Dominant l’unique route côtière assurant la jonction entre l’Egypte et la Libye, la passe d’Halfaya, au sommet d’un escarpement raid et inaccessible aux véhicules, constitue une des positions stratégiques les plus convoitées de la guerre du désert. En juin 1941, elle est le cadre d’un revers cinglant subi par les forces britanniques.
L’importance du col n’échappe pas à Rommel qui ordonne de s’en emparer dès sa première chevauchée, en avril 1941. Les Britanniques n’en sont également que trop conscients et ils en reprennent le contrôle au cours de l’opération « Brevity » (déclenchée le 15 mai). Rommel n’imagine pas concéder aussi facilement ce passage d’importance à ses ennemis. Aussi entreprend-t-il de reprendre de nouveau le col : c’est l’opération « Skorpian ». Il engage le I/ Schützen-Regiment 104 de l’Hauptmann Bach, 49 ans, pasteur luthérien dans le civil et amateur de cigares, affectueusement surnommé « Papa » Bach par ses jeunes soldats. L’homme, tenant une canne à la main, n’a rien d’un chapelain : c’est au contraire un combattant hors-pair. Le 27 mai 1941, promis à devenir une des figures légendaires de la guerre du désert, après être parvenu à neutraliser certaines positions grâce à des tirs de canons bien ajustés, il mène ses hommes à l’assaut, baïonnettes aux canons. Pris à revers par le Panzer-Regiment 8 et le Kradschützen-Bataillon 15, les défenseurs du 3rd Coldstream Guards du Lieutenant-Colonel Moubray parviennent à s’esquiver. Quelques Matilda, jugés être des blindés efficients pour quelque temps encore, sont vite ornés de Balkenkreuzeallemandes et reprennent du service.Si le DAK est de nouveau maître d’Halfaya, les Britanniques n’ont pas dit leur dernier mot.
« Battleaxe » est presque une réédition de « Brevity », mais avec des moyens plus conséquents. La mission de s’assurer du contrôle de la passe échoie à la 4th Indian Infantry Division appuyée par les Matildadu 4th Royal Tank Regiment, à peine débarqués à Alexandrie. Le plan retenu par Beresford-Peirse, le chef du XIIIth Corps, prévoit un double assaut depuis la route côtière et par l’escarpement. L’Escarpement Force doit s’emparer de Capuzzo, Bir Musaid et Halfaya. Cette dernière position doit être enlevée par l’Halfaya Group, soit un bataillon de la 11th Indian Brigade, en l’occurrence le 2nd Queen’s Own Cameron Highlanders, appuyé par douze tanks Matilda (ainsi qu’un Vickers Mk VI) et une unique batterie du 31st Field Regiment. La Coast Force, qui doit en principe être la première à se lancer à l’assaut, doit sécuriser le bas de la passe d’Halfaya et dispose pour ce faire de la 11th Indian Brigade appuyée par six tanks Matilda.
La partie ne sera pas facile pour les Britanniques. Rommel met en place un réseau défensif, un système de Stützpunkte, des points de défenses, destinés à briser toute tentative de contre-attaque britannique depuis l’Egypte. Chaque point d’appui doit être capable d’assurer une défense tous azimuts et dispose de réserves en vivres et en eau lui permettant de combattre isolément pendant deux jours. Au moment de « Battleaxe », outre la forteresse de Bardia et trois zones de points d’arrêt, moins généreusement dotés en artillerie, quatre de ces Stützpunkte sont en place, dont celui d’Halfaya.
Les unités d’infanterie mises à disposition de l’Hauptmann Bach sont les 1., 3. et 4. Kompanien du I/ Schützen-Regiment (mot.) 104 ainsi que le 2°Battaglione du 64°Reggimento di Fanteria de la divisionTrento. L’artillerie provient du I./Flak-Regiment (mot.) 33 (4 pièces de 8,8 cm et 8 pièces de 2 cm), ainsi que du Gruppo « Pardi » du 2°Artigliera Celere (8 canons de 100/17). Toutes ces pièces sont habilement dissimulées, enterrées et protégées par un parapet de pierres, appelés sangars. L’art du camouflage est maîtrisé à tel enseigne que les canons embossés ne sont décelables qu’à quelques dizaines de mètres de distance. Pis, de fausses positions, dont un wadi artificiel, doivent leurrer l’assaillant. La chaleur et les mirages afférents rendent l’acquisition de ces cibles particulièrement difficile pour les Britanniques.
