L’Afrika Korps jouit de l’aura d’un corps d’armée invincible et très efficient sur le plan tactique. Sa défaite à El Alamein puis son anéantissement final en Tunisie n’ont en aucune manière altéré cette image. Cette carrière retentissante aurait-t-elle pu être marquée par des succès encore plus remarquables?
Tobrouk, avril 1941
Lorsque la 5. Leichte-Division arrive devant le camp retranché de Tobrouk en avril 1941, c’est une unité passablement désorganisée et affaiblie. Ses forces sont dispersées et c’est avec des effectifs incomplets -et de toute manière très limités en infanterie- que Streich, le commandant de l’unique division alelmande alors sur le sol africain, tente d’emporter la place. Les pertes seront finalement très lourdes compte-tenu des faibles effectifs dont dispose alors Rommel. Ce dernier eût tout à gagner d’attendre que ses forces se remettent de leur folle chevauchée à travers la Cyrénaïque ainsi que de disposer d’un soutien d’artillerie plus conséquent. Une reconnaissance menée avec davantage de sérieux aussi bien sur terre que dans les airs en lieu et place d’une tentative qui s’apparente à un coup de main impulsif aurait également joué en faveur de Rommel. Non que le port de Tobrouk soit de façon évidente à sa portée, mais il apparaît clair que de lourdes pertes auraient pu être évitées. Rommel a donc manqué l’occasion de préserver son nouvel outil de combat.
On peut même imaginer un tout autre scénario: s’il avait obéi aux ordres de Berlin et différé son offensive en mai, fort de l’appui enfin parvenu en Afrique de la 15. Panzer-Division, Rommel aurait pu frapper avec davantage de puissance un adversaire alors sérieusement engagé en Grèce et en Crète où il aurait dépêché des renforts au détriment d’un front libyen demeuré calme. Il reste toutefois à considérer qu’en mai 1941 Wavell aurait été aux aguets en Libye, s’attendant précisément à une offensive à ce moment-là. Il y a donc fort à parier que le dispositif défensif aurait été revu en conséquence face à la montée en puissance du DAK. Par ailleurs, l’envoi de davantage de troupes pour soutenir la cause hellène n’est pas forcément à l’avantage des Allemands si cela signifie un renforcement de la garnison de Crète en fin de campagne puisqu’il s’en est fallu de peu pour que l’assaut aéroporté allemand n’échoue. Au final, Rommel a au contraire tiré profit d’un affaiblissement du dispositif anglais en Libye alors même que Wavell n’escompte pas avoir à s’opposer dans l’immédiat à une offensive adverse dans le désert.
“Crusader”, novembre-décembre 1941
L’opération “Sommernachtstraum”, un raid mené essentiellement par la 21. Panzer en territoire égyptien se solde par un échec, l’équipée n’ayant guère eu d’autre conséquence que de fragiliser les mécaniques délicates des Panzer tout en restant dans l’ignorance des préparatifs d’une offensive d’envergure. Si Rommel sait que la 8th Armyrenouvellera ses tentatives en direction de Tobrouk, il s’y est préparé (renforcement des défenses sur la frontière de Bardia à la passe d’Halfaya ; une Panzer-Division en réserve) et entend bien passer à l’action le premier et réduire le camp retranché de Tobrouk.
Admettons que Rommel comprenne dès les premières heures de l’offensive qu’il s’agit d’une opération d’envergure, une réaction en force des 15. et 21. Panzer-Divisionen face à la 4th Armoured Brigade aurait-elle été fatale à « Crusader » ? Les défaites successives subies par les brigades blindées britanniques dispersées ont au contraire failli donner la victoire à Rommel. L’absence de réaction initiale n’a par ailleurs fait que perturber Norrie (le chef du 30th Corps) et Cunningham (le chef 8th Army). Les remarquables succès tactiques remportés par le DAK au cours de la bataille ne laissent pas de place à l’idée d’une opportunité manquée au cours de ces engagements.
Si Rommel gâche une occasion, c’est lors de son fameux raid vers la frontière, malmenant les restes de ses propres unités blindées qui ne peuvent donc tirer profit de la victoire remportée à Sidi Rezegh : les brigades blindées britanniques ne sont alors plus que l’ombre d’elles-mêmes et les Germano-Italiens sont restés maîtres du terrain. Ordonnant ce raid désastreux contre l’avis unanime de ses subordonnés, Rommel porte la responsabilité de la défaite finale. Il faut noter qu’il doit faire face à l’énergique Auchinleck qui finit par remplacer un Cunningham effondré nerveusement par Ritchie. La 8th Army est de toute façon encore menaçante et plus coriace que ne l’imagine Rommel: elle dispose de réserves et si le 30th Corps a été sérieusement malmené, le 13th Corps est solide et intact.
Toutefois, un DAK qui aurait pansé ses plaies avant de frapper en force les restes de la 7th Armoured Divisionau lieu de foncer sur la frontière aurait a priori pu être en mesure de tenir ses positions à l’Est de Tobrouk au début du mois de décembre 1941. Les conséquences auraient pu être fâcheuses pour Auchinleck. En effet, des renforts en Panzerparviennent en Afrique en décembre puis en janvier alors que les Britanniques doivent conjurer la nouvelle menace qui surgit en Extrême-Orient avec l’entrée en guerre du Japon. Avec l’Afrika Korps isolant encore Tobrouk, pis avec Bardia-Halfaya encore sous contrôle de l’armée de Rommel, la situation, début 1942, aurait été tout autre.
Le raid de Rommel sur la frontière
Les suites du coûteux succès remporté par l’Afrika Korps à Sidi Rezegh le 23 novembre 1941 est le moment décisif de l’opération “Crusader”. Le DAK compte des dizaines de Panzer endommagés. L’attaque a toutefois brisé le 30th Corps réduit à 60 chars. Les Britanniques ont perdu plus de 130 blindés de toutes sortes et laissé à l’ennemi 2 400 prisonniers. La menace sur Tobrouk écartée, maîtres du champ de bataille, les subordonnés de Rommel entendent refaire leurs forces avant d’anéantir un adversaire à leur portée désormais démoralisé. Le commandant de l’Afrika Korps, le général Crüwell, et son chef d’état-major, le général Bayerlein, ne sont pourtant pas du même avis que le “Renard du Désert”.
Le 24 novembre, Rommel pense en effet pouvoir remporter définitivement la décision en pénétrant en Egypte. Il pense ainsi provoquer le chaos dans les lignes de ravitaillement britanniques. Les éléments blindés de la Panzerarmee Afrika (74 Panzer et une centaine de blindés italiens) sont donc lancés vers l’est du 24 au 27 novembre. Cette manœuvre va s’avérer être inutile. Il est impossible de trouver les dépôts de la 8th Army, les Field Maintenance Centers (FMC) 62 et 65. Leur perte aurait été très grave pour le 30th Corps alors que leur capture aurait procuré à l’Afrika Korps du matériel et du ravitaillement pour des mois.
Contre toute attente, les positions défensives du 13th Corps sur la frontière s’avèrent particulièrement solides. C’est ainsi que la 21. Panzer-Division perd la moitié de ses chars sous les coups des Indiens à Sidi Omar. Le seul succès obtenu est celui que remporte la 15. Panzer à Sidi Azeiz. Pis, Rommel s’est égaré avec son état-major dans les lignes anglaises à bord de son seul véhicule de commandement britannique et il échappe de justesse à la capture alors que l’engin est tombé en panne. En outre, les unités de récupération accompagnant cette attaque vers la frontière, il est impossible de remettre en état les 70 Panzers endommagés à Sidi-Rezegh.
Au contraire, le 30th Corps, épargné par les combats, en position au sud de Sidi Rezegh, a pu remettre en état un nombre conséquent de blindés et recevoir des chars de remplacements. C’est ainsi que la 4th Armoured Brigadereçoit 36 nouveaux tanks le 26 novembre : elle en possède donc maintenant 77. La 22nd Armoured Brigade en compte désormais 45. Les unités de réparation des ateliers de campagne récupèrent 70 autres tanks –en panne ou légèrement endommagés- sur le terrain. Alors que Cunningham envisage un abandon de l’opération « Crusader ». Mais Auchinleck, conscient de la précarité de la situation dans laquelle se trouve Rommel, annule l’ordre.
L’Afrika Korps, qui combat alors sur la frontière, fait alors demi-tour le 28 novembre, deux jours après la jonction effectuée entre la garnison de Tobrouk et les Néo-Zélandais du 13th Corps appuyés par 86 tanks, et prend la direction de Sidi Rezegh afin de conjurer la nouvelle menace. L’Afrika Korps se retrouve donc dans une situation extrêmement dangereuse alors même que le 30th Corps a par ailleurs refait ses forces. Le succès remporté le 23 novembre est annulé. C’est un tournant dans la bataille: le DAK vient de perdre sa chance de remporter la victoire.
