Livre

Recension “Humanités”

Un plaidoyer vibrant en faveur du grec et du latin et des humanités

Caroline Fourgeaud-Laville, Humanités, Editions de l’Observatoire, 2026

Les humanités sont-elles d’actualité ? Oui, encore et toujours, assurées qu’elles sont, en dépit parfois des apparences ou de discours où le dédain se conjugue. Pourtant, leur modernité ne fait pas l’ombre d’un doute.

On admire le talent d’écriture de Caroline Fourgeaud-Laville, ainsi que sa solide érudition et sa culture polymorphe lui permettant d’étayer ses propos avec la pertinence qu’on lui connaît.

“Nous sommes les enfants du grec et du latin”. Nombre de nos contemporains, ignorants ou de l’étymologie, font du grec et du latin sans le savoir en parlant leur langue maternelle, mais la côtoient aussi sans s’en rendre compte : à quel jeune la marque Nike évoque-t-elle la déesse ailée ? Songeons aussi à Hermès ou Pandora. Près de chez moi, à Rouen, un magasin de cuisines et d’intérieur porte un nom qui sonne joliment à mes oreilles, mais dont je doute que le sens soit toujours saisi par les clients : Oïkos…

Le plaidoyer est efficace, convainquant, car réfléchi et factuel. Il suit un plan bien bâti et plaisant à suivre : Héritages vivants ; Matrices ; L’évidence cachée ; L’Or des lettres ; L’armure de la mémoire ; L’universel miroir. Je laisse le lecteur découvrir l’argumentation, qui ne pourra que le convaincre que les humanités sont indispensables, loin de tout élitisme supposé, mais aussi d’une brûlante actualité.

“Si le grec et le latin n’étaient pas essentiels, ils auraient disparu depuis fort longtemps, puisque l’humanité est économe et ne s’embarrasse pas de bagages inutiles.”

Dans ces pages, l’accorte helléniste nous fait part de son expérience auprès des plus jeunes (l’épilogue est savoureux), qu’elle initie au grec -car l’efficacité de la procédure le sera d’autant plus qu’on la débute tôt- et on salue l’initiative. Plus modestement pour ma part, je n’ai de cesse d’expliquer l’étymologie à mes plus jeunes élèves (ceux de 6e, donc, par les Terminales ni les étudiants!), ainsi que les multiples expressions issues de la mythologie ou tirées d’événements historiques (“Victoire à la Pyrrhus” et autres “noeud gordien”).

On comprend que perdre l’usage de l’apprentissage du grec et du latin nous priverais gravement des chercheurs à même d’interpréter les futures découvertes de textes antiques, étant entendu que la plus efficace des IA ne saurait remplacer le spécialiste. Avec la mort d’un vieillard c’est une bibliothèque qui disparaît, dit-on en Afrique : il en va ainsi de ces immenses érudits de l’Antiquité capables de citer de mémoire la moindre inscription paléographique d’un corpus conséquent. Un monde sans personne sachant le grec et le latin serait une catastrophe. La survie de la part infinie des écrits et de la pensée des Anciens, en dépit des destructions et de l’hostilité des monothéismes (qui ont su aussi apprécier à l’occasion leurs qualités), s’est avérée essentielle pour la matrice de la civilisation occidentale.

Les bienfaits de l’étude et de l’apprentissage des humanités sur les enfants et les adolescents sont une évidence : leurs effets sur le fonctionnement du cerveau mais aussi sur l’orthographe ne sauraient être niés. Mais les langues grecques et latines procèdent aussi de la formation intellectuelle des jeunes, d’abord par la connaissance de l’Antiquité pour elle même (quelle période fascinante), mais aussi pour comprendre et acquérir la démarche intellectuelle des plus grands philosophes, orateurs et politiciens de l’Antiquité, la démocratie passant par la capacité d’un débat contradictoire, mais aussi sur la possibilité de critiquer (songeons ici à Aristophane). Comment analyser et argumenter avec une langue appauvrie? Outre le manque de concepts, de références et de vocabulaire, les jeunes générations sont face au péril d’une simplification d’écriture qui nie l’origine et le sens des mots. L’autrice a raison d’affirmer que l’humanité a “besoin des humanités pour se construire avec humanisme”.

Caroline Fourgeaud-Laville a eu l’intelligence et la pertinence d’élargir au maximum son propos (on y croise même Marx et Musk !), sachant par ailleurs pertinemment qu’on ne saurait nier le lien qui rattache les Gréco-Romains aux autres civilisations antiques dont ils sont redevables. L’autrice sait par ailleurs qu’on ne peut pas plus absoudre les Grecs anciens de nombreux maux ni ignorer leurs travers et la cruauté des temps -qu’une bien-pensance moderne et potentiellement liberticide met trop en avant-, mais, puisqu’ils partagent avec nous cette humanité qui nous caractérise.

Combien de fois ai-je affirmé le caractère actuel et universel de tel ou tel propos d’un héros homérique ou de la situation qu’il traverse ?

D’ailleurs, j’ai toujours déclaré que si je devais n’avoir qu’un seul ouvrage sur une île déserte, ce serait L’Odyssée d’Homère (et comme film/série le remarquable feuilleton L’Odyssée avec Irène Papas, produit par De Lautentis). Ulysse, le héros qui refuse l’immortalité, celui qui assume son humanité.

Un livre à lire, en espérant qu’il touchera au-delà du public déjà converti dont je fais partie.