Seconde Guerre Mondiale

JOHN « JOCK » CAMPBELL

Sidi Rezegh, 22-23 novembre 1942

Benoît Rondeau Copyright

Sidi Rezegh, 22-23 novembre 1942

Artilleur de formation, John Campbell est une figure des premières phases de la guerre du désert. Lorsque l’Italie envahit l’Egypte, il commande l’artillerie du Support Group de la 7th Armoured Division. Les premiers affrontements ne mettent aux prises que des effectifs limités, les Britanniques harassant l’ennemi avec des colonnes légères interarmes. Celles-ci sont vite baptisées « Jock Columns » en l’honneur de Campbell, dont c’est le surnom, qui assure la direction de l’une d’entre-elles. A la veille de l’opération « Crusader », Campbell, devenu Brigadier, accède au commandement du 7th Support Group de la division des « Desert Rats ». C’est au cours de cette offensive qu’il accède à la gloire par un fait d’arme qui lui vaut la Victoria Cross. 

Le 19 novembre 1941, alors que la 22th Armoured Brigade se fait durement étriller à Bir el Gobi, la 7th Armoured Brigade s’élance vers Sidi Rezegh, une cuvette au pied d’un escarpement occupée en partie par un aérodrome. Les blindés britanniques y surprennent une unité de l’armée de l’air italienne et capturent ainsi 19 appareils. Sans soutien d’infanterie, la brigade blindée ne peut exploiter vers Tobrouk et se trouve vite stoppée par les positions occupées par le Kamfgruppe Mickl (Afrika Regiment 361, Schützen-Regiment 155 et Panzerjäger-Regiment 605) de la Division zbVAfrika. Harry Lupton, alors tankiste au 2ndRoyal Tank Regiment, se souvient que, après la pluie de la nuit, des fleurs surgirent de partout. « C’était une vision incroyable [1]». Le Support Group de la 7th Armoured Division, à savoir de l’infanterie, 36 antichars de 2 livres et 36 canons de 25 livres, commandés par « Jock » Campbell, se positionne à son tour à Sidi-Rezegh avec l’unité de reconnaissance de la division sud-africaine.

Le 21 novembre, Rommel ordonne à l’Afrika-Korps d’obliquer vers le nord-ouest et d’attaquer Sidi Rezegh. Crüwell surgit donc depuis le sud et surprend les Britanniques, qui ne s’attendent évidemment pas à être assaillis depuis cette direction. Une bataille dure et confuse s’engage alors jusqu’à la tombée de la nuit. La 7th Armoured Brigade est quasiment anéantie dans cette mêlée furieuse puisqu’elle est réduite à 20 blindés en état de marche (sur 141 le 18 novembre). La confusion règne du nord au sud du front. Au nord, la 70th Division perçant depuis Tobrouk est confrontée à des troupes de l’Axe orientées vers le nord et l’ouest, tandis que d’autres soldats germano-italiens sont déployés face au sud pour affronter le 7thSupport Group qui tient Sidi Rezegh (exceptées les hauteurs à l’est et à l’ouest qui demeurent aux mains de la Division zbVAfrika ) et qui attaque vers le nord. Mais ce même 7th Support Group ainsi que la 7thArmoured Brigade sont également déployés face au sud pour s’opposer au gros de l’Afrika-Korps qui remonte vers Sidi Rezegh. Le DAK est lui-même talonné par les 4th et 22nd Armoured Brigades. A ce moment, il reste encore aux Anglais 209 chars en état de combattre.

Le 22 novembre débute la première bataille de Sidi Rezegh. A 14h15, les Britanniques retranchés sur l’aérodrome observent une cinquantaine de Panzer, encadrés des éternels Pak et de Schützen, descendre la pente à l’extrémité occidentale de la cuvette, suivi d’autres blindés plus en arrière. La première intervention pour contrer la menace provient des 25 pounder du 4th Royal Horse Artillery, bientôt suivis de l’intégralité des canons du Support Group de Campbell. Les servants s’activent autour de leurs pièces, torses nus, couverts de poussière et ruisselant de sueur. Le drill a été répété cent fois : on sort les obus des caissons et, chaque homme à son poste, on ouvre le feu à une cadence infernale. Le champ de bataille est rapidement empli d’explosions, de fumée et de poussière. Les vaillants artilleurs n’ont que la protection assez illusoire du bouclier de leur canon… Quant aux fantassins, alors pour ainsi dire le seul personnel du Support Group Headquarters, ils se terrent dans leurs abris, attendant d’être à portée pour faire feu à leur tour. Rien ne semble pouvoir arrêter l’inexorable avance de la 21. Panzer-Division du général von Ravenstein. Le salut semble enfin se concrétiser sous la forme de Crusader de la 22nd Armoured Brigade qui viennent de quitter leur zone de déploiement de l’escarpement sud. Les tanks franchissent le secteur du 60th Field Regiment puis passent au travers des batteries du 4th Royal Horse Artillery. Un bref répit est ainsi accordé aux artilleurs qui en profitent pour déblayer les débris et collecter les munitions des pièces mises hors de combat. L’espoir n’est que de courte durée et il s’avère que le retour de fortune n’était qu’illusion : les Crusader sont incendiés les uns après les autres par les Panzer et les engins  rescapés du carnage reforment leurs rangs à l’abri des canons, qui se retrouvent donc de nouveau en première ligne… 

