Independant Tank Battalions en Normandie. Premiers combats, juin 1944.
Lorsque les chenilles des Sherman tracent leurs premières empreintes sur le sable normand le 6 juin 1944, leurs équipages sont des novices qui découvrent, avec appréhension, les réalités de la guerre au sein d’engins qui donnent l’apparence d’être de véritables cercueils d’acier. Au-delà de l’expérience particulièrement éprouvantes des unités qui participent à l’assaut initial, marqué par des pertes sensibles au sein des compagnies de Sherman amphibies Duplex Drive, intéressons-nous aux autres bataillons blindés indépendants américains (Tank Battalions, abrégés ensuite en Tank Bn), parmi les premiers à combattre en Normandie.
La doctrine n’emploi des blindés conçoit ces derniers comme des forces d’exploitation, mais aussi de soutien de l’infanterie. Il n’en demeure pas moins que le début de la bataille qui s’ouvre à l’Ouest peut dérouter plus d’un équipage de « bleus » : pas de contre-attaque de Panzer comme escompté et, surtout, ce terrain cloisonné où tout est à réapprendre : le bocage normand.
Notre étude, basée sur des After Action Reports (AAR), porte sur quelques parcours d’unités -en axant sur des compagnies spécifiques plutôt qu’un bataillon dans sa globalité- au cours des tous premiers jours de la campagne, les événements bien connus de la journée du 6 juin ayant été volontairement éludés pour débuter notre récit en soirée du « jour le plus long ».
Le 741st Tank Bn est indiscutablement l’unité blindée alliée qui sort le plus meurtrie de l’épreuve de l’assaut amphibie du débarquement. Au soir du Jour J, le rapport envoyé au V Corps à 23h15 précise l’état des effectifs : 3 tanks opérationnels, 2 en ateliers et 48 perdus… Aucun répit n’est accordé pour autant : le temps et la célérité tiennent un rôle cardinal dans le succès de l’établissement d’une tête de pont pérenne. Le 7 juin, les compagnies sont ainsi de nouveau en action. Entre 7 heures et 8h30, 5 tanks partent en soutien du 2/16th RCT sous la direction du capitaine Thomas, assisté du lieutenant Barcelona. Le groupe est pour le moins composite : deux blindés proviennent de l’état-major tandis que les compagnies A, B et C fournissent chacune un Sherman. En fait, ce soutien blindé est détourné au profit du 18th RTC à la demande de celui-ci. Les fantassins requièrent l’intervention des chars pour neutraliser des snipers et des MG.
D’emblée, les GI’s semblent enclins à réclamer un support de chars, ou d’artillerie, à la moindre opposition, ce qui aura le don de surprendre leurs adversaires, qui les tiennent ainsi davantage en piètre estime. Les liaisons s’avèrent délicates, peut-être en raison du bocage, même si ce dernier n’est pas aussi dense que ce que les GI’s vont découvrir dans le Cotentin. Toujours est-il que Thomas perd contact avec Barcelona et deux des Sherman. Les tanks fournissent des appuis bienvenus, même si leur puissance de feu semble parfois dispendieuse au regard de la cible considérée : vers 14h15, les chars ouvrent le feu sur… cinq cyclistes allemands. Deux soldats ennemis sont tués et un autre est fait prisonnier. Les tankistes n’ont donc même pas été capables de neutraliser l’intégralité du petit groupe ! Les Américains n’hésitent pas à mettre à profit le support blindé en toutes circonstances. Un Sherman, guidé par un observateur avancé, fait feu sur une pièce d’artillerie de campagne ennemie à 21 heure et revendique un coup au but.
Parfois, la tâche est plus ambitieuse. A 14h30, les blindés ouvrent le feu sur Engranville, près de Trévières, localité qui est contournée par les assaillants, mais ces derniers sont pris à partie sur leurs arrières : il faut reprendre les tirs sur le village, opération qui se poursuit jusqu’à ce que les réserves de munitions soient presque épuisées (il ne reste plus alors que cinq coups par char). Des blindés arrivent encore ce jour-là, à l’instar de la « monture » du sergent Kult, qui débarque sur Easy Red à 17 heures, outre des véhicules plus légers de l’unité.
Le 8 juin, tandis que des opérations de nettoyage et de récupération se poursuivent sur la plage d’Omaha pour les cinq équipages de Tank-Dozers, qui ne sont donc pas disponibles pour d’autres tâches, comme forcer le passage des haies, mais à ce stade de la campagne, les Américains, encore novices, font progresser encore leurs colonnes blindées avant tout par les chemins creux du bocage. Vers midi, un nouveau Tank-Dozer, commandé par le sergent Middleton, accoste enfin en France : son débarquement avait été retardé en raison d’une avarie survenue sur le LCT à bord duquel il a embarqué. Ce troisième jour de l’Invasion se déroule sans événement majeur : huit tanks montent en soutien des fantassins, cinq au profit du II/16 et trois pour le 1/16. La compagnie A annonce 8 tanks en unité (autant de chars que la veille mais il y avait alors un Sherman en atelier).
Le lendemain, 9 juin, les blindés sont de nouveau sollicités, sans qu’aucune perte ne soit à déplorer, le capitaine Thornton, le chef de la Company B (dont le Sherman DD a coulé le 6 juin), rejoint le 2/16 avec ses trois chars puisque le 1st Bn est mis en réserve. Les huit chars soutiennent alors la Company G dans sa progression, puis deux d’entre eux assurent la prise de contrôle de la route de Tour-en-Bessin, le reliquat rejoignant les services arrière du train. Des renforts parviennent toutefois à ces deux Sherman à Tour-en-Bessin : il consiste en les T-2 des compagnies A et B (s’agit-il des First Sergeants, soit les adjudants-chefs de compagnie ?). A 17 heures, il est noté que le lieutenant Sledge est envoyé à l’arrière pour une période de repos.
Que se passe-t-il au même moment dans l’autre tête de pont américaine, celle d’Utah Beach ? Si les GI’s de la « Ivy Division » (la 4th Infantry Division) bénéficient véritablement du soutien du seul 70th Tank Bn le Jour J (photographie ci-dessus), le 746th Tank Bn est rapidement à pied d’œuvre à son tour, mais n’intervenant qu’à la marge ce premier jour de la campagne. Le 7 juin, la Company A partage ses tanks entre les deux régiments d’infanterie de la 4th ID qu’elle soutient, à savoir un groupe de 4 chars pour chaque régiment. Trois engins sont mis hors de combat le 7 juin pour la prise de Vierville.
Ce même jour, le 746th reçoit ordre de trouver et de détruire l’artillerie allemande qui soumet les paras à des tirs dans la ville de Sainte-Mère-Église. La task force constituée quitte la zone de bivouac de Saint-Martin à 14 heures et se dirige sur Sainte-Mère-Église. Elle est formée d’une section du QG, de l’assault gun platoon (soit 10 chars moyens) et de la Company B. L’avant-garde, commandée par le Major Yeatts, est prise à partie au nord-ouest de la ville, le tank de tête, commandé par le lieutenant Payne, étant endommagé après avoir réduit au silence un canon antichar et deux blindés ennemis, présentés comme des Panzer IV, mais qui ne peuvent être que des Sturmgeschütze. Se garant sur le côté de la rue, Payne, bien que blessé, ordonne aux autres tanks de poursuivre les tirs, mais les frappes ennemies les forcent à s’écarter. Le Major Yeatts avance son Sherman et reprend l’échange de tirs, tandis qu’une partie de la Company B est engagée. Yeatts prend alors contact avec le lieutenant-colonel Hupfer pour décider de la marche à suivre. Ils effectuent par eux-mêmes la reconnaissance des routes du secteur et parviennent à établir un itinéraire, certes soumis aux tirs nourris de l’artillerie ennemie, qui permettraient de surprendre l’ennemi par le flanc. La manœuvre de contournement est confiée au capitaine Pay et à deux sections de la Company B. Entretemps, informés de la situation, le général Barton, le chef de la 4th ID, donne immédiatement de nouvelles consignes de disposition des troupes.
