Seconde Guerre Mondiale WWII

TOBROUK 1941 : UN ETE D’ENFER POUR LES AUSTRALIENS

Récit d'un siège épique

Benoît Rondeau Copyright

Benoît Rondeau Copyright

Tobrouk 1941, Un été d’enfer pour les Australiens

La garnison australienne a repoussé Rommel par deux fois, à la mi-avril 1941 puis au début de mai, mais il s’en est fallu de peu. Après une période de combats intensifs au printemps, une certaine routine se met en place en attendant l’offensive de la 8th Army qui mettra un terme au siège en repoussant les forces de l’Axe hors de Cyrénaïque. 

Tobrouk, forteresse des sables

Le commandant de la place forte, le Major General australien Leslie Morshead, « Ming l’impitoyable » pour ses hommes, dispose d’abord d’environ 37 500 hommes, dont 24 000 combattants. L’essentiel des effectifs est fourni par la 9th Australian Division. Les défenses sont établies de façon à ce que l’artillerie ennemie soit dans l’incapacité de frapper la zone arrière de la garnison, et notamment le port. L’objet des défenses étables par Morshead est d’empêcher toute pénétration de blindés adverses dans la profondeur en lui opposant une suite continue d’obstacles –mines et fossé antichar. Une série de positions entourées de barbelés est disposé juste derrière cette ligne d’obstacle et en assure la couverture ainsi que du terrain ouvert situé plus en avant. Cette ligne, appelée Red Line, est pourvue d’armes automatiques et antichars et constitue le périmètre de défense de Tobrouk. Celui-ci comporte 170 ouvrages bétonnés sur un arc de cercle de 48 km de long. 

La profondeur du dispositif défensif est assurée par l’édification, à environ 4 kilomètres en retrait, d’une seconde ligne : la Blue Line. Elle est occupée par les unités de réserves des brigades tenant la ligne du périmètre. Enfin, à seulement deux kilomètres du port, une ultime ligne de défense se dresse pour faire obstacle à l’ennemi : la Green Line, tenue par l’unité de réserve, la 18th Australian Brigade, entièrement motorisée afin de faciliter la concentration de ses moyens en cas de nécessité. Des zones de défenses sont donc édifiées au Fort Pilastrino et à la jonction des routes vers El Adem et Bardia. La brigade de réserve occupe également l’aérodrome d’El Gubbi ainsi que la piste d’atterrissage établie sur la route de Derna. On craint en effet que l’ennemi ne procède à des parachutages. Une crainte certainement justifiée par les récents succès obtenus par les Fallschirmjäger en Grèce et en Crète. Le 29 avril, le 204th Group informe Morshead qu’une centaine de Ju-52 seraient en procédure d’embarquement de troupes à Benina. Une fausse alerte…

Coups de main pour la maîtrise du no man’s land

Morshead n’accepte pas de voir ses troupes cantonnées dans un rôle passif. La maîtrise du no man’s land est la préoccupation constante des assiégés. Le général australien récuse d’ailleurs l’expression de no man’s land ainsi que le souligne le Captain Northwood du 2/28 Bn : « c’était notre territoire ». Ceci se traduit par une intense activité nocturne par le biais de patrouilles n’hésitant pas à mener des coups de mains audacieux. La dispersion et de l’étirement des lignes ennemies favorise les entreprises de la garnison assiégée d’autant plus que des prisonniers germano-italiens révèlent à leurs gardiens que leurs patrouilles vont rarement jusqu’en territoire contrôlé par les Alliés. Le no man’s land, au-delà des avant-postes de sécurité de l’Axe, appartient donc aux hommes de Morshead. « En patrouille, rapporte le Company Sergeant Major Potter du 2/28, vous marcherez environ cent pas, vous vous arrêterez, regarderez et écouterez. Puis vous marcherez à nouveau de cent pas, vous vous arrêterez, regarderez et écouterez ; et ainsi de suite. » Potter rapporte que si une position est détectée il importe d’aller l’inspecter mais qu’il faut alors s’attendre « à se qu’à tout moment quelqu’un surgisse soudainement et vous tire dans le ventre ».  En dépit de la mise en place de projecteurs et de l’emploi d’unités cynophiles par leurs adversaires, les Australiens parviennent à maintenir leur ascendant.  Ces raids ont un impact négatif sur le moral des Germano-Italiens, d’autant plus que, devant constamment garder les sens en éveil, les unités en ligne vont rapidement être épuisées. Conséquence de ces raids, les troupes de l’Axe ne dorment pas de la nuit mais seulement de jour, à tour de rôle. 

