Seconde Guerre Mondiale

RUDOLPH BARLOW

Djedeïda, 25 novembre 1943

Benoît Rondeau Copyright

Djedeïda, 25 novembre 1943

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Le 25 novembre 1942, la « Bladeforce » s’ébranle de Béja avec une centaine de tanks. Le 1st Bn du 1st Armored Regiment est commandé par le lieutenant-colonel John Waters, qui n’est autre que le gendre du fameux « Blood & Guts » Patton. Les 54 tanks légers M3 Stuart de Waters constituent le fer de lance de la « Bladeforce », les autres blindés américains n’étant pas de l’équipée car trop larges pour emprunter les étroits tunnels de la voie ferrée à faible écart. Les Américains empruntent la vallée de la Tine, dans laquelle ils sont soumis aux attentions de la Luftwaffe, en particulier les bombardiers en piqué Stukas. Dès que ces derniers apparaissent dans le ciel, Waters ordonne de se mettre à couvert dans les champs de cactus. Le lieutenant-colonel décide de détacher une compagnie -la Company C du major Barlow- en reconnaissance vers les ponts sur la Medjerda, à El Bathan et à Djedeïda. Barlow a la permission d’engager toute formation ennemie si la situation s’avère favorable.

Sur le chemin, à l’est de la passe de Chouigui, ils anéantissent une colonne de reconnaissance allemande, composée de Kübelwagen et de motocyclettes, puis surprennent l’équivalent d’une compagnie de reconnaissance à dans le village de Chouigui même. Ce mercredi 25 novembre 1942, les équipages des M3 Stuart de la Company C, confortés par ces premiers succès, foncent à plus de 50 km/h, contournent Tébourba et suivent la route 55 jusqu’au pont d’El Bathan, qui enjambe la Medjerda. Les quelques sentinelles sont neutralisées par quelques rafales de calibre 30. Cavalier dans l’âme, Barlow poursuit son avance en longeant la rive du fleuve, masqué par les oliviers, en direction du village de Djedeïda, au nord-ouest. 

Soudain, les tankistes américains observent un appareil allemand s’envoler dans le ciel, suivi d’un second. Pas de doute : il y a un aérodrome de la Luftwaffe à proximité ! Et l’ennemi ne se doute de rien ! Désirant en avoir le coeur net, Barlow envoie la section du lieutenant Hooker en reconnaissance et ce dernier a tôt fait de confirmer l’existence d’un terrain d’aviation « bondé d’avions » de l’autre côté de la colline. Mieux : il n’y a aucune sentinelle. Les Américains sont abasourdis par l’aubaine qui s’offre à eux. L’ennemi vaque à ses occupations, « assis sur les bidons, jazzant dans la lumière du soleil », inconscient du danger qui le menace. Barlow appelle Waters sur sa radio. Le lieutenant-colonel l, qui a été contraint de se cacher presque toute la journée dans les cactus à cause de la Luftwaffe, n’hésite pas un instant et lui ordonne de passer à l’attaque immédiatement.

Barlow déploie sa compagnie en ordre d’attaque : deux sections côte à côte en première ligne, la troisième en retrait. Les 17 M3 Stuart, chefs de bord la tête hors de la tourelle pour mieux diriger leurs engins, opèrent une charge inédite dans les annales de la cavalerie américaine, dont est issue le Tank Corps. L’effet de surprise est absolu. Sur l’aérodrome, des douzaines d’avions sont parqués ailes contre ailes. Des Messerschmitt BF 109, des Junker JU-87 Stuka, des Junker JU-88. Le personnel au sol s’affaire autour des appareils, procédant aux tâches de maintenance et de ravitaillement en essence ou en munitions. Un des rampants se méprend en apercevant les tanks en haut de la colline : il leur fait un geste de la main, pensant sans doute avoir affaire à des Italiens… Il va rapidement mesurer son erreur d’appréciation. Après avoir broyé le chaume du champ de blé qui s’étend sur la pente qui mène à l’aérodrome, les M3 percutent les appareils à croix noires, écrasant les fuselages de leurs chenilles, hachant de rafales de mitrailleuses et pulvérisant à coups de canons toutes les cibles qui s‘offrent à eux. Les tankistes opèrent à cadence rapide, expédiant obus après obus. Les carlingues sont hachées par les tirs tandis que les bidons explosent, projetant des flammes en tous sens, embrasant engins et infortunés soldats de la Luftwaffe. Un carnage qui s’apparente à un jeu de massacre. 