L’unité manoeuvrant sur le flanc, dirigée par le lieutenant Rainer atteint Neuville-au-Plain et s’en empare, libérant au passage 19 paras américains de la 82nd Airborne qui avaient été capturés. Le combat est rude puisque deux Sherman sont incendiés. Ce sont les équipages de ces blindés qui découvrent ces paras en cherchant à se mettre à l’abri dans une ferme. Rééquipés avec des armes prises à leurs gardiens, ces paras assurent ensuite un soutien aux autres Sherman dans les combats de rues qui s’ensuivent. Les Allemands sont pugnaces et hardis, plusieurs d’entre eux osant se risquer à s’approcher suffisamment prêt des tanks pour y jeter des grenades. Contactant le PC pour de nouvelles instructions, Rainer en profite demander s’il y a une possibilité de ramener de « bons chevaux de selle », ce qui lui est refusé. Le chef de section, quittant la zone après avoir été relevé par des fantassins, doit en revanche emmener sur ses tanks la soixantaine de soldats allemands dont il s’est emparés. Seuls les blessés sont posés sur les plages arrière, pour des raisons de sécurité évidentes, le convoi ramenant en outre d’autres trophées : une Volkswagen, un véhicule blindé et trois motos.
Après un jour de repos, la Company B se prépare de nouveau à l’action pour participer à la poussée en direction de Montebourg aux côtés du 12th Infantry Regiment. Les GI’s de la 4th ID sont alors fixés sur leurs positions à l’est de Joganville, en raison de la précision des tirs de MG et la létalité des frappes de mortiers qui interdisent toute progression dans le secteur. Une reconnaissance sur le terrain est menée à pied par la major Yeaths, le Battalion executive officer. A son retour, fort de ses observation, Yeaths élabore un plan. La 3e section de la Company B, sous le commandement du lieutenant Rainer, devra attaquer le long de la route Joganville-Montebourg pour prendre l’ennemi de flanc par l’ouest, lui-même pilotant à distance l’opération depuis le PC au moyen d’un poste de radio SCR 509. La manœuvre s’avère être un succès complet : ayant débordé l’ennemi par le flanc, les tanks soumettent les Allemands à des tirs nourris, permettant aux fantassins de franchir le cours d’eau qui leur fait face et de progresser en direction de Montebourg, au-delà de Jogainville. C’est alors qu’entrent en scène les 1er et 2nde sections, commandées par le lieutenant Hurley, à l’ouest de la route Jogainville-Montebourg, ce qui leur permet de parvenir à une distance de moins d’un kilomètre de Montebourg. A l’ouest de la route, par conséquent sur le flanc gauche, les Allemands sont positionnés de telle sorte qu’ils sont en mesure de prendre en enfilade les lignes de l’infanterie américaine, la clouant donc au sol. Le bataillon de chars est donc sollicité pour résoudre la difficulté. Cette fois-ci, c’est le colonel Hupfer qui mène la reconnaissance sur le terrain, afin de trouver une parade : comment ses Sherman pourraient-ils neutraliser les tirs qui bloquent la progression ? Il faut pour cela en déterminer l’origine avec précision. Depuis une hauteur, Hupfer a tout loisir de scruter attentivement le bocage qui s’offre à sa vue. Son attention se porte sur une ouverture entre les haies particulièrement élevées qu’il a sous les yeux, l’entrée d’un champ. Sa décision est prise : ses tanks peuvent s’engouffrer dans cette brèche. Ce sera la tâche allouée aux lieutenants Burley et Kogut avec les 1ère et 2ndes sections. Cette dernière occupe une position de soutien le long de la route. De son côté, Burley et sa 1ère section longe la haie où s’est retranchée l’infanterie jusqu’à ce qu’il parvienne à l’ouverture repérée par le colonel Hupfer. A ce moment-là, l’attaque des Sherman devient irrésistible. S’ils attirent des tirs d’armes automatiques, ils sont en mesure, à leur tour, de prendre l’ennemi en enfilade et de semer le chaos dans ses rangs, brisant sa ligne de résistance dans le secteur. Ainsi, la progression peut-elle reprendre sur le flanc gauche, un temps arrêté : l’intégralité du 12th Infantry Regiment reprend donc sa marche en avant. En fin d’après-midi, vers 18 heures, les fantassins doivent opérer une pause pour se réorganiser. C’est alors que les Allemands procèdent à une de ces contre-attaques dont ils sont coutumiers, mais celle-ci fait long feu. La Company B aurait dû atteindre les hauteurs sises au nord et au nord-est de Montebourg, mais les défenses du secteur constituent une noix particulièrement dure à craquer et c’est sans être parvenus sur cet objectif que les tanks retournent au bivouac à Saint-Martin.
Pendant ce temps, sur le flanc est de la zone d’Utah Beach, la Company C du 746th Tank Bn va être engagée dans une zone passée à la postérité et dans la légende du Jour J : La Fière. Le 6 juin, l’unité procède à son de-waterproofing, puis lance un élément de reconnaissance en direction des positions que devraient tenir les paras de la 82nd Airborne, en l’occurrence un carrefour situé au sud-est de la localité. A proximité d’un cours d’eau, le groupe lancé en avant-garde soit se déployer en toute hâte alors qu’il essuie des tirs antichars, qui incendient trois Sherman, tuant par l’occasion le lieutenant Mercer, qui dirigeait la 1ère section. Quant à la 2nde section du lieutenant Plagge, elle est certes logée à meilleure enseigne, mais ses tanks se montrent incapables de franchir le cours d’eau. Pis, un Sherman s’enlise. Le sergent Smith et son équipage vont rester coincés dans la fange quatre jours durant, tenant le secteur avec un Staff Sergeantde la 82nd. Les escarmouches se multiplient avec les forces ennemies qui passent à proximité : le groupe de tankistes revendique un score de 20 tués et de 12 prisonniers chez l’ennemi. Le déblocage de la situation survient néanmoins dès la soirée du 6 juin grâce à l’entrée en lice de la 3e section, celle du lieutenant Shields. Un tank, celui du Staff Sergeant Buzz, parvient à traverser le cours d’eau et à prendre position sur une hauteur d’où il procède à un feu nourri sur les retranchements adverses qui se soldent par pas moins de quatre Pak neutralisés, sans compter nombre de véhicules détruits et de nombreux soldats allemands tués ou blessés. Isolé, Buzz reçoit pour ordre de revenir sur ses pas. Ce n’est que le lendemain que la compagnie parvient à sécuriser les hauteurs situées au sud de Sainte-Mère-Église. Une section, celle du lieutenant Shields, traverse la localité normande passée à la postérité puis est engagée au nord de celle-ci pour réduire au silence plusieurs points de défense allemands, une tâche qui l’occupe aussi le lendemain, 8 juin. Pendant ce temps, une autre section, avec le capitaine Crawford, se déploie vers l’ouest, en direction de la voie ferrée à la recherche des positions de Pak qui malmènent les fantassins aux alentours de Sainte-Mère-Église. Le soir venu, mis à part le groupe de Shields, la compagnie est au bivouac à une centaine de mètres au nord de Sainte-Mère-Église, juste au bord de la route de Montebourg. Le 8, Crawford soutien les GI’s qui attaquent pour s’emparer des hauteurs situées à l’ouest de Sainte-Mère-Église, au-delà du chemin de fer. En fin de journée, les Sherman sont arrivés à proximité du fameux pont de La Fière, d’où ils arrosent les positions adverses sises sur l’autre rive du Merderet pendant environ une demi-heure. Les tanks retournent ensuite au bivouac, où Shields rejoint également le reste de la compagnie.
