Seconde Guerre Mondiale

PHILIPPE LECLERC

 Koufra, 1er mars 1941

Benoît Rondeau Copyright

 Koufra, 1er mars 1941

En mars 1941, moins d’un an après le désastre de la débâcle de mai-juin 1940, une poignée de soldats français apportent une première victoire à la France Libre. L’exploit est triple. Un exploit logistique, en premier lieu, car le raid sur Koufra s’effectue au Fezzan, dans la profondeur du désert saharien. Un fait d’armes, ensuite, réalisé par des soldats sous-équipés à des centaines de kilomètres de leur base. Enfin, Koufra c’est aussi le courage d’un homme : Philippe de Hautecloque, passé à la postérité sous le nom de guerre de Leclerc. 

Arrivé à Fort Lamy en décembre 1940, Leclerc, mandaté par le général de Gaulle, entreprend de réorganiser les troupes françaises sous sa juridiction pour pouvoir reprendre le combat contre les Germano-Italiens. L’action est coordonnée avec les Britanniques au Caire, qui envoient sur place le major Bagnold, le père du Long Range Desert Group déjà en action depuis quelques mois. Une action commune est menée en profondeur, sur Mourzouk (attaqué le 11 janvier 1941), au cours de laquelle le colonel Colonna d’Ornano perd la vie. 

Leclerc, qui entend montrer que la France est de retour au combat et souhaite pour cela remporter une victoire symbolique, envisage de s’emparer de l’oasis de Koufra, dont l’importance stratégique ne saurait être sous-estimé : de cette place, les Italiens menacent à la fois le Soudan et le Tchad. Une action énergique de l’Axe pourrait ainsi mettre fin à la solution de continuité qui existe entre la Libye et l’Est africain italiens. Pour les Britanniques, ainsi que nombre d’anciens du Tchad, l’objectif est imprenable. L’entreprise est de taille : 1 620 kilomètres séparent l’oasis de Fort-Lamy, où est basé Leclerc. Une reconnaissance aérienne menée le 30 décembre, survolant une zone totalement inconnue, mène deux Blenheim français de Fort-Lamy à Koufra. Les clichés révèlent notamment la présence de cinq appareils italiens Caproni Ghibli et deux Savoia-Marchetti SM 79 et 81. Les bombardements qui surviennent lors de raids aériens ultérieurs n’obtiennent en revanche aucun résultat. Leclerc est désormais convaincu que l’entreprise est du domaine du possible. Fin décembre, un patrouille qui Faya-Largeau pour reconnaître l’itinéraire jusqu’au puits de Sarra.

            Leclerc dispose du régiment de Tirailleurs Sénégalais du Tchad et il entreprend de mobiliser toutes les ressources de l’Afrique Equatoriale française pour lever une brigade de 2 500 hommes. Matériels et équipements font défaut. L’artillerie se résume à une batterie de 75… Le matériel roulant, poussif et usée, est insuffisant. Si le parc est hétéroclite, les mécaniciens, plein d’imagination, vont faire des miracles. Les deux 75 sont motorisés, mais un seul participe au raid sur Koufra, monté sur un Chevrolet bricolé. Heureusement, Leclerc obtient 26 Bedford initialement versés à la 1ère compagnie du train des FFL (issue de celle du corps expéditionnaire de Norvège). L’absence d’eau et la question du carburant constituent deux soucis majeurs, ainsi que l’emport suffisant de vivres. Il faut donc s’assurer du puits de Sarra (il faudra en fait le dégager car il a été comblé et souillé par les Italiens), juste après la frontière libyenne. Par ailleurs, un stock d’essence et de vivres est constitué à Ounianga-Kébir (150 000 litres), peu avant Tekro, ultime poste français avant la frontière libyenne, ce qui constitue un bel exploit en soi. La colonne de Leclerc s’ébranle de Fort-Lamy pour une première étape à Faya-Largeau.

