Seconde Guerre Mondiale WWII

Kampfgruppe, Combat Command, Corps Francs… 

GROUPEMENTS DE CIRCONSTANCES ET FORMATIONS AD HOC 

GROUPEMENTS DE CIRCONSTANCES ET FORMATIONS AD HOC 

Kampfgruppe, Combat Command, Corps Francs… 

L’urgence d’une situation ou le caractère d’une mission poussent les armées à mettre sur pied des unités de circonstances dont l’existence doit être temporaire. Nous nous intéresserons ici aux seuls groupes de combat interarmes de l’armée de terre, les plus fameux étant les célèbres Kampfgruppen allemands… 

Les Corps Francs de l’armée française, 1939-1940 

            La période dite de la « Drôle de Guerre », entre la chute de la Pologne (octobre 1939) et la Westfeldzug (mai 1940) est caractérisée par l’absence d’opérations majeures, mais la ligne de front est sujette à des « coups de main » de faible portée. Les patrouilles nocturnes menées par des troupes allemandes entreprenantes, comme le seront plus tard celles des Australiens à Tobrouk, entretiennent un sentiment d’insécurité. L’armée française décide de riposter en mettant sur pied des groupes de chocs de la taille d’une section, constitués exclusivement de volontaires : les corps francs sont nés… Ces unités sont créées à différents niveaux : bataillon, régiment, division. Seuls les meilleurs éléments sont retenues pour ces missions à haut risque, de sorte que les corps francs, bien équipés en grenades, en armes automatiques (FM 24/29 et différents types de pistolets-mitrailleurs, dont la très peu efficace PM 38) et autres armes courtes (nombre de soldats portent de peu encombrants mousquetons Berthier, voire même, à l’occasion, des armes de chasse…), s’apparentent à des troupes d’élite. Lorsque le 5e RI lance un appel aux volontaires, il précise les exigences attendues : « Endurance au froid, à la pluie, une excellente vue (surtout de nuit), une ouïe très développée, du souffle, de la souplesse, du sang-froid, et l’esprit d’équipe. » Ces corps francs, immortalisés vêtus en peau de mouton par la presse de l’époque, qui a peu de faits militaires à se mettre sous la dent, se distinguent par des faits d’armes témoignant du courage et de l’agressivité de ces soldats, alors même que l’armée française reste l’arme au pied et néglige son entraînement alors que l’épreuve décisive est proche… De fait, ces soldats, qui se portent volontaires, souvent des va-t’en-guerre motivés, refusent cette passivité qui leur est imposé. Les missions sont diverses : ramener des prisonniers, lancer des attaques subites, entretenir un sentiment d’insécurité… Une guerre de raids qui vise aussi au renseignement (voir notamment le livre de Patrick de Gmeline : Les Corps Francs, Presse de la Cité).  

Avec l’effondrement de mai 1940, l’urgence de la situation conduiera à la constitution de formations ad hoc, qui pour la défense de telle localité, qui en guise de réserve, tel le Groupement Langle de Cary, amalgame d’unités blindées (ébauche de la 4e DLM) formant une réserve bien ténue derrière la ligne de la Somme. De même, certaines grandes unités, telles la 4e DCR, sont levées à la hâte et présentent une organisation très différente des tableaux théoriques. 

            La petite armée gaulliste, puis la nouvelle armée de la France Libre, grossie des apports de l’Armée d’Afrique puis des FFI et des métropolitains qui s’enrôlent lors de la Libération, engageront aussi au feu des unités de circonstances : citons seulement la colonne Leclerc lors du raid de Koufra en 1941 (aidée par le LRDG) ou encore, de nouveau Leclerc, qui envoie en août 1944 un détachement vers la capitale (sous les ordres du commandant de Guillebon), sans en avoir reçu l’ordre, avant qu’il ne lance sur Paris l’équivalent pour sa division de trois Combat Command comme il sied à toute division blindée de l’armée américaine: les groupements tactiques Dio (GTD), Langlade (GTL) et Billotte (GTB). 