La bataille de Gazala, mai-juin 1942
En réalité, suite à « Crusader », Rommel est repoussé sur Mersa-el-Brega avant une étonnante volte-face qui amène les deux armées au niveau de la ligne de Gazala tandis que les garnisons germano-italiennes sur la frontière doivent rendre les armes. Le succès final de l’offensive couronnée par la chute de Tobrouk laisse apparemment peu de place à la question d’une occasion manquée par le DAK. Néanmoins, on peut raisonnablement réfléchir aux conséquences si Rommel s’en était tenu au plan initial, « Theseus », plutôt qu’à sa variante « Venezia ». Dans ce cas, c’est l’intégralité de l’Afrika Korps qui aurait frappé de plein fouet le « box » de Bir Hacheim, l’emportant probablement rapidement sans que ne retentisse la gloire qui sera celle des FFL au cours de la véritable bataille. La neutralisation et la destruction de Bir Hacheim dès les premières heures aurait eu des conséquences très avantageuses pour Rommel. Il n’aurait pas eu la nécessité d’y déployer des jours durant des moyens non négligeables (d’abord la “Trieste” puis la 90. Leichte, sans oublier les bombardements de la Luftwaffe). Rommel aurait alors disposé de davantage de troupes pour frapper en direction de la route côtière sans avoir besoin de réduire les “boxes” de Gott-el-Ualeb et de Bir Hacheim.
Globalement, on constate que, plutôt que d’avoir laissé passer une opportunité au cours de la bataille, Rommel a au contraire réussi avec brio à s’extirper d’une situation fort délicate: coincé dans le « Chaudron », c’est-à-dire entre les zones minées de la lignes de Gazala battues par les tirs des « boxes » et le gros des blindés britanniques, il a repoussé l’opération “Aberdeen” (l’offensive mal coordonnée de la 8th Army face à un adversaire le dos aux champs de mines) et rétablit les lignes de ravitaillement en écrasant le “box” de la 150th Brigade ; il a décimé les brigades blindées britanniques; il s’est emparé de Tobrouk sans coup férir.
El Alamein I, juillet 1942
La première bataille d’El Alamein a eu lieu puisque Rommel a tenté de forcer le destin s’imaginant devenir le conquérant de l’Egypte, son adversaire, la 8th Army, étant supposée être arrivée au bord de la rupture. Rommel, après son incroyable succès remporté à Mersa Matrouh, est obligé de pousser l’avantage. A l’instar du général Robert E. Lee un siècle auparavant, il croit ses hommes capables de tout et, poussé par la recherche de la gloire personnelle, il lance ses troupes sur les défenses adverses. Certes, il est déjà remarquable d’être parvenu jusque-là mais l’attaque du 1erjuillet aurait probablement gagnée à être menée avec moins de célérité, voire être retardée. Un assaut mené avec davantage de concentration de forces (sur un seul axe, donc) et bénéficiant d’une reconnaissance digne de ce nom n’aurait pu être qu’à son avantage. La tentative d’encerclement –particulièrement de la part de la 90. Leichte– s’effectue trop près du « box » d’El Alamein. Toutefois, de manière globale, le rapport de force semble bien défavorable (mais il n’est pas forcément le facteur systématiquement décisif à la guerre) et il n’y a guère d’occasions manquées par le DAK en ce mois de juillet 1942 : l’armée dans son ensemble a réussi l’exploit de se maintenir sur ses positions et de repousser les attaques d’Auchinleck.
L’idée d’envisager un scénario alternatif sur un autre axe que la zone côtière ne repose sur rien de plausible: le seul chemin qui peut mener une armée de Libye en Egypte passe par El Alamein. En dépit de l’existence de certaines unités “sahariennes” (Compagnia Sahariana et Sonderkommado Dora), les profondeurs du désert sont négligées. Aucun contournement via la dépression de Qattara depuis l’oasis de Siwa n’a été sérieusement envisagé, de même que l’utilisation des paras (Brigade Ramcke et « Folgore ») dans des opérations aéroportées.
Alam Halfa, août-septembre 1942
Cette bataille aurait-elle pu évoluer autrement ? De l’avis de beaucoup, y compris chez ses supérieurs et à son état-major, l’offensive a été stoppée de façon bien prématurée. Que ce serait-il passé si Rommel, demeuré sur les positions acquises, n’avait pas finalement attaqué Alam Halfa avec une seule division de Panzer et aurait persisté à progresser vers l’est de la crête ? Comment aurait réagi Montgomery ? Celui-ci, contraint d’attaquer, aurait-il eu les ressources nécessaires pour l’emporter ? C’est certes faire fi de la brillante prestation de la 7th Armoured-Division, des difficultés logistiques et de l’impact des interventions de la Desert Air Force au cours de cette bataille. S’il apparaît que le carburant ne manquerait certes pas en Afrique pour la Panzerarmee, l’amener jusqu’à El Alamein pour ensuite le faire parvenir en première ligne est une autre chose. Pourtant, la pression de la 8th Army au nord et plus encore au centre du dispositif de la Panzerarmee n’ont pas mis en danger la sécurité de la Panzerarmee Afrika et on imagine difficilement Montgomery s’impliquer davantage dans cette direction si le DAK n’avait pas bifurqué trop tôt en direction d’Alam Halfa. Face à un tel danger, le chef de la 8th Army n’aurait certainement pas improvisé une offensive tout azimut, notamment dans le secteur côtier, tout en devant gérer la tentative de contournement de l’Afrika Korps. Si Monty est capable de conduire habilement une bataille défensive conforme à ses prévisions au cours de son premier affrontement contre Rommel, il est difficile de présumer de l’issue de la bataille s’il avait dû sortir de ses retranchements et passer à l’attaque.
En effet, en admettant que les lignes de communication soient assurées entre Deir el Munassib et Alam Halfa, ce qui n’est pas du domaine de l’impossible étant donné les capacités antichars de l’armée germano-italienne (en moyens comme en tactique) et la possibilité d’engager les unités mobiles autres que les deux Panzer-Divisionen, l’Afrika Korps établi sur la défensive plus à l’est aurait été une noix dure à croquer pour les régiments blindés britanniques obligés de s’exposer pour refouler les intrus. Les attaques menées par les Néo-Zélandais à la fin de la bataille et les difficultés éprouvées par la 22nd Armoured Brigade lorsqu’elle affronte les Allemands en rase campagne et non en position défensive laissent à penser que si Rommel avait persévérer dans l’opération, les pertes auraient pu être sévères pour Montgomery. Certes détruire l’intégralité de la 8th Army est hors de portée de Rommel. De même, sur le plan militaire et logistique, l’Egypte n’est plus dans la position délicate de la fin du mois de juin 1942. Rommel manque cependant d’allant à Alam Halfa et il ne faut pas négliger l’impact des attaques aériennes (une nouvelle donne et une gêne considérable pour l’approvisionnement en carburant) ni celui du retard pris la première nuit. C’est peut-être ce dernier point qui fut le plus décisif : contrairement à ce qui eut cours pendant l’opération « Venezia », la manœuvre de contournement à échoué et Rommel se trouve encore empêtré dans les mines au petit jour au lieu d’avoir atteint et contourné l’extrémité ouest de la crête d’Alam Halfa. Cette incapacité à effectuer les mouvements nocturnes prévus par le plan constituent la véritable occasion manquée de la bataille. Toutefois, il ne faut pas négliger l’aspect moral des conséquences de la victoire de Montgomery somme toute remportée à moindre frais. Si cela n’avait pas été le cas, nul doute que la partie finale qui se joue en octobre 1942 se serait déroulée sous de moins bons auspices. Montgomery aurait-il en effet été en mesure de regonfler le moral de la 8th Army ?
El Alamein, octobre-novembre 1942
Cette bataille est une des plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, Montgomery qui en tirera gloire et célébrité, a été à deux doigts d’échouer. La percée a été difficilement acquise. La doctrine allemande préconise une contre-attaque immédiate pour reprendre les positions perdues. Rommel entend suivre ce schéma tactique pour empêcher la 8th Army de se fortifier sur les zones conquises. Ce faisant, il joue le jeu de Montgomery qui cherche à émousser la puissance des divisions blindées de l’Axe en brisant leurs assauts sur des positions renforcées en antichars et soutenues par ses brigades blindées. Les contre-attaques en secteur australien et vers le pont fort dénommé “Snipe”sont à cet égard extrêmement coûteuses pour Rommel. Ces manoeuvres germano-italiennes vont un peu à contre-emploi de la pratique habituelle depuis 1941 qui vise au contraire à contraindre les tanks britanniques à se fourvoyer dans un piège antichar. Rommel eût été plus inspiré de conserver sa force de frappe à l’abri de lignes de défenses antichars renouvelées lorsque les premières lignes sont été enfoncées (comme le nouveau et puissant rideau antichar établi à Tell-el-Aqqaqir). Il n’est dès lors pas impossible, en dépit de la sévère attrition au sein de l’infanterie, d’imaginer que le front tenu par la Panzerarmee soit resté solide plus longtemps alors que les pertes alliées auraient été encore plus élevées.