Le pont de La Fière aurait dû être entièrement sécurisé dès le 6 juin et une solide tête de pont assurée au-delà de la berge ouest du Merderet. Au bout de trois jours de combat, la situation demeure bloquée : les Allemands n’ont toujours pas été délogés et se défendent avec âpreté. Lorsque l’aube se lève le 9 juin, la Company C est de nouveau à l’œuvre dans le secteur. Elle assure des tirs préparatoires à un nouvel assaut, qui se veut décisif : il faut absolument neutraliser la défense allemande du secteur pour envisager une progression plus en avant dans la péninsule du Cotentin. Le courage et l’abnégation des paras du 507th PIR, suivis des « gliders » du 325th Glider Infantry Regiment a cette fois-ci raison de la défense acharnée de l’ennemi, et ce avec le soutien de la 1ère section du 746th Tank Battalion, qui suivent les assaillants de près, nettoyant les berges de leurs défenseurs et forçant, par leurs tirs, les autres Allemands à se mettre à couvert. Les tanks étendent un nuage de fumigènes sur les positions ennemies, permettant aux aéroportés de les réduire. Les premiers Sherman à se risquer sur la chaussée se heurtent toutefois à l’obstacle des carcasses des « beute Panzer », de facture française, qui gisent sur la route, victimes des combats précédents. N’écoutant que son courage, le lieutenant Plagge descend de son tank, à la merci d’un tir mortel, procède au déminage de la route puis, au moyen de câbles, dégage le passage en poussant les épaves des Panzer hors la route. Il s’en sort indemne, mais son supérieur n’a pas cette chance. Alors qu’il se risque hors de sa tourelle pour indiquer à des prisonniers de s’avancer, le capitaine Crawford est tué net d’une balle reçue en pleine tête. Après avoir atteint la rive ouest du Merderet, les chars se dispersent, en solo ou par sections, en direction de La Motely et d’Amfreville, avec pour mission d’occasionner le plus de dommages possibles. Des tanks évoluent donc ainsi sur les arrières des Allemands, notamment à travers Flaeux et Gueuteville Les Américains perdent deux chars dans ces affrontements. Plagge, qui a joué le trompe-la-mort sur la chaussée, est cette fois-ci sérieusement touché au visage et dans la tête, à tel point que ses hommes le croient mort. Il n’en est rien et on l’évacue en direction d’une antenne médicale. Toutefois, la blessure s’avère fatale et le lieutenant décède peu après. Lorsque le crépuscule tombe sur le champ de bataille, la Company C n’est guère plus opérationnelle qu’au tiers de sa puissance théorique : les bandes de cartouches de mitrailleuses sont consommées et de nombreux canons sont hors-service. De plus, depuis la veille, le carburant manque et il est ardu de s’en procurer. Le 10, la compagnie est maintenue au repos près de la voie ferrée et, le lendemain, elle n’est plus rattachée à la 82nd Airborne Division, mais rejoint le giron du 746th Tank Bn, à Saint-Martin. Ainsi se conclut le baptême du feu de l’unité.
Revenons dans la zone d’Omaha à la même date, le 10 juin. On a constaté que le nombre de tank en état reste limité et que le reliquat est ventilé aux quatre coins du front tenu par les unités de fantassins. La situation est à l’avenant lors des journées suivantes : les quelques tanks disponibles sont répartis en soutien de formations d’infanterie diverses, sans devoir affronter les redoutables unités blindées allemandes dont l’intervention contre la tête de pont a été anticipée. Le 10 juin, il est rapporté qu’un prisonnier capturé appartient à … la 17. Panzer-Division (alors face aux Russes !) et qu’une autre relève d’une unité non déterminée. « Ces divisions sont probablement dans le secteur » conclue le rédacteur de l’After Action Report. On voit bien là combien la phobie des Panzer, mais aussi la crainte d’une contre-attaque massive du Panzergruppe West agissent sur les comportements. On est surpris que davantage de précisions ne puissent être données : assurément, à ce niveau subalterne, on ne dispose pas de tous les renseignements, puisque la proximité de divisions de Panzer aurait été forcément décelée, ne serait-ce que par la reconnaissance aérienne. Le 12 juin, fausse alerte : on s’attend à une attaque, mais rien ne survient. Le lendemain, en soirée, une section est tout de même en position en couverture d’un roadblock de la « Big Red One », en « raison de la menace d’une attaque de chars ennemis ».
Rien de notable n’est donc à signaler durant plusieurs jours, alors même que ces premières journées sont déterminantes pour la suite de la campagne, la moindre opportunité pour étendre la tête de pont en profondeur devant être saisie. Notons que, à rebours de cette image sans cesse ressassée d’une Luftwaffe absolument inexistante, on relève « une certaine concentration de chasseurs-bombardiers » ennemis. Peu à peu, des Sherman, remis en condition, sortent des ateliers, d’autres étant livrés par la 526th Ordnance Company. Le 12 juin, on indique que l’on procède encore à des récupérations sur la plage, aussi bien de tanks que de remorques. Peu à peu, le nombre de tanks disponibles dans la Company A s’améliore : 15 sont opérationnels le 11 juin, 32 le 15 juin. De même, les remplaçants pour les équipages ne cessent de rejoindre les rangs : 14 le 14 juin, 61 du 41st Replacement Depot à minuit le 15 juin.
Si le bataillon, qui relève du 3rd Armored Group, est en soutien de la « Big Red One » dans sa progression vers Balleroy, il est transféré dans la zone de la « Indian Head » (la 2nd Infantry Division) le 15 juin. Dès le lendemain, le chef de la division ordonne qu’une compagnie de blindée entre en action. Il est suggéré qu’une seule section accompagne le 2nd Bn du 23rd Infantry Regiment du lieutenant-colonel Marlin, tandis que les deux autres sections demeurent en réserve à disposition de l’état-major de ce régiment. La section choisie pour l’assaut est celle du capitaine Thomas, qui entre en action en coordination avec la Easy Company du 23rd, dirigée par le capitaine Smith. L’objectif est Bérigny. La localité, qui surplombe la route Bayeux-Saint-Lô, est tenue par des éléments du FJR 8. Elle a été conquise une première fois le 11 juin, alors qu’elle était inoccupée, par des tanks de la Company D escortant des fantassins du 38th Infantry Regiment (également de la « Indian Head »), avant que les GI’s n’en soient refoulés. Tout est donc à refaire, et cette fois-ci l’ennemi tient le secteur en force. Il a déjà repoussé les fantassins lors d’un premier assaut lancé le 12 juin.