Les groupements de circonstances de l’armée américaine 

            Les groupements interarmes les plus connus de l’armée américaine sont en effet les Combat Command (CC) des divisions blindées. Ceux-ci sont le plus souvent au nombre de trois (deux pour les Heavies, les premières DB mises sur pied), les Combat Commands A et B (CCA et CCB) , qui opèrent face à l’ennemi, et le Combat Command R (CCR), déployé si nécessaire, tenu en réserve, prêt à appuyer une autre unité ou à exploiter une circonstance favorable qui surviendrait. Le CCR est aussi en théorie responsable de la prise en charge des bataillons retirés de la ligne de front pour leur remise en condition. Chaque Combat Command s’articule autour de bataillons de tanks, d’infanterie et d’artillerie et inclut aussi des unités de soutien –comme des Tanks Destroyers– ou de services. Ces Combat Commands étant à la base de l’organisation des Armored Divisions, ils ne sauraient être comparés aux Kampfgruppen allemands, du fait de leur nature pérenne. En revanche, ils sont eux-mêmes subdivisés en Task Forces, ou colonnes, qui constituent des groupements de circonstances répondant aux missions dévolues à ces Combat Command. De nature temporaire, les Task Forces apparaissent dès les premiers affrontements menés face aux Allemands, en Tunisie. Fin mars 1943, une Task Force Benson, groupe de combat constitué pour l’occasion autour de la 1st US Armoured Division, reçoit ainsi pour mission de foncer depuis El Guettar en direction de Gabès, pour soulager la 8th Army de Montgomery, engagée dans de difficiles combat face à la 1 Armata et à l’Afrika-Korps. 

La bataille des Ardennes illustre admirablement la capacité des Américains à mettre sur pied des unités de circonstance. Ainsi, à Bastogne, les égarés de plusieurs unités sont regroupés au sein d’une Team SNAFU faisant office de réserve de 600 combattants. Au matin du 18 décembre, le lieutenant-colonel Tabet établit son 158th Engineer Combat Battalion sur des positions défensives au sud et à l’ouest de Bastogne (près de Foy, près de Neffe et à Luzery). Pour renforcer ses positions, Tabet obtient 4 pièces de 105 mm automotrices, 8 chars légers et 2 Sherman. Tous ces engins proviennent des dépôts de l’intendance et sont manœuvrés par des mécaniciens. De même, au nord du saillant des Ardennes, la défense de Malmédy est essentiellement assurée par des hommes du génie, renforcés du 86th Ordnance Battalion, contraints par les circonstances de fournir les équipages de deux Tanks Destroyers sortis en hâte d’un dépôt. La défense de Bertrix fournit un dernier exemple de cette flexibilité dont font preuve bien des GIs n’appartenant pourtant pas à des unités combattantes. Les plans pour une défense coordonnée de cette localité sont établis par le lieutenant-colonel Wells, le commandant du 509th Maintenance Battalion. 4 Sherman et un half-track sont pris dans l’atelier de réparation lourde et sont confiés à 21 hommes de la  553rd Ordnance Heavy Maintenance Company.  

Cette bataille illustre également la façon dont sont employées les Armored Division, qui combattent en Combat Command, et surtout la subdivision de ces derniers en groupements interarmes de circonstances, notamment au cours des combats retardateurs menés devant Bastogne : Task Forces pour la 10th Arm Div (Task Forces Harper et Rose) et Teams (Teams Desobry, O’Hara et Cherry) pour la 9th Arm Div. L’arrivée à point des renforts, mais surtout le sacrifice de ces unités et les mauvaises décisions prises par les commandants allemands vont finalement aboutir à la sauvegarde de ce nœud routier si important. Le CCR 9th Arm souffre beaucoup de sa confrontation avec les 2. et 116. Panzer Div. Au 19 décembre 1944, il est pour ainsi dire anéanti puisque les Task Forces Rose et Harper sont détruites. A Margeret, le Team Cherry est surpris par la Panzer Lehr. Les unités blindées de la garnison de Bastogne savent pourtant rendre coup pour coup à l’occasion : la 2. Panzer souffre à Noville face au Team Desobry qui incendie 19 Panzer dans la matinée du 19 décembre. Ce n’est que partie remise car, menaçant Foy-Notre-Dame, au sud de Noville, la 2. Panzer va finalement contraindre le Team Desobry au repli. Mais la mission de sacrifice de ces unités de circonstance n’a pas été vaine : la 101st Airborne a eu le temps de monter en ligne à Bastogne et l’artillerie y est déployée en force. C’est avec ce genre de Task Forces combattantes constituées ad hoc avec des unités de combattants, du génie et de l’intendance, que l’offensive de la Wehrmacht prend du retard, s’enraille et, finalement, échoue. 