L’autre erreur de Rommel est bien entendu l’obéissance au fameux Führer behfel qui retarde dramatiquement le repli d’une armée aux abois. L’épilogue aurait donc été repli en bon ordre et sans pertes excessives comme cela fût le cas. Le 3 novembre, alors que, la veille, la situation désespérée a contraint Rommel à prendre les mesures pour abandonner la position d’El Alamein, un message d’Hitler parvient au “Renard du Désert”. L’ordre enjoint à l’Afrika Korps de combattre sur place jusqu’à la “victoire ou la mort”. Cet ordre aurait été à l’origine d’un quiproquo. La défaite est pourtant déjà consommée à ce moment-là. Les attaques ennemies ne pourront être contenues encore longtemps. Les pertes sont lourdes (le 3 novembre, à 14h30, les 15. et 21. Panzer-Divisionen n’alignent plus que 24 Panzeropérationnels contre 242 le 23 octobre) et, sans l’ordre d’Hitler, le repli des forces de la Panzerarmee se serait de toute façon vraisemblablement avéré très délicat, en particulier pour le 10° Corpo et les Fallschimrjäger de Ramcke, déployés au sud du front. Les divisions blindées et motorisées du 20° Corpo, décimées le 4 novembre (l’Ariete perd environ 70 chars sur la centaine qui lui restait) au cours d’un combat qui sauve l’Afrika Korps en passe d’être isolé, auraient de toute façon probablement beaucoup souffert elles-aussi, mais probablement beaucoup moins que ce fut le cas. On peut raisonnablement penser que de nombreuses unités auraient échappé à la capture (cela concerne des milliers de combattants) tandis que de nombreuses pièces d’artillerie et, surtout, des dizaines chars n’auraient pas été détruits ou abandonnés.
Pis, le 8 novembre 1942, lorsque survient l’opération “Torch”, c’est avec une Panzerarmee bien plus redoutable que la retraite se serait effectuée à travers la Libye. Si cela n’aurait pas remis en cause la victoire finale des Alliés en Afrique, cette situation aurait pu avoir néanmoins de conséquences notables: la portée de la victoire d’El Alamein atténuée, cela pouvait aboutir à un prolongement de la campagne et, donc, à un bouleversement du calendrier des opérations sur l’ensemble du théâtre des opérations méditerranéen. On ne peut cependant pas voir ici une “victoire manquée” mais seulement un dénouement moins dramatique de la bataille d’El Alamein pour Rommel.
Kasserine, février 1943
La retraite effectuée par la Panzerarmee ne semble pas devoir laisser la place à un Afrika Korps qui aurait manqué des occasions. Au contraire, le célèbre corps d’armée a réussi une longue retraite non sans faire subir des pertes à son adversaire au cours de quelques affrontements, notamment à Bouerat. Un DAK plus puissant (ce qui aurait été possible comme on vient de le voir) et mieux approvisionné en carburant aurait même été dangereux pour certaines unités alliée trop imprudentes, en particulier face aux Néo-Zélandais à Mersa-el-Brega. Cependant, si Rommel avait disposé de davantage de moyens, nul doute que Montgomery aurait dressé des plans en conséquence. En tout état de cause, la retraite est menée de main de maître jusqu’en Tunisie et les quelques affrontements se soldant systématiquement par quelques dizaines de chars alliés réduits à l’état de carcasses fumantes. L’Afrika Korps ne peut plus vaincre mais reste capable d’infliger des revers : les Panzer peuvent encore être très dangereux.
Lorsque Rommel parvient en Tunisie, il ne manque pas d’obtempérer aux ordres de ses supérieurs qui lui enjoignent d’envoyer une de ses divisions dans le secteur de la 5. Panzerarmee d’Arnim. Entendant porter le combat et toute son armée plus au nord, il choisit à dessein la 21. Panzer. Il engage personnellement lui-même un Kampfgruppede l’Afrika Korps un mois plus tard dans le cadre d’une opération conjointe avec Arnim passée à la postérité sous le nom de “bataille de Kasserine”. Les succès initiaux remportés à Sidi bou Zid sont malheureusement contrariés par le manque d’allant des généraux de la 5. Panzerarmee qui ne foncent pas immédiatement sur Sbeitla. Pis, lorsque Rommel s’attaque au col de Kasserine, Arnim a envoyé la 10. Panzer vers Pichon et ce n’est qu’à contre-coeur que ce dernier obéit à Kesselring en renvoyant certains éléments de la 10. Panzer à Rommel (qui a également récupéré la 21. Panzer). Le résultat de ces journées perdu est dramatique pour Rommel: c’est en effet de justesse (pensons à l’arrivée à Thala de l’artillerie de la 9th US ID menée par LeRoy Irwin) et en consentant bien des sacrifices que les renforts alliés rameutés de toutes parts depuis le 15 février que Alliés contrecarrent le plan de Rommel.
Une occasion d’infliger davantage de pertes aux Américains et aux Britanniques a été indubitablement manquée. On ne peut certes pas en déduire que la campagne de Tunisie aurait connu un renversement en faveur de l’Axe: la victoire finale des Alliés ne fait guère place au doute. En revanche, tout retard conséquent dans la destruction des forces germano-italiennes en Afrique du Nord ne peut avoir que des conséquences désavantageuses dans la programmation de la suite des opérations alliées en Méditerranée et, donc, sur le cours général de la guerre, sans pour autant remettre fondamentalement en cause l’issue finale.
Une mauvaise exploitation des victoires des 14 et 15 février 1943
Les vétérans de l’Afrika Korps constituent le fer de lance de l’opération projetée. Les 15. et 21. PZD ne sont pourtant plus regroupées au sein de ce corps d’armée mythique. La 5. Panzerarmee doit frapper en premier à partir du col du Faïd avec les 10. et 21.PZD (200 chars, blindés et canons), placées sous le commandement du général Ziegler. L’opération est baptisée « Frühlingswind ». Deux jours plus tard, c’est au tour d’un Kampfgruppe de l’Afrika Korps(46 chars) commandé par le général von Liebenstein, organisé autour d’unités de la 15.PZD et de la 164.Leichte ainsi que de la « Centauro » d’attaquer un peu plus au sud, dans le cadre de l’opération « Morgenlust ».
L’opération « Frühlingswind » est bien connue. Retenons seulement que, les 14 et 15 février, l’US Army est sèchement vaincue à la bataille de Sidi-bou-Zid. Les Allemands, soutenus par une Luftwaffe très présente, ne déplorent que des pertes très légères. A titre d’exemple, la 8ème compagnie du Panzer-Regiment8, disposant de 35 véhicules, ne déplore aucune perte humaine ou matérielle tout en revendiquant la destruction de 24 Sherman. Arnim et Ziegler n’entendent pas les demandes de Rommel qui préconise une exploitation vers Sbeïtla la nuit même car les deux officiers ont déjà en tête un futur redéploiement vers Pichon et non la poursuite des opérations plus avant vers l’ouest.
Le lendemain, sous-estimant les forces allemandes, le CCC de la 1st Armored Division renforcé par un bataillon de chars tente une contre-attaque dans le secteur du Djebel Hamra. Pilonnés par l’artillerie et les Stukas, qui ne causent que peu de dégâts mais ralentissent l’avance et jettent la confusion, les fantassins et les tankistes américains, attaquant selon le manuel, sont vite en très mauvaise posture; alors que les pièces antichars allemandes laissent avancer les tanks américains jusqu’à ce que le piège se referme quand apparaissent les Panzer de la 10. Panzer au nord et ceux de la 21. Panzer au sud. Les Américains perdent plus de 100 chars et des dizaines de blindés et de pièces d’artillerie en l’espace de deux jours. Eisenhower puis Anderson ordonnent donc un retrait général sur la grande dorsale.
Ziegler n’attaque pourtant pas Sbeitla à la suite du succès remporté sur la 1st Armored Division et refuse de d’avancer de nuit, comme le souhaite Rommel. Cemanque d’allant de Ziegler empêche les Allemands d’exploiter leur succès. Par ailleurs, Arnim, dubitatif quant à la faisabilité du plan de Rommel, craint en outre que Rommel ne s’expose à une contre-attaque en force. La journée du 16 février est ainsi perdue par les forces de l’Axe. Ce répit permet aux Américains de renforcer leurs positions autour de la petite ville de Sbeitla tandis qu’Anderson décide aussi de réduire le secteur de Fredendall en demandant à Koeltz, qui commande le 19ème Corps français, de descendre vers le sud. Enfin, des unités britanniques prennent position à Sbiba et Thala. Lorsque l’attaque de la 21. Panzerd’Hildebrandt (55 Panzer III J Lang et 14 Panzer IVF2 ou G) sur Sbeitla débute le 17 février, la défense américaine s’avère adroitement menée par le CCB de Robinett, qui a opportunément renforcé les restes du CCA attaqué Camouflés et opérant à défilement de tourelle dans un oued, les Sherman et l’artillerie retardent les Panzer pendant toute la journée, couvrant le repli vers l’ouest, non sans subit des pertes, dont au moins 27 blindés. Certes, Sbeitla est abandonnée par Ward en fin de journée, mais les CCA et CCC se replient sur Tébessa où ils sont rejoints le lendemain par le CCB, finalement repositionné en arrière de la passe de Kasserine, sur la route de Thala.
Ce même 17 février, Rommel entre donc dans Fériana et Thélepte. Toutefois, une partie des effectifs engagés par Rommel doit reprendre la route du sud et rejoindre la ligne Mareth. Le Kampfgruppe de l’Afrika Korps progresse alors vers Kasserine où il rencontre les avant-gardes de la 21. Panzer-Division (encore à Sbeïtla pour l’essentiel),mais Arnim rechigne à coopérer avec Rommel. C’est ainsi que, ce même 17 février, il envoie la 10. Panzer-Divisionau nord, vers Pichon et Fondouk.