Le 23 janvier 1941, une première reconnaissance dirigée par le lieutenant Sammarcelli part en direction de l’oasis, suivie du convoi d’essence du lieutenant Combes (qui établit un dépôt au lieu-dit du « Rocher Noir »), puis du gros de la colonne trois jours plus tard. 407 soldats français et 162 véhicules participent à l’attaque, soutenus par la patrouille « T » du LRDG du major Clayton (24 véhicules). Les forces ennemies sont inconnues, faute de renseignements fiables : environ 600 défenseurs s’il faut en croire le LRDG, le double selon d’autres estimations… En fait, la garnison n’aligne que de 370 à 400 hommes, dont la Sahariana, ou compagnie saharienne, redoutable unité mobile équipée de 19 véhicules armés de mitrailleuses et de canon de 20 mm. Il faut évoluer dans un environnement naturel hostile, sur une piste mal jalonnée qui n’avait jusque-là été empruntée que les seules caravanes chamelières. Au-delà de Tekro, il faut parcourir plus de 500 kilomètres de terrain inconnu sans couverture aérienne. 

            Au djebel Chérif, la patrouille « T » du LRDG est prise en embuscade le 31 janvier par la Sahariana, qui lui inflige de lourdes pertes. Clayton tombe lui même entre les mains des Italiens. A l’évidence, l’effet de surprise est perdu… Leclerc refuse de renoncer à son entreprise, mais il en diffère l’exécution finale. Tandis qu’un détachement demeure au puits de Sarra, qu’il faut déboucher et auprès duquel une piste d’atterrissage de fortune est aménagée, le gros de la colonne est renvoyée à Tekro, tandis qu’une reconnaissance -14 véhicules et 47 hommes, dont Leclerc en personne- est poussée jusqu’à Koufra. Des escarmouches opposent les Français Libres aux Italiens dans la palmeraie dans la nuit du 7 au 8 février. Quelques appareils italiens sont détruits sur l’aérodrome, ainsi qu’un poste de radiogoniométrie. Le manque de mordant de la garnison du fort n’échappe pas à Leclerc avant que ce dernier ne retourne à Tekro.

Le 16 février, Leclerc envoie en avant deux pelotons d’une douzaine de camions Bedford chacun avec mission d’accrocher l’ennemi au cas où ce dernier tenterait de se dérober. L’un est confié au capitaine de Rennepont, qui n’est autre que Pierre de Hautecloque, le cousin de Leclerc. Ce dernier a remis au commandant Dio la direction de la colonne principale. Les FFL contournent largement l’oasis d’El Giof (Koufra) au cas où la Sahariana se trouverait en embuscade dans la palmeraie. Celle-ci intervient à 12h30 le 18 février 1941, le combat se poursuivant le lendemain. L’opposition est vive car les Français se heurtent à un fort parti. Heureusement pour les Français, la Sahariana, pourtant appuyée par sept Savoia-Marchetti, ne met pas à profit sa supériorité tandis que la garnison d’El Tag n’effectue aucune sortie. La supériorité manoeuvrière et l’allant des Français, qui prennent en tenaille l’adversaire, ont raison de la détermination des Italiens qui laissent leurs camarades de la garnison à leur sort et décrochent en direction de l’oasis de Tazerbo. Celle-ci est retranchée dans le fort d’El Tadj, dont les approches sont trop exposées pour un assaillant non blindé. Mitrailleuses et pièces Breda de 20 mm, nombreuses, disposent par ailleurs d’un champ de tir qui surplombe les alentours. Leclerc entame donc le siège. Les Italiens, s’ils sont solidement retranchés, sont maintenus en haleine par des patrouilles et des coups de main. Un point d’appui est ainsi neutralisé dans la nuit du 25.

            L’atout majeur dont dispose Leclerc réside dans l’unique pièce de 75 de montagne modèle 1928 qu’il a acheminé jusqu’à l’oasis. Une arme décisive acheminée grâce à l’insistance du lieutenant Ceccaldi. De concert avec le mortier de 81 mm de la colonne, et en dépit de quelques soucis techniques (notamment l’étanchéité du récupérateur de gaz) il soumet la garnison à des tirs de harcèlement, sporadiques en raison de la dotation limitée en coups (à peine 40 obus de 75 mm le premier jour, entre 20 et 30 les jours suivants), mais à même d’ébranler le moral de défenseurs se sachant isolés. Seule une action résolue de la Sahariana pourrait les sortir de ce mauvais pas.