La 9th Australian Division lance parallèlement des assauts plus conséquents que de simples coups de main, en particulier dans le  dans le secteur de Ras el Medauuar, une des rares élévations significatives du secteur. Un raid mené sans préparation d’artillerie le 22 avril par une compagnie commandée par le Captain Forbes (C Company 2/24th), appuyée par des Matilda du 7 RTR, s’avère être un franc succès. Les Matilda ont traversé en premier à travers le passage opéré dans le champ de mines, suivis des Bren Carriers puis de l’infanterie et des antichars à 200 mètres d’intervalles. Les Italiens, occupés par leur engagement contre les chars, sont complètement pris par surprise par les Bren Carriers et l’infanterie. Les canons italiens sont attaqués baïonnette au canon tandis que les positions d’infanterie de soutien sont réduites par les chenillettes. 368 prisonniers (du 8 Bersaglieri et du 132e régiment d’artillerie) tombent entre les mains des Australiens tandis qu’un raid de diversion leur en apporte 87 autres, pour la perte de 46 hommes. Deux batteries d’artillerie ainsi que quatre pièces de 20 mm ont également été capturées. 

Le secteur du Ras el Madauuar devient la zone la plus dangereuse et la plus active sur le périmètre après l’assaut lancé par Rommel fin avril et qui résulte en la formation d’un saillant au sein des lignes australiennes. Les hommes de Morshead s’échinent en vain à le reprendre. Le 3 août, un dernier effort est tenté contre le saillant. Le 2/43 bn attaque le poste R7 tandis que le 2/28 bn attaque S6 et S7. Si ce dernier est arraché à des défenseurs allemands déterminés qui y abandonnent finalement 8 prisonniers, les 19 assaillants comptent 8 hommes grièvement blessés parmi eux. Le poste R7 résiste en dépit de plusieurs assauts soutenus. Quant à l’assaut sur S6, il échoue en raison de la multiplication des pièges et des mines antipersonnel. Le 4 août, des soldats de l’Afrika-Korps contre-attaquent le poste S7 défendu par 22 soldats et parviennent sur l’objectif avant que les renforts australiens ne soient en mesure d’intervenir. Au final, les deux attaques et la tentative de renforcement de S7 coûtent aux Australiens 219 hommes, dont 70 tués et disparus. 

Une guerre de raids

Les missions assignées aux patrouilles sont fort variées. Le plus souvent l’objet de la patrouille est de mener un coup de main ou de glaner des renseignements sur le dispositif adverse, mais d’autres types d’opérations peuvent être envisagés. Le 1er juillet, après 4 heures de travail, des soldats du 2/24 bn et des sapeurs de la 2/4 Field Companyréussissent à déterrer et subtiliser 504 « Tellerminen ». Le 2 juillet, c’est la carcasse d’un char germano-italien qui est détruite à proximité d’El Adem car on suppose que l’ennemi s’en sert comme poste d’observation.

