Lalbahadur Thapa est recommandé pour la Military Cross par son supérieur, le lieutenant-colonel Showers. Harold Alexander, Commander in Chief Middle East, estime que l’exploit mérite une toute autre distinction : Lalbahadur Thapa se voit décerner la prestigieuse Victoria Cross qui lui est remise par le roi George VI en personne.