Le XIIIth Corps passe à l’attaque le 15 juin. L’avance de l’Halfaya Group semble débuter sur de bons auspices : la progression est facile. Les Matilda progressent avec lenteur, à dessein, afin de ne pas alerter l’adversaire avec le bruit des moteurs. Le Lieutenant-Colonel O’Caroll se souvient : « Le mois précédant à Halfaya [il s’agit de l’opération « Brevity »], le Major Miles avait surpris l’ennemi encore au lit ou se rasant lorsqu’il est arrivé, mais c’étaient des Italiens [une marque de dédain, non avenue, typique des officiers britanniques]. Il semblait maintenant que cela soit trop beau pour être vrai que la garnison soit de nouveau surprise de la sorte ». A 6 heures, le Major Miles donne l’ordre à ses Matilda de mener la charge, sans le soutien des 25 pounder, enlisés dans le sable mou. Soudain, arrivant à proximité du périmètre défensif, lesMatilda sont décimés par le feu d’enfer qui s’abat sur eux depuis la position fortifiée d’Halfaya. Les pièces de 8,8 cm déciment l’escadron blindé, qui combat virtuellement seul jusqu’à 9h30. Les tanks se replient, se regroupent puis remontent courageusement au combat. 11 carcasses fumantes jonchent les approches des défenses de Bach. Des blindés légers et des camions se consument à leurs côtés. Le 12e engin, le système de direction endommagé, a la tourelle bloquée. Le commandant Pardi et le pasteur allemand, jumelles en main, ont su attendre le moment opportun. Consternés par ce désastre, privés de leurs équipements de transmissions qui pourrait leur permettre de solliciter un soutien de l’artillerie déployée sur la bande côtière, les Camerons ne renoncent pas et tentent courageusement d’enlever la position avec leurs seules ressources. La tentative est vaine, d’autant plus que les hommes de Bach lancent leurs propres contre-attaques. Bach s’offre même le luxe d’envoyer des patrouilles pour localiser l’infanterie indienne avant de la soumettre aux tirs de l’artillerie et des mortiers. La cause est donc entendue : les Germano-Italiens tiennent fermement le col. Pis, des blindés allemands (selon toute vraisemblance de l’Aufklärungs-Abteilung 33) prêtent leur concours à la garnison : à midi, les Britanniques doivent se résoudre au repli et à se retrancher dans les wadis.
Qu’en est-il de la Coast Force ? L’assaut sur les pentes escarpées du col sous les tirs des défenseurs retranchés dans des positions solides n’a rien d’une sinécure. Les six Matilda jouent de malchance et quatre sont victimes d’un champ de mines. Les équipages évacuent leurs engins en flammes et tentent de sortir du champ de mine en marchant bras levés sur les traces laissées par leurs chars jusqu’aux lignes britanniques. Des cibles faciles pour les hommes du pasteur Bach, qui auraient pourtant retenu leurs tirs. Il sera permis d’en douter : on n’a certainement pas souvent permis à un adversaire empêtré dans un champ de mines de s’esquiver.
Seuls deux engins seraient donc en mesure de poursuivre leur avance pour appuyer une difficile progression des Rajputana Rifles et des Mahrattas, mais ils n’en font rien et se maintiennent prudemment à distance. Le 2nd/5th Mahrattas, qui mène l’assaut sur les pentes, est cloué au sol par les tirs d’artillerie et les rafales de mitrailleuses qui balayent les pentes. La grêle d’acier a raison des Indiens, qui sont contraints de renoncer : Halfaya ne tombera pas, à tout le moins l’assaut mené par l’est a provisoirement échoué.