Au tout début de l’attaque, deux Messerschmitt réalisent une prouesse en parvenant à décoller au nez et à la barbe des assaillants. Une évasion désormais impossible. Des avions explosent, d’autres ne sont que des tas de ferrailles déchiquetés, certains se télescopent en tentant d’échapper à un funeste destin. Les Junkers sont handicapés par la boue qui envahit l’aérodrome, permettant ainsi aux Américains d’ajuster leurs tirs. Au bout de la piste, un M3 attend les avions dont les moteurs auraient suffisamment gagné en vitesse pour permettre de s’extirper de cet enfer…Un Messerschmitt s’écrase en une boule de feu au décollage après avoir subi la loi des mitrailleuses calibre 30… 

Lorsque l’attaque débute, le pilote Arndt-Richard Hupfeld, du JG 53, pense avoir affaire à des Britanniques. Il rapportera que des Messerschmitt décollent en tous sens. Lui-même évite une collision in extremis : il n’échappe à la catastrophe que du fait que le Bf 109 qui fonçait dans sa direction parvient à s’envoler au dernier instant et que le capot du Messerschmitt qui était en face n’ait pas volé en l’air, obligeant le pilote à freiner et l’empêchant de décoller en même temps.

Après avoir semé le chaos dans les escadrilles, les tanks américains s’en prennent aux hangars et aux ateliers, également précieux pour les équipages de la Luftwaffe. Ils n’omettent pas de réduire à l’état de brasier le dépôt de carburant. Les Allemands tentent en vain de riposter avec leurs armes individuelles. Quant aux pièces de Flak de 2 cm, elles sont neutralisées. 

Les quelques Bf 109 qui avaient réussi à décoller au début de l’attaque interviennent à leur tour. Ils s’en prennent alors à leurs tourmenteurs en les mitraillant. Les MG mettent le feu aux paquetages et autres couvertures arrimés tant bien que mal sur les superstructures des tanks, obligeant les équipages à s’exposer pour éteindre les flammes. Les pilotes revendiquent la destruction de sept des Stuart, ce qui ne correspond en rien à la réalité : seuls deux chefs de chars, particulièrement exposés, périssent dans l’attaque et aucun char n’est mis hors de combat par les Bf 109. 

30 minutes après le début de l’assaut, Barlow donne l’ordre de retourner sur la crête. Il n’a perdu qu’un seul char, quelques autres étant endommagés. Le bilan est lourd pour les Allemands. Cinq Bf 109 des I./ et II./JG 53 sont réduits à l’état d’épaves, ainsi que quinze JU 87 D Stuka du II./St.G.3 définitivement détruits. 36 engins sont détruits ou endommagés, outre ceux qui étaient dans les hangars. Des pertes sensibles en particulier pour l’escadrille de bombardiers en piqué, engagée au début du mois en Egypte à El Alamein, qui perd 40 avions en novembre 1942, dont 31 du fait de l’ennemi. Barlow a considéré un moment de poursuivre l’avantage sur Tunis, mais la nuit tombe sur le champ de bataille et Waters lui ordonne de se replier sur la passe de Chouïgui. Du haut de la passe de Chouigui, les tankistes de la Company B du major Tuck ont observé au lointain l’exploit de leurs camarades de la Company C : un grand jour pour l’unité !

Si les pertes sont élevées, les Allemands renforcent leurs défenses et réinvestissent l’aérodrome dans les heures qui suivent le raid et le remettent en état opérationnel. Les Stuka sont de retour sur sa piste et ils vont se montrer terriblement efficaces. En dépit de ce succès, les Alliés doivent compter avec une Luftwaffe qui domine le ciel de Tunisie en ce début de campagne. L’alerte a cependant été chaude du côté de l’Axe. Walther Nehring, en charge de la tête de pont de Tunisie est déconcerté par la faiblesse dont ont fait preuve les défenses qu’il avait établi, mais Albert Kesselring, qui chapeaute les opérations en Méditerranée, reste confiant : même si le raid de Barlow a été audacieux, les Alliés semblent bien prudents et peu enclins à exploiter toutes les opportunités…

La journée du 25 novembre 1942 sera pourtant mémorable pour la Company C du 1st Armored Regiment, et pour le major Barlow en particulier. L’unité a parfaitement suivi la doctrine de l’exploitation au sein de l’arme blindée, qui stipule une avance en progression sur les arrières de l’ennemi pour semer la panique et le chaos. L’unité a infligé des pertes sérieuses à l’ennemi. L’exploit sera récompensé par une British Military Cross décernée en 1943.