Début juillet, les patrouilles menées à bord de chenillettes rapportent de précieuses informations. Elles établissent que les lignes ennemies sont beaucoup plus retirées dans les secteurs est et sud que sur le reste du périmètre, parfois jusqu’à près de 6 kilomètres en retrait. Les Australiens décident immédiatement d’établir des postes d’observations dans ce vaste no man’s land afin de maintenir l’adversaire sous étroite surveillance. Le premier de ces postes, baptisé Normie, est mis en place le 5 juillet avec une garnison de 5 ou 6 hommes. Chaque nuit, la protection en est assurée par une patrouille qui évite ainsi au poste d’être surprise par un raid ennemi. Deux attaques sont ainsi brisées par des tirs d’artillerie et de mitrailleuses. Le 11 juillet, un second poste d’observation est établi à Bir Ghersa avec 3 hommes seulement. Les informations obtenues s’avèrent si précieuses qu’il est décidé de maintenir l’existence de ces postes aussi longtemps que possible. Le 8 août, le poste, toujours tenu par trois hommes armés d’un Bren, d’une Thompson et d’un revolver, est pris à partie par une trentaine d’hommes. Les Australiens font feu de toutes leurs armes tout en demandant un soutien urgent. Celui-ci se matérialise par l’arrivée d’une patrouille montée sur Bren Carriers : tous les Italiens, soit 27 soldats, sont tués dans l’affrontement. Les Australiens n’ont subi aucune perte. Les groupes isolés ne doivent parfois leur salut qu’à une intervention de l’artillerie. Le 30 juillet, un avant-poste australien défendu par 6 hommes assailli par une trentaine d’Italiens est tiré d’affaire l’intervention des canons britanniques du 104 RHA(Royal Horse Artillery). La fin n’est pas toujours aussi heureuse. En une autre occasion, un poste d’observation informe son QG qu’il subit un assaut et qu’il est maintenant encerclé. Une patrouille sur Bren Carrier est envoyée à la rescousse et établit qu’une centaine de soldats ennemis, dotés d’au moins un lance-flamme, ainsi que quelques blindés se sont introduits dans le champ de mines. Les 7 occupants du poste n’ayant donné aucun signes de vie, il est supposé qu’ils ont tous été tués ou capturés. 

Une affaire a priori mal engage peut s’avérer constituer finalement un franc succès. Dans la nuit du 12 juillet, le 2/12 Bn réalise un raid très réussi dans le secteur d’El Adem. Les pertes subies par le 1er Bn du 27e régiment de la Pavia oscillent entre 40 et 50 hommes contre 10 blessés et 3 disparus chez les Australiens. Au cours de ce raid, les Italiens ont procédé à un tir défensif soutenu en employant toutes les armes à disposition. Cette même nuit, les autres patrouilles australiennes rentrent bredouilles, sans être parvenues à établir le contact avec l’ennemi, alors même que le 2/24 s’est enfoncé jusqu’à 5-7 kilomètres au-delà du périmètre.

Dans la nuit du 12 juillet, le 2/12 Bn réalise un autre raid très réussi dans le secteur d’El Adem. Les pertes subies par le 1er Bn du 27e régiment de la Pavia oscillent entre 40 et 50 hommes contre 10 blessés et 3 disparus chez les Australiens. Au cours de ce raid, les Italiens ont procédé à un tir défensif soutenu en employant toutes les armes à disposition. Cette même nuit, les autres patrouilles australiennes rentrent bredouilles, sans être parvenues à établir le contact avec l’ennemi, alors même que le 2/24 s’est enfoncé jusqu’à 5-7 kilomètres au-delà du périmètre.

Le 20 juillet, le 2/10 bn envoie une patrouille dans le secteur de Bur el Carmusa. L’affaire s’engage certes une nouvelle fois plutôt mal car les Australiens se trouvent empêtrés dans des barbelés. Toutefois, à l’issue de l’engagement, s’ils comptent six blessés et un disparu, les « raiders » revendiquent la mise hors de combat de 50 à 60 ennemis. Les Italiens, que les Australiens trouvent beaucoup trop bruyants alors même que la discrétion est de mise pour assurer le succès d’un raid, répliquent aussitôt avec 150 à 200 hommes mais ils sont repoussés par les 24 soldats indiens d’un avant-poste du 18th Cavalry Regiment : les défenseurs mettent baïonnette au canon et mettent en fuite l’ennemi, qui semble bien peu belliqueux en fin de compte. 