La prise de contrôle d’Halfaya est pourtant indispensable à la Western Desert Force. De leur côté, dos au mur, les soldats de Bach se battent avec énergie, sachant qu’aucune solution de repli n’est envisageable. Abrités dans le dédale rocheux d’une zone scarifié de coupures de terrain, dominant l’ennemi du haut de pentes abruptes, ils sont virtuellement indélogeables. Les réserves en vivres et en munitions sont pourtant comptées : aussi sollicite-t-on, en vain, un largage de ravitaillement, mais la Luftwaffe ne se montre que pour lancer une frappe fratricide…
Le 16 juin, le 2nd/5th Mahrattas et le 1st/6th Rajputana Rifles se lancent dans une seconde tentative, les Camerons, mis à rude épreuve dès le premier jour de l’offensive,étant maintenus en réserve. A peine sont-ils sortis de leurs positions pour se ruer sur l’ennemi que les deux bataillons sont sérieusement pris à partie par un feu défensif et meurtrier qui n’a pas baissé d’intensité depuis la veille. Déployés comme à l’exercice face à un ennemi qui a l’avantage de la position, les assaillants ne manquent pas d’allant mais les éclats fusent en tout sens et les tubes de 8,8 cm et les autres armes lourdes ne cessent de cracher la mort avec les mitrailleuses qui balayent les pentes et le moindre repli de terrain. Les Camerons sont sommés d’intervenir lorsque leurs camarades ont réussi avec difficulté à parvenir à 500 mètres de la route qui serpente jusqu’au sommet du col tant convoité. Peine perdue : les obus tombent drus et les Rajputanas subissent un barrage intensif, perdant leur commandant tandis que deux compagnies sont maintenant décimées. Il faut de nouveau se résoudre au repli.
Bach, remporte donc une nouvelle manche. Mais, isolé du gros du DAK, pourra-t-il se maintenir sur ses positions ? L’assaut va-t-il être renouvelé le 17 juin ? Avec des tanks ? Hélas, pour la XIIIth Corps, la situation est devenue préoccupante de Capuzzo à Sidi Souleiman, zone défendue par d’autres unités germano-italiennes, elles aussi dotées du terrible 8,8 cm.
Le 17 juin au matin, lorsque la 5. Leichte-Division et le gros de la 15. Panzer-Division atteignent Sidi Souleiman, la cause est entendue : les Britanniques n’ont d’autre alternative que le repli. Bach et ses hommes sont sauvés. Les assaillants, partis confiants le 15 juin, ont compris que la donne a changé. Tombée sans difficulté majeure au cours de l’opération « Brevity », la passe d’Halfaya est désormais devenue « Hellfire Pass », la passe du feu de l’enfer.
Au cours des trois jours de combats, les défenseurs d’Halfaya ont détruit 20 Matilda (dont quatre en bas de l’escarpement) et capturé 98 adversaires. Bach ne compte que 8 tués et 32 blessés dans les rangs de ses fantassins, auxquels il faut y ajouter les pertes parmi les servants des pièces et des Italiens du commandant Pardi, qui ont joué également un grand rôle dans ce succès. Rommel reconnaît lui-même le fait d’arme : « le Major Bach et son unité, qui défendaient le col, se battaient comme des lions ». Pour le « Renard du Désert », la passe représentait ni plus ni moins « le centre de gravité de cette bataille ».
« Battleaxe » et les combats pour Halfaya, ce sont la grande victoire du Flak 88, dont les capacités antichars se sont révélées dès la guerre d’Espagne. Le I./ Flak-Regiment 33 revendique 92 véhicules blindés ennemis détruits, dont 82 chars, pour une consommation de 1 680 obus de 8,8 cm ainsi que 13 500 obus de 2 cm. Des revendications excessives, mais qui témoignent de l’efficacité du « Acht-Acht ». De fait, l’exploit de 8,8 cm de Bach n’est pas isolé : les Cruisers de la 7th Armoured Division échouent pareillement devant les défenses de la crête de Hafid, redoutable positions où les pièces de Pak et de Flak de l’Oberleutnant Paulewicz sont remarquablement dissimulées. Les défenses du Point 208 cèdent un temps, sur le flanc gauche, mais la situation est vite rétablie par les 8,8 cm. Les Britanniques sont tombés dans une véritable embuscade qui leur aurait causé la perte de 19 blindés. Un exploit effacé par la défense de Bach à Halfaya. L’importance du 8,8 cm peut s’illustrer en observant que le seul succès réel de « Batttleaxe », obtenu pourtant là aussi non sans mal puisque cinq blindés sont perdus par les Britanniques, est la chute du Point 206, le seul à ne pas disposer de ces fameuses pièces de Flak. Le 8,8 cm ou l’arme antichar absolue. C’est ainsi qu’un tankiste britannique reprochera aux Allemands d’utiliser ces redoutables pièces antiaériennes contre les tanks, jugeant que la procédure manque singulièrement de fair-play…
A contrario, le grand perdant de la bataille est la tank Matilda Mk II, réputé être la « reine de batailles, « The Queen of the Battlefield ». Mais le succès éphémère obtenu à Arras en mai 1940 où sa contribution décisive à « Compass » en décembre de la même année sont désormais bien loins… Le Matilda a été conçu comme Infantry Tank, chargé d’appuyer les fantassins. L’accent a donc été mis sur l’épaisseur du blindage (jusqu’à 78 mm sur la plaque frontale), au détriment de la vitesse, sacrifiée (guère plus de 24 km/h), au point que les engins s’avérent être des cibles faciles pour les pointeurs des Flak de 8,8 cm. Pis, la pièce de 2 pounder de 40 mm s’avère très mal conçue pour un char sensé soutenir l’infanterie car ce canon ne tire que des obus de rupture, alors que ce sont des obus explosifs qu’il faut utiliser pour neutraliser les positions d’infanterie ainsi que les pièces d’artillerie.
