Seconde Guerre Mondiale

SERGIO BRESCIANI

El Alamein, 2 septembre 1942

Benoît Rondeau Copyright

El Alamein, 2 septembre 1942

L’histoire de Sergio Bresciani est l’un des nombreux épisodes de cette guerre sur le théâtre nord-africain, vécue à l’échelle du combattant. Elle est singulière car il s’agit d’un jeune garçon qui entreprend de rejoindre le front pour « faire son devoir ».

Sergio naît le 2 juillet 1924 à Salò, dans la province de Brescia, en Lombardie, une paisible bourgade située au bord du lac de Garde demeurée célèbre pour avoir accueilli, entre la fin de l’année 1943 et la fin du mois d’avril 1945, le gouvernement de la République Sociale Italienne de Mussolini. Sa famille est d’extraction modeste, le père, Davide, est commerçant et la mère s’occupe de ses cinq enfants. Il grandit dans une famille pieuse et patriote. En effet, deux de ses oncles sont tombés pendant la Grande Guerre et leur mémoire est l’objet d’un culte sinon d’une véritable et sincère fascination. Le jeune Sergio, comme tous ceux de sa génération, est très tôt encadré par le régime, de figlio della lupa à avanguardista (Fils de la louve et avanguardiste, premier et dernier échelon de l’embrigadement entre 6 et 18 ans). Ce dernier insuffle, grâce à une habile propagande, l’esprit de corps, le culte du chef et de la patrie, l’orgueil d’une histoire riche et d’un passé romain conquérant et civilisateur qu’il se propose de recréer. L’atmosphère est grisante, voire exubérante, comme l’est Sergio, gamin extraverti, presque hyperactif dirait-on aujourd’hui. 

Le 10 juin 1940, « l’heure des décisions irrévocables », selon les propres mots de Benito Mussolini, plonge l’Italie dans la guerre, un véritable saut dans l’inconnu car le pays n’est pas prêt. Sergio Bresciani, qui n’a pas encore 16 ans révolus, ne comprend probablement pas grand-chose à la politique ni à l’idéologie fascistes. Il se sent juste Italien et patriote. On lui a appris à penser au nom du groupe, au nom de la patrie, et ce jusqu’au sacrifice. Il décide alors, en dépit de son jeune âge, de rejoindre le front. Par trois fois il fugue et par trois fois les carabiniers le ramènent chez lui. La quatrième est la bonne, épopée digne d’un Tom Sawyer. Il fauche le vélo de son frère qu’il vend ensuite afin d’acquitter son billet de train pour Naples, l’un des principaux lieux d’embarquement pour la Libye. Alors qu’il pense avoir fait l’essentiel, il est attrapé et expédié chez lui mais quitte le train à Rome pour repartir vers la cité parthénopéenne et se dissimuler dans le ventre d’un transport de troupes. Et le voici à Tripoli, d’où il écrit à ses parents pour les rassurer. Il se place sous l’égide de la Federazione Fascista locale, qui avise la famille et s’apprête sans aucun doute à le rapatrier, tout en lui faisant croire qu’il va bientôt partir pour le front, et ce, sans aucun doute, pour l’avoir à l’œil. C’est sans compter sur l’impatience pathologique de ce garnement blond aux yeux clairs. 

Il profite du chaos ambiant pour rejoindre, seul, le front. En effet, en ce début de mois de février 1941, la Cyrénaïque est perdue et la défaite de Beda-Fomm laisse entrevoir le pire. Nombreux sont ceux l’administration, civile et militaire, qui, à Tripoli, tentent de rentrer en métropole. L’aventure de ce gamin passe donc inaperçue. Il trouve finalement refuge à la division d’infanterie « Pavia », plus précisément au sein du 3° Reggimento Artiglieria Celere du colonnello Cesare Ruggeri Laderchi, une unité d’élite. Le commandement du régiment avertit la famille Bresciani de la situation et se propose de renvoyer le garçon à la maison si elle le désire. A contrecœur, elle accède au désir de Sergio d’être enrôlé au sein du Regio Esercito, l’Armée royale italienne, même si, administrativement, les choses ne sont pas si simples au vu de l’âge de la recrue. De ce fait, il est toujours recherché par les carabiniers et la Polizia Africa Italiana, alors qu’on l’a déjà, officieusement, affecté à la 4a Batteria du régiment. 