Le 16 juin, les tanks se déploient de part et d’autre de la route et progressent, menant l’assaut, soutenus chacun par une section de fantassins. L’attaque débute à midi et les chars sont soumis à des tirs de mitrailleuses en provenance de défenseurs barricadés dans des maisons ou de défenses de campagne. L’infanterie subit alors des pertes sensibles, au point qu’elle demeure clouée au sol, tandis que les Shermanne cessent d’arroser les positions adverses de leurs tirs, n’abandonnant pas les biffins à leur sort en maintenant leurs positions. La survie de ces derniers dépend entièrement des tankistes car ces fantassins sont bien dépourvus : aucune mitrailleuse, pas de mortier ni de lance-flammes… On mesure ainsi la légèreté avec laquelle des officiers américains lancent des GI’s à l’assaut. Nulle mention non plus de soutien d’artillerie ni de couverture aérienne. Sur le flanc droit, les tanks sont déployés dans un openfield, tandis que les quatre engins de l’aile gauche se sont rapprochés pour occuper de bonnes positions, près d’un cours d’eau à l’ouest de l’église du village. Les chars se redéploient et cherchent à réduire une à une les positions adverses au silence. Une tentative de poursuivre plus en avant en franchissant le cours d’eau se solde par un échec en raison de l’aspect détrempé du terrain. La situation semble donc bloquée. A 17 heures, après plusieurs heures de combat, alors qu’un Sherman a dû rebrousser chemin pour faire un rapport l’échelon supérieur, le capitaine Thomas passe sur le flanc droit pour faire reculer un tank, celui du sergent Ball, et les fantassins dont il assure la protection. C’est à ce moment que le Sherman de Ball est mis hors de combat par le tir d’une arme antichar individuelle. L’équipage s’en sort indemne, de même que les fantassins qu’ils protégeaient avec leur char. L’infanterie se retranche au nord-est de Bérigny, en dehors de la localité, avec quatre Sherman. La nuit est sans événement, si ce n’est qu’un peloton de quatre chars est relevé par un autre. La Company A compte 27 chars opérationnels. Ce n’est qu’à 10h28 que le général ordonne à nouveau au 741st Bn de passer à l’action. A 11 heures, le capitaine Thomas se présente ainsi au QG avec 15 tanks et ses officiers, pour recevoir les instructions. Recommande de reprendre le dispositif adopté la veille : une section accompagne l’assaut initial, pendant que les deux autres sont déployés au PC du régiment. Deux blindés sont dans le même temps renvoyés vers l’arrière : l’un dont le système électrique est déficient, l’autre car ses organes de vision ont été arrachés par un tir. Peu après, le lieutenant Asker est touché d’une balle en pleine tête, alors qu’il était monté sur un autre engin après que son Sherman se soit englué dans de la boue. A 16h45, le commandant du 23rd informe le 741st Tank Bnqu’une section de chars, accompagnée d’infanterie, a reçu pour ordre de traverser le cours d’eau au-dessus de la zone d’assaut. Le colonel, que le rédacteur de l’AAR du bataillon de chars qualifie être « dans un état émotionnel intense », semble a priori « incohérent ». Le colonel affirme ne plus avoir vu les chars depuis leur départ. Des fantassins parviennent aux premières habitations, puis parviennent à sécuriser la commune en repoussant les Fallschirmjäger. Le front se stabilise ensuite dans le secteur jusqu’au déclenchement de l’opération « Cobra », le 25 juillet 1944.
Au même moment, dès le 12 juin, des éléments du 747th Tank Bn opèrent de manière similaire au profit du 116th IR de la 29th US Infantry Division « Blue and Grey ». Lorsque les GI’s du 3e bataillon du lieutenant-colonel Metcalfe parviennent en vue des premières maisons de Couvains, ils sont accueillis par un feu défensif intense, qui pousse les quatre Sherman de la Company A du 747th Tank Bn à se replier promptement et chercher un couvert. Les chars ne restent pourtant pas inactifs et n’abandonnent pas les fantassins à leur sort. Ils visent et frappent les fenêtres des habitations dans leurs lignes de mire, cherchant à neutraliser d’éventuels observateurs d’artillerie. Pendant que deux compagnies d’infanterie se déploient à l’abri des haies de part et d’autre de la route de Sainte-Marguerite-d’Elle, les tanks, soutenus par les tirs de deux mortiers de 81 mm, progressent dans un verger et parviennent au carrefour de la Croix. L’infanterie se porte en avant et contraint les défenseurs – des Grenadiere de la 352. ID et des paras du FJR 9– à rompre le combat et à abandonner la localité à leurs adversaires, mais sans renoncer pour autant, puisque les Américains sont soumis, une heure durant, à un intense pilonnage qui s’abat sur le village.
Le 18 juin, le bataillon opère au profit du 9th Infantry Regiment. Outre fournir cinq Sherman en soutien, Thornton (le capitaine de la Company A) doit détacher deux de ses blindés avec pour mission de sauver deux antichars coincés dans la fange. Une tâche ardue qu’il faut mener sous les tirs de mortiers, confiée au lieutenant Wilson. Tandis que des tanks sont placés en couverture, une patrouille est envoyée reconnaître les lieux à pied. Les sergents Jenkins et Maddock mettent ensuite au point un plan pour récupérer des parties de ces canons. Deux hommes avaient déjà été tués et dix-neuf autres blessés avant que les Sherman n’interviennent. Les deux Sherman impliqués s’acquittent en partie de leur tâche, puisqu’un seul équipage -celui de Maddock- parvient à fixer un canon au crochet d’attelage à l’arrière de la caisse du tank. L’ordre avait été donné à 10h30, le départ survint à 14 heures après un tir d’artillerie sur le secteur et, à 14h35, les blindés étaient de retour. Alors que les deux sergents déclarent qu’ils ont été soumis à des tirs de 88 mm (pour nombre de GI’s, tous les canons sont des 88 et tous les Panzer sont des Tiger…), le capitaine Arms veut les renvoyer chercher le canon resté en place. Le rédacteur du rapport s’y oppose formellement : la pièce est sous le tir ennemi et, qui plus est, elle a été mise hors de combat. L’ordre tombe pourtant à 15h30. Il faut donc se résoudre à y retourner, ce qui est effectué à 16h20, le canon étant enfin récupéré 20 minutes plus tard. Le rapport indique que la Company A compte 33 chars en état (ce qui est moitié plus que l’effectif théorique d’une compagnie), contre 18 en ordre de combat à la Company D.
Conclusion
Que conclure de ces premiers engagements, passé le désastre survenu le 6 juin sur la plage d’Omaha Beach ? Premier constat, les unités sont souvent fragmentées et jamais engagés en Tank Battalions compacts, les sections étant ventilées entre différentes formations d’infanterie, les tanks étant même parfois distribués à l’unité, même si, le plus souvent, les Sherman opèrent par quatre, souvent au profit d’un bataillon. Des task forces peuvent être mise sur pied pour des opérations précises, qui illustrent la variété des missions qui peuvent être assignées.
Autre constat, si les missions de soutien attendues des tanks se multiplient sans surprise, les jeunes tankistes ne subissent pas l’expérience du combat de chars, peut-être un soulagement en raison de la crainte et du respect que suscitent les Panzer, d’autant que les Alliés voient des Tiger partout. En revanche, ils découvrent les affres de la guerre des haies et, finalement, apprennent à leurs dépens que les Pak et autres Panzerfaust peuvent s’avérer tout aussi redoutables.
Ajoutons que lors de ces premiers combats menés dans le cadre du bocage normand, les rares Tank-Dozer commence à être sollicités pour user de leurs lames afin d’aménager des passages dans des solides talus des haies, afin de s’affranchir des chemins et des routes, pour le moins des pièges mortels. Plus facile à dire qu’à faire : des engins réussissent certes à créer une brèche, mais peuvent s’enliser sur un terrain détrempé, voire attirer les tirs antichars contre eux.
[1]After Action Report, 741st Tank Battalion. Entrées du 6 juin au 9 juin.
[2]After Action Report, 746th Tank Battalion. Entrées du 7 juin au 9 juin ; W. J Blanchard Jr, Our LIberators. The combat history of the 746th Tank Battalion during World War II, Fenestra Books, 2003, p 6-16.
[3]After Action Report, 746th Tank Battalion. Entrées du 6 juin au 10 juin ; W. J Blanchard Jr, Our LIberators. The combat history of the 746th Tank Battalion during World War II, Fenestra Books, 2003, p 16-19.
[4]After Action Report, 741st Tank Battalion. Entrées du 6 juin au 9 juin.
[5]After Action Report, 741st Tank Battalion. Entrées des 15 et 16 juin ; Marc Laurenceau, Historial du Jour J et de la bataille de Normandie. 6 juin-25 août 1944, OREP, 2024, p 487-489.
[6]After Action Report, 747th Tank Battalion. Entrées du 12 juin au 18 juin.
Independant Tank Battalions en Normandie. Premiers combats, juin 1944.