Une victoire décisive semble à portée de main. L’inquiétude devient de plus en plus vive dans le camp allié. Quand Alexander arrive à Tébessa, il est consterné par le spectacle qui l’attend : les Américains s’apprêtent à se replier et commencent à détruire leurs dépôts de vivres et de munitions. C’est précisément là que veut frapper Rommel: contre les Américains et les lignes de ravitaillements alliées. Les Allemands pourraient alors espérer prendre Bône. Un tel succès obligerait les alliés à un retrait total de Tunisie et diffèrerait d’au moins trois mois toute contre-offensive d’Eisenhower. Mais Arnim, soucieux de conserver la 10.Panzer, s’élève contre ce plan certes audacieux mais prometteur. Le 19 février toutefois, les directives du Commando Supremo tombent. Les Italiens refusent ce plan ambitieux et enjoignent au contraire Rommel de mener une action offensive réduite sur Le Kef. Rommel enrage du manque de clairvoyance de ses supérieurs qui lui ordonnent de frapper bien trop près des réserves alliées. Arnim est également furieux car il doit finalement céder à Rommel les 10. et 21. Panzer. Il doit en outre fixer les forces alliées dans le secteur de Pont-du-Fahs afin de faciliter la manœuvre de Rommel. Arnim ne consent à mettre la 10. Panzer-Division en mouvement vers le sud que le 20 février sur ordre exprès de Kesselring, près à appuyer Rommel si toute opportunité survient en direction de Tébessa. Un temps précieux a été perdu. Sans avertir Kesserling, Arnim garde en outre une partie de la 10. Panzer et tous les Tiger, une initiative déplorable qui va peser lourd sur l’offensive de Rommel.
Le 19 février, Rommel attaque la passe de Kasserine, mais celle-ci est défendue avec brio. Rommel décide alors de forcer la passe avec la 10. Panzer-Division, mais celle-ci n’a pas encore été libérée par Arnim, d’où un nouveau contretemps alors que la rapidité d’exécution est indispensable à Rommel face à un adversaire qui ne cesse de se renforcer devant Tébessa, Thala et Sbiba. Le 20 février, le Kampfgruppe de l’Afrika Korps s’empare enfin du col de Kasserine en fin d’après-midi. Si le matériel capturé par les forces de Rommel dans la passe de Kasserine est conséquent, les deux journées perdues pour s’emparer de ce col ont des répercutions préjudiciables puisque les objectifs visés par Rommel sont aussi renforcés par Anderson : de nombreuses unités prennent position à Tébessa (les Rangers, la 1st US Infantry Division, les CCA et le CCB de la 1st US Armored Division quelques unités françaises et une unité de reconnaissance britannique, le Derbyshire Yeomanry), à Thala (la majeure partie de la 26th brigade blindée britanniquedu colonel Dunphie) et Sbiba (des troupes françaises, le 18th US Infantry Regiment de la 1st US Infantry Division, plusieurs bataillons de la 34th US Infantry Division, la 1st Guards Brigade et diverses unités britanniques). Il faut dire en outre que la rivière Hatab est gonflée par les pluies et que l’unique pont a été détruit par les Américains en retraite. Ceci a pour conséquence de diviser géographiquement les vainqueurs de la passe de Kasserine en deux éléments : la 10. Panzer-Division au nord et la Centauro et le Kampfgruppe de l’Afrika Korps au sud. La traversée du col de Kasserine est par ailleurs très lente, ce qui occasionne une nouvelle perte de temps pour Rommel. Malgré quelques succès initiaux, ce dernier échouera dans toutes les directions. Rommel a commis l’erreur de ne pas concentrer ses unités sur un seul axe lui aurait permis de s’emparer de Tébessa, portant par là-même un coup sévère aux Alliés. Dans le camp allié, les renforts ne cessent en outre d’affluer, dont 25 Churchill à Sbiba, 40 tanks et 48 canons à Thala tandis que 52 Sherman rejoignent le front à Tébessa ou sont en cours de transfert. Rommel échoue dans toutes les directions.
Des occasions manquées: pour quelles raisons?
Les facteurs à l’origine de ces occasions manquées sont multiples: une mauvaise coopération entre officiers, des forces insuffisantes ou inadéquates, un entraînement insuffisant, des renseignements erronés ou lacunaires ainsi qu’une reconnaissance négligée, la réaction des forces alliées. Des erreurs d’appréciations de la part de Rommel.
Rommel n’a certes pas connu de frustrations similaires à celles vécues par Wavell et Auchinleck, privés d’une victoire plus nette, voire totale, respectivement en février 1941 et en décembre de la même année. La situation générale de la guerre et la décision, ou la contrainte, de diriger des contingents importants vers la Grèce (au printemps 1941) ou vers l’Extrême-Orient (au cours de l’hiver 1941/42) ont été à l’avantage de Rommel. Certes, si des renforts d’abord destinés à l’Afrika Korps ne sont pas détournés vers un autre front (hormis vers la Tunisie) comme c’est le cas pour la 8th Army, c’est que l’Ostfront accapare alors déjà toutes les attentions et la majeure partie de l’effort de guerre des forces terrestres de la Wehrmacht.
Même si les rudiments tactiques de base restent les mêmes qu’en France et en Russie, l’apprentissage de la guerre dans le désert s’est effectuée en Afrique même, en tenant compte des spécificités du terrain. Le tandem Pak/Panzer et la coopération interarme restent toutefois caractéristiques de l’armée allemande au combat. Le soldat allemand n’a pas à altérer fondamentalement sa façon de combattre. Pourtant, les pièges du sable mou, de la difficulté à acquérir une cible à certaines heures de la journée, les conséquences des nuages de poussière, etc, sont souvent découverts sur le terrain. La première attaque de Rommel en direction de Mechili en mars-avril 1941 est à cet égard révélatrice d’une ignorance des conditions réelles de la guerre dans le désert (et de ses complications sur la mécanique des véhicules…). Dès les premiers combats sur la frontière (« Brevity » et « Battleaxe » en mai-juin 1941), on en tire des enseignements pour améliorer le système de défense (prêt pour « Crusader »). De même, il faut préparer constamment les nouvelles recrues en raison d’un turn-over assez important (pertes, malades, rapatriés vers l’Europe). La plupart des hommes ne feront pas l’intégralité de la campagne. L’Afrika Korps a, en plus d’une occasion, négligé le fait de mener une reconnaissance menée de façon efficiente et suffisamment poussée : à Tobrouk en avril 1941, au cours du raid de la 21. Panzer-Division en Egypte en septembre 1941, à Mersa Matrouh puis à El Alamein en juin-juillet 1942, à Médenine en mars 1943. Rommel n’est pas exempt d’erreurs d’appréciations qui lui seront fatales : il croit que les Alliés évacuent Tobrouk en avril 1941 ; il se leurre sur l’impact que peut avoir un raid sur la frontière et les lignes de communications britanniques à l’issu de la victoire de Sidi Rezegh du 23 novembre 1941 ; il se trompe en pensant être en mesure de s’emparer de l’Egypte par un coup de bluff, croyant son adversaire définitivement brisé. Celui-ci a par ailleurs su réagir de façon fort efficace.
Mais Rommel n’a guère disposé de moyens en adéquation avec ses désirs de gloire et de conquête, à l’exception notable du printemps 1942 où la Panzerarmee Afrika, qui a reçu d’importants remplacements et renforts, apparaît plus redoutable que jamais. Cet état de fait résulte du caractère secondaire du théâtre des opérations dans la stratégie hitlérienne. Le problème provient également de l’allié italien dont les forces, pourtant indispensables, plus nombreuses et loin d’être toutes de second ordre, manquent singulièrement de puissance, voire d’adaptation à une guerre du désert exigeant mobilité et puissance de feu. En filigrane de l’échec final de Rommel et de l’Afrika Korps apparaît la question bien connue de Malte. Avec un ravitaillement assuré et des lignes de communications à travers la Méditerranée, ce qui aurait eu pour corollaire une puissance accrue des forces de l’Axe en Afrique, qui sait ce qui serait advenu in fine de la 8th Army et de la présence britannique en Egypte? Malheureusement pour la cause de l’Axe, lorsque l’île est neutralisée au printemps 1942 par les opérations aériennes orchestrées par Kesselring, aucun plan n’est prêt pour saisir l’occasion : le Comando Supremo entend s’emparer de l’île par une opération aéroportée et amphibie dûment préparée (C3/ « Herkules ») et non par un coup de main, dont la réussite aurait été de toute façon loin d’être assurée.
Conclusion
Au final, s’il apparaît que l’Afrika Korps a laissé s’échapper quelques opportunités de victoire, les plus notables semblant être survenues au cours de “Crusader” et à Kasserine. La légende a de toute façon fait son chemin et la gloire de l’Afrika Korps est chose acquise grâce à l’effort de propagande du docteur Goebbels. On serait tenté de penser que nouveaux succès pour le DAK ou encore des victoires plus nettes n’auraient pas forcément radicalement changé la donne, plus particulièrement à partir du second semestre 1942. Il est difficile de se prononcer. L’issue finale de la campagne ne laisse en revanche peu de place au doute. Ce qui est remarquable, plus que les occasions manquées, c’est au contraire les succès remportés par les Germano-Italiens dans le désert, et plus particulièrement par l’Afrika Korps. Il est à cet égard remarquable d’avoir été en mesure d’atteindre la position d’El Alamein au début de l’été 1942.