            C’est alors que la geste du Brigadier « Jock » Campbell entre dans la légende. La défense de Sidi Rezegh repose ce jour-là avant tout sur son 7th Support Group, et en particulier sur l’artillerie. Cet après-midi du 22 novembre, il est partout, l’une des images les plus intrépides qu’il laisse étant de le voir debout dans sa fragile voiture de commandement, agitant sa main ou un drapeau pour donner les ordres au milieu du fracas de la bataille. Campbell n’a en outre de cesse de rallier les survivants de la 7th Armoured Brigade, étrillée la veille, et ceux de la Yeomanry de la 22nd, afin de les relancer sur l’ennemi, au-delà de la ligne tenue par ses canons. Il mène lui-même plusieurs reconnaissances pour mener des contre-attaques. Son engin cabossé porte les stigmates de la bataille : impacts de balles et d’éclats. Il n’épargne aucunement sa peine, frôlant la mort à plus d’une reprise. Son énergie ne faiblit pas et les ordres fusent.

            Pour autant, la masse des Panzer progresse inexorablement. Les pertes en tanks se sont accumulées depuis le déclenchement de « Crusader » et les tankistes renâclent quelque peu à repartir de l’avant… Une centaine de Crusader sont ainsi détruits en une seule après-midi. Les canons de Campbell sont donc repoussés peu à peu et leurs rangs s’éclaircissent pareillement face à une double poussée ennemie depuis le sud-est et le nord-est, cette dernière menace survenant sur les arrières de l’infanterie anglaise déployée sur la crête de Sidi Rezegh et alors en proie aux assauts du Kampfgruppe Knabe soutenu par l’artillerie lourde du KG Böttcher tenant position sur la crête de Belhammed. La crête de Sidi Rezegh tombe de nouveau sous l’escarcelle germano-italienne mais, dans la cuvette, les combats continuent. L’aérodrome semble perdu, mais le 60th Field Regiment a reformé une ligne au sud de celui-ci. Campbell continue d’exhorter les tankistes à repartir de l’avant, prêchant par l’exemple. De fait, un conducteur de Crusader racontera qu’il n’était pas pensable de laisser Campbell s’exposer seul, « dans cette fichue ridicule voiture de commandement ».

            Vers 15h30, les secours se manifestent enfin : la 4th Armoured Brigade et ses 108 M3 Stuart rallient le champ de bataille depuis l’est, suivie de … la 15. Panzer-Division du général von Neumann-Sylkow. Campbell ne perd pas un instant et se rue sur les premiers « Honeys » du 3 RTR, descend de sa voiture et frappe à tue-tête sur les engins jusqu’à ce que les chefs de chars ouvrent les trappes. Il donne ses ordres et remonte dans son véhicule pour les mener, debout et sans protection, drapeau rouge (pour « stop ») ou bleu (pour « go ») en main, en une sorte de charge de cavalerie contre les Panzer et les Pak à travers un terrain jonché de carcasses de toutes sortes. Dans la confusion, lorsque le crépuscule tombe sur le champ de bataille, les Britanniques observent l’ennemi, à court de munitions, contraint de se replier sur l’escarpement de Sidi Rezegh. Campbell, dont le leadership a indubitablement influé sur l’esprit combattif de ses hommes, finit par être touché, mais très légèrement, au bras droit. Pendant ce temps, la 5th South African Brigade et des éléments de la Rifle Brigade se sont avérés incapables de reprendre la point 178 sur l’escarpement sud.

            L’ensemble des unités britanniques doit alors impérativement quitter la cuvette pour se redéployer à l’abri de l’escarpement sud. Gott fait les comptes : les 7th et 22nd Armoured Brigades n’alignent plus que 49 tanks en état à elle deux et la 4th Armoured Brigade tout juste 100. C’est alors que la 15. Panzerdivision surgit de la nuit, balayant la 4th Armoured Brigade et son QG, de telle sorte qu’il ne reste plus que 40 Stuart opérationnels au matin contre une centaine la veille au soir. Au moment où les Panzer surprennent la 4th Armoured Brigade cette nuit-là, un camion rempli de munitions est incendié, illuminant le secteur comme en plein jour. Les Britanniques n’avaient pas pris les précautions d’usage. En général, comme le rappelle le tankiste Ernest Cheeseman du 5th Royal Tank Regiment, à la nuit tombante, les chars, à l’image des convois de pionniers du Far West, forment un « laager », tourelles tournées vers l’extérieur, tout autour du campement, les véhicules plus légers positionnés à l’intérieur.