Groupements de circonstances et débarquements 
Les nombreuses opérations amphibies menées par les forces alliées seront le cadre de l’engagement de formations de circonstances spécialement mises sur pied pour un assaut précis. Les Américains ont ainsi créé des Combat Teams pour Guadalcanal, le premier débarquement de la guerre (hormis les 50 Rangers engagés près de Dieppe au cours de l’opération « Jubilee »). Ce ne sont que les prémices des Regiment Combat Teams (RCT) du DDay du 6 juin 1944, la plus grande opération amphibie de l’Histoire, mais aussi la plus importante. Les régiments d’assaut des 4th, 1st et 29th US Infantry Divisions, les Regimental Combat Team, sont considérablement renforcés par diverses unités de soutien. Des régiments de commandos et de Rangers, diverses unités du génie et des engins blindés spéciaux, les Funnies (chars spéciaux dont des Sherman amphibies), les appuieront et leur seront rattachés pour franchir l’obstacle que représente le Mur de l’Atlantique. 

Lorsque le Reich s’effondre, quelques mois après cette offensive, le général Patton, chef de la 3rd Army autorise la constitution d’une formation ad hoc dans des circonstances qui vont être controversées : il s’agit de mener un raid en profondeur derrière les lignes adverses jusqu’à l’Oflag XIII-B de Hammelburg où est détenu son gendre, Waters. Le général Patton et le colonel Abrams (le chef du Combat Command B de la 4e DB) auraient voulu engager les 150 chars et les 4 000 hommes, mais le général Eddy n’entend pas engager un Combat Command complet dans cette aventure : il restreint les effectifs de la mission est la confie à un groupe de combat mis sur pied pour les circonstances : une petite Task Force sous le commandement du capitaine Baum. L’ensemble regroupe 300 hommes et 60 véhicules, dont une vingtaine de chars. Le raid est un échec : la Task Force Baum est anéantie (plus de précisions dans mon livre Patton ainsi que dans l’article que je consacre à cette affaire sur mon blog). 

            Ces groupements de circonstances se retrouvent sur tous les fronts. Ainsi, sur l’immense théâtre des opérations de l’Asie-Pacifique, lorsque les fameux Marauders de Merrill se sont emparés de Myitkyina, la poignée d’hommes encore valides, renforcés par l’arrivée de remplaçants,  forme ensuite la Task Force Mars (ou 5332nd Brigade, Provisional), comprenant le 475th Infantry Regiment, le 124th Cavalry, le 612th Field Artillery et un régiment chinois. Cette unité poursuivra les opérations visant à la réouverture de la route de Birmanie permettant le ravitaillement par voie terrestre de l’armée de Tchang Kaï-Chek depuis l’Inde. C’est également dans le Pacifique que la Canadian-American First Special Force, unité regroupant des commandos américains et canadiens, est engagée pour son baptême du feu sous le climat polaire des Aléoutiennes, à Kiska, en août 1943, avant de prendre le chemin de la Méditerranée. Autre formation ad hoc mise sur pied face aux Japonais, l’Americal Division du général Patch (qui commandera la 7th Army de la Provence au Reich), à l’origine regroupements d’unités américaines diverses déployées en Nouvelle-Calédonie (Americal=American New-Caledonian). 

On loue souvent avec raison le succès des Kampfgruppen allemands. Cependant, les Américains ont également la capacité de mettre sur pied des groupements et sous-groupements tactiques interarmes loin d’être inefficace, d’autant plus que la coopération interarmes n’est pas ineffective au sein de l’US Army au contraire de l’armée britannique. 