Fin mars, celui-ci est mobilisé pour les premières opérations contre Tobrouk. Pendant de longs mois, le commandant du Sperrverband Afrika, devenu l’Afrikakorps, Erwin Rommel, assiège en vain la ville-forteresse. Sergio Bresciani fête ses 17 ans en pilonnant les positions australiennes ; peu après, enfin en règle avec l’Armée en vertu de l’âge requis et de l’autorisation parentale, il peut porter les stellette, les petites étoiles de col du Regio Esercito, qui font officiellement de lui le plus jeune soldat enrôlé volontaire d’Italie. La propagande s’empare naturellement de son histoire et le surnomme il Balilla, c’est-à-dire le « gamin » en uniforme de la Gioventù Italiana del Littorio, l’organe d’embrigadement de la jeunesse. Ses compagnons d’armes, selon les témoignages, sont impressionnés par sa résistance et son allant, toujours volontaire et dynamique, dur au mal et encaissant les misères de la guerre aussi bien que les soldats d’expérience. 

En novembre, il se trouve à Bir el-Gobi, aux côtés de la division blindée « Ariete », lorsque les Britanniques passent à l’action (opération « Crusader »). Il combat durement avec son unité autour d’El Adem à la fin du même mois, puis au sud d’Ain el-Gazala, à la mi-décembre, quand le régiment est assailli par de fortes formations blindées britanniques. Il est proposé pour la Medaglia d’Argento al Valor Militare et pour la Croix de fer de 2e classe, recevant effectivement la seconde. Celle-ci lui est conférée le 26 novembre 1941. On rapporte que Rommel la lui a remise en personne, mais il est impossible de le certifier. Au mois de janvier 1942, il se trouve au sud d’El Agheila, où s’est repliée la Panzerarmee Afrika, mais doit de temps à autres soigner à l’arrière une otite qui ne le laisse pas tranquille. En cette fin d’hiver, les positions perdues précédemment sont en partie reprises avant une pause opérationnelle, prélude à l’offensive qui débute à la fin du mois de mai. On le propose pour une Medaglia di Bronzo al Valor Militare, mais la démarche n’aboutit pas. 

Pendant la bataille d’El Alamein, le 3° Reggimento Articelere est placé dans l’organigramme de la division blindée « Littorio ». On rapporte que Sergio Bresciani serait parvenu à intégrer un bataillon de chars M14/41 en tant que pourvoyeur, pour quelques jours. Le 2 septembre, notre jeune soldat, qui a fêté ses 18 ans à peine deux mois plus tôt, est blessé à la poitrine par une grosse pierre alors qu’il tente de se protéger d’un bombardement aérien. Un mauvais présage, car deux jours plus tard, le véhicule sur lequel il se trouve saute sur une mine antichar. La violente explosion lui a arraché une jambe : il supporte stoïquement les soins qu’on lui apporte dans une infirmerie de campagne la 53a Sezione Sanità de la division parachutiste « Folgore » qui se trouve dans les parages, mais son cas est désespéré. Avant d’expirer, il rend les jumelles que son commandant de batterie, Italo Amatucci, lui avait confiées, puis murmure à l’un de ses compagnons d’armes qui l’assiste, l’artilleur Carlucci  : « dis à notre lieutenant de bien vouloir m’excuser si jamais je n’avais pas été à la hauteur. » La perte de ce si jeune soldat secoue les hommes. De mascotte qu’il était à son arrivée au printemps 1941, il était devenu l’un des leurs, un véritable combattant d’Afrique. Le Generalfeldmarschall Rommel lui confère la Croix de fer de 1re classe à titre posthume le 11 février 1943, tandis que le Roi Victor-Emmanuel III lui accorde la plus haute décoration, la Medaglia d’Oro al Valor Militare, par décret du 30 août 1943. « Magnifique figure de héros-enfant, pur symbole des vertus du peuple italien » proclame. Ses restes sont transférés de la tombe provisoire (située au km 41,5 de la « pista rossa ») au mausolée italien d’El Alamein par la petite équipe du maggiore Paolo Caccia Dominioni di Sillavengo, le commandant le 31° Battaglione Guastatori d’Africa à El Alamein, dans les années 1950. 

ICONO

  1. L’eroe fanciullo, littéralement « le gamin héros », ici en bas à droite (allongé). On remarque immédiatement son visage poupon. Nous sommes probablement peu de temps avant l’opération « Crusader ». (Bresciani)
  • Sergio Bresciani, artilleur au sein du 3° Reggimento Artiglieria Celere. Cette photo date du printemps ou de l’été 1942. Il pose devant un véhicule britannique de prise et l’on remarque le ruban de la Croix de fer de 2e Classe. 

(Bresciani)

  • Le document lui conférant la Croix de fer de 1re classe, à titre posthume, signé de Rommel. (Bresciani)