Benoît Rondeau Copyright
LES OCCASIONS MANQUEES DE L’AFRIKA KORPS
L’Afrika Korps jouit de l’aura d’un corps d’armée invincible et très efficient sur le plan tactique. Sa défaite à El Alamein puis son anéantissement final en Tunisie n’ont en aucune manière altéré cette image. Cette carrière retentissante aurait-t-elle pu être marquée par des succès encore plus remarquables?
Tobrouk, avril 1941
Lorsque la 5. Leichte-Division arrive devant le camp retranché de Tobrouk en avril 1941, c’est une unité passablement désorganisée et affaiblie. Ses forces sont dispersées et c’est avec des effectifs incomplets -et de toute manière très limités en infanterie- que Streich, le commandant de l’unique division alelmande alors sur le sol africain, tente d’emporter la place. Les pertes seront finalement très lourdes compte-tenu des faibles effectifs dont dispose alors Rommel. Ce dernier eût tout à gagner d’attendre que ses forces se remettent de leur folle chevauchée à travers la Cyrénaïque ainsi que de disposer d’un soutien d’artillerie plus conséquent. Une reconnaissance menée avec davantage de sérieux aussi bien sur terre que dans les airs en lieu et place d’une tentative qui s’apparente à un coup de main impulsif aurait également joué en faveur de Rommel. Non que le port de Tobrouk soit de façon évidente à sa portée, mais il apparaît clair que de lourdes pertes auraient pu être évitées. Rommel a donc manqué l’occasion de préserver son nouvel outil de combat.
On peut même imaginer un tout autre scénario: s’il avait obéi aux ordres de Berlin et différé son offensive en mai, fort de l’appui enfin parvenu en Afrique de la 15. Panzer-Division, Rommel aurait pu frapper avec davantage de puissance un adversaire alors sérieusement engagé en Grèce et en Crète où il aurait dépêché des renforts au détriment d’un front libyen demeuré calme. Il reste toutefois à considérer qu’en mai 1941 Wavell aurait été aux aguets en Libye, s’attendant précisément à une offensive à ce moment-là. Il y a donc fort à parier que le dispositif défensif aurait été revu en conséquence face à la montée en puissance du DAK. Par ailleurs, l’envoi de davantage de troupes pour soutenir la cause hellène n’est pas forcément à l’avantage des Allemands si cela signifie un renforcement de la garnison de Crète en fin de campagne puisqu’il s’en est fallu de peu pour que l’assaut aéroporté allemand n’échoue. Au final, Rommel a au contraire tiré profit d’un affaiblissement du dispositif anglais en Libye alors même que Wavell n’escompte pas avoir à s’opposer dans l’immédiat à une offensive adverse dans le désert.
“Crusader”, novembre-décembre 1941
L’opération “Sommernachtstraum”, un raid mené essentiellement par la 21. Panzer en territoire égyptien se solde par un échec, l’équipée n’ayant guère eu d’autre conséquence que de fragiliser les mécaniques délicates des Panzer tout en restant dans l’ignorance des préparatifs d’une offensive d’envergure. Si Rommel sait que la 8th Armyrenouvellera ses tentatives en direction de Tobrouk, il s’y est préparé (renforcement des défenses sur la frontière de Bardia à la passe d’Halfaya ; une Panzer-Division en réserve) et entend bien passer à l’action le premier et réduire le camp retranché de Tobrouk.
Admettons que Rommel comprenne dès les premières heures de l’offensive qu’il s’agit d’une opération d’envergure, une réaction en force des 15. et 21. Panzer-Divisionen face à la 4th Armoured Brigade aurait-elle été fatale à « Crusader » ? Les défaites successives subies par les brigades blindées britanniques dispersées ont au contraire failli donner la victoire à Rommel. L’absence de réaction initiale n’a par ailleurs fait que perturber Norrie (le chef du 30th Corps) et Cunningham (le chef 8th Army). Les remarquables succès tactiques remportés par le DAK au cours de la bataille ne laissent pas de place à l’idée d’une opportunité manquée au cours de ces engagements.
Si Rommel gâche une occasion, c’est lors de son fameux raid vers la frontière, malmenant les restes de ses propres unités blindées qui ne peuvent donc tirer profit de la victoire remportée à Sidi Rezegh : les brigades blindées britanniques ne sont alors plus que l’ombre d’elles-mêmes et les Germano-Italiens sont restés maîtres du terrain. Ordonnant ce raid désastreux contre l’avis unanime de ses subordonnés, Rommel porte la responsabilité de la défaite finale. Il faut noter qu’il doit faire face à l’énergique Auchinleck qui finit par remplacer un Cunningham effondré nerveusement par Ritchie. La 8th Army est de toute façon encore menaçante et plus coriace que ne l’imagine Rommel: elle dispose de réserves et si le 30th Corps a été sérieusement malmené, le 13th Corps est solide et intact.
Toutefois, un DAK qui aurait pansé ses plaies avant de frapper en force les restes de la 7th Armoured Divisionau lieu de foncer sur la frontière aurait a priori pu être en mesure de tenir ses positions à l’Est de Tobrouk au début du mois de décembre 1941. Les conséquences auraient pu être fâcheuses pour Auchinleck. En effet, des renforts en Panzerparviennent en Afrique en décembre puis en janvier alors que les Britanniques doivent conjurer la nouvelle menace qui surgit en Extrême-Orient avec l’entrée en guerre du Japon. Avec l’Afrika Korps isolant encore Tobrouk, pis avec Bardia-Halfaya encore sous contrôle de l’armée de Rommel, la situation, début 1942, aurait été tout autre.
Le raid de Rommel sur la frontière
Les suites du coûteux succès remporté par l’Afrika Korps à Sidi Rezegh le 23 novembre 1941 est le moment décisif de l’opération “Crusader”. Le DAK compte des dizaines de Panzer endommagés. L’attaque a toutefois brisé le 30th Corps réduit à 60 chars. Les Britanniques ont perdu plus de 130 blindés de toutes sortes et laissé à l’ennemi 2 400 prisonniers. La menace sur Tobrouk écartée, maîtres du champ de bataille, les subordonnés de Rommel entendent refaire leurs forces avant d’anéantir un adversaire à leur portée désormais démoralisé. Le commandant de l’Afrika Korps, le général Crüwell, et son chef d’état-major, le général Bayerlein, ne sont pourtant pas du même avis que le “Renard du Désert”.
Le 24 novembre, Rommel pense en effet pouvoir remporter définitivement la décision en pénétrant en Egypte. Il pense ainsi provoquer le chaos dans les lignes de ravitaillement britanniques. Les éléments blindés de la Panzerarmee Afrika (74 Panzer et une centaine de blindés italiens) sont donc lancés vers l’est du 24 au 27 novembre. Cette manœuvre va s’avérer être inutile. Il est impossible de trouver les dépôts de la 8th Army, les Field Maintenance Centers (FMC) 62 et 65. Leur perte aurait été très grave pour le 30th Corps alors que leur capture aurait procuré à l’Afrika Korps du matériel et du ravitaillement pour des mois.
Contre toute attente, les positions défensives du 13th Corps sur la frontière s’avèrent particulièrement solides. C’est ainsi que la 21. Panzer-Division perd la moitié de ses chars sous les coups des Indiens à Sidi Omar. Le seul succès obtenu est celui que remporte la 15. Panzer à Sidi Azeiz. Pis, Rommel s’est égaré avec son état-major dans les lignes anglaises à bord de son seul véhicule de commandement britannique et il échappe de justesse à la capture alors que l’engin est tombé en panne. En outre, les unités de récupération accompagnant cette attaque vers la frontière, il est impossible de remettre en état les 70 Panzers endommagés à Sidi-Rezegh.
Au contraire, le 30th Corps, épargné par les combats, en position au sud de Sidi Rezegh, a pu remettre en état un nombre conséquent de blindés et recevoir des chars de remplacements. C’est ainsi que la 4th Armoured Brigadereçoit 36 nouveaux tanks le 26 novembre : elle en possède donc maintenant 77. La 22nd Armoured Brigade en compte désormais 45. Les unités de réparation des ateliers de campagne récupèrent 70 autres tanks –en panne ou légèrement endommagés- sur le terrain. Alors que Cunningham envisage un abandon de l’opération « Crusader ». Mais Auchinleck, conscient de la précarité de la situation dans laquelle se trouve Rommel, annule l’ordre.
L’Afrika Korps, qui combat alors sur la frontière, fait alors demi-tour le 28 novembre, deux jours après la jonction effectuée entre la garnison de Tobrouk et les Néo-Zélandais du 13th Corps appuyés par 86 tanks, et prend la direction de Sidi Rezegh afin de conjurer la nouvelle menace. L’Afrika Korps se retrouve donc dans une situation extrêmement dangereuse alors même que le 30th Corps a par ailleurs refait ses forces. Le succès remporté le 23 novembre est annulé. C’est un tournant dans la bataille: le DAK vient de perdre sa chance de remporter la victoire.
