Seconde Guerre Mondiale

GILBERT ELLMAN

Gafsa-Sbeïtla, 22-23 novembre 1942

Benoît Rondeau Copyright

Gafsa-Sbeïtla, 22-23 novembre 1942

Carte de la zone d’opérations de la Company B (source: https://warfarehistorynetwork.com/article/company-bs-tunisian-adventure/ )

Lors de la poussée vers la Tunisie, le haut-commandement allié pense que la mobilité et la rapidité vont permettre de prendre l’ennemi de vitesse et de sécuriser des localités d’importance avant les Germano-Italiens. Au Captain Ellman échoit la mission de s’emparer de Gafsa, qui ouvre la porte de Gabès et de Sfax, deux objectifs plus lointains dont la prise de contrôle priverait toute liaisons entre les forces de l’Axe qui se déploient alors en Tunisie avec celles qui combattent en Libye. 

Ellman est le commandant Company B du 701st Tank Destroyer Battalion, 1ère unité de tank destroyers à entrer en action en Afrique du Nord. L’unité aligne 12 Tank Destroyers ventilés entre 3 sections, deux lourdes équipées de Tank Destroyers M3 75 mm GMC, soit des half-tracks armés d’un 75 mm d’origine française, et une légère, dotée de Tank Destroyers M6, de simples camions de ¾ ton armés d’un 37 mm antichar monté sur la plage arrière (Ellman aligne a priori une deuxième section légère, sans doute cédée par une autre compagnie). Chaque section dispose d’un peloton de commandement, d’un peloton antiaérien, ainsi que d’un groupe de combat de douze GI’s. La Company B est également accompagné par une section de reconnaissance, issue de l’unité du bataillon.

Après presque 2 000 kilomètres de parcours depuis Oran, la compagnie est arrivée dans la zone de Fériana au cours de la nuit du 21 novembre. Le 22, les ordres de mission tombent. Il faut reprendre Gafsa, sécurisé une première fois par un groupe de paras du le 509th US Parachute Bn du colonel Raff le 17 novembre, puis abandonné le 21 à l’annonce de la progression d’une colonne blindée ennemi depuis Gabès, non sans que les paratroopers n’aient incendié le dépôt d’essence pour avion. Raff se remet en route pour Gafsa avec la Company I du 2/509th, ainsi que la section antichar du 3/26th Infantry, de la 1stInfantry Division « Big Red One ». En tête de la progression, l’unité d’Ellman.

Le temps de refaire le plein de munitions et de carburant et de préparer la mission, la troupe ne jouit guère plus qu’une demi-heure de repos avant de se remettre en route, accompagné de deux antiques automitrailleuses françaises, sous le couvert de l’obscurité. Faute de soutien adéquat, la rapidité constituera la clé du succès. Ellman manque de renseignement : l’ennemi occupe-t-il Gafsa ? Pour parer à toute éventualité, deux P-38 Lightning vont mitrailler la ville avant l’arrivée de la Company B. L’assaut débute dès le strafing opéré, chaque section lourde cherchant à neutraliser des groupes de bâtiments de part et d’autre de la route, essuyant d’emblée des tirs de snipers. Les bâtiments sont rapidement éventrés par les tirs de 75 mm, les tanks destroyers ouvrent ensuite le feu sur une tranchée creusée en travers de la route, sur laquelle progressent les deux automitrailleuses françaises, rapidement victimes de mines dissimulées dans la chaussée, tandis que les Américains évoluent de part et d’autre. Ellman neutralise rapidement les positions allemandes, désignées par un jeune civil français coopératif. Au bout de quelques heures, la ville est aux Américains. Par ailleurs, des Arabes équipés par les Allemands sont désarmés dans un oasis et des vergers des alentours. 

            Ellman s’attend à une réaction de l’ennemi et s’établit sur la défensive. La contre-attaque se matérialise rapidement, juste après midi, lorsqu’une colonne blindée est détectée sur la route su sud-est. Gafsa même ne constitue pas le terrain idéal pour affronter des blindés, aussi Ellman décide t-il de se redéployer plus en avant, en direction d’El Guettar, espérant pouvoir tendre une embuscade. La Company B atteint El Guettar sans avoir pris contact avec l’ennemi. Le peloton de reconnaissance dépasse la localité et, parvenu sur le sommet d’un crête, c’est la stupeur : l’ennemi est là et il ouvre le feu immédiatement, provoquant une retraite précipitée, provoquant l’embardée d’une jeep et de ses occupants, dont les trois occupants parviendront néanmoins à ramper jusqu’à la ville.