Les forces de l’empire britannique : une pléthore de formations ad hoc 

            L’armée britannique, et les troupes du Commonwealth qui lui sont rattachées, sont coutumières de la constitution de formation ad hoc, et ce dès la campagne de Norvège (ex : Mauriceforce à Namsos) le plus souvent en raison d’un manque de moyens et devant les impératifs de la situation, lorsque des crises doivent être gérées de toute urgence. Ainsi, dès la campagne de 1940, des divisions de circonstances sont levées à partir des troupes présentes sur le sol français après l’opération « Dynamo » : la Norman Force (3rd Arm Brigade de la 1st Arm Div157th Brigade de la 52nd Lowland Division71st Field Regiment Royal Artillery et la Troop Carrying Company de la 52nd Div) ; la Division Beauman ou Beauman Force, qui n’a de division que le nom car elle n’aligne que trois bataillons formés avec des Territorial Infantry Battalions chargés de la défense des lignes de communications, des remplaçants, du personnel des services et des dépôts, notamment de la base britannique du Havre et du service des communications, sans armes lourdes ou presque (une unité antitank et une autre d’artillerie ont toutefois été improvisées). Pour autant, la coopération entre les différentes armes associées au sein de ces unités de circonstances ne sera jamais optimale, à l’instar des difficultés de combat interarmes consubstantielles à l’armée britannique dans son ensemble. 

            On ne compte plus les unités constituées au cours du conflit dans l’optique d’une mission particulière, ces unités de circonstances prenant le plus souvent le nom de leur commandant à l’instar de la Combe Force, de l’opération « Compass » en Egypte en décembre 1940 à la bataille de Beda Fomm qui parachève la défaite italienne en Libye en février 1941. Ces unités temporaires sont légions en raison de la multiplication des opérations d’urgence menées dans des secteurs géographiques fort variés : citons la Habforce (pour Habbanya Force) qui intervient en Irak en avril 1941(4th Cavalry Brigade1st Bn Essex Regiment237th Battery, 60th Field Artillery Regiment, des antichars, des sapeurs) ou encore les garnisons des îles du Dodécanèse à l’automne 1943, celle de Kos regroupant les commandos de la Special Boat Section, des « Red Devils » du 11th Parachute Battalion ainsi que des soldats du 1st Bn Durham Light Infantry, tandis que celle de Léros regroupe quatre bataillons de l’armée de terre aux côtés des raiders du Long Range Desert Group, employés contre le bon sens dans une mission de garnison.  

Les difficultés inhérentes au fait de disposer d’unités des Dominions, contingents par essence limités par le nombre de remplaçants disponibles pour combler les pertes, conduisent le haut-commandement britannique à adopter des organisations divisionnaires provisoires. L’exemple-type est celui de la 2nd New-Zealand Division au cours de la bataille d’El Alamein. Lorsque Montgomery lance l’opération « Supercharge », il entend en confier l’exécution au général Freyberg, qu’il estime à la hauteur de la tâche. Seulement, le chef de la 2nd New-Zealand Division objecte que ses régiments d’infanterie ont perdu trop d’hommes depuis le début de l’offensive (opération « Lightfoot », lancée le 23 octobre 1942). Montgomery réagit immédiatement en lui confiant une brigade de la 50th Division et une autre de la 51st Highland Division, toutes les deux soutenues par des Valentine de la 23rd Armoured Brigade, Freyberg gardant la main sur la 9th Armoured Brigade qui mènera la charge après les fantassins tandis que ses Maoris du 26th NZ Bn seront aussi de la partie… 

            On ne sera pas surpris de constater ce même talent pour l’improvisation dans le lointain Pacifique ou en Asie, face au Japonais. En mars 1941, alors que l’essentiel des divisions d’active (6th7th et 9th) est déployé au Moyen-Orient, l’armée australienne organise la défense de Rabaul, la capitale de la Nouvelle-Guinée australienne, en improvisant une garnison faite de bric et de broc : tandis que la 2/1st Independant Company de commandos assume la sécurité de la Nouvelle-Irlande, la défense de la Nouvelle-Bretagne est assumée par la Lark Force, soit le 2/22 Bn (un bataillon d’active de l’Autralian Imperial Force), une milice locale (le New Guinea Volunteer Rifles) ainsi que diverses unités de soutien, y compris la fanfare du 2/22nd Bn, unité ayant l’insigne particularité de n’être constituée que de membres de l’Armée du Salut… 

            Ces groupements de circonstances engerbent parfois des contingents alliés. Ainsi en avril 1940, la Rupertforce, engagée à Narvik, comprend de nombreux éléments britanniques (24th Guards Brigade, commandos, artillerie), mais également la 27e Demi-Brigade de Chasseurs Alpins, la 13e Demi-Brigade de la Légion étrangère ainsi que la Polish Independant Highland Brigade. De même, en novembre 1942, la poussée principale vers Tunis est confiée à la Blade Force,dont la 6th Armoured Division constitue l’ossature, mais qui contient également une composante américaine, en l’occurrence le CCB de la 1st US Armored Division.    

