Livre Seconde Guerre Mondiale WWII

Recension “Les femmes sous l’Occupation”

Une passionnante étude sur les femmes françaises dans la guerre

Eric Alary, Les femmes sous l’Occupation, Perrin, 2026

Etudier la condition féminine et la vie des femmes s’avère d’autant plus nécessaire qu’elles ont trop souvent été les oubliées des grands moments de l’Histoire, à tout le moins on ne leur accorde souvent moins d’attention que les hommes engagés dans les mêmes grands événements. Ce travers est certes nettement moins vrai depuis ces dernières années et ce livre passionnant d’Eric Alary participe de ce mouvement en faveur de la place occupée par les femmes dans l’Histoire, même si, hélas, nombre de ces dernières, méritant la notoriété acquise par leurs contemporains masculins demeurent encore dans l’oubli et la pénombre.

Concernant la Seconde Guerre mondiale, Claude Quétel avait déjà publié un beau livre consacré aux femmes, un ouvrage qui, dans sa version initiale, faisait alors la part belle à l’iconographie, mais qui embrassait un large spectre, puisqu’il ambitionnait de porter sur les femmes de tous les pays en guerre.

Eric Alary se focalise sur les Françaises, débutant son propos avant la guerre et le poursuivant jusqu’à la fin des années 1940. Ce faisant, il permet d’appréhender avec clarté la condition des femmes françaises de tous les milieux en ce milieu de XXe siècle. On mesure à quel point leur dépendance à l’agréé des hommes, les servitudes et les attitudes imposées, les destins tracés à l’avance et les interdits de toutes sortes ont pesé sur elles. La guerre a été l’opportunité de se démarquer du rôle traditionnel qui leur était attaché, mais à la marge, car on découvre comment, dans la famille, avec le gouvernement de Vichy et sa “Révolution nationale” pour le moins misogyne, mais également dans la Résistance, les hommes n’ont de cesse de les surveiller et de leur assigner des tâches et des attitudes “convenables” à leur sexe. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment les femmes arrivent à contester et à contourner ce qu’on leur impose.

Le récit d’Eric Alary est chronologique. On part de la situation au moment de la déclaration de guerre, pour suivre ensuite le quotidien des femmes de toutes conditions et de tous âges pendant la “Drôle de guerre”, la campagne de 1940 avec l’Exode, l’Occupation, la Libération et l’après-guerre. Tout est passé au crible et rien n’est oublié, y compris celles qui sont parties dans le cadre du STO ou en tant que “malgré-elles ” alsaciennes et mosellanes (des découvertes, en ce qui me concerne) . On découvre aussi que, dès 1940, le soldat allemand n’a pas toujours été aussi “korrect” que supposé, mais aussi l’immense épreuve qu’ont représentées les restrictions et la présence pesante de l’occupant, ainsi que les corvées quotidiennes de quête de denrée et de bien touchés par la pénurie, le tout dans l’angoisse du manque de nouvelles des absents.

Les difficultés du quotidien pendant l’Exode et sous l’Occupation sont en effet particulièrement bien traitées et ne peuvent que susciter une immense compassion. Comme beaucoup de lecteurs, je pense, j’ai songé à mes proches qui ont vécu cette tragédie : ma mère et mes deux grands-mères. Les titres de grandes parties ou chapitres résument l’esprit de l’argumentation de l’auteur et à quel point la période fût particulièrement éprouvante pour les femmes : “En première ligne de la survie”, “Des vies imposées et subies”, “Reines des sacrifices et de la débrouillardise”, “Contre les femmes”…

Eric Alary agrémente son propos de nombreux exemples précis, de témoignages très vivants, nous donnant des noms de femmes exemplaires -pour le bien comme pour le pire- qui sortent ainsi de l’anonymat, quoi que le lecteur croise nombre de célébrités (de la littérature, du cinéma, de la mode, de la politique…). Il a également pensé à traiter de tous les cas de figures imaginables : mères de familles esseulées, résistantes, collabos, citadines et paysannes, juives, amoureuses ou maîtresses de soldats allemands, prostituées, jeunes et moins jeunes, internées et déportées, militaires de la France Libre…

Les nécessités de la guerre ont fait que ces femmes ont remis en cause la société patriarcale et le carcan qui les enserrait. Le régime de Vichy, mais aussi les autorités de la France Libre, ainsi que les hommes quels qu’ils soient, ont pu avoir des réactions ambivalentes et contrastées à cet égard. Certes, la fin de la guerre et le retour des époux/pères/fiancés ainsi que de l’ordre qui prévalait avant-guerre constituera un véritable choc. Pourtant, rien ne pourra jamais être comme avant. Déjà, les femmes obtiennent le droit de vote: ce n’est qu’un début…

Aux final, une lecture fort intéressante, indispensable pour un passionné de la Seconde Guerre mondiale.

Un bémol : l’auteur avance que l’accueil fût froid en Normandie, en raison des destructions. Bien des témoignages infirment cette assertion, venant notamment des soldats alliés, surpris de tant de gentillesses et de marques de sympathie de la part de civils qui ont tout perdu, ou presque. La réalité est donc beaucoup plus contrasté que certains le pense (je soupçonne ici d’ailleurs certains auteurs -j’en suis même sûr- de se laisser dépasser par leurs convictions politiques : je ne parle pas ici d’Eric Alary…).