Les 8,8 cm ont sonné le glas de l’aura du blindé anglais. Les Panzer paarticipent aussi à la fin du mythe de « The Queen of the Battlefield » : le Hauptmann Kümmel s’adjuge un score de six Matilda mis hors de combat, un plamarès qui lui vaut immédiatement le surnom de « Lion de Capuzzo ». Dès les lendemains de cette opération désastreuse, le Matilda n’est pourtant pas retiré des premières lignes, et il engagé encore en nombre au cours de « Crusader », Gazala, puis la première bataille d’El Alamein (les derniers engins participant à la désastreuse « charge de la Balaclava » qui voit l’anéantissement de la 23rd Armoured Brigade au cours de l’opération « Splendour »), avant de disparaître des tableaux d’effectifs en Méditerranée, hormis quelques blindés démineurs (les « Scorpions »), qui seront engagés au cours de la seconde bataille d’El Alamein.
Ce tank poussif n’est pas seul responsable de l’échec cinglant subi à Halfaya. Les Britanniques ignorent ce qu’est réellement la coopération interarmes, leur entraînement étant inadapté et insuffisant : aucune coordination réelle est efficace n’était possible entre les tanks et l’infanterie, un écueil qui perdurera longtemps. On ne peut également qu’être surpris de la faiblesse des moyens engagés, à commencer par le nombre de tanks, mais aussi le soutien d’artillerie et surtout aérien, puisque la Desert Air Force doit avant tout être engagée dans des missions d’interdiction et s’opposer à la montée en ligne des réserves que Rommel. Un assaut précédé d‘infiltrations nocturnes aurait été mieux à même d’obtenir des résultats face à une telle position dominante. Quant aux Matilda, la plupart sont engagés en soutien de la 22nd Guards Brigade, chargée de s’emparer de Capuzzo. Les moyens manquent donc devant Halfaya.
Rommel a saisi d’emblée l’importance cruciale que revêtait la passe d’Halfaya et il a su allouer à Bach les moyens de sa défense. Il en a résulté un sérieux revers pour le 4 RTR. Bach, le héros d’Halfaya, est célébré comme il se doit : le 20 juin, sa performance est célébrée dans un communiqué de la Wehrmacht et, le 9 juillet, il obtient la prestigieuse Ritterkreuz, suivie bientôt d’une promotion au grade de Major.Pourtant, le plus bel exploit du pasteur de Mannheim est encore à venir.
« Battleaxe » n’a fait que confirmer à Rommel le bien-fondé du dispositif adopté de la passe d’Halfaya à Fort Capuzzo, et il entend développer davantage ces fortifications frontalières. Quelques tourelles de Matilda mis hors de combat lors de « Battleaxe » sont réutilisées au sein des Stützpunkte. La garnison d’Halfaya fera montre d’une pugnacité égale au cours de l’opération « Crusader », qui débute le 18 novembre 1941 ; isolée, repoussant tous les assauts pendant deux mois de bataille, elle ne dépose les armes que le 17 janvier 1942 après avoir mené une défensive active d’une efficacité redoutable, interdisant aux Britanniques l’usage de la route côtière, obligeant les convois de la logistique à emprunter un large détour par le désert. Cette reddition ne ternit aucunement la légende de Bach à Halfaya, car le fait d’armes obtenu les 15-17 juin 1941 demeure : il a assuré la réputation du 8,8 cm et définitivement terni celle du Matilda Mk II, dans ce qui constitue l’un des fiascos blindés les plus célèbres de la guerre.