D’une formation ad hoc temporaire à un dispositif permanent, il n’y a qu’un pas… La guerre du désert sera le cadre privilégié de la mise en action de groupements de circonstances, avec une tendance à la pérennisation du système. C’est le cas du système des Jocks Columns, mais aussi celui des Brigades Groups. Cette organisation marque particulièrement l’ordre de bataille britannique pour la bataille de Gazala. Un « box » consiste en fait en un périmètre défensif tout azimut dont la défense s’articule autour d’une brigade d’infanterie à couvert dans des tranchées protégées par des barbelés et des champs de mines. Le chef de la brigade d’infanterie reçoit le commandement des troupes de soutien qui renforcent son dispositif : chars, antitanks et pièces d’artillerie ou de DCA. Cette répartition des unités est une des causes du désastre de la bataille de Gazala et de la chute de Tobrouk en mai-juin 1942. La défense remarquable du “box” de Bir Hacheim démontre ce qu’une unité d’infanterie déterminée et résolue est capable de réaliser et reste exemplaire. Les combats ardus menés par l’Afrika-Korps pour la destruction du « box » de la 150th Brigade puis la réduction de celui de Bir-Hacheim sur la ligne de Gazala, et, plus encore, contre celui de la 18th Indian Brigade à Deir el Shein à El Alamein prouvent cependant que les « boxes » ne permettent pas de remporter la décision à eux seuls : ce concept de groupements interarmes britanniques est donc mauvais(je ne comprends pas la démonstration : l’AK s’y bat ardumments mais les box ne sont pas le gage de la victoire ? : non, les box sont un échecs : les troupes y sont laminées sauf celles de Bir Hacheim qui parviennent à fuir, sans pour autant apporter la victoire à la 8th Army. Certes aussi, à Deir el Shein, Rommel prend un retard qui lui sera fatal à cause de ce box, mais, une fois encore, le groupement interarmes anglais est intégralement détruit).  

Jocks Columns 
         C’est par ce nom, lié au Brigadier “Jock” Cambell, du Royal Horse Artillery au sein du Support Group de la 7th Armoured Division, que l’on désigne des unités interarmes de petites tailles. Elles regroupent le plus souvent une compagnie d’infanterie, une batterie de 8 pièces de 25 livres, des automitrailleuses ainsi que des éléments antiaériens et antichars, voire des blindés légers. Ces détachements très mobiles doivent harceler l’ennemi tout en empêchant celui-ci de mener à bien ses reconnaissances au sol. Le concept est issu des premières confrontations menées face aux Italiens dans le désert, lorsqu’hommes et matériels à la disposition du général Wavell, placé à la tête du Middle East Command, sont encore très limités. L’apparente réussite qu’on attribue aux Jocks Columns fait qu’elles perdurent jusqu’à l’arrivée du général Montgomery à la tête de la 8th Army, en août 1942. Si certains officiers subalternes y sont favorables car elles leur permettent d’accéder à un commandement indépendant, il s’avère que les succès remportés sur les Italiens sont surévalués, ce qui cause de sérieuses déconvenues dès les premiers affrontement avec l’Afrika-Korps. Les détracteurs du système insistent sur la dispersion insensée de l’artillerie au détriment de la concentration de la puissance de feu ainsi que sur la faiblesse évidente d’une Jock Column face à un ennemi bien armé. En outre, les officiers qui servent au sein de ces colonnes prennent la fâcheuse habitude de combattre selon des manœuvres d’esquives et d’attaques subites et rapides, pratiques qui peuvent alors les dérouter lorsqu’il s’agit de combattre sur des positions établies. Certes, les Jocks Columns opèrent des raids de harcèlement réussis au détriment des colonnes de ravitaillement de Rommel au moment où celui-ci se lance dans son attaque téméraire vers la frontière et le « Wire »(lors de « Crusader » en novembre 1941) ou pendant la bataille de Gazala, en mai-juin 1942 (c’est le cas des raid menés depuis le « box » de Bir Hacheim). Mais les résultats restant controversés, le général Auchinleck (successeur de Wavell depuis l’été 1941), décide, avant même la nomination de Montgomery, que les Jocks Columns seront désormais employées uniquement en coordination avec les unités de reconnaissance, en avant de positions défensives et selon des plans préétablis, et non au hasard des rencontres avec l’ennemi. La pratique des Jocks Columns perdure cependant jusqu’à l’été 1942, si on en juge par le déploiement des troupes britanniques sur la frontière après le second encerclement de Tobrouk en juin 1942 : les forces disponibles sont dispersées en une douzaine de groupements ! De même, le 26 juin 1942, à Mersa Matrouh, dernière bataille avant que Rommel ne soit stoppé à El Alamein, le centre du dispositif défensif britannique est assumé par les colonnes « Gleacol »et « Leathercol », bien incapables d’arrêter l’Afrika-Korps.  