Lorsque les chenilles des Sherman tracent leurs premières empreintes sur le sable normand le 6 juin 1944, leurs équipages sont des novices qui découvrent, avec appréhension, les réalités de la guerre au sein d’engins qui donnent l’apparence d’être de véritables cercueils d’acier. Au-delà de l’expérience particulièrement éprouvantes des unités qui participent à l’assaut initial, marqué par des pertes sensibles au sein des compagnies de Sherman amphibies Duplex Drive, intéressons-nous aux autres bataillons blindés indépendants américains (Tank Battalions, abrégés ensuite en Tank Bn), parmi les premiers à combattre en Normandie.
La doctrine n’emploi des blindés conçoit ces derniers comme des forces d’exploitation, mais aussi de soutien de l’infanterie. Il n’en demeure pas moins que le début de la bataille qui s’ouvre à l’Ouest peut dérouter plus d’un équipage de « bleus » : pas de contre-attaque de Panzer comme escompté et, surtout, ce terrain cloisonné où tout est à réapprendre : le bocage normand.
Notre étude, basée sur des After Action Reports (AAR), porte sur quelques parcours d’unités -en axant sur des compagnies spécifiques plutôt qu’un bataillon dans sa globalité- au cours des tous premiers jours de la campagne, les événements bien connus de la journée du 6 juin ayant été volontairement éludés pour débuter notre récit en soirée du « jour le plus long ».
741st Tank Bn, Omaha Beach[1]
Le 741st Tank Bn est indiscutablement l’unité blindée alliée qui sort le plus meurtrie de l’épreuve de l’assaut amphibie du débarquement. Au soir du Jour J, le rapport envoyé au V Corps à 23h15 précise l’état des effectifs : 3 tanks opérationnels, 2 en ateliers et 48 perdus… Aucun répit n’est accordé pour autant : le temps et la célérité tiennent un rôle cardinal dans le succès de l’établissement d’une tête de pont pérenne. Le 7 juin, les compagnies sont ainsi de nouveau en action. Entre 7 heures et 8h30, 5 tanks partent en soutien du 2/16th RCT sous la direction du capitaine Thomas, assisté du lieutenant Barcelona. Le groupe est pour le moins composite : deux blindés proviennent de l’état-major tandis que les compagnies A, B et C fournissent chacune un Sherman. En fait, ce soutien blindé est détourné au profit du 18th RTC à la demande de celui-ci. Les fantassins requièrent l’intervention des chars pour neutraliser des snipers et des MG.
D’emblée, les GI’s semblent enclins à réclamer un support de chars, ou d’artillerie, à la moindre opposition, ce qui aura le don de surprendre leurs adversaires, qui les tiennent ainsi davantage en piètre estime. Les liaisons s’avèrent délicates, peut-être en raison du bocage, même si ce dernier n’est pas aussi dense que ce que les GI’s vont découvrir dans le Cotentin. Toujours est-il que Thomas perd contact avec Barcelona et deux des Sherman. Les tanks fournissent des appuis bienvenus, même si leur puissance de feu semble parfois dispendieuse au regard de la cible considérée : vers 14h15, les chars ouvrent le feu sur… cinq cyclistes allemands. Deux soldats ennemis sont tués et un autre est fait prisonnier. Les tankistes n’ont donc même pas été capables de neutraliser l’intégralité du petit groupe ! Les Américains n’hésitent pas à mettre à profit le support blindé en toutes circonstances. Un Sherman, guidé par un observateur avancé, fait feu sur une pièce d’artillerie de campagne ennemie à 21 heure et revendique un coup au but.
Parfois, la tâche est plus ambitieuse. A 14h30, les blindés ouvrent le feu sur Engranville, près de Trévières, localité qui est contournée par les assaillants, mais ces derniers sont pris à partie sur leurs arrières : il faut reprendre les tirs sur le village, opération qui se poursuit jusqu’à ce que les réserves de munitions soient presque épuisées (il ne reste plus alors que cinq coups par char). Des blindés arrivent encore ce jour-là, à l’instar de la « monture » du sergent Kult, qui débarque sur Easy Red à 17 heures, outre des véhicules plus légers de l’unité.
Le 8 juin, tandis que des opérations de nettoyage et de récupération se poursuivent sur la plage d’Omaha pour les cinq équipages de Tank-Dozers, qui ne sont donc pas disponibles pour d’autres tâches, comme forcer le passage des haies, mais à ce stade de la campagne, les Américains, encore novices, font progresser encore leurs colonnes blindées avant tout par les chemins creux du bocage. Vers midi, un nouveau Tank-Dozer, commandé par le sergent Middleton, accoste enfin en France : son débarquement avait été retardé en raison d’une avarie survenue sur le LCT à bord duquel il a embarqué. Ce troisième jour de l’Invasion se déroule sans événement majeur : huit tanks montent en soutien des fantassins, cinq au profit du II/16 et trois pour le 1/16. La compagnie A annonce 8 tanks en unité (autant de chars que la veille mais il y avait alors un Sherman en atelier).
Le lendemain, 9 juin, les blindés sont de nouveau sollicités, sans qu’aucune perte ne soit à déplorer, le capitaine Thornton, le chef de la Company B (dont le Sherman DD a coulé le 6 juin), rejoint le 2/16 avec ses trois chars puisque le 1st Bn est mis en réserve. Les huit chars soutiennent alors la Company G dans sa progression, puis deux d’entre eux assurent la prise de contrôle de la route de Tour-en-Bessin, le reliquat rejoignant les services arrière du train. Des renforts parviennent toutefois à ces deux Sherman à Tour-en-Bessin : il consiste en les T-2 des compagnies A et B (s’agit-il des First Sergeants, soit les adjudants-chefs de compagnie ?). A 17 heures, il est noté que le lieutenant Sledge est envoyé à l’arrière pour une période de repos.
746 Tank Bn, Utah Beach[2]
Que se passe-t-il au même moment dans l’autre tête de pont américaine, celle d’Utah Beach ? Si les GI’s de la « Ivy Division » (la 4th Infantry Division) bénéficient véritablement du soutien du seul 70th Tank Bn le Jour J (photographie ci-dessus), le 746th Tank Bn est rapidement à pied d’œuvre à son tour, mais n’intervenant qu’à la marge ce premier jour de la campagne. Le 7 juin, la Company A partage ses tanks entre les deux régiments d’infanterie de la 4th ID qu’elle soutient, à savoir un groupe de 4 chars pour chaque régiment. Trois engins sont mis hors de combat le 7 juin pour la prise de Vierville.
Ce même jour, le 746th reçoit ordre de trouver et de détruire l’artillerie allemande qui soumet les paras à des tirs dans la ville de Sainte-Mère-Église. La task force constituée quitte la zone de bivouac de Saint-Martin à 14 heures et se dirige sur Sainte-Mère-Église. Elle est formée d’une section du QG, de l’assault gun platoon (soit 10 chars moyens) et de la Company B. L’avant-garde, commandée par le Major Yeatts, est prise à partie au nord-ouest de la ville, le tank de tête, commandé par le lieutenant Payne, étant endommagé après avoir réduit au silence un canon antichar et deux blindés ennemis, présentés comme des Panzer IV, mais qui ne peuvent être que des Sturmgeschütze. Se garant sur le côté de la rue, Payne, bien que blessé, ordonne aux autres tanks de poursuivre les tirs, mais les frappes ennemies les forcent à s’écarter. Le Major Yeatts avance son Sherman et reprend l’échange de tirs, tandis qu’une partie de la Company B est engagée. Yeatts prend alors contact avec le lieutenant-colonel Hupfer pour décider de la marche à suivre. Ils effectuent par eux-mêmes la reconnaissance des routes du secteur et parviennent à établir un itinéraire, certes soumis aux tirs nourris de l’artillerie ennemie, qui permettraient de surprendre l’ennemi par le flanc. La manœuvre de contournement est confiée au capitaine Pay et à deux sections de la Company B. Entretemps, informés de la situation, le général Barton, le chef de la 4th ID, donne immédiatement de nouvelles consignes de disposition des troupes.