            Ellman ne perd pas un instant et prend ses dispositions pour contrer la menace. Une section s’installe à gauche de la route, une autre à droite, à travers l’oasis, tandis que, pour assurer une mission de flanc-garde, la section légère est envoyé plus au sud, contourner le Chott El Guettar, un lac salé impassable. Les dix chars (italiens, a priori) ont alors entamé leur attaque, qui les porte directement dans l’axe de la section lourde retranchée à gauche de la route. Quatre blindés sont neutralisés coup sur coup, stoppant net la contre-attaque et refoulant l’assaillant. Les six engins en fuite sont pris à partie lorsqu’ils traversent la route par les M3 GMC arrivés à l’extrémité est de l’oasis. Certains seront retrouvés abandonnés quelques jours plus tard, réservoirs à sec, ayant subit des dommages du fait de ces tirs. Satisfait, alors que l’obscurité va tomber sur le champ de bataille, Ellman décide de se replier vers Gafsa. Arrivé sur place, il apprend de ses supérieurs que son unité est chargée d’une nouvelle mission, formulée en des termes vagues pouvant se traduire par reprendre Sbeïtla aux Germano-Italiens, qui viennent d’y neutraliser la faible garnison française. La position conquise, une compagnie de parachutistes américains arrivera en soutien.

            L’objectif se situe à près de 200 kilomètres au nord, ce qui suppose une nouvelle nuit de progression, suivie d’une nouvelle attaque contre une ennemi dont in ne sait absolument rien, alors même que la fatigue commence à s’accumuler. Las pour Ellman, devant la faiblesse des effectifs alliés dans le sud tunisien, son unité est la seule disponible et à même de s’acquitter de la mission. La Company B reprend donc la route de Fériana, par laquelle elle était parvenue à Gafsa. Parvenu à Fériana vers minuit, Ellman y laisse les M6 armés de 37 mm pour renforcer la défense et accorde deux heures de sommeil à ses GI’s. Comme pour Gafsa, Ellman précède les pars américains dans sa progression sur l’objectif. Le convoi s’ébranle donc vers 2 heures du matin pour accomplir les 120 kilomètres qui restent à accomplir. Par mesure de sécurité, Ellman déploie ses tanks destroyers de chaque côté de la route, en ordre échelonné, afin que tous disposent d’un champ de tir suffisant en cas de combat. Le Captain lance en avant son groupe de reconnaissance, appuyé par un M3, avec instruction d’être particulièrement attentifs. Une embuscade est si vite tendue… Les « scouts » scrutent donc avec attention le moindre couvert, bâtiment, bosquet, etc, qui où l’ennemi pourrait avoir pris position. Au bout de quelques heures, les Américains sont à Kasserine, où des habitants leur déclarent que l’ennemi est parvenu jusqu’à la ville avant de se replier. La confrontation ne devrait plus tarder… De fait, un « roadblock » est découvert quelques kilomètres plus loin, constitué de pierres bloquant la chaussée entre deux collines. Lieu idéal pour tendre une embuscade. Avançant avec précaution, les Américains découvrent que l’endroit est désert, laissé sans défense, sans même avoir pris le soin de déposer des « booby traps » ou des mines. 

            La pluie se met alors à tomber, réduisant la visibilité. Un pont détruit enjambant un oued aux berges abruptes stoppe l’avance jusqu’à ce qu’un autre point de passage soit découvert. D’après les cartes dont ils disposent, les Américains sont au sud-ouest de la localité. En fait, ils atteignent Sbeïtla par le nord-ouest… Depuis la crête où ils se trouvent, les GI’s des jeeps de reconnaissance observent un verger à l’ouest de la ville. Ils progressent avec progression plus en avant. Aucun tir. La chance est de leur côté : la garnison germano-italienne est alors en train de se restaurer, sans se douter du danger qui menace, faute d’avoir pris la précaution de poster des sentinelles… Soudain, alors que les formes des blindés et des nids de mitrailleuses camouflés dans le verger se précisent, un soldat italien donne l’alerte. Les jeeps sont arrosées de tirs de 47 mm et de mitrailleuses et ont tôt fait de rebrousser chemin, sous le couvert du 75 mm du M3 et la calibre 50 de l’half-track du chef de la section de reconnaissance. 