Au moment d’El Alamein, Auchinleck a bien saisi l’importance de maintenir des unités d’infanterie mobiles de la force d’une brigade, des Brigades Groups. Auchinleck prend donc la décision controversée de motoriser l’intégralité de son infanterie en redéployant sur le Delta les unités ne pouvant pas être transportées par le parc de véhicules alors existant. Auchinleck attend un soutien mutuel et réciproque entre les divisions et les corps de son armée et ne veut en aucune façon qu’une brigade d’infanterie reste immobile et livrée à elle-même bien que la conception des « boxes » ne soit pas abandonnée. Mais la flexibilité qu’Auchinleck veut insuffler au sein de son armée avec les Brigades Groups se heurte à de nombreuses réticences, à commencer par l’opposition ferme de Leslie Morshead, le chef de la 9th Australian Division : il est hors de question, tempête l’Australien, qu’une de ses brigades combatte en dehors du cadre divisionnaire, et encore moins sous la subordination d’une division britannique. Une telle éventualité n’aurait nullement eût cours de « l’autre côté de la colline », au sein d’une Wehrmacht où flexibilité et initiative sont érigés en maîtres-mots.  

Les Kampfgruppe et autres unités ad hoc de la Wehrmacht 

            L’existence d’unités temporaires de taille variable –du bataillon, voire de la compagnie, à celui de l’équivalent d’un corps d’armée- est consubstantielle à la doctrine militaire en vigueur outre-Rhin. Le Kampfgruppe est un groupement interarmes de circonstance de l’armée allemande. D’une grande souplesse tactique, ilpeut être de taille variable, évoluer selon les besoins. Il porte souvent le nom de l’officier qui le dirige, et nombre de divisions sont engagées sous forme de Kampfgruppen : ainsi la 1. SS Panzer-Division « Leibstandarte Adolf Hitler » pendant la bataille des Ardennes, qui s’articule en quatre groupes de combat (les Kampfgruppen Peiper, Knittel, Hansen et Sandig). Une fois remplie la mission pour laquelle il a été constitué, les différents éléments du Kampfgruppe rejoignent leur commandement d’origine. Cette souplesse tactique est parfaitement adaptée à une armée qui doit réagir à de nombreuses crises sur tous les fronts, particulièrement en 1944.  