Halfaya, 15-17 juin 1941
Dominant l’unique route côtière assurant la jonction entre l’Egypte et la Libye, la passe d’Halfaya, au sommet d’un escarpement raid et inaccessible aux véhicules, constitue une des positions stratégiques les plus convoitées de la guerre du désert. En juin 1941, elle est le cadre d’un revers cinglant subi par les forces britanniques.
L’importance du col n’échappe pas à Rommel qui ordonne de s’en emparer dès sa première chevauchée, en avril 1941. Les Britanniques n’en sont également que trop conscients et ils en reprennent le contrôle au cours de l’opération « Brevity » (déclenchée le 15 mai). Rommel n’imagine pas concéder aussi facilement ce passage d’importance à ses ennemis. Aussi entreprend-t-il de reprendre de nouveau le col : c’est l’opération « Skorpian ». Il engage le I/ Schützen-Regiment 104 de l’Hauptmann Bach, 49 ans, pasteur luthérien dans le civil et amateur de cigares, affectueusement surnommé « Papa » Bach par ses jeunes soldats. L’homme, tenant une canne à la main, n’a rien d’un chapelain : c’est au contraire un combattant hors-pair. Le 27 mai 1941, promis à devenir une des figures légendaires de la guerre du désert, après être parvenu à neutraliser certaines positions grâce à des tirs de canons bien ajustés, il mène ses hommes à l’assaut, baïonnettes aux canons. Pris à revers par le Panzer-Regiment 8 et le Kradschützen-Bataillon 15, les défenseurs du 3rd Coldstream Guards du Lieutenant-Colonel Moubray parviennent à s’esquiver. Quelques Matilda, jugés être des blindés efficients pour quelque temps encore, sont vite ornés de Balkenkreuzeallemandes et reprennent du service. Si le DAK est de nouveau maître d’Halfaya, les Britanniques n’ont pas dit leur dernier mot.
« Battleaxe » est presque une réédition de « Brevity », mais avec des moyens plus conséquents. La mission de s’assurer du contrôle de la passe échoie à la 4th Indian Infantry Division appuyée par les Matildadu 4th Royal Tank Regiment, à peine débarqués à Alexandrie. Le plan retenu par Beresford-Peirse, le chef du XIIIth Corps, prévoit un double assaut depuis la route côtière et par l’escarpement. L’Escarpement Force doit s’emparer de Capuzzo, Bir Musaid et Halfaya. Cette dernière position doit être enlevée par l’Halfaya Group, soit un bataillon de la 11th Indian Brigade, en l’occurrence le 2nd Queen’s Own Cameron Highlanders, appuyé par douze tanks Matilda (ainsi qu’un Vickers Mk VI) et une unique batterie du 31st Field Regiment. La Coast Force, qui doit en principe être la première à se lancer à l’assaut, doit sécuriser le bas de la passe d’Halfaya et dispose pour ce faire de la 11th Indian Brigade appuyée par six tanks Matilda.
La partie ne sera pas facile pour les Britanniques. Rommel met en place un réseau défensif, un système de Stützpunkte, des points de défenses, destinés à briser toute tentative de contre-attaque britannique depuis l’Egypte. Chaque point d’appui doit être capable d’assurer une défense tous azimuts et dispose de réserves en vivres et en eau lui permettant de combattre isolément pendant deux jours. Au moment de « Battleaxe », outre la forteresse de Bardia et trois zones de points d’arrêt, moins généreusement dotés en artillerie, quatre de ces Stützpunkte sont en place, dont celui d’Halfaya.
Les unités d’infanterie mises à disposition de l’Hauptmann Bach sont les 1., 3. et 4. Kompanien du I/ Schützen-Regiment (mot.) 104 ainsi que le 2°Battaglione du 64°Reggimento di Fanteria de la divisionTrento. L’artillerie provient du I./Flak-Regiment (mot.) 33 (4 pièces de 8,8 cm et 8 pièces de 2 cm), ainsi que du Gruppo « Pardi » du 2°Artigliera Celere (8 canons de 100/17). Toutes ces pièces sont habilement dissimulées, enterrées et protégées par un parapet de pierres, appelés sangars. L’art du camouflage est maîtrisé à tel enseigne que les canons embossés ne sont décelables qu’à quelques dizaines de mètres de distance. Pis, de fausses positions, dont un wadi artificiel, doivent leurrer l’assaillant. La chaleur et les mirages afférents rendent l’acquisition de ces cibles particulièrement difficile pour les Britanniques.