L’unité manoeuvrant sur le flanc, dirigée par le lieutenant Rainer atteint Neuville-au-Plain et s’en empare, libérant au passage 19 paras américains de la 82nd Airborne qui avaient été capturés. Le combat est rude puisque deux Sherman sont incendiés. Ce sont les équipages de ces blindés qui découvrent ces paras en cherchant à se mettre à l’abri dans une ferme. Rééquipés avec des armes prises à leurs gardiens, ces paras assurent ensuite un soutien aux autres Sherman dans les combats de rues qui s’ensuivent. Les Allemands sont pugnaces et hardis, plusieurs d’entre eux osant se risquer à s’approcher suffisamment prêt des tanks pour y jeter des grenades. Contactant le PC pour de nouvelles instructions, Rainer en profite demander s’il y a une possibilité de ramener de « bons chevaux de selle », ce qui lui est refusé. Le chef de section, quittant la zone après avoir été relevé par des fantassins, doit en revanche emmener sur ses tanks la soixantaine de soldats allemands dont il s’est emparés. Seuls les blessés sont posés sur les plages arrière, pour des raisons de sécurité évidentes, le convoi ramenant en outre d’autres trophées : une Volkswagen, un véhicule blindé et trois motos.
Après un jour de repos, la Company B se prépare de nouveau à l’action pour participer à la poussée en direction de Montebourg aux côtés du 12th Infantry Regiment. Les GI’s de la 4th ID sont alors fixés sur leurs positions à l’est de Joganville, en raison de la précision des tirs de MG et la létalité des frappes de mortiers qui interdisent toute progression dans le secteur. Une reconnaissance sur le terrain est menée à pied par la major Yeaths, le Battalion executive officer. A son retour, fort de ses observation, Yeaths élabore un plan. La 3e section de la Company B, sous le commandement du lieutenant Rainer, devra attaquer le long de la route Joganville-Montebourg pour prendre l’ennemi de flanc par l’ouest, lui-même pilotant à distance l’opération depuis le PC au moyen d’un poste de radio SCR 509. La manœuvre s’avère être un succès complet : ayant débordé l’ennemi par le flanc, les tanks soumettent les Allemands à des tirs nourris, permettant aux fantassins de franchir le cours d’eau qui leur fait face et de progresser en direction de Montebourg, au-delà de Jogainville. C’est alors qu’entrent en scène les 1er et 2nde sections, commandées par le lieutenant Hurley, à l’ouest de la route Jogainville-Montebourg, ce qui leur permet de parvenir à une distance de moins d’un kilomètre de Montebourg. A l’ouest de la route, par conséquent sur le flanc gauche, les Allemands sont positionnés de telle sorte qu’ils sont en mesure de prendre en enfilade les lignes de l’infanterie américaine, la clouant donc au sol. Le bataillon de chars est donc sollicité pour résoudre la difficulté. Cette fois-ci, c’est le colonel Hupfer qui mène la reconnaissance sur le terrain, afin de trouver une parade : comment ses Sherman pourraient-ils neutraliser les tirs qui bloquent la progression ? Il faut pour cela en déterminer l’origine avec précision. Depuis une hauteur, Hupfer a tout loisir de scruter attentivement le bocage qui s’offre à sa vue. Son attention se porte sur une ouverture entre les haies particulièrement élevées qu’il a sous les yeux, l’entrée d’un champ. Sa décision est prise : ses tanks peuvent s’engouffrer dans cette brèche. Ce sera la tâche allouée aux lieutenants Burley et Kogut avec les 1ère et 2ndes sections. Cette dernière occupe une position de soutien le long de la route. De son côté, Burley et sa 1ère section longe la haie où s’est retranchée l’infanterie jusqu’à ce qu’il parvienne à l’ouverture repérée par le colonel Hupfer. A ce moment-là, l’attaque des Sherman devient irrésistible. S’ils attirent des tirs d’armes automatiques, ils sont en mesure, à leur tour, de prendre l’ennemi en enfilade et de semer le chaos dans ses rangs, brisant sa ligne de résistance dans le secteur. Ainsi, la progression peut-elle reprendre sur le flanc gauche, un temps arrêté : l’intégralité du 12th Infantry Regiment reprend donc sa marche en avant. En fin d’après-midi, vers 18 heures, les fantassins doivent opérer une pause pour se réorganiser. C’est alors que les Allemands procèdent à une de ces contre-attaques dont ils sont coutumiers, mais celle-ci fait long feu. La Company B aurait dû atteindre les hauteurs sises au nord et au nord-est de Montebourg, mais les défenses du secteur constituent une noix particulièrement dure à craquer et c’est sans être parvenus sur cet objectif que les tanks retournent au bivouac à Saint-Martin.
Les tankistes à La Fière[3]
Pendant ce temps, sur le flanc est de la zone d’Utah Beach, la Company C du 746th Tank Bn va être engagée dans une zone passée à la postérité et dans la légende du Jour J : La Fière. Le 6 juin, l’unité procède à son de-waterproofing, puis lance un élément de reconnaissance en direction des positions que devraient tenir les paras de la 82nd Airborne, en l’occurrence un carrefour situé au sud-est de la localité. A proximité d’un cours d’eau, le groupe lancé en avant-garde soit se déployer en toute hâte alors qu’il essuie des tirs antichars, qui incendient trois Sherman, tuant par l’occasion le lieutenant Mercer, qui dirigeait la 1ère section. Quant à la 2nde section du lieutenant Plagge, elle est certes logée à meilleure enseigne, mais ses tanks se montrent incapables de franchir le cours d’eau. Pis, un Sherman s’enlise. Le sergent Smith et son équipage vont rester coincés dans la fange quatre jours durant, tenant le secteur avec un Staff Sergeantde la 82nd. Les escarmouches se multiplient avec les forces ennemies qui passent à proximité : le groupe de tankistes revendique un score de 20 tués et de 12 prisonniers chez l’ennemi. Le déblocage de la situation survient néanmoins dès la soirée du 6 juin grâce à l’entrée en lice de la 3e section, celle du lieutenant Shields. Un tank, celui du Staff Sergeant Buzz, parvient à traverser le cours d’eau et à prendre position sur une hauteur d’où il procède à un feu nourri sur les retranchements adverses qui se soldent par pas moins de quatre Pak neutralisés, sans compter nombre de véhicules détruits et de nombreux soldats allemands tués ou blessés. Isolé, Buzz reçoit pour ordre de revenir sur ses pas. Ce n’est que le lendemain que la compagnie parvient à sécuriser les hauteurs situées au sud de Sainte-Mère-Église. Une section, celle du lieutenant Shields, traverse la localité normande passée à la postérité puis est engagée au nord de celle-ci pour réduire au silence plusieurs points de défense allemands, une tâche qui l’occupe aussi le lendemain, 8 juin. Pendant ce temps, une autre section, avec le capitaine Crawford, se déploie vers l’ouest, en direction de la voie ferrée à la recherche des positions de Pak qui malmènent les fantassins aux alentours de Sainte-Mère-Église. Le soir venu, mis à part le groupe de Shields, la compagnie est au bivouac à une centaine de mètres au nord de Sainte-Mère-Église, juste au bord de la route de Montebourg. Le 8, Crawford soutien les GI’s qui attaquent pour s’emparer des hauteurs situées à l’ouest de Sainte-Mère-Église, au-delà du chemin de fer. En fin de journée, les Sherman sont arrivés à proximité du fameux pont de La Fière, d’où ils arrosent les positions adverses sises sur l’autre rive du Merderet pendant environ une demi-heure. Les tanks retournent ensuite au bivouac, où Shields rejoint également le reste de la compagnie.