La bataille de Gazala, mai-juin 1942
En réalité, suite à « Crusader », Rommel est repoussé sur Mersa-el-Brega avant une étonnante volte-face qui amène les deux armées au niveau de la ligne de Gazala tandis que les garnisons germano-italiennes sur la frontière doivent rendre les armes. Le succès final de l’offensive couronnée par la chute de Tobrouk laisse apparemment peu de place à la question d’une occasion manquée par le DAK. Néanmoins, on peut raisonnablement réfléchir aux conséquences si Rommel s’en était tenu au plan initial, « Theseus », plutôt qu’à sa variante « Venezia ». Dans ce cas, c’est l’intégralité de l’Afrika Korps qui aurait frappé de plein fouet le « box » de Bir Hacheim, l’emportant probablement rapidement sans que ne retentisse la gloire qui sera celle des FFL au cours de la véritable bataille. La neutralisation et la destruction de Bir Hacheim dès les premières heures aurait eu des conséquences très avantageuses pour Rommel. Il n’aurait pas eu la nécessité d’y déployer des jours durant des moyens non négligeables (d’abord la “Trieste” puis la 90. Leichte, sans oublier les bombardements de la Luftwaffe). Rommel aurait alors disposé de davantage de troupes pour frapper en direction de la route côtière sans avoir besoin de réduire les “boxes” de Gott-el-Ualeb et de Bir Hacheim.
Globalement, on constate que, plutôt que d’avoir laissé passer une opportunité au cours de la bataille, Rommel a au contraire réussi avec brio à s’extirper d’une situation fort délicate: coincé dans le « Chaudron », c’est-à-dire entre les zones minées de la lignes de Gazala battues par les tirs des « boxes » et le gros des blindés britanniques, il a repoussé l’opération “Aberdeen” (l’offensive mal coordonnée de la 8th Army face à un adversaire le dos aux champs de mines) et rétablit les lignes de ravitaillement en écrasant le “box” de la 150th Brigade ; il a décimé les brigades blindées britanniques; il s’est emparé de Tobrouk sans coup férir.
El Alamein I, juillet 1942
La première bataille d’El Alamein a eu lieu puisque Rommel a tenté de forcer le destin s’imaginant devenir le conquérant de l’Egypte, son adversaire, la 8th Army, étant supposée être arrivée au bord de la rupture. Rommel, après son incroyable succès remporté à Mersa Matrouh, est obligé de pousser l’avantage. A l’instar du général Robert E. Lee un siècle auparavant, il croit ses hommes capables de tout et, poussé par la recherche de la gloire personnelle, il lance ses troupes sur les défenses adverses. Certes, il est déjà remarquable d’être parvenu jusque-là mais l’attaque du 1erjuillet aurait probablement gagnée à être menée avec moins de célérité, voire être retardée. Un assaut mené avec davantage de concentration de forces (sur un seul axe, donc) et bénéficiant d’une reconnaissance digne de ce nom n’aurait pu être qu’à son avantage. La tentative d’encerclement –particulièrement de la part de la 90. Leichte– s’effectue trop près du « box » d’El Alamein. Toutefois, de manière globale, le rapport de force semble bien défavorable (mais il n’est pas forcément le facteur systématiquement décisif à la guerre) et il n’y a guère d’occasions manquées par le DAK en ce mois de juillet 1942 : l’armée dans son ensemble a réussi l’exploit de se maintenir sur ses positions et de repousser les attaques d’Auchinleck.
L’idée d’envisager un scénario alternatif sur un autre axe que la zone côtière ne repose sur rien de plausible: le seul chemin qui peut mener une armée de Libye en Egypte passe par El Alamein. En dépit de l’existence de certaines unités “sahariennes” (Compagnia Sahariana et Sonderkommado Dora), les profondeurs du désert sont négligées. Aucun contournement via la dépression de Qattara depuis l’oasis de Siwa n’a été sérieusement envisagé, de même que l’utilisation des paras (Brigade Ramcke et « Folgore ») dans des opérations aéroportées.
Alam Halfa, août-septembre 1942
Cette bataille aurait-elle pu évoluer autrement ? De l’avis de beaucoup, y compris chez ses supérieurs et à son état-major, l’offensive a été stoppée de façon bien prématurée. Que ce serait-il passé si Rommel, demeuré sur les positions acquises, n’avait pas finalement attaqué Alam Halfa avec une seule division de Panzer et aurait persisté à progresser vers l’est de la crête ? Comment aurait réagi Montgomery ? Celui-ci, contraint d’attaquer, aurait-il eu les ressources nécessaires pour l’emporter ? C’est certes faire fi de la brillante prestation de la 7th Armoured-Division, des difficultés logistiques et de l’impact des interventions de la Desert Air Force au cours de cette bataille. S’il apparaît que le carburant ne manquerait certes pas en Afrique pour la Panzerarmee, l’amener jusqu’à El Alamein pour ensuite le faire parvenir en première ligne est une autre chose. Pourtant, la pression de la 8th Army au nord et plus encore au centre du dispositif de la Panzerarmee n’ont pas mis en danger la sécurité de la Panzerarmee Afrika et on imagine difficilement Montgomery s’impliquer davantage dans cette direction si le DAK n’avait pas bifurqué trop tôt en direction d’Alam Halfa. Face à un tel danger, le chef de la 8th Army n’aurait certainement pas improvisé une offensive tout azimut, notamment dans le secteur côtier, tout en devant gérer la tentative de contournement de l’Afrika Korps. Si Monty est capable de conduire habilement une bataille défensive conforme à ses prévisions au cours de son premier affrontement contre Rommel, il est difficile de présumer de l’issue de la bataille s’il avait dû sortir de ses retranchements et passer à l’attaque.
En effet, en admettant que les lignes de communication soient assurées entre Deir el Munassib et Alam Halfa, ce qui n’est pas du domaine de l’impossible étant donné les capacités antichars de l’armée germano-italienne (en moyens comme en tactique) et la possibilité d’engager les unités mobiles autres que les deux Panzer-Divisionen, l’Afrika Korps établi sur la défensive plus à l’est aurait été une noix dure à croquer pour les régiments blindés britanniques obligés de s’exposer pour refouler les intrus. Les attaques menées par les Néo-Zélandais à la fin de la bataille et les difficultés éprouvées par la 22nd Armoured Brigade lorsqu’elle affronte les Allemands en rase campagne et non en position défensive laissent à penser que si Rommel avait persévérer dans l’opération, les pertes auraient pu être sévères pour Montgomery. Certes détruire l’intégralité de la 8th Army est hors de portée de Rommel. De même, sur le plan militaire et logistique, l’Egypte n’est plus dans la position délicate de la fin du mois de juin 1942. Rommel manque cependant d’allant à Alam Halfa et il ne faut pas négliger l’impact des attaques aériennes (une nouvelle donne et une gêne considérable pour l’approvisionnement en carburant) ni celui du retard pris la première nuit. C’est peut-être ce dernier point qui fut le plus décisif : contrairement à ce qui eut cours pendant l’opération « Venezia », la manœuvre de contournement à échoué et Rommel se trouve encore empêtré dans les mines au petit jour au lieu d’avoir atteint et contourné l’extrémité ouest de la crête d’Alam Halfa. Cette incapacité à effectuer les mouvements nocturnes prévus par le plan constituent la véritable occasion manquée de la bataille. Toutefois, il ne faut pas négliger l’aspect moral des conséquences de la victoire de Montgomery somme toute remportée à moindre frais. Si cela n’avait pas été le cas, nul doute que la partie finale qui se joue en octobre 1942 se serait déroulée sous de moins bons auspices. Montgomery aurait-il en effet été en mesure de regonfler le moral de la 8th Army ?
El Alamein, octobre-novembre 1942
Cette bataille est une des plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, Montgomery qui en tirera gloire et célébrité, a été à deux doigts d’échouer. La percée a été difficilement acquise. La doctrine allemande préconise une contre-attaque immédiate pour reprendre les positions perdues. Rommel entend suivre ce schéma tactique pour empêcher la 8th Army de se fortifier sur les zones conquises. Ce faisant, il joue le jeu de Montgomery qui cherche à émousser la puissance des divisions blindées de l’Axe en brisant leurs assauts sur des positions renforcées en antichars et soutenues par ses brigades blindées. Les contre-attaques en secteur australien et vers le pont fort dénommé “Snipe”sont à cet égard extrêmement coûteuses pour Rommel. Ces manoeuvres germano-italiennes vont un peu à contre-emploi de la pratique habituelle depuis 1941 qui vise au contraire à contraindre les tanks britanniques à se fourvoyer dans un piège antichar. Rommel eût été plus inspiré de conserver sa force de frappe à l’abri de lignes de défenses antichars renouvelées lorsque les premières lignes sont été enfoncées (comme le nouveau et puissant rideau antichar établi à Tell-el-Aqqaqir). Il n’est dès lors pas impossible, en dépit de la sévère attrition au sein de l’infanterie, d’imaginer que le front tenu par la Panzerarmee soit resté solide plus longtemps alors que les pertes alliées auraient été encore plus élevées.
