Seconde Guerre Mondiale

JOHN COMBE

 Beda Fomm, 5-7 février 1941

Benoît Rondeau Copyright

Sur ce cliché, John Combe est sur la gauche, O’Connor est au centre.

Beda Fomm, 5-7 février 1941

Après la prise de Tobrouk, il n’était pas dans les intentions du général O’Connor, chef du XIII Corps, de procéder directement à une poussée en direction de Benghazi, le général britannique préférant accumuler au préalable du ravitaillement à Mechili, tandis que les premiers éléments de la 2nd Armoured Division entrent en lice. C’est ainsi qu’un escadron du King’s Dragoon Guards (KDG) constitue un renfort apprécié au 11th Hussars de la 7th Armoured Division, constamment sur la brèche depuis des semaines. Or, comme il devient évident que les Italiens opèrent un retrait de Cyrénaïque, il décide d’accélérer le processus et, à l’aide du général O’Moore Creagh, il met au point une opération qui va entrer dans la légende de la guerre du désert. 

            L’avance doit débuter la 4 février. Elle suppose une progression de 250 km dans le désert, entre Mechili et Msus, sur un terrain inconnu qu’on espère praticable. Il ne s’agit que de la première étape d’un mouvement qui doit déboucher sur une coupure de la voie de retraite des Italiens, quelque part entre Soluch et Ghemines. Les approvisionnements sont des plus ténus : l’attaque devra déboucher sur un succès rapide, en trois jours maximum. 

            Si le général Tellera, qui commande la X Armata, est conscient du danger, les faibles garnisons de Msus, Sceleidima et d’Antelat ne suffiront peut-être pas, pas plus que les bombes « Thermos » larguées sur le chemin des Britanniques. Ces derniers souffrent davantage des éléments et de la nature, les roches se montrant malicieuses pour les tanks légers et les pneus, tandis qu’il pleut, que le froid est mordant la nuit et que la tempête souffle dans le désert. Dans ces conditions, les pannes mécaniques se multiplient. 

Le 4 février vers midi, le 11th Hussars du lieutenant-colonel Combe est en tête, s’approchant de Msus, tandis que le Support Group s’ébranle à son tour après avoir été ravitaillée. Des nouvelles préoccupantes surviennent alors : un pilote de Hurricane affirme que les Italiens sont déjà au sud de Benghazi. La X Armata va s’échapper de la nasse ! En fait, le rapport est erroné, puisque le gros XX Corpo de Bergonzoli n’est encore qu’à quelques kilomètres à l’est de la ville, l’arrière-garde venant de se retirer de Barce.

O’Moore Creagh décide d’accélérer le mouvement. La rapidité constituera le facteur décisif. Puisque le ravitaillement et la maintenance des blindés nécessite encore du temps, et que de toute manière leur vitesse de progression ne saurait répondre aux impératifs de célérité qu’impose la situation, le chef de la 7th Armoured Division décide de mettre sur pied un groupement ad hoc de 2 000 hommes composé uniquement d’engins à roues, plus rapides, la Combeforce, du nom du lieutenant-colonel Combe : 11th Hussars (avec le KDG et quelques automitrailleuses de la RAF), 2nd Rifle Brigade, les 6 canons de 25 pounder de la C Battery 4th RHA et neuf « Portees » de 2 pounder antichars de la 106th Battery RHA. Les ordres que reçoit Combe sont simples et limpides : atteindre au plus vite la route côtière et la couper. Puisqu’il a été déterminé que Sceleidima est tenu par un parti adverse dont la puissance n’a pu être déterminée, l’axe de progression s’effectuera nécessairement au sud de Gheminès, via Antelat. Le choix se porte sur un lieu-dit appelé Beda Fomm. Le plan est sanctionné immédiatement par le général O’Connor.

La Combforce s’ébranle peu avant l’aube du 5 février. En tête, comme à l’accoutumée, les automitrailleuses passablement fatiguées du 11th Hussars, qui bourlinguent dans le désert depuis les premiers accrochages avec l’ennemi, six mois plus tôt. Suivent les camions de la Rifle Brigade, les artilleurs fermant la marche. La poussière générée par cette progression en terrain inconnu sur des pistes cahotantes pourrait les révéler sans difficulté à un appareil ennemi en maraude… Il faut trouver une route sans l’aide de cartes et sur un espace manquant désespérément de repères. Le compas, seul, permet de garder le cap. Les tanks de la 4th Armoured Brigade sont au mieux à trois heures de route en arrière, tandis qu’une autre colonne -1 RTR et le reliquat du Support Group– progresse plus au nord, vers Sceleidima. Combe sera inévitablement livré à lui-même pendant un laps de temps plus ou moins long, et ce face à un adversaire dont la puissance ne peut être anticipée. L’effet de surprise lui sera t-il toutefois accordé ?