Le pont de La Fière aurait dû être entièrement sécurisé dès le 6 juin et une solide tête de pont assurée au-delà de la berge ouest du Merderet. Au bout de trois jours de combat, la situation demeure bloquée : les Allemands n’ont toujours pas été délogés et se défendent avec âpreté. Lorsque l’aube se lève le 9 juin, la Company C est de nouveau à l’œuvre dans le secteur. Elle assure des tirs préparatoires à un nouvel assaut, qui se veut décisif : il faut absolument neutraliser la défense allemande du secteur pour envisager une progression plus en avant dans la péninsule du Cotentin. Le courage et l’abnégation des paras du 507th PIR, suivis des « gliders » du 325th Glider Infantry Regiment a cette fois-ci raison de la défense acharnée de l’ennemi, et ce avec le soutien de la 1ère section du 746th Tank Battalion, qui suivent les assaillants de près, nettoyant les berges de leurs défenseurs et forçant, par leurs tirs, les autres Allemands à se mettre à couvert. Les tanks étendent un nuage de fumigènes sur les positions ennemies, permettant aux aéroportés de les réduire. Les premiers Sherman à se risquer sur la chaussée se heurtent toutefois à l’obstacle des carcasses des « beute Panzer », de facture française, qui gisent sur la route, victimes des combats précédents. N’écoutant que son courage, le lieutenant Plagge descend de son tank, à la merci d’un tir mortel, procède au déminage de la route puis, au moyen de câbles, dégage le passage en poussant les épaves des Panzer hors la route. Il s’en sort indemne, mais son supérieur n’a pas cette chance. Alors qu’il se risque hors de sa tourelle pour indiquer à des prisonniers de s’avancer, le capitaine Crawford est tué net d’une balle reçue en pleine tête. Après avoir atteint la rive ouest du Merderet, les chars se dispersent, en solo ou par sections, en direction de La Motely et d’Amfreville, avec pour mission d’occasionner le plus de dommages possibles. Des tanks évoluent donc ainsi sur les arrières des Allemands, notamment à travers Flaeux et Gueuteville Les Américains perdent deux chars dans ces affrontements. Plagge, qui a joué le trompe-la-mort sur la chaussée, est cette fois-ci sérieusement touché au visage et dans la tête, à tel point que ses hommes le croient mort. Il n’en est rien et on l’évacue en direction d’une antenne médicale. Toutefois, la blessure s’avère fatale et le lieutenant décède peu après. Lorsque le crépuscule tombe sur le champ de bataille, la Company C n’est guère plus opérationnelle qu’au tiers de sa puissance théorique : les bandes de cartouches de mitrailleuses sont consommées et de nombreux canons sont hors-service. De plus, depuis la veille, le carburant manque et il est ardu de s’en procurer. Le 10, la compagnie est maintenue au repos près de la voie ferrée et, le lendemain, elle n’est plus rattachée à la 82nd Airborne Division, mais rejoint le giron du 746th Tank Bn, à Saint-Martin. Ainsi se conclut le baptême du feu de l’unité.
741st Tank Bn, Omaha Beach[4]
Revenons dans la zone d’Omaha à la même date, le 10 juin. On a constaté que le nombre de tank en état reste limité et que le reliquat est ventilé aux quatre coins du front tenu par les unités de fantassins. La situation est à l’avenant lors des journées suivantes : les quelques tanks disponibles sont répartis en soutien de formations d’infanterie diverses, sans devoir affronter les redoutables unités blindées allemandes dont l’intervention contre la tête de pont a été anticipée. Le 10 juin, il est rapporté qu’un prisonnier capturé appartient à … la 17. Panzer-Division (alors face aux Russes !) et qu’une autre relève d’une unité non déterminée. « Ces divisions sont probablement dans le secteur » conclue le rédacteur de l’After Action Report. On voit bien là combien la phobie des Panzer, mais aussi la crainte d’une contre-attaque massive du Panzergruppe West agissent sur les comportements. On est surpris que davantage de précisions ne puissent être données : assurément, à ce niveau subalterne, on ne dispose pas de tous les renseignements, puisque la proximité de divisions de Panzer aurait été forcément décelée, ne serait-ce que par la reconnaissance aérienne. Le 12 juin, fausse alerte : on s’attend à une attaque, mais rien ne survient. Le lendemain, en soirée, une section est tout de même en position en couverture d’un roadblock de la « Big Red One », en « raison de la menace d’une attaque de chars ennemis ».
Rien de notable n’est donc à signaler durant plusieurs jours, alors même que ces premières journées sont déterminantes pour la suite de la campagne, la moindre opportunité pour étendre la tête de pont en profondeur devant être saisie. Notons que, à rebours de cette image sans cesse ressassée d’une Luftwaffe absolument inexistante, on relève « une certaine concentration de chasseurs-bombardiers » ennemis. Peu à peu, des Sherman, remis en condition, sortent des ateliers, d’autres étant livrés par la 526th Ordnance Company. Le 12 juin, on indique que l’on procède encore à des récupérations sur la plage, aussi bien de tanks que de remorques. Peu à peu, le nombre de tanks disponibles dans la Company A s’améliore : 15 sont opérationnels le 11 juin, 32 le 15 juin. De même, les remplaçants pour les équipages ne cessent de rejoindre les rangs : 14 le 14 juin, 61 du 41st Replacement Depot à minuit le 15 juin.
Les tanks en action pour la prise de Bérigny[5]
Si le bataillon, qui relève du 3rd Armored Group, est en soutien de la « Big Red One » dans sa progression vers Balleroy, il est transféré dans la zone de la « Indian Head » (la 2nd Infantry Division) le 15 juin. Dès le lendemain, le chef de la division ordonne qu’une compagnie de blindée entre en action. Il est suggéré qu’une seule section accompagne le 2nd Bn du 23rd Infantry Regiment du lieutenant-colonel Marlin, tandis que les deux autres sections demeurent en réserve à disposition de l’état-major de ce régiment. La section choisie pour l’assaut est celle du capitaine Thomas, qui entre en action en coordination avec la Easy Company du 23rd, dirigée par le capitaine Smith. L’objectif est Bérigny. La localité, qui surplombe la route Bayeux-Saint-Lô, est tenue par des éléments du FJR 8. Elle a été conquise une première fois le 11 juin, alors qu’elle était inoccupée, par des tanks de la Company D escortant des fantassins du 38th Infantry Regiment (également de la « Indian Head »), avant que les GI’s n’en soient refoulés. Tout est donc à refaire, et cette fois-ci l’ennemi tient le secteur en force. Il a déjà repoussé les fantassins lors d’un premier assaut lancé le 12 juin.