L’autre erreur de Rommel est bien entendu l’obéissance au fameux Führer behfel qui retarde dramatiquement le repli d’une armée aux abois. L’épilogue aurait donc été repli en bon ordre et sans pertes excessives comme cela fût le cas. Le 3 novembre, alors que, la veille, la situation désespérée a contraint Rommel à prendre les mesures pour abandonner la position d’El Alamein, un message d’Hitler parvient au “Renard du Désert”. L’ordre enjoint à l’Afrika Korps de combattre sur place jusqu’à la “victoire ou la mort”. Cet ordre aurait été à l’origine d’un quiproquo. La défaite est pourtant déjà consommée à ce moment-là. Les attaques ennemies ne pourront être contenues encore longtemps. Les pertes sont lourdes (le 3 novembre, à 14h30, les 15. et 21. Panzer-Divisionen n’alignent plus que 24 Panzeropérationnels contre 242 le 23 octobre) et, sans l’ordre d’Hitler, le repli des forces de la Panzerarmee se serait de toute façon vraisemblablement avéré très délicat, en particulier pour le 10° Corpo et les Fallschimrjäger de Ramcke, déployés au sud du front. Les divisions blindées et motorisées du 20° Corpo, décimées le 4 novembre (l’Ariete perd environ 70 chars sur la centaine qui lui restait) au cours d’un combat qui sauve l’Afrika Korps en passe d’être isolé, auraient de toute façon probablement beaucoup souffert elles-aussi, mais probablement beaucoup moins que ce fut le cas. On peut raisonnablement penser que de nombreuses unités auraient échappé à la capture (cela concerne des milliers de combattants) tandis que de nombreuses pièces d’artillerie et, surtout, des dizaines chars n’auraient pas été détruits ou abandonnés.
Pis, le 8 novembre 1942, lorsque survient l’opération “Torch”, c’est avec une Panzerarmee bien plus redoutable que la retraite se serait effectuée à travers la Libye. Si cela n’aurait pas remis en cause la victoire finale des Alliés en Afrique, cette situation aurait pu avoir néanmoins de conséquences notables: la portée de la victoire d’El Alamein atténuée, cela pouvait aboutir à un prolongement de la campagne et, donc, à un bouleversement du calendrier des opérations sur l’ensemble du théâtre des opérations méditerranéen. On ne peut cependant pas voir ici une “victoire manquée” mais seulement un dénouement moins dramatique de la bataille d’El Alamein pour Rommel.
Kasserine, février 1943
La retraite effectuée par la Panzerarmee ne semble pas devoir laisser la place à un Afrika Korps qui aurait manqué des occasions. Au contraire, le célèbre corps d’armée a réussi une longue retraite non sans faire subir des pertes à son adversaire au cours de quelques affrontements, notamment à Bouerat. Un DAK plus puissant (ce qui aurait été possible comme on vient de le voir) et mieux approvisionné en carburant aurait même été dangereux pour certaines unités alliée trop imprudentes, en particulier face aux Néo-Zélandais à Mersa-el-Brega. Cependant, si Rommel avait disposé de davantage de moyens, nul doute que Montgomery aurait dressé des plans en conséquence. En tout état de cause, la retraite est menée de main de maître jusqu’en Tunisie et les quelques affrontements se soldant systématiquement par quelques dizaines de chars alliés réduits à l’état de carcasses fumantes. L’Afrika Korps ne peut plus vaincre mais reste capable d’infliger des revers : les Panzer peuvent encore être très dangereux.
Lorsque Rommel parvient en Tunisie, il ne manque pas d’obtempérer aux ordres de ses supérieurs qui lui enjoignent d’envoyer une de ses divisions dans le secteur de la 5. Panzerarmee d’Arnim. Entendant porter le combat et toute son armée plus au nord, il choisit à dessein la 21. Panzer. Il engage personnellement lui-même un Kampfgruppede l’Afrika Korps un mois plus tard dans le cadre d’une opération conjointe avec Arnim passée à la postérité sous le nom de “bataille de Kasserine”. Les succès initiaux remportés à Sidi bou Zid sont malheureusement contrariés par le manque d’allant des généraux de la 5. Panzerarmee qui ne foncent pas immédiatement sur Sbeitla. Pis, lorsque Rommel s’attaque au col de Kasserine, Arnim a envoyé la 10. Panzer vers Pichon et ce n’est qu’à contre-coeur que ce dernier obéit à Kesselring en renvoyant certains éléments de la 10. Panzer à Rommel (qui a également récupéré la 21. Panzer). Le résultat de ces journées perdu est dramatique pour Rommel: c’est en effet de justesse (pensons à l’arrivée à Thala de l’artillerie de la 9th US ID menée par LeRoy Irwin) et en consentant bien des sacrifices que les renforts alliés rameutés de toutes parts depuis le 15 février que Alliés contrecarrent le plan de Rommel.
Une occasion d’infliger davantage de pertes aux Américains et aux Britanniques a été indubitablement manquée. On ne peut certes pas en déduire que la campagne de Tunisie aurait connu un renversement en faveur de l’Axe: la victoire finale des Alliés ne fait guère place au doute. En revanche, tout retard conséquent dans la destruction des forces germano-italiennes en Afrique du Nord ne peut avoir que des conséquences désavantageuses dans la programmation de la suite des opérations alliées en Méditerranée et, donc, sur le cours général de la guerre, sans pour autant remettre fondamentalement en cause l’issue finale.
Une mauvaise exploitation des victoires des 14 et 15 février 1943
Les vétérans de l’Afrika Korps constituent le fer de lance de l’opération projetée. Les 15. et 21. PZD ne sont pourtant plus regroupées au sein de ce corps d’armée mythique. La 5. Panzerarmee doit frapper en premier à partir du col du Faïd avec les 10. et 21.PZD (200 chars, blindés et canons), placées sous le commandement du général Ziegler. L’opération est baptisée « Frühlingswind ». Deux jours plus tard, c’est au tour d’un Kampfgruppe de l’Afrika Korps(46 chars) commandé par le général von Liebenstein, organisé autour d’unités de la 15.PZD et de la 164.Leichte ainsi que de la « Centauro » d’attaquer un peu plus au sud, dans le cadre de l’opération « Morgenlust ».
L’opération « Frühlingswind » est bien connue. Retenons seulement que, les 14 et 15 février, l’US Army est sèchement vaincue à la bataille de Sidi-bou-Zid. Les Allemands, soutenus par une Luftwaffe très présente, ne déplorent que des pertes très légères. A titre d’exemple, la 8ème compagnie du Panzer-Regiment 8, disposant de 35 véhicules, ne déplore aucune perte humaine ou matérielle tout en revendiquant la destruction de 24 Sherman. Arnim et Ziegler n’entendent pas les demandes de Rommel qui préconise une exploitation vers Sbeïtla la nuit même car les deux officiers ont déjà en tête un futur redéploiement vers Pichon et non la poursuite des opérations plus avant vers l’ouest.
Le lendemain, sous-estimant les forces allemandes, le CCC de la 1st Armored Division renforcé par un bataillon de chars tente une contre-attaque dans le secteur du Djebel Hamra. Pilonnés par l’artillerie et les Stukas, qui ne causent que peu de dégâts mais ralentissent l’avance et jettent la confusion, les fantassins et les tankistes américains, attaquant selon le manuel, sont vite en très mauvaise posture; alors que les pièces antichars allemandes laissent avancer les tanks américains jusqu’à ce que le piège se referme quand apparaissent les Panzer de la 10. Panzer au nord et ceux de la 21. Panzer au sud. Les Américains perdent plus de 100 chars et des dizaines de blindés et de pièces d’artillerie en l’espace de deux jours. Eisenhower puis Anderson ordonnent donc un retrait général sur la grande dorsale.
Ziegler n’attaque pourtant pas Sbeitla à la suite du succès remporté sur la 1st Armored Division et refuse de d’avancer de nuit, comme le souhaite Rommel. Ce manque d’allant de Ziegler empêche les Allemands d’exploiter leur succès. Par ailleurs, Arnim, dubitatif quant à la faisabilité du plan de Rommel, craint en outre que Rommel ne s’expose à une contre-attaque en force. La journée du 16 février est ainsi perdue par les forces de l’Axe. Ce répit permet aux Américains de renforcer leurs positions autour de la petite ville de Sbeitla tandis qu’Anderson décide aussi de réduire le secteur de Fredendall en demandant à Koeltz, qui commande le 19ème Corps français, de descendre vers le sud. Enfin, des unités britanniques prennent position à Sbiba et Thala. Lorsque l’attaque de la 21. Panzerd’Hildebrandt (55 Panzer III J Lang et 14 Panzer IV F2 ou G) sur Sbeitla débute le 17 février, la défense américaine s’avère adroitement menée par le CCB de Robinett, qui a opportunément renforcé les restes du CCA attaqué Camouflés et opérant à défilement de tourelle dans un oued, les Sherman et l’artillerie retardent les Panzer pendant toute la journée, couvrant le repli vers l’ouest, non sans subit des pertes, dont au moins 27 blindés. Certes, Sbeitla est abandonnée par Ward en fin de journée, mais les CCA et CCC se replient sur Tébessa où ils sont rejoints le lendemain par le CCB, finalement repositionné en arrière de la passe de Kasserine, sur la route de Thala.
Ce même 17 février, Rommel entre donc dans Fériana et Thélepte. Toutefois, une partie des effectifs engagés par Rommel doit reprendre la route du sud et rejoindre la ligne Mareth. Le Kampfgruppe de l’Afrika Korps progresse alors vers Kasserine où il rencontre les avant-gardes de la 21. Panzer-Division (encore à Sbeïtla pour l’essentiel),mais Arnim rechigne à coopérer avec Rommel. C’est ainsi que, ce même 17 février, il envoie la 10. Panzer-Divisionau nord, vers Pichon et Fondouk.