Le XIIIth Corps passe à l’attaque le 15 juin. L’avance de l’Halfaya Group semble débuter sur de bons auspices : la progression est facile. Les Matilda progressent avec lenteur, à dessein, afin de ne pas alerter l’adversaire avec le bruit des moteurs. Le Lieutenant-Colonel O’Caroll se souvient : « Le mois précédant à Halfaya [il s’agit de l’opération « Brevity »], le Major Miles avait surpris l’ennemi encore au lit ou se rasant lorsqu’il est arrivé, mais c’étaient des Italiens [une marque de dédain, non avenue, typique des officiers britanniques]. Il semblait maintenant que cela soit trop beau pour être vrai que la garnison soit de nouveau surprise de la sorte ». A 6 heures, le Major Miles donne l’ordre à ses Matilda de mener la charge, sans le soutien des 25 pounder, enlisés dans le sable mou. Soudain, arrivant à proximité du périmètre défensif, lesMatilda sont décimés par le feu d’enfer qui s’abat sur eux depuis la position fortifiée d’Halfaya. Les pièces de 8,8 cm déciment l’escadron blindé, qui combat virtuellement seul jusqu’à 9h30. Les tanks se replient, se regroupent puis remontent courageusement au combat. 11 carcasses fumantes jonchent les approches des défenses de Bach. Des blindés légers et des camions se consument à leurs côtés. Le 12e engin, le système de direction endommagé, a la tourelle bloquée. Le commandant Pardi et le pasteur allemand, jumelles en main, ont su attendre le moment opportun. Consternés par ce désastre, privés de leurs équipements de transmissions qui pourrait leur permettre de solliciter un soutien de l’artillerie déployée sur la bande côtière, les Camerons ne renoncent pas et tentent courageusement d’enlever la position avec leurs seules ressources. La tentative est vaine, d’autant plus que les hommes de Bach lancent leurs propres contre-attaques. Bach s’offre même le luxe d’envoyer des patrouilles pour localiser l’infanterie indienne avant de la soumettre aux tirs de l’artillerie et des mortiers. La cause est donc entendue : les Germano-Italiens tiennent fermement le col. Pis, des blindés allemands (selon toute vraisemblance de l’Aufklärungs-Abteilung 33) prêtent leur concours à la garnison : à midi, les Britanniques doivent se résoudre au repli et à se retrancher dans les wadis.
Qu’en est-il de la Coast Force ? L’assaut sur les pentes escarpées du col sous les tirs des défenseurs retranchés dans des positions solides n’a rien d’une sinécure. Les six Matilda jouent de malchance et quatre sont victimes d’un champ de mines. Les équipages évacuent leurs engins en flammes et tentent de sortir du champ de mine en marchant bras levés sur les traces laissées par leurs chars jusqu’aux lignes britanniques. Des cibles faciles pour les hommes du pasteur Bach, qui auraient pourtant retenu leurs tirs. Il sera permis d’en douter : on n’a certainement pas souvent permis à un adversaire empêtré dans un champ de mines de s’esquiver.
Seuls deux engins seraient donc en mesure de poursuivre leur avance pour appuyer une difficile progression des Rajputana Rifles et des Mahrattas, mais ils n’en font rien et se maintiennent prudemment à distance. Le 2nd/5th Mahrattas, qui mène l’assaut sur les pentes, est cloué au sol par les tirs d’artillerie et les rafales de mitrailleuses qui balayent les pentes. La grêle d’acier a raison des Indiens, qui sont contraints de renoncer : Halfaya ne tombera pas, à tout le moins l’assaut mené par l’est a provisoirement échoué.