Le 16 juin, les tanks se déploient de part et d’autre de la route et progressent, menant l’assaut, soutenus chacun par une section de fantassins. L’attaque débute à midi et les chars sont soumis à des tirs de mitrailleuses en provenance de défenseurs barricadés dans des maisons ou de défenses de campagne. L’infanterie subit alors des pertes sensibles, au point qu’elle demeure clouée au sol, tandis que les Shermanne cessent d’arroser les positions adverses de leurs tirs, n’abandonnant pas les biffins à leur sort en maintenant leurs positions. La survie de ces derniers dépend entièrement des tankistes car ces fantassins sont bien dépourvus : aucune mitrailleuse, pas de mortier ni de lance-flammes… On mesure ainsi la légèreté avec laquelle des officiers américains lancent des GI’s à l’assaut. Nulle mention non plus de soutien d’artillerie ni de couverture aérienne. Sur le flanc droit, les tanks sont déployés dans un openfield, tandis que les quatre engins de l’aile gauche se sont rapprochés pour occuper de bonnes positions, près d’un cours d’eau à l’ouest de l’église du village. Les chars se redéploient et cherchent à réduire une à une les positions adverses au silence. Une tentative de poursuivre plus en avant en franchissant le cours d’eau se solde par un échec en raison de l’aspect détrempé du terrain. La situation semble donc bloquée. A 17 heures, après plusieurs heures de combat, alors qu’un Sherman a dû rebrousser chemin pour faire un rapport l’échelon supérieur, le capitaine Thomas passe sur le flanc droit pour faire reculer un tank, celui du sergent Ball, et les fantassins dont il assure la protection. C’est à ce moment que le Sherman de Ball est mis hors de combat par le tir d’une arme antichar individuelle. L’équipage s’en sort indemne, de même que les fantassins qu’ils protégeaient avec leur char. L’infanterie se retranche au nord-est de Bérigny, en dehors de la localité, avec quatre Sherman. La nuit est sans événement, si ce n’est qu’un peloton de quatre chars est relevé par un autre. La Company A compte 27 chars opérationnels. Ce n’est qu’à 10h28 que le général ordonne à nouveau au 741st Bn de passer à l’action. A 11 heures, le capitaine Thomas se présente ainsi au QG avec 15 tanks et ses officiers, pour recevoir les instructions. Recommande de reprendre le dispositif adopté la veille : une section accompagne l’assaut initial, pendant que les deux autres sont déployés au PC du régiment. Deux blindés sont dans le même temps renvoyés vers l’arrière : l’un dont le système électrique est déficient, l’autre car ses organes de vision ont été arrachés par un tir. Peu après, le lieutenant Asker est touché d’une balle en pleine tête, alors qu’il était monté sur un autre engin après que son Sherman se soit englué dans de la boue. A 16h45, le commandant du 23rd informe le 741st Tank Bnqu’une section de chars, accompagnée d’infanterie, a reçu pour ordre de traverser le cours d’eau au-dessus de la zone d’assaut. Le colonel, que le rédacteur de l’AAR du bataillon de chars qualifie être « dans un état émotionnel intense », semble a priori « incohérent ». Le colonel affirme ne plus avoir vu les chars depuis leur départ. Des fantassins parviennent aux premières habitations, puis parviennent à sécuriser la commune en repoussant les Fallschirmjäger. Le front se stabilise ensuite dans le secteur jusqu’au déclenchement de l’opération « Cobra », le 25 juillet 1944.
747th Tank Bn, au-delà d’Omaha Beach[6]
Au même moment, dès le 12 juin, des éléments du 747th Tank Bn opèrent de manière similaire au profit du 116th IR de la 29th US Infantry Division « Blue and Grey ». Lorsque les GI’s du 3e bataillon du lieutenant-colonel Metcalfe parviennent en vue des premières maisons de Couvains, ils sont accueillis par un feu défensif intense, qui pousse les quatre Sherman de la Company A du 747th Tank Bn à se replier promptement et chercher un couvert. Les chars ne restent pourtant pas inactifs et n’abandonnent pas les fantassins à leur sort. Ils visent et frappent les fenêtres des habitations dans leurs lignes de mire, cherchant à neutraliser d’éventuels observateurs d’artillerie. Pendant que deux compagnies d’infanterie se déploient à l’abri des haies de part et d’autre de la route de Sainte-Marguerite-d’Elle, les tanks, soutenus par les tirs de deux mortiers de 81 mm, progressent dans un verger et parviennent au carrefour de la Croix. L’infanterie se porte en avant et contraint les défenseurs – des Grenadiere de la 352. ID et des paras du FJR 9– à rompre le combat et à abandonner la localité à leurs adversaires, mais sans renoncer pour autant, puisque les Américains sont soumis, une heure durant, à un intense pilonnage qui s’abat sur le village.
Le 18 juin, le bataillon opère au profit du 9th Infantry Regiment. Outre fournir cinq Sherman en soutien, Thornton (le capitaine de la Company A) doit détacher deux de ses blindés avec pour mission de sauver deux antichars coincés dans la fange. Une tâche ardue qu’il faut mener sous les tirs de mortiers, confiée au lieutenant Wilson. Tandis que des tanks sont placés en couverture, une patrouille est envoyée reconnaître les lieux à pied. Les sergents Jenkins et Maddock mettent ensuite au point un plan pour récupérer des parties de ces canons. Deux hommes avaient déjà été tués et dix-neuf autres blessés avant que les Sherman n’interviennent. Les deux Sherman impliqués s’acquittent en partie de leur tâche, puisqu’un seul équipage -celui de Maddock- parvient à fixer un canon au crochet d’attelage à l’arrière de la caisse du tank. L’ordre avait été donné à 10h30, le départ survint à 14 heures après un tir d’artillerie sur le secteur et, à 14h35, les blindés étaient de retour. Alors que les deux sergents déclarent qu’ils ont été soumis à des tirs de 88 mm (pour nombre de GI’s, tous les canons sont des 88 et tous les Panzer sont des Tiger…), le capitaine Arms veut les renvoyer chercher le canon resté en place. Le rédacteur du rapport s’y oppose formellement : la pièce est sous le tir ennemi et, qui plus est, elle a été mise hors de combat. L’ordre tombe pourtant à 15h30. Il faut donc se résoudre à y retourner, ce qui est effectué à 16h20, le canon étant enfin récupéré 20 minutes plus tard. Le rapport indique que la Company A compte 33 chars en état (ce qui est moitié plus que l’effectif théorique d’une compagnie), contre 18 en ordre de combat à la Company D.
Conclusion
Que conclure de ces premiers engagements, passé le désastre survenu le 6 juin sur la plage d’Omaha Beach ? Premier constat, les unités sont souvent fragmentées et jamais engagés en Tank Battalions compacts, les sections étant ventilées entre différentes formations d’infanterie, les tanks étant même parfois distribués à l’unité, même si, le plus souvent, les Sherman opèrent par quatre, souvent au profit d’un bataillon. Des task forces peuvent être mise sur pied pour des opérations précises, qui illustrent la variété des missions qui peuvent être assignées.
Autre constat, si les missions de soutien attendues des tanks se multiplient sans surprise, les jeunes tankistes ne subissent pas l’expérience du combat de chars, peut-être un soulagement en raison de la crainte et du respect que suscitent les Panzer, d’autant que les Alliés voient des Tiger partout. En revanche, ils découvrent les affres de la guerre des haies et, finalement, apprennent à leurs dépens que les Pak et autres Panzerfaust peuvent s’avérer tout aussi redoutables.
Ajoutons que lors de ces premiers combats menés dans le cadre du bocage normand, les rares Tank-Dozer commence à être sollicités pour user de leurs lames afin d’aménager des passages dans des solides talus des haies, afin de s’affranchir des chemins et des routes, pour le moins des pièges mortels. Plus facile à dire qu’à faire : des engins réussissent certes à créer une brèche, mais peuvent s’enliser sur un terrain détrempé, voire attirer les tirs antichars contre eux.
[1] After Action Report, 741st Tank Battalion. Entrées du 6 juin au 9 juin.
[2] After Action Report, 746th Tank Battalion. Entrées du 7 juin au 9 juin ; W. J Blanchard Jr, Our LIberators. The combat history of the 746th Tank Battalion during World War II, Fenestra Books, 2003, p 6-16.
[3] After Action Report, 746th Tank Battalion. Entrées du 6 juin au 10 juin ; W. J Blanchard Jr, Our LIberators. The combat history of the 746th Tank Battalion during World War II, Fenestra Books, 2003, p 16-19.
[4] After Action Report, 741st Tank Battalion. Entrées du 6 juin au 9 juin.
[5] After Action Report, 741st Tank Battalion. Entrées des 15 et 16 juin ; Marc Laurenceau, Historial du Jour J et de la bataille de Normandie. 6 juin-25 août 1944, OREP, 2024, p 487-489.
[6] After Action Report, 747th Tank Battalion. Entrées du 12 juin au 18 juin.
LE “TOMMY” EN NORMANDIE. LE QUOTIDIEN.
Avril-mai 1943, l’offensive et la victoire finale des Alliés. “Strike” et “Vulcan”
Avril 1943, échec à Foundouk
Avril 1943, l’oued Akarit
Mars-avril, Patton et le II Corps à l’offensive