Au matin du 23 novembre, le « Totensonntag », le « Dimanche des Morts » pour les Allemands de confession protestante, la situation de la 7th Armoured Division semble désespérée. Rommel lance depuis le sud les 15 et 21. Panzer-Divisionen, à l’assaut des positions alliées au pied de l’escarpement sud, qui est lui même tenu par l’Infanterie-Regiment 155, soutenu sur sa gauche, près du Point 175, par l’Afrika-Regiment 361. Les Panzer, suivis de l’infanterie motorisée, chargent les positions britanniques. Les tirs fusent de tout part. Nombre de soldats alliés semblent stupéfaits : « certains ont encore leur tasse à thé et leur petit-déjeuner dans leurs mains » rapportent un soldat allemandL’assaut tombe frappe d’abord les véhicules de l’intendance et de l’arrière et provoque une véritable panique et un chaos lorsque les camions, voitures, ambulances et motocyclettes se dispersent dans tous les sens à la recherche d’un salut illusoire… Campbell donne de nouveau de sa personne. Il rallie autour de lui toute la force combattante disponible. Le temps qu’il amasse une force ad hoc de canons et de blindés récemment réparés et qui n’ont pas encore rallié son unité, les Panzer se sont enfoncé dans le dispositif sud-africain. Des combats d’infanterie s’ajoutent alors aux tirs en tout sens de l’artillerie, des antichars et des blindés. Las pour Campbell qui s’attaque à l’arrière de la colonne allemande, ses engins les plus lourds s’enlisent dans le sable mou… Ce jour-là, il monte sur le toit de son ACV, agitant de nouveau ses drapeaux. Les 23 passagers du camion de commandement le conducteur d’écraser le champignon, mais Campbell reste ferme en insistant sur le fait de ne pas dépasser les 15 km/h et de stopper le véhicule dès qu’il en donne l’ordre. Les deux divisions du DAK font alors jonction avec l’Ariete et remontent depuis le sud de nouveau en direction de Sidi Rezegh et des positions alliées au pied de l’escarpement sud.

Le début d’après-midi est celui de l’ultime épreuve pour les défenseurs britanniques et sud-africains, malmenés par la première attaque. La charge inconsidérée s’avère n’être qu’une victoire à la Pyrrhus pour l’Afrika-Korps, qui perd 70 des 150 Panzer lancés dans l’attaque (46 Panzer III et IV sont perdus), tandis que les régiments motorisés sont décimés à bord de leurs véhicules de combat. Campbell a de nouveau la déconvenue de voir nombre de ses engins s’ensabler. Mais il parvient à retrouver suffisamment de mobilité pour menacer le flanc droit adverse. Artilleur de formation et dans l’âme, il dirige en personne les tirs de ses batteries. Mieux : à deux reprises, il fait lui même office de servant pour remplacer des hommes touchés par l’ennemi. 

Un exemple, une présence de tous les instants et un charisme qui stimulent de nouveau l’ardeur combative de ses hommes. Toutefois, l’héroïsme de Campbell et le courage des combattants britanniques et sud-africains, déjà étrillés par plusieurs jours de lutte acharnée, ne suffisent pas à soutenir le choc : une brigade d’infanterie sud-africaine est détruite et la 7th Armoured Division est réduite à 60 chars. Les Britanniques ont perdu plus de 130 blindés de toutes sortes et 2 400 prisonniers.

La brillante conduite de John Campbell au cours de ces deux journées d’intenses combats lui valent d’être honoré par la remise de la Victoria Cross, la plus prestigieuse des décorations accordée aux soldats de l’Empire britannique. La citation officielle précise que « son leadership remarquable a été la cause direct des lourdes pertes infligées à l’ennemi. En dépit de sa blessure, il a refusé d’être évacué et est demeuré à son poste de commandement, où sa formidable bravoure et sa détermination sans faille ont eu un effet déterminant pour maintenir la splendide combativité de ses subordonnés ». 

Tout juste élevé au grade de Major-General, le brillant Campbell décède brutalement des suites d’un accident de voiture survenant en février 1942, peu de temps après avoir été nommé à la tête de la 7thArmoured Division. Son dynamisme et son charisme feront défaut lors de la prochaine confrontation majeure avec l’armée de Rommel : la bataille de Gazala.


[1] Thompson J., Forgotten Voices. Desert Victory, p 95