Seconde Guerre Mondiale

RONALD MOORE

Fezzan, 31 janvier-10 février1941

Benoît Rondeau Copyright

Fezzan, 31 janvier-10 février1941

Alors que la colonne de Leclerc s’ébranle vers Koufra, un drame survient à la patrouille T du LRDG, chargée d’une mission d’avant-garde au profit des Français libres. Menée par Pat Clayton, un des explorateurs du désert occidental avant-guerre, l’unité tombe dans une embuscade tendue par la Sahariana(ou compagnie saharienne, redoutable unité mobile) appuyée par trois avions.

            Plusieurs camions sont perdus et Clayton est capturé. Un des Chevrolet est conduit par Moore, du New-Zealand Cavlary Regiment, le reste de l’équipage étant formé par deux Guards, les soldats John Easton et Alexander Winchester, et d’un certain Alfred Tighe, un mécanicien. Subissant les attentions d’un avion italien qui tente de les anéantir en larguant des bombes, les raiders se mettent à l’abri dans des rochers du Djébel Sherif avec un prisonnier. Heureusement, aucun Italien ne s’approche de leur cachette, les vainqueurs se contentant de visiter les épaves des camions. Les Britanniques demeurent dissimulés toute la nuit, grelottant dans leurs chemises en khaki drill, bien insuffisantes pour combattre le froid intense des nuits dans le désert, particulièrement en cette saison de l’année. L’alternative est simple : soit se rendre aux Italiens à Koufra, soit environ 100 kilomètres de marche ; soit tenter de rejoindre les lignes alliés vers le sud en reprenant le trajet de la patrouille à l’aller. Cette deuxième option signifie certes la possibilité de poursuivre le combat plutôt que de végéter le reste de la guerre dans un camp de prisonniers, mais elle suppose de se risquer dans un environnement hostile sur au moins 300 à 400 kilomètres. 

            Les quatre hommes se mettent d’accord pour tenter leur chance à travers le désert, avec l’espoir d’être récupérés par leurs camarades. L’épave de leur Chevrolet est fouillée de fond en comble. Tout est perdu : eau, vivres, manteaux, couvre-chefs… Pour compliquer le tout, Moore est blessé au pied par un éclat d’obus, Easton à la gorge. Les deux hommes tentent de s’extirper les bouts de shrapnels, non sans douleurs et difficultés, mais en vain. Sous la direction implicite de Moore, le petit groupe entame un périple qui restera dans les annales du LRDG, une marche qui constitue un authentique exploit. 

            Les cinq hommes se mettent en marche à l’aube du 1er février, Moore ayant pris soin de bander son pied blessé avec un mouchoir. La tentative aurait pu d’emblée tourner court puisqu’ils sont survolés par un appareil italien dès le premier jour de cette marche épique. Apparemment, le pilote n’a rien vu… Ils aperçoivent une voiture, marchent vers elle, puis se couchent à l’abri d’une dune quand ils découvrent qu’elle est italienne… Se ravisant, le gosier sec et la langue collée au palais, ils lèvent les bras et, menés par l’Italien, se rapproche du véhicule pour découvrir qu’il ne s’agit qu’une épave déchiquetée et ensanglantée. Ils ne peuvent que racler les boîtes de lait condensé de leurs mains, mais, faute de salive, ne peuvent mâcher les feuilles de thé découvertes dans le véhicule. Par chance, ils récupèrent un bidon de 9 litres d’eau perforé : 7 litres d’eau pour cinq ! Cela signifie qu’il va falloir mettre le rationnement au point. Pour ménager la fatigue de chacun, il est admis que le récipient sera porté à tour de rôle. Quant à l’Italien, il s’est éclipsé (il sera sauvé plus tard par les siens) et que le froid nocturne les empêche de se reposer véritablement. Le troisième jour, toujours dans les traces du convoi à l’aller, les quatre égarés, qui sont quasiment sans vivres depuis le départ, découvrent un pot de confiture de prunes de 900 grammes, tombé d’un camion de la patrouille. Le sort du pot tombé entre des bouches affamées est réglé en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Le lendemain (ou le même jour selon les récits), ce seront des lentilles retrouvées là où elles avaient été jetées après un repas à l’aller mais, trop salées, elles s’avèrent immangeables et causent des troubles à Winchester. En revanche, une trousse de premiers secours permet aux blessés de se soigner quelque peu. Le quatrième jour, Tighe, ressentant les effets d’une vieille opération, déclare qu’il se sent de plus en plus fatigué. Le lendemain, il, convainc ses compagnons de le laisser avec sa part d’eau dans une bouteille trouvée à l’abandon, faute de quoi il les retarderait, ce qui pourrait s’avérer fatal. Hélas pour lui, l’eau, devenue salée sans doute à cause de l’ancien contenu de la bouteille, s’avèrera presque imbuvable…