La prise de contrôle d’Halfaya est pourtant indispensable à la Western Desert Force. De leur côté, dos au mur, les soldats de Bach se battent avec énergie, sachant qu’aucune solution de repli n’est envisageable. Abrités dans le dédale rocheux d’une zone scarifié de coupures de terrain, dominant l’ennemi du haut de pentes abruptes, ils sont virtuellement indélogeables. Les réserves en vivres et en munitions sont pourtant comptées : aussi sollicite-t-on, en vain, un largage de ravitaillement, mais la Luftwaffe ne se montre que pour lancer une frappe fratricide…
Le 16 juin, le 2nd/5th Mahrattas et le 1st/6th Rajputana Rifles se lancent dans une seconde tentative, les Camerons, mis à rude épreuve dès le premier jour de l’offensive, étant maintenus en réserve. A peine sont-ils sortis de leurs positions pour se ruer sur l’ennemi que les deux bataillons sont sérieusement pris à partie par un feu défensif et meurtrier qui n’a pas baissé d’intensité depuis la veille. Déployés comme à l’exercice face à un ennemi qui a l’avantage de la position, les assaillants ne manquent pas d’allant mais les éclats fusent en tout sens et les tubes de 8,8 cm et les autres armes lourdes ne cessent de cracher la mort avec les mitrailleuses qui balayent les pentes et le moindre repli de terrain. Les Camerons sont sommés d’intervenir lorsque leurs camarades ont réussi avec difficulté à parvenir à 500 mètres de la route qui serpente jusqu’au sommet du col tant convoité. Peine perdue : les obus tombent drus et les Rajputanas subissent un barrage intensif, perdant leur commandant tandis que deux compagnies sont maintenant décimées. Il faut de nouveau se résoudre au repli.
Bach, remporte donc une nouvelle manche. Mais, isolé du gros du DAK, pourra-t-il se maintenir sur ses positions ? L’assaut va-t-il être renouvelé le 17 juin ? Avec des tanks ? Hélas, pour la XIIIth Corps, la situation est devenue préoccupante de Capuzzo à Sidi Souleiman, zone défendue par d’autres unités germano-italiennes, elles aussi dotées du terrible 8,8 cm.
Le 17 juin au matin, lorsque la 5. Leichte-Division et le gros de la 15. Panzer-Division atteignent Sidi Souleiman, la cause est entendue : les Britanniques n’ont d’autre alternative que le repli. Bach et ses hommes sont sauvés. Les assaillants, partis confiants le 15 juin, ont compris que la donne a changé. Tombée sans difficulté majeure au cours de l’opération « Brevity », la passe d’Halfaya est désormais devenue « Hellfire Pass », la passe du feu de l’enfer.
Au cours des trois jours de combats, les défenseurs d’Halfaya ont détruit 20 Matilda (dont quatre en bas de l’escarpement) et capturé 98 adversaires. Bach ne compte que 8 tués et 32 blessés dans les rangs de ses fantassins, auxquels il faut y ajouter les pertes parmi les servants des pièces et des Italiens du commandant Pardi, qui ont joué également un grand rôle dans ce succès. Rommel reconnaît lui-même le fait d’arme : « le Major Bach et son unité, qui défendaient le col, se battaient comme des lions ». Pour le « Renard du Désert », la passe représentait ni plus ni moins « le centre de gravité de cette bataille ».
« Battleaxe » et les combats pour Halfaya, ce sont la grande victoire du Flak 88, dont les capacités antichars se sont révélées dès la guerre d’Espagne. Le I./ Flak-Regiment 33 revendique 92 véhicules blindés ennemis détruits, dont 82 chars, pour une consommation de 1 680 obus de 8,8 cm ainsi que 13 500 obus de 2 cm. Des revendications excessives, mais qui témoignent de l’efficacité du « Acht-Acht ». De fait, l’exploit de 8,8 cm de Bach n’est pas isolé : les Cruisers de la 7th Armoured Division échouent pareillement devant les défenses de la crête de Hafid, redoutable positions où les pièces de Pak et de Flak de l’Oberleutnant Paulewicz sont remarquablement dissimulées. Les défenses du Point 208 cèdent un temps, sur le flanc gauche, mais la situation est vite rétablie par les 8,8 cm. Les Britanniques sont tombés dans une véritable embuscade qui leur aurait causé la perte de 19 blindés. Un exploit effacé par la défense de Bach à Halfaya. L’importance du 8,8 cm peut s’illustrer en observant que le seul succès réel de « Batttleaxe », obtenu pourtant là aussi non sans mal puisque cinq blindés sont perdus par les Britanniques, est la chute du Point 206, le seul à ne pas disposer de ces fameuses pièces de Flak. Le 8,8 cm ou l’arme antichar absolue. C’est ainsi qu’un tankiste britannique reprochera aux Allemands d’utiliser ces redoutables pièces antiaériennes contre les tanks, jugeant que la procédure manque singulièrement de fair-play…
A contrario, le grand perdant de la bataille est la tank Matilda Mk II, réputé être la « reine de batailles, « The Queen of the Battlefield ». Mais le succès éphémère obtenu à Arras en mai 1940 où sa contribution décisive à « Compass » en décembre de la même année sont désormais bien loins… Le Matilda a été conçu comme Infantry Tank, chargé d’appuyer les fantassins. L’accent a donc été mis sur l’épaisseur du blindage (jusqu’à 78 mm sur la plaque frontale), au détriment de la vitesse, sacrifiée (guère plus de 24 km/h), au point que les engins s’avérent être des cibles faciles pour les pointeurs des Flak de 8,8 cm. Pis, la pièce de 2 pounder de 40 mm s’avère très mal conçue pour un char sensé soutenir l’infanterie car ce canon ne tire que des obus de rupture, alors que ce sont des obus explosifs qu’il faut utiliser pour neutraliser les positions d’infanterie ainsi que les pièces d’artillerie.