            Les artilleurs français réussissent quelques coups heureux : le mât du drapeau est fauché (et les couleurs italiennes ne seront pas hissées de nouveau), le mess des officiers est touché, ainsi que le poste de radio. Le 28, à l’occasion d’une trêve demandée par les Italiens pour mettre à l’abri les blessés des deux camps, le capitaine Colonna, l’officier transalpin qui commande la garnison, se risque, à titre privé, à demander aux plénipotentiaires désignés par Leclerc quelles seraient les conditions d’une éventuelle reddition. La nouvelle est excellente pour Leclerc : les Italiens sont donc mûrs pour baisser les armes. Le moral de la garnison ne peut par ailleurs qu’être ébranlé par les nouvelles en provenance de la côte : la 10aArmata a été anéantie à Beda Fomm par la Western Desert Force. Les Italiens pensent en outre que Leclerc bénéficie aussi de l’appui d’avions de chasse : une estimation erronée qui découle de l’atterrissage près de Koufra d’un Lysander et d’un Potez 29. Il faut donc intensifier les tirs : un coup de bluff qui ne peut que hâter le dénouement du siège. 

Le 1er mars, les Français observent ainsi un drapeau blanc qui flotte au-dessus de l’un des bastions du fort. Le lieutenant Miliani, messager de Colonna, se rend auprès des Français, mais les négociations reprennent leur cours et la lenteur des tractations insupporte Leclerc qui décide de précipiter les événements par une initiative aussi téméraire que marqué par le sceau de l’impulsivité : il prend le volant d’un camion Bedford et fonce vers le fort où il effectue une entrée tonitruante. Colonna reste interdit et sa tentative de réaction n’entame en rien la résolution du colonel qui lui ordonne de rassembler ses officiers et dicte ses conditions, qui sont acceptées. Depuis le début des négociations, soucieux du sort réservé aux prisonniers et surtout des blessés, Colonna insiste pour que le fort soit remis aux seuls Français européens, et non aux Indigènes. Le capitaine italien demande également que des messages privés soient envoyés vers l’Italie avant de procéder à la destruction de l’émetteur. Leclerc accède à ces requêtes et demande aux Italiens de déposer eux mêmes leurs armes dans la cour. La garnison s’y rassemble à 14 heures et l’officier français la passe en revue. Les 273 Askaris libyens sont renvoyés séance tenante dans leurs foyers (à commencer par ceux qui sont étrangers à l’oasis, ceux de Koufra devant être démobilisés au plus vite), Leclerc ne gardant captifs que les 59 Italiens. La garnison n’a eu que trois tués et quatre blessés, contre quatre tués et 21 blessés aux Français. Le butin est conséquent : 4 canons antichars Breda de 20 mm, 53 mitrailleuses, 14 véhicules intacts et un stock de vivres et d’équipement qui représente une véritable manne pour les FFL. Ces derniers semblent bien peu nombreux et dépenaillés aux Italiens, dont la tenue soignée, avec bottes et capes, fait impression auprès de certains Français, dont le lieutenant Ceccaldi, alors pieds nus et visage non rasé, et portant un chèche en guise de coiffure. Des avions Caproni Ghibli sont également découverts sur le terrain d’aviation de l’oasis.

            Le 2 mars 1941, c’est l’instant solennel. Le drapeau français est hissé sur le mat du fort d’El Tadj. Leclerc et ses hommes prêtent alors le fameux serment de ne pas baisser les armes jusqu’à ce que le drapeau français ne flotte à nouveau sur Strasbourg. Une victoire modeste, mais tout un symbole : la France est de nouveau au combat. L’épopée de la colonne Leclerc ne faut que commencer.