            Le Kampfgruppe de circonstance caractérise l’armée allemande sur tous les fronts. Pour illustrer leur caractère bigarré et fort variable nous nous bornerons à trois exemples tirés de la campagne de Tunisie. Lors de la fameuse bataille de Kasserine, le Feldmarschall Rommel frappe dès le 15 février 1943 en direction de Gafsa avec un Kampfgruppe baptisé Afrika-Korps, commandé par l’Oberst von Liebenstein, organisé autour d’unités de la 15. Panzer-Division, de la 164. Leichte ainsi que de la « Centauro », mais aussi la Luftwaffen-Jäger-Brigade 1 (ex-Brigade Ramcke) et le Stab Flak-Regiment 135. A la fin du mois de février 1943, le General von Arnim lance une nouvelle offensive, baptisée « Ochsenkopf », menée par le Generalmajor Weber (le Kommandeur de la 334. ID). Le Korpsgruppe Weber s’articule en cinq groupements : le Panzergruppe Lang, le Gruppe Eder, le Gruppe Audorff, le Gruppe Schmid (avec les Untergruppen Kleeberg, Koch et Holzinger) et le Gruppe Buhse (en réserve à El Bathan avec le II/Gren-Rgt 754 et l’Afrika Marsch-Bn 24). Les détails du seul Gruppe Audorff suffiront à illustrer l’amalgame d’unités différentes au sein d’un Kampfgruppe : I/ Gren-Rgt 754, III/ Art-Rgt 334, II/ Jäger-Rgt Hermann Goering (des parachutistes issus d’une autre division) et 2 Züge du 2/ Pionier-Bn 334 (mot.). En mars 1943, lorsque Patton lance la 1st US Armored Division sur Maknassy, il est frustré de voir cette unité stoppée par une poignée de soldats ennemis qui reçoivent rapidement des renforts conséquents, constituant le Kampfgruppe Lang. L’Oberst Lang aura sous ses ordres des Italiens et des Allemands, ces derniers issus de deux régiments différents de Panzergrenadiere, mais aussi des tankistes et leurs Tiger, des artilleurs de plusieurs unités dont la seule de Nebelwerfer déployée en Afrique, mais aussi des éléments de la Kesselring-Stabwache, la Kampfstaffel O.B. (Luftwaffe), soit 30 hommes, ainsi que les restes de la Kampstaffel Rommel, qui constitue elle aussi une unité de circonstance dont l’ordre de bataille n’a cessé d’évoluer. 

Le Kampfgruppe n’est pas qu’un groupe de circonstance ou la subdivision d’une grande unité. Ce terme désigne également l’ultime force combattante d’une division décimée qui regroupe ainsi ses derniers éléments aptes au combat, témoignant ainsi de l’incroyable capacité de résilience de l’armée allemande. Cette capacité a permis de maintenir un front cohérent et solide beaucoup plus longtemps que n’aurait été en mesure de le faire une autre armée. Ces derniers s’avèrent efficaces jusqu’à la fin.  

Les Kampfgruppen, atouts tactiques des Allemands : l’exemple de la Normandie 
En Normandie, le mot Kampfgruppe est aussi utilisé pour les éléments rapides de divisions allemandes –statiques ou non- qui sont organisés de façon à atteindre rapidement le front de l’Invasion, et ce en avant-garde du reste de l’unité. Pendant les combats de la poche de Falaise puis lors du repli vers la Seine, ce sont des Kampfgruppen, parfois constitués d’unités de bric et de broc, qui mènent l’essentiel des actions défensives et offensives, et ce avec succès. Cet élément intervient très tôt puisque la « ligne Mahlmann », dans le secteur du Mont Castre, attaquée en force début juillet, s’articule sur un certain nombre de Kampfgruppen. D’ailleurs, certaines divisions allemandes sont le plus souvent –voire en permanence- engagées sur le front sous cette forme : par exemple la 5. Fallschirmjäger-Division ou la 2. SS Panzer-Division « Das Reich ». Ces groupes de combat s’appuient sur des officiers subalternes et des sous-officiers de valeur. En avril 1944, 60% des officiers de la 7. Armee sont des Ostkämpfer (des vétérans du front de l’Est) et de nombreux autres ont combattu en Afrique ou ont participé à la Westfeldzug de 1940. L’expérience acquise sur de multiples fronts pendant plusieurs années de guerre est des plus précieuses et explique en partie les succès tactiques des Allemands. Outre la polyvalence acquise par les soldats allemands au cours de leur formation, la capacité des cadres allemands à faire preuve d’initiative, ce qui est encouragé par la doctrine militaire de la Wehrmacht, joue ici également un très grand rôle. 

            Au-delà du niveau divisionnaire, cette capacité des Allemands à constituer des formations temporaires très efficaces sur le plan militaire connaît son acmé au cours de la crise majeure que traverse l’Ostfront, à savoir l’effondrement du front sud après l’encerclement de Paulus à Stalingrad et les défaillances des armées alliées du Reich, les unes après les autres, menaçant la Wehrmacht d’un désastre irrémédiable si les Soviétiques parviennent à isoler le Heeres-Gruppe A aventuré dans le Caucase. C’est dans ce contexte que sont mis sur pied, en novembre 1942, lArmee-Abteilung Hollidt (qui formera le cadre d’une nouvelle 6. Armee), puis, à la fin de l’année 1942, l’Armee-Abteilung Fretter-Pico (à partir du XXX. Armee-Korps). Ces détachements d’armées sont mis sur pied et engagés à la hâte, avec des divisions parfois de second ordre, telles que deux Luftwaffe-Feld-Divisionen, des unités de Flak, de réserve et les renforts qui sont dépêchés à l’Est.  