Les 8,8 cm ont sonné le glas de l’aura du blindé anglais. Les Panzer paarticipent aussi à la fin du mythe de « The Queen of the Battlefield » : le Hauptmann Kümmel s’adjuge un score de six Matilda mis hors de combat, un plamarès qui lui vaut immédiatement le surnom de « Lion de Capuzzo ». Dès les lendemains de cette opération désastreuse, le Matilda n’est pourtant pas retiré des premières lignes, et il engagé encore en nombre au cours de « Crusader », Gazala, puis la première bataille d’El Alamein (les derniers engins participant à la désastreuse « charge de la Balaclava » qui voit l’anéantissement de la 23rd Armoured Brigade au cours de l’opération « Splendour »), avant de disparaître des tableaux d’effectifs en Méditerranée, hormis quelques blindés démineurs (les « Scorpions »), qui seront engagés au cours de la seconde bataille d’El Alamein.
Ce tank poussif n’est pas seul responsable de l’échec cinglant subi à Halfaya. Les Britanniques ignorent ce qu’est réellement la coopération interarmes, leur entraînement étant inadapté et insuffisant : aucune coordination réelle est efficace n’était possible entre les tanks et l’infanterie, un écueil qui perdurera longtemps. On ne peut également qu’être surpris de la faiblesse des moyens engagés, à commencer par le nombre de tanks, mais aussi le soutien d’artillerie et surtout aérien, puisque la Desert Air Force doit avant tout être engagée dans des missions d’interdiction et s’opposer à la montée en ligne des réserves que Rommel. Un assaut précédé d‘infiltrations nocturnes aurait été mieux à même d’obtenir des résultats face à une telle position dominante. Quant aux Matilda, la plupart sont engagés en soutien de la 22nd Guards Brigade, chargée de s’emparer de Capuzzo. Les moyens manquent donc devant Halfaya.
Rommel a saisi d’emblée l’importance cruciale que revêtait la passe d’Halfaya et il a su allouer à Bach les moyens de sa défense. Il en a résulté un sérieux revers pour le 4 RTR. Bach, le héros d’Halfaya, est célébré comme il se doit : le 20 juin, sa performance est célébrée dans un communiqué de la Wehrmacht et, le 9 juillet, il obtient la prestigieuse Ritterkreuz, suivie bientôt d’une promotion au grade de Major.Pourtant, le plus bel exploit du pasteur de Mannheim est encore à venir.
« Battleaxe » n’a fait que confirmer à Rommel le bien-fondé du dispositif adopté de la passe d’Halfaya à Fort Capuzzo, et il entend développer davantage ces fortifications frontalières. Quelques tourelles de Matilda mis hors de combat lors de « Battleaxe » sont réutilisées au sein des Stützpunkte. La garnison d’Halfaya fera montre d’une pugnacité égale au cours de l’opération « Crusader », qui débute le 18 novembre 1941 ; isolée, repoussant tous les assauts pendant deux mois de bataille, elle ne dépose les armes que le 17 janvier 1942 après avoir mené une défensive active d’une efficacité redoutable, interdisant aux Britanniques l’usage de la route côtière, obligeant les convois de la logistique à emprunter un large détour par le désert. Cette reddition ne ternit aucunement la légende de Bach à Halfaya, car le fait d’armes obtenu les 15-17 juin 1941 demeure : il a assuré la réputation du 8,8 cm et définitivement terni celle du Matilda Mk II, dans ce qui constitue l’un des fiascos blindés les plus célèbres de la guerre.
ENRICO FRATTINI
HENRY FOOTE
GEORGE GUNN
GIACOMO COLOTTO
GILBERT ELLMAN