            Ellman se lance alors à l’attaque. Il divise de nouveau sa compagnie entre les deux sections, ventilant les jeeps afin d’ajouter de la puissance de feu avec leurs mitrailleuses embarquées. Un groupe se déploie à l’une des extrémités de la crête, soumettant les Italiens à un tir nourri, contraignant les tankistes à se calfeutrer dans leurs blindés, dont les blindages, frappés par les traçantes des mitrailleuses des jeeps, indiquent la position des cibles pour les M3 GMC.  La seconde section s’avance au-delà de la crête, jusqu’à 900 mètres du verger, et ouvre le feu à son tour. Les sections de tanks se couvrent successivement pendant que l’autre progressent jusqu’à ce que les deux groupes occupent de bonnes positions de tir à proximité de l’arc de triomphe romain. Tous les blindés italiens visibles sont incen diés. Lorsque les Germano-Italiens décrochent vers la ville, ils sont pris sous des feux croisés qui causent des pertes sensibles dans leurs rangs. Voyant la tournure prise par les événements, les Allemands faussent la compagnie des Italiens et abandonnent leurs alliés à leur sort, vite imités par les trois derniers chars italiens… Un M3 GMC tente de couper la retraite des fuyards mais, ce faisant, il subit un coup direct qui l’endommage, causant un blessé : la seule perte qu’Ellman a à déplorer en deux jours de combat… Alors qu’un infirmier se dirige vers le blessé, il découvre un fossé rempli de soldats italiens qui n’en demandent pas leur reste et mettent bas les armes… 

            La bataille n’est pas finie. Il faut maintenant sécuriser la ville, ce qui se traduit par quelques affrontements contre des nids de mitrailleuses postés aux carrefours, certaines positions étant neutralisées par les half-tracks en les écrasant sous leurs roues et leurs chenilles. Sbeïtla est entre les mains des Américains. Les civils, enfermés pour la plupart dans deux bâtiments, hommes et femmes séparés, sont délivrés (bizarrement, les enfants avaient été laissés à leur sort). Un peloton est ensuite déployé sur la route du nord-est pour se prémunir de toute contre-attaque. La défense est rapidement renforcée par une batterie d’artillerie et une compagnie d’infanterie françaises. La Company B, mission accomplie, reçoit l’ordre de se replier sur Kasserine.

            Le baptême du feu de la Company B du 701st Tank Destroyer Battalion est remarquable. Opérant en terrain inconnu, sans information sur le dispositif ennemi, Ellman parcourt 650 kilomètres en deux jours, détruit 15 chars et capture plus de 400 soldats ennemis, outre ceux qui ont été tués. Ellman et ses hommes ont accompli l’exploit sans bénéficier de renseignements dignes de ce nom et sans le soutien de fantassins, de tanks ou de l’artillerie, puisque ces succès ont été largement obtenus avant que les autres éléments placés sous les ordres du colonel Raff n’entrent en lice. Un résultat d’autant plus remarquable que ce bilan n’est obtenu qu’au prix d’un unique GI blessé, ainsi que de deux tanks destroyers légèrement endommagés, ainsi qu’une jeep.

            Si la bataille d’El Guettar, quatre mois plus tard, le 23 mars 1943, marque l’apogée de l’engagement des tanks destroyers M3 GMC au combat, le 701st Tank Destroyer Battalion éprouve des difficultés dès son engagement dans la passe de Faïd au début du mois de décembre 1942. Le succès des attaques éclairs d’Ellman ne doivent pas masquer les handicaps dont souffrent ces engins mal conçus et engagés selon une doctrine qui s’avère erronée : le tank destroyer ne constitue pas l’antidote du Panzer…