            Les crises successives que l’armée allemande doit surmonter à partir de la fin de l’année 1942 poussent la Wehrmacht à adopter une autre mesure d’urgence différente d’un Kampfgruppe ou d’un Armee-Abteilung : la division créée ad hoc à partir d’unités de bric et de broc, unités souvent disparates et parfois elles-mêmes créations. C’est le cas de la division von Broich/von Manteuffel, créée le 15 novembre 1942, au tout début de la campagne de Tunisie, à partir de la Schüten-Brigade von Broich formée à partir de l’Ortskommandeur II/960, comprenant des éléments disparates chargés d’assurer la défense de Tunis et Bizerte. L’ordre de bataille de la division est en effet pour le moins hors du commun. Outre le Luftwaffe Regiment Barenthin (régiment de Fallschirmjäger lui-même unité ad hoc formé à partir notamment d’unités d’école, dont de pilotes de planeurs), l’organigramme de l’unité indique la présence d’un régiment italien, le 10ème de Bersaglieri, ainsi qu’un troisième régiment de fantassins, nommé tardivement le 160. Panzergrenadier-Regiment. Ce dernier compte trois bataillons, les Tunis Feldbataillonen T3 et T4 ainsi que l’Afrika Marsch Bataillon A 30. Il s’agit donc d’un régiment créé ex-nihilo à partir de bataillons de remplacements présents à Tunis en novembre 1942. Tout le service de soutien (artillerie…) et de logistique doit être improvisé à partir de ressources de diverses provenances : allemandes, italiennes ou encore matériel allié capturé. L’appui d’artillerie est fourni par plusieurs batteries de l’Artillerie-Regiment 2 et de l’Artillerie-Regiment 190. Une compagnie de reconnaissance, une unité de Flak, une section de transmissions blindée ainsi que le Fallschirmjäger-Bataillon (mot) 11 complètent l’unité avec les troupes de soutien divisionnaires habituelles.  

            Tout aussi improvisée est la formation, à l’automne 1944, dans le contexte de ce qui sera appelé le « miracle de l’Ouest », de la 462. ID, chargée de défendre Metz et qui  incorpore ainsi de nombreux éléments disparates pour disposer au final de 14 000 hommes : 2 000 élèves du Wehrkreiss XII, de l’école de Wiesbaden, 1 888 élèves-officiers de la Waffen SS de l’école des transmissions de Metz (Fahnenjunkerschule VI), le Sicherungsregiment 1 010, deux bataillons d’infanterie d’instruction, un bataillon d’instruction du génie, ainsi qu’une compagnie d’instruction de mitrailleuses lourdes, des soldats de la 9. Flak-Division pour former des unités Pak et Flak… On observe une situation similaire au même moment en Hollande, lorsque les parachutistes britanniques sont confrontés à une autre division de circonstance au cours de la bataille d’Arnhem : la Division von Tettau, dans laquelle soldats de la Heer, y compris de sécurité, de la Luftwaffe (dont un bataillon du Fallschirm-Panzer-Ersatz-und-Ausbildungs-Regiment « Hermann Goering ») et de la Kriegsmarine sont amalgamés à des unités de la SS. 

Conclusion  

            Si notre étude n’a pas englobé les armées soviétique, nipponne, italienne ou encore finlandaise, on constate que la capacité de constituer des formations ad hoc est universelle, qu’elle résulte avant tout d’un manque de moyen et d’une réaction à une situation d’urgence, mais que la doctrine allemande ainsi que la préparation militaire des Landser, polyvalents et prêts à suivre les ordres de n’importe quel officier supérieur, prédispose la Wehrmacht à user avec réussite d’unités levées à la hâte à partir de contingents divers. Globalement, les Allemands bénéficient ainsi d’une souplesse tactique inégalée chez leurs adversaires. Les Alliés vont s’avérer le plus souvent incapables de mettre sur pied des groupements de circonstance aussi efficaces et souples que leurs homologues allemands. L’US Army, on l’a constaté, a apporté un démenti à ce constat au cours d’une situation de crise exceptionnelle : la bataille des Ardennes.