Une victoire décisive semble à portée de main. L’inquiétude devient de plus en plus vive dans le camp allié. Quand Alexander arrive à Tébessa, il est consterné par le spectacle qui l’attend : les Américains s’apprêtent à se replier et commencent à détruire leurs dépôts de vivres et de munitions. C’est précisément là que veut frapper Rommel: contre les Américains et les lignes de ravitaillements alliées. Les Allemands pourraient alors espérer prendre Bône. Un tel succès obligerait les alliés à un retrait total de Tunisie et diffèrerait d’au moins trois mois toute contre-offensive d’Eisenhower. Mais Arnim, soucieux de conserver la 10.Panzer, s’élève contre ce plan certes audacieux mais prometteur. Le 19 février toutefois, les directives du Commando Supremo tombent. Les Italiens refusent ce plan ambitieux et enjoignent au contraire Rommel de mener une action offensive réduite sur Le Kef. Rommel enrage du manque de clairvoyance de ses supérieurs qui lui ordonnent de frapper bien trop près des réserves alliées. Arnim est également furieux car il doit finalement céder à Rommel les 10. et 21. Panzer. Il doit en outre fixer les forces alliées dans le secteur de Pont-du-Fahs afin de faciliter la manœuvre de Rommel. Arnim ne consent à mettre la 10. Panzer-Division en mouvement vers le sud que le 20 février sur ordre exprès de Kesselring, près à appuyer Rommel si toute opportunité survient en direction de Tébessa. Un temps précieux a été perdu. Sans avertir Kesserling, Arnim garde en outre une partie de la 10. Panzer et tous les Tiger, une initiative déplorable qui va peser lourd sur l’offensive de Rommel.
Le 19 février, Rommel attaque la passe de Kasserine, mais celle-ci est défendue avec brio. Rommel décide alors de forcer la passe avec la 10. Panzer-Division, mais celle-ci n’a pas encore été libérée par Arnim, d’où un nouveau contretemps alors que la rapidité d’exécution est indispensable à Rommel face à un adversaire qui ne cesse de se renforcer devant Tébessa, Thala et Sbiba. Le 20 février, le Kampfgruppe de l’Afrika Korps s’empare enfin du col de Kasserine en fin d’après-midi. Si le matériel capturé par les forces de Rommel dans la passe de Kasserine est conséquent, les deux journées perdues pour s’emparer de ce col ont des répercutions préjudiciables puisque les objectifs visés par Rommel sont aussi renforcés par Anderson : de nombreuses unités prennent position à Tébessa (les Rangers, la 1st US Infantry Division, les CCA et le CCB de la 1st US Armored Division quelques unités françaises et une unité de reconnaissance britannique, le Derbyshire Yeomanry), à Thala (la majeure partie de la 26th brigade blindée britannique du colonel Dunphie) et Sbiba (des troupes françaises, le 18th US Infantry Regiment de la 1st US Infantry Division, plusieurs bataillons de la 34th US Infantry Division, la 1st Guards Brigade et diverses unités britanniques). Il faut dire en outre que la rivière Hatab est gonflée par les pluies et que l’unique pont a été détruit par les Américains en retraite. Ceci a pour conséquence de diviser géographiquement les vainqueurs de la passe de Kasserine en deux éléments : la 10. Panzer-Division au nord et la Centauro et le Kampfgruppe de l’Afrika Korps au sud. La traversée du col de Kasserine est par ailleurs très lente, ce qui occasionne une nouvelle perte de temps pour Rommel. Malgré quelques succès initiaux, ce dernier échouera dans toutes les directions. Rommel a commis l’erreur de ne pas concentrer ses unités sur un seul axe lui aurait permis de s’emparer de Tébessa, portant par là-même un coup sévère aux Alliés. Dans le camp allié, les renforts ne cessent en outre d’affluer, dont 25 Churchill à Sbiba, 40 tanks et 48 canons à Thala tandis que 52 Sherman rejoignent le front à Tébessa ou sont en cours de transfert. Rommel échoue dans toutes les directions.
Des occasions manquées: pour quelles raisons?
Les facteurs à l’origine de ces occasions manquées sont multiples: une mauvaise coopération entre officiers, des forces insuffisantes ou inadéquates, un entraînement insuffisant, des renseignements erronés ou lacunaires ainsi qu’une reconnaissance négligée, la réaction des forces alliées. Des erreurs d’appréciations de la part de Rommel.
Rommel n’a certes pas connu de frustrations similaires à celles vécues par Wavell et Auchinleck, privés d’une victoire plus nette, voire totale, respectivement en février 1941 et en décembre de la même année. La situation générale de la guerre et la décision, ou la contrainte, de diriger des contingents importants vers la Grèce (au printemps 1941) ou vers l’Extrême-Orient (au cours de l’hiver 1941/42) ont été à l’avantage de Rommel. Certes, si des renforts d’abord destinés à l’Afrika Korps ne sont pas détournés vers un autre front (hormis vers la Tunisie) comme c’est le cas pour la 8th Army, c’est que l’Ostfront accapare alors déjà toutes les attentions et la majeure partie de l’effort de guerre des forces terrestres de la Wehrmacht.
Même si les rudiments tactiques de base restent les mêmes qu’en France et en Russie, l’apprentissage de la guerre dans le désert s’est effectuée en Afrique même, en tenant compte des spécificités du terrain. Le tandem Pak/Panzer et la coopération interarme restent toutefois caractéristiques de l’armée allemande au combat. Le soldat allemand n’a pas à altérer fondamentalement sa façon de combattre. Pourtant, les pièges du sable mou, de la difficulté à acquérir une cible à certaines heures de la journée, les conséquences des nuages de poussière, etc, sont souvent découverts sur le terrain. La première attaque de Rommel en direction de Mechili en mars-avril 1941 est à cet égard révélatrice d’une ignorance des conditions réelles de la guerre dans le désert (et de ses complications sur la mécanique des véhicules…). Dès les premiers combats sur la frontière (« Brevity » et « Battleaxe » en mai-juin 1941), on en tire des enseignements pour améliorer le système de défense (prêt pour « Crusader »). De même, il faut préparer constamment les nouvelles recrues en raison d’un turn-over assez important (pertes, malades, rapatriés vers l’Europe). La plupart des hommes ne feront pas l’intégralité de la campagne. L’Afrika Korps a, en plus d’une occasion, négligé le fait de mener une reconnaissance menée de façon efficiente et suffisamment poussée : à Tobrouk en avril 1941, au cours du raid de la 21. Panzer-Division en Egypte en septembre 1941, à Mersa Matrouh puis à El Alamein en juin-juillet 1942, à Médenine en mars 1943. Rommel n’est pas exempt d’erreurs d’appréciations qui lui seront fatales : il croit que les Alliés évacuent Tobrouk en avril 1941 ; il se leurre sur l’impact que peut avoir un raid sur la frontière et les lignes de communications britanniques à l’issu de la victoire de Sidi Rezegh du 23 novembre 1941 ; il se trompe en pensant être en mesure de s’emparer de l’Egypte par un coup de bluff, croyant son adversaire définitivement brisé. Celui-ci a par ailleurs su réagir de façon fort efficace.
Mais Rommel n’a guère disposé de moyens en adéquation avec ses désirs de gloire et de conquête, à l’exception notable du printemps 1942 où la Panzerarmee Afrika, qui a reçu d’importants remplacements et renforts, apparaît plus redoutable que jamais. Cet état de fait résulte du caractère secondaire du théâtre des opérations dans la stratégie hitlérienne. Le problème provient également de l’allié italien dont les forces, pourtant indispensables, plus nombreuses et loin d’être toutes de second ordre, manquent singulièrement de puissance, voire d’adaptation à une guerre du désert exigeant mobilité et puissance de feu. En filigrane de l’échec final de Rommel et de l’Afrika Korps apparaît la question bien connue de Malte. Avec un ravitaillement assuré et des lignes de communications à travers la Méditerranée, ce qui aurait eu pour corollaire une puissance accrue des forces de l’Axe en Afrique, qui sait ce qui serait advenu in fine de la 8th Army et de la présence britannique en Egypte? Malheureusement pour la cause de l’Axe, lorsque l’île est neutralisée au printemps 1942 par les opérations aériennes orchestrées par Kesselring, aucun plan n’est prêt pour saisir l’occasion : le Comando Supremo entend s’emparer de l’île par une opération aéroportée et amphibie dûment préparée (C3/ « Herkules ») et non par un coup de main, dont la réussite aurait été de toute façon loin d’être assurée.
Conclusion
Au final, s’il apparaît que l’Afrika Korps a laissé s’échapper quelques opportunités de victoire, les plus notables semblant être survenues au cours de “Crusader” et à Kasserine. La légende a de toute façon fait son chemin et la gloire de l’Afrika Korps est chose acquise grâce à l’effort de propagande du docteur Goebbels. On serait tenté de penser que nouveaux succès pour le DAK ou encore des victoires plus nettes n’auraient pas forcément radicalement changé la donne, plus particulièrement à partir du second semestre 1942. Il est difficile de se prononcer. L’issue finale de la campagne ne laisse en revanche peu de place au doute. Ce qui est remarquable, plus que les occasions manquées, c’est au contraire les succès remportés par les Germano-Italiens dans le désert, et plus particulièrement par l’Afrika Korps. Il est à cet égard remarquable d’avoir été en mesure d’atteindre la position d’El Alamein au début de l’été 1942.
ENRICO FRATTINI
HENRY FOOTE
GEORGE GUNN
GIACOMO COLOTTO
GILBERT ELLMAN