            Ce sixième jour aurait pu s’avérer encore plus dramatique puisque le groupe de Britanniques subit une tempête de sable qui aurait pu leur faire perdre les traces de la patrouille. Moore, Easton et Winchester sont parvenus au puits de Sarra, alors comblé et pollué par les Italiens, ce qui représente déjà la bagatelle de 210 kilomètres parcourus. Epuisés, les trois hommes se reposent quelque temps dans une hutte de boue ruinée. Pas de vivres, mais de l’huile de moteur qui a au moins l’utilité de permettre un bain de pieds endoloris et de pouvoir se réchauffer avec un feu grâce à quelques morceaux de bois trouvés éparts. Il faut reprendre la marche le lendemain suivant. L’objectif est d’atteindre le poste français de Tekro, dernière position alliée an nord du Tchad avant la Libye, ce qui signifie qu’il n’ont même pas parcouru la moitié du chemin : à moins d’être récupérés par une patrouille, il faut compter encore avec 250 kilomètres de périple.

            Suivre la piste devient de plus en plus ardu, pour ne pas dire une gageure, puisque les traces laissées par les pneus disparaissent parfois sur de longues distances. Ils sont en effet sur le sable mou… Pendant ce temps, Tighe a poursuivi son chemin, seul, et il est parvenu lui-aussi au puits de Sarra, le 9 février, où il est découvert dans la hutte par le groupe de FFL mené par le capitaine de Rennepont de retour d’une reconnaissance vers Koufra, après qu’il eût pu se réchauffer avec l’unique allumette qu’il a découvert sur le site. Tighe, certes épuisé et au bord de la mort, n’oublie pas ses compagnons et explique aux Français qu’il faut secourir ses compagnons, alors beaucoup plus au sud. Las, une patrouille française lancée à leur recherche rentre bredouille, l’obscurité empêchant de suivre les traces. En revanche, deux des trois soldats du LRDG ont été repérés plus tôt dans la journée par deux appareils Lysander français, du groupe « Bretagne ». Les Français, jugeant que le terrain est impraticable pour un atterrissage, leur lancent de la nourriture et une bouteille de limonade enveloppée dans un sac de toile, en vain : Moore et Winchester ne remarquent pas les vivres et la capsule de la bouteille se détache lors du choc de l’entrée en contact avec le sol. A peine 6 mm de liquide sont sauvés ! Easton gît en arrière, abandonné. Quant à Moore et Winchester, ils se séparent à leur tour après avoir bu chacun leur dernière gorgée d’eau, Moore ne survivant ensuite qu’avec le concours de simples humectations de bouche, retournant l’eau dans sa bouteille. Winchester, délirant, peine à suivre Moore qui continue, plus déterminé que jamais. 

            Le lendemain, au dixième jour de marche, soit le 10 février, une expédition de secours française découvre Easton, à environ 95 kilomètres au sud du puits de Sarra, puis Winchester, 18 kilomètres plus loin. Les deux hommes sont dans un état de déshydratation avancé, incapables de se mouvoir, complètement épuisés. Easton, en dépit des soins prodigués par un médecin, meurt de ses blessures à Sarra le 12 février. Flegmatique jusqu’au bout comme se doit de l’être un Britannique, il déclare, alors qu’on lui a servi un thé bien réconfortant : « J’aime le thé sans sucre. » Le détachement découvre enfin Moore, toujours debout, pieds nus et balançant lourdement les bras. Il se trouve alors à 120 kilomètres de Sarra, à 336 kilomètres de son point de départ, au Djebel Sherif. La vigueur de la constitution de ce soldat est remarquable : en dépit de l’épreuve endurée, il garde l’esprit clair et normal et se permet de faire signe à ses sauver sans pour autant s’arrêter, comme s’il croisait des amis… Moore entend bien gagner Tekro, situé encore à 128 kilomètres et il semble bien qu’il est contrarié de ne pouvoir montrer qu’il en est capable. Un exploit qui est récompensé par une DCM bien méritée. Cette aventure hors-norme, et pourtant réitérée en d’autres occasions par d’autres raiders, illustre remarquablement l’endurance et la qualité des recrues qui ont rejoint les rangs du Long Range Desert Group.