Il arrive aussi qu’une attaque échoue quand la mécanique se grippe : quatre mitraillettes Thompson s’enrayent au cours d’un raid… à cause de la poussière et du sable. Dans d’autres circonstances, un raid échoue en revanche complètement en raison d’une mauvaise coordination ou faute d’objectifs précis. Des cibles d’opportunité sont ainsi manquées devant la nécessité d’attendre d’autres unités devant mener un autre raid au même moment dans un secteur voisin. Les tirs sont tellement nourris qu’une patrouille doit finalement renoncer. Une mésaventure qui survient à 130 hommes de la C Coy 2/23 Bn qui s’avance le long d’un wadi avant de subir un déluge de tirs d’artillerie, de mortiers et de mitrailleuses. Incapable de poursuivre l’avance, un premier groupe se replie, emmenant toutefois avec lui un certain nombre de prisonniers. Le reste de la patrouille va batailler cinq heures durant, perdant plusieurs Bren Carriers, et s’estimant heureux d’avoir pu s’extirper du combat pour rejoindre les lignes du périmètre. Certes, le raid a permis d’établir une image des défenses ennemies tout en lui infligeant des pertes substantielles, estimées à plusieurs centaines d’hommes contre 66 aux Australiens.

Courant juillet, les patrouilles sont particulièrement nombreuses dans le secteur ouest où l’ennemi est soumis à des raids de harcèlement chaque nuit. Les Australiens estiment les pertes ennemies infligées par ces patrouilles en juillet à 180 tués, 23 blessés et 11 prisonniers. Les patrouilles sont ainsi le cadre de situations incongrues. Au cours de l’une d’elles, Alan Potter entend une très belle voix chanter en italien. « J’ai pensé à quel point monde était fou». Les Watkins accordera pour sa part à ses adversaires allemands un certain sens de l’humour lorsqu’il les entend entonner « Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried » suivi d’un hourra.

Le quotidien éprouvant des « rats de Tobrouk »

Les Australiens dominent certes le no man’s land. Toutefois, les répliques de l’artillerie et surtout l’efficacité des servants de mitrailleuses germano-italiennes causent des pertes toutes les nuits. Les mortiers ennemis sont particulièrement redoutables dans le secteur dit « Forbes Mound » où les hommes de Rommel n’hésitent pas à répliquer à la moindre provocation. Les tirs s’avèrent si efficaces que des unités australiennes sont contraintes de changer de retranchements, ce qui démontre l’importance cruciale de toujours préparer des positions alternatives pour chaque poste de défense. 

Le QG de la 9th Australian Division essaye d’établir une estimation des tirs d’artillerie subi quotidiennement par la garnison : entre le 26 juillet et le 6 août on compte 405 coups dans la zone occidentale, entre 150 et 190 au sud et 90 à l’est. Ces moyennes cachent des pics d’activité : on a dénombré jusqu’à 1 000 obus tiré en secteur ouest et 750 au sud. Il importe en effet de museler les « rats de Tobrouk » et d’empêcher leurs activités nocturnes: ainsi, le 21 juillet, ce sont 1 000 obus d’artillerie et 600 tirs de mortiers qui s’abattent sur les premières lignes du périmètre. Positionné à l’est de Tobrouk, une batterie d’artillerie moyenne renforcée par un canon de 155 mm français de l’Afrika-Korps, surnommé le « Bardia Bill », soumet le port de Tobrouk à des tirs qui causent certes peu de dommages mais qui s’avèrent particulièrement gênants lorsque s’effectuent le chargement et le déchargement des navires à l’ancre. Le 1er juillet, on déplore ainsi 20 blessés dans le port. 

Les tours d’observations d’artillerie dotées de téléphones, parfois de simples poteaux ou encore des plates-formes aménagées sur une structure métallique, poussent tout autour du périmètre dans les deux camps. « Au sommet de l’échelle, il y avait un bouclier en acier, raconte le Captain Wyldbore-Smith, car ils avaient l’habitude de nous tirer dessus avec des armes légères. Vous montiez l’échelle la nuit et y passiez la journée. Ils détruisaient les échelles. Nous en avions de nombreuses. Ils ne pouvaient donc savoir sur laquelle nous nous trouvions ». Les observations faites depuis ses tours restent cependant insuffisantes. L’importance des patrouilles menées en profondeur revêt ici un aspect crucial, bien plus que sur tout autre théâtre d’opération selon le Lieutenant-Colonel Williams, officier commandant le 104 RHA à Tobrouk. Devant l’impossibilité de bénéficier d’un repérage aérien, on ne peut en effet se limiter aux zones d’observation en raison de l’aspect désolé du désert. Grâce à ce travail constant de recueil d’information sur le terrain, l’artillerie peut être employée de façon optimale, notamment en direction d’El Adem et sur les positions tenues par la Pavia.

La vie quotidienne est éprouvante pour les soldats australiens. La plupart doivent endurer des plaies du désert. Beaucoup souffrent de la dysenterie. Pour se soulager, on risque sa vie car les snipers ennemis veillent. Pour l’urine, il n’y a guère que des boîtes de conserve vides. Il faut supporter le froid extrême de la nuit et surtout les très hautes températures de la journée, particulièrement au cours de l’été. Tout ceci sans pouvoir se mouvoir de son abri dans lequel il faut également lutter contre les coups de soleil, les mouches –omniprésentes- ainsi que l’ennui. On cherche à tuer le temps comme on le peu, en organisant des matchs, notamment de cricket contre les Anglais : le QG de la 20th Brigade contre le 107th Royal Horse Artillery. Les règles sont adaptées à la situation. Si le jeu est interrompu en cas de raid aérien, il doit se poursuivre en cas de « simples » tirs d’artillerie. Les casques italiens « ou autres coiffures fantaisistes » sont prohibées. 

Les tempêtes de sable mettent les nerfs des soldats à rude épreuve. Les soldats des deux camps endurent un véritable calvaire : ne pouvant sortir de la journée de leurs trous dans lesquels ils sont accablés par une chaleur intense, ils doivent subir les raids et les bombardements nocturnes. Les Australiens ne manquent pas de déclencher le tir nourri de leur artillerie en guise de bienvenue à tout nouvel arrivant. Cependant, dans certains secteurs, un cessez-le-feu tacite est observé pendant deux heures à la nuit tombée, et également le matin, permettant aux hommes de sortir des tranchées et de se ravitailler. Le secteur du Ras el Medauuar, où la lutte est particulièrement âpre, reste un enfer pour les combattants qui se sont retranchés tant bien que mal dans le sol rocailleux. 

Le climat, les bombardements, les raids, les semaines puis les mois qui s’éternisent finissent par avoir un impact sur la garnison. Le moral des assiégés est fort variable. Un certain Tom Derrick ne donne pas beaucoup de chance à la garnison. Un soldat du 2/17 est même jugé en cour martiale pour propos défaitistes. Durant l’été, de plus en plus de soldats font montre de leur lassitude et n’entendent plus prendre de risques : un signe d’affaiblissement du moral, qui se conjugue à une faiblesse de plus en plus marquée des organismes, à l’instar de ce qui prévaut dans l’autre camp. Les Germano-Italiens devenus plus vigilants, les patrouilles deviennent de plus en plus dangereuses et moins populaires dans les rangs australiens. Le Lieutenant Cooper du 2/12 Bn est confronté à un début de mutinerie lorsqu’il doit contraindre des hommes à participer à une patrouille. Des hommes vont même jusqu’à ne pas pousser la mission aussi loin que prévu ou encore établir de faux rapports. Exténué, Cooper tombe lui-même de sommeil au cours d’une patrouille et évite de peu la cour martiale… La pratique du maraudage et du chapardage est un autre fléau, parfois au détriment d’une équitable répartition des approvisionnements. Parfois au détriment de la situation générale de la division : Morshead rapporte ainsi que le stock entier d’un type de munitions a été subtilisé, de même que les boîtes de fruits au sirop alors même qu’il s’agit de la seule façon de combattre le scorbut (en dehors de tablettes).

Une ligne de vie maintenue depuis Alexandrie

Tout repose sur le maintien impératif de communications maritimes avec l’extérieur. Morshead peut compter sur deux hommes compétents. Le Lieutenant-Colonel O’Shaughnessy, assisté du Captain Smith de la Royal Navy, prend en charge le port en qualité de Chief Movement Control Officer ou Beachmaster. Occupant une maison blanche donnant sur le front de mer, il gère les arrivées et départs des navires. A proximité, son poste de tir d’où il prétend avoir abattu plus de bombardiers que les pièces de DCA assurant la défense du port. Ravitailler Tobrouk n’est pas une sinécure pour la Royal Navy. « Nous avions un grand respect pour la Navy. Ils étaient notre planche de salut», écrira Peter Salmon, du 2/28 Bn. Le maintien du cordon ombilical logistique qui relie le petit port libyen à Alexandrie exige une activité soutenue de la part de la marine britannique, déjà fortement sollicitée ailleurs en Méditerranée (Malte notamment). 

Les forces de l’Axe sont conscientes que le talon d’Achille de Tobrouk est son ravitaillement par mer. Aussi, durant tout le mois d’avril, l’activité aérienne est intense au-dessus du port de Tobrouk, la Luftwaffe tentant d’isoler la garnison en coupant ses voies d’approvisionnement. Le 17 avril, 50 Stukas sont engagés. Le lendemain, les raids se succèdent de 3 heures du matin jusqu’au lever du jour. Le port est particulièrement visé. Le 21 avril, il est attaqué par 21 chasseurs et 24 bombardiers. 4 appareils sont revendiqués par la RAF. Le raid est dévastateur : le quai principal est touché, 2 navires sont coulés et 22 autres sont mis hors de combat par des bombes qui les manquent de peu. Si les raids maintiennent une telle intensité, prévient-on la Desert Air Force, il faudra limiter l’usage du port de Tobrouk. Le 25 avril, Morshead doit renoncer à sa protection rapprochée de chasseurs Hurricanes. Les derniers appareils survivants, huit appareils de 258 Wing sur les trois douzaines ayant rallié Tobrouk depuis l’Egypte, décollent vers l’est.  L’intensité des combats se reflète dans un chiffre : 15 000 coups sont tirés par la DCA au cours des deux premiers mois de la bataille. Le nombre de pièces antiaériennes est pourtant limité : 44, soit 20 pièces de 3,7 inch, 12 Bofors, 4 canons italiens de 102 mm, un double tube de 37/54 mm ainsi que 6 pièces de campagne italiennes.

En mai, bien que la Luftwaffe et la Regia Aeronautica soient sollicitées ailleurs en Méditerranée, leur intervention s’intensifie. Lorsqu’un navire arrive au port, il faut procéder avec célérité, de préférence la nuit et opérer le plus rapidement possible comme le rapporte le Sergeant Watts du 1/12th Regiment, Royal Australian Artillery, qui embarque d’Alexandrie à bord du destroyer HMAS Waterhen : « Nous ne pouvions nous approcher trop de Tobrouk de plein jour à cause des Stukas allemands qui nous rechercheraient. Après trois ou quatre heures, quand l’obscurité est tombée, le destroyer s’approcha de la côte puis entra dans le port de Tobrouk. Les destroyers devaient tout débarquer le plus vite possible –munitions, vivres, pièces détachées pour les canons et les camions, ainsi que les troupes. Un marin m’attrapé par le bars et m’a presque jeté hors de la passerelle. Ils nous ont débarqué puis embarqué les blessés et tout ceci en environ une heure ». On ne soulignera jamais assez l’épreuve que représente une attaque aérienne en mer et le sentiment d’impuissance qui anime les équipages et les passagers de navires se sachant personnellement pris pour cible.

Lorsqu’il arrive au port de Tobrouk, Frank Perversi du 2/32 observe une attaque nocturne de Stukas et le ciel s’illumine instantanément de traçantes et de faisceaux de projecteurs antiaériens. Le navire qui vient de le transporter à Tobrouk est touché et il sombre dans le port. Le nouveau venu découvre un paysage de désolation, avec des carcasses en tout genre ça et là, témoignages de l’âpreté des combats. Il faut aussi s’habituer à l’odeur des cadavres ainsi qu’à celle des excréments desséchés. 

Les raids aériens se succèdent à un rythme soutenu tout au long de l’été: 235 raids en juillet et 195 en août selon les estimations australiennes. Ces raids perdent toutefois en efficacité lorsque les bombardiers sont soumis à des tirs de DCA de précision : les bombardiers sont souvent contraints de larguer les bombes depuis des altitudes inefficaces alors même que les cibles, éparpillées et quasi-invisibles dans le désert, sont très difficiles à déterminer. Si on constate une baisse des bombardements diurnes, qui sont divisés de moitié, on observe en revanche une multiplication des bombardements en piqué. Fin août, les Australiens revendiquent avoir détruit 81 appareils ennemis. 

En dépit de l’immense effort logistique, la poursuite du siège cause des difficultés à Morshead. Ainsi, en juin, les munitions commencent à manquer et aucune nourriture fraîche ne parvient aux assiégés. La consommation normale de munitions s’élève à 40 tonnes journalières. Mais, celle-ci tombe à 5 tonnes en juin pour une moyenne de 17 tonnes d’avril à octobre. Fin mai, les réserves ont diminué de façon fort alarmante. Le rationnement est aggravé par la préparation de l’opération « Battleaxe » puisque la priorité du ravitaillement va à la Western Desert Force et non à la garnison de Tobrouk. C’est ainsi que, le 6 juin, les pièces de 25 livres sont restreintes à 10 coups quotidiens. Même difficulté pour les pièces de 60 pounder. « J’étais sergent responsable d’un 60 pounder, rapporte Eric Watts. Nous étions limités à dix coups par jour. Les obus étaient si lourds que les destroyers ne pouvaient en apporter qu’ne petite quantité chaque nuit ». 

Il faut dire qu’en ce mois de juin, Wavell, CIC Middle East, et le haut-commandement au Caire ont l’espoir de lever le siège avec « Battleaxe ». La Royal Navy parvient toutefois à acheminer 170 tonnes en juillet et presque autant le mois suivant, ce qui permet de constituer des réserves. Les opérations de ravitaillement restent délicates en raison de l’activité aérienne ennemie. Le 10 août, près de 5 000 litres d’essence sont perdus au cours d’un bombardement. Le lendemain, c’est la jetée n°1 du port qui est sérieusement endommagée par une attaque par des Stukas tandis que des mines sont larguées dans la rade. L’une d’entre-elles coule le Lighter A14 dès le 12 août. Un mouilleur de mines est coulé dans le port le 27 août tandis qu’un autre navire est endommagé au cours d’un raid d’une cinquantaine de Stukas. La DCA revendique trois appareils ennemis dont un pulvérisé par un coup direct d’une pièce antiaérienne de 37 mm. 62 navires de guerre et navires marchands seront coulés ou endommagés au cours du siège. Devant les risques encourus, Auchinleck, nouveau CIC Middle-East, décide de suspendre le service des destroyers vers Tobrouk. Les Australiens cherchent à entraver au mieux ces attaques aériennes. De vieux canons antiaériens italiens de 120 mm sont ainsi mis à contribution en procédant à des tirs sur la piste d’atterrissage d’El Adem au moment où on suppose que six appareils adverses s’y sont posés.

En dépit des attaques de vedettes lance-torpilles et de U-Boote, cette intense activité aérienne ainsi que des moyens mobilisés au printemps par les évacuations de la Grèce puis de la Crète, la garnison de Tobrouk est régulièrement ravitaillée par la Royal Navy. La marine évacue également le personnel non-combattant de la forteresse, de sorte que la garnison ne totalise plus que 23 000 hommes, soit 15 000 Australiens, 500 Indiens et 7 500 Britanniques. Les troupes de la base de Tobrouk –affectées à la logistique- diminuent ainsi de 4 400 le 18 juin à 1 400 le 31 juillet.  Il faut aussi procéder à l’évacuation de 1 600 Senoussis et de plus de 10 000 prisonniers. 

Fin juillet, les pertes australiennes sont de 2 552 hommes et Morshead réclame l’envoi de 6 113 remplaçants. Des centaines d’hommes -entre 500 et 600- souffrent d’épuisement suite à une trop longue exposition en première ligne. Le manque de couverts dans le désert au cours des bombardements, les échecs des offensives depuis l’Egypte, l’absence de soutien aérien ou encore un mauvais encadrement (un sergent du 2/4th Field Company a