Vers midi, il est toutefois rassuré par le C Squadron du 11th Hussars, qui est en vue de la côte : nul italien en vue, la Via Balbia est vide de tout ennemi… Il est encore temps de préparer une réception à la X Armata qui n’a pas achevé son mouvement de retraite et de lui tendre une embuscade. Le lieutenant-colonel tire parti au mieux du terrain, déployant ses forces à l’abri des légères ondulations que traverse la route côtière. Les fantassins s’enterrent et posent les quelques mines qu’ils ont avec eux. Les 25 pounder sont mis en batterie en arrière, tandis que les « Portees » se déploient dans les rangs des Rifles. Quant aux automitrailleuses, postées du côté du désert, elles font office de réserve générale. Seul le KDG est envoyé vers le sud, afin d’assurer la couverture des arrières. Il n’y a plus qu’à attendre et espérer que la faiblesse de position, en particulier son flanc ouvert par le désert, échappera aux Italiens. Il faudra tenir jusqu’à l’arrivée de la 4th Armoured Brigade du Brigadier Caunter. Même à ce moment-là, le succès global de l’entreprise ne sera pas encore assuré : une longue et rude journée de bataille attend la Combeforce.

A 2h30, les Britanniques observent des points noirs à l’horizon sur le macadam sombre de la Via Balbia qui s’étire vers le nord : les premiers véhicules italiens d’une colonne qui semble sans fin ! Des Italiens sans doute insouciants, assurés d’être bientôt à l’abri, la retraite terminée : comment pourraient-ils imaginer un instant le danger qui les guette ? Soudain, l’enfer se déchaîne. La Combeforce donne tout ce qu’elle peut pour semer le chaos dans la colonne. Les obus fusent et pulvérise les véhicules, les camions sont déchiquetés par les rafales de mitrailleuses, les tirs de mousqueterie s’abattent sur les passagers courant pour leurs vies… Le 10 Bersaglieri ne se laisse pas désemparer, mais l’artillerie, pour l’essentiel à l’arrière-garde fait cruellement défaut, ce qui constitue une chance pour Combe. La confusion, la surprise, la difficulté à évaluer l’adversaire qui fait face : tout concourt à la puissance des premières tentatives italiennes. Toutefois, Combe perçoit le danger. Ses fantassins doivent étirer leurs lignes sur le flanc gauche, dans les dunes bordant la route côtière en direction de la mer. Un déploiement qui ne représente guère plus qu’un mince cordon… Il renforce par ailleurs la zone cruciale de la route, où s’effectue la majeure partie des engagements, en déployant une compagnie de réserve en second échelon. Fort heureusement, cette avant-garde italienne ne compte aucun blindé et le flanc droit assuré par le 11th Hussars n’est pas menacé. Il faut aussi s’acquitter d’une tâche plus difficile à réaliser qu’on pourrait le penser : garder les prisonniers, qui sont de plus en plus nombreux… Combe ne peut que consacrer qu’une poignée de ses soldats à cette fin. 

Le succès de l’opération lancée par la 7th Armoured Division repose sur l’arrivée en temps de la 4th Armoured Brigade. Combe a déjà déterminé la zone la plus propice d’intervention pour celle-ci : près d’une mosquée, sur un terrain où des crêtes permettront aux tanks de dissimuler leurs mouvements. Vers 16 heures, l’avant-garde de Caunter est à Antelat, où elle capte des messages de Combe, lui enjoignant de presser le mouvement car les combats font rage à Beda Fomm. Combe conseille de déployer le gros de sa brigade près de la mosquée, au lieu dit précisément de Beda Fomm, tout en opérant en même temps des opérations de harcèlement tout le long de la colonne ennemie, manoeuvre qui ne feront qu’atténuer la pression sur son front et ses flancs, tout en dispersant l’effort ennemi. Caunter s’exécute et, en fin d’après-midi, l’entrée en lice des régiments de tanks, certes non sans avoir dû avoir recours à des siphonages, est dévastatrice, d’autant que les premières unités italiennes qui subissent leur loi ne sont pas blindées…

A quelques kilomètres plus au sud, la Combeforce n’est pas épargnée pour autant par les combats. Une patrouille de la Rifle Brigade escorte deux « Portees » du 106th RHA dans une manouevre de va-et-vient le long de la colonne, ouvrant le feu sur toutes les cibles qui se présentent, changeant constamment de place, donnant ainsi l’illusion d’une force nettement supérieure à ce qu’elle est en réalité… L’obscurité enveloppe alors le champ de bataille.

La nuit épargne les Anglais, seconde erreur des Italiens après celle de ne pas avoir ouvert le passage en rassemblant une force digne de ce nom. Le répit accordé est mis à profit par Combe et Caunter pour procéder aux opérations de ravitaillement, mais aussi renforcer les positions et les champs de mines. Si la première manche est remportée, l’épreuve n’est pas finie. La journée suivante promet d’être aussi longue, si ce n’est plus éprouvante encore…Ce 6 février fatidique est un jour humide et venteux, ajoutant à la misère des soldats,  incapables de trouver cette nuit-là le repos espéré dont ils ont tant besoin…

Bergonzoli prépare l’assaut qui doit assurer la sauvegarde des restes de la X Armata, dûment pressés depuis le nord par la 6th Australian Division qui progresse en direction de Benghazi ainsi que par l’est, avec la 7th Armoured Division qui pousse vers Sceleidima. Autant de menaces qui l’empêchent de concentrer toutesses forces blindées contre Caunter et la Combeforce. Le plan de Bergonzoli repose par ailleurs sur une information erronée : il pense que la 4th Armoured Brigade s’est retirée et qu’elle va se concentrer en appui direct de la Combeforce, au niveau du barrage établi par celle-ci sur la route côtière. Il prévoit donc une attaque de front avec ses fantassins et son artillerie pour fixer la Combeforce, tandis que ses blindés, des M13/40 tout à fait capables de venir à bout des tanks anglais qui ne leur sont nullement supérieurs techniquement, opèrera un mouvement de flanc, par le désert. Caunter ne dispose plus que de 22 Cruiserset de 45 Light Tanks

La bataille menée le 6 février est acharnée, les combats étant particulièrement intenses au niveau du « Pimple », un élévation de terrain sur la route près de laquelle les tanks anglais sont déployés à défilement de tourelles, à 600 mètres. Le 2 RTR affronte le gros des chars ennemis soit plus de 60 engins, mais les Italiens n’attaquent pas en masse et, leur aviation étant déjà évacuée vers l’ouest, hors de portée, aucun appui ne leur vient du ciel… Dans les rangs des blindés italiens, c’est un carnage. Un sacrifice qui permet certes à des camions de forcer le passage vers le sud. Pris en chasse par des Cruisers, ils sont détruits, abandonnés, ensablés… une sortie des Light Tanks parachevant l’oeuvre de destruction, sous le couvert des 25 pounder qui dominent l’ensemble du champ de bataille. Derrière leurs retranchements, mis à part la CBattery 4th RHA, Combe et ses hommes assistent avant tout en spectateurs à la bataille, se contentant essentiellement de neutraliser des égarés. Le plus gros souci de Combe consiste en fait à gérer des prisonniers en nombre de plus en plus important. Le relâchement est tel au sein de la Combeforce qu’on en vient jusqu’à ériger la tente blanche du mess des officiers de la 2nd Rifle Brigade à quelques centaines de mètres en arrière de la compagnie de réserve, comme au bivouac aux meilleurs temps des guerres coloniales… Piètre décision : la tente procure un repère idéal pour les artilleurs transalpins… Du côté du « Pimple », durement pressé, Caunter reçoit le soutien attendu du 1 RTR de la 7th Armoured Brigade : Bergonzoli a été contenu. Une nouvelle journée de combat s’achève à Beda Fomm. Heureusement pour la Combeforce, les activités nocturnes de l’ennemi se bornent à des patrouilles, mis à part quelques chars italiens, dont les silhouettes se révèlent au clair de Lune, rapidement neutralisés par un sergent-major et quelques soldats de la 2nd Rifle Brigade. 

Le 7 février, l’ultime attaque de 30 chars M13 contre la Combeforce après avoir échappé à la 4th Armoured Brigade, s’achève par un carnage après s’être dangereusement rapprochée des positions tenues par les hommes de Combe. Le commandant de la C Battery 4th RHA obtient la permission d’ouvrir le feu sur les positions de la 2nd Rifle Brigade. 8 des 9 « Portee » sont détruites, mais le dernier antichar est servi avec détermination par le chef de la batterie, son ordonnance et un cuisinier… La légende rapporte que la pièce, tirant par le flanc, s’adjuge cinq chars italiens avec ses cinq derniers obus, le dernier M 13 étant incendié à 20 mètres de la tente du mess de la 2nd Rifle Brigade. Quant aux fantassins anglais de ce bataillon (qui ne comptera que 3 tués et 4 blessés de toute la bataille), ils sont demeurés à leur poste, empêchant l’infanterie italienne d’apporter le moindre soutien aux M13/40 esseulés.

Dès lors, la bataille est perdue pour les Italiens. Il y eu un moment de flottement et de silence de part et d’autre. « Peu à peu, raconte Cyril Joly du 2 RTR, je prenais conscience d’un changement déconcertant. D’abord apparut parmi les véhicules un drapeau blanc, puis un autre. De plus en plus devinrent visibles, jusqu’à ce que toute la colonne ne soit plus qu’une forêt de bannières blanches. »[1]L’exploit de Beda Fomm, à mettre en grande partie au crédit de Combe, se traduit par 25 000 prisonniers italiens, une centaine de chars détruit, 216 canons et 1 500 véhicules perdus. La victoire de Beda Fomm du 7 février 1941 conclut brillamment une campagne initiée le 9 décembre 1940 avec le lancement de l’opération « Compass ». La X Armata est annihilée. « Fox killed in the open » câble O’Connor à Wavell, CIC Middle East


[1] George Forty, The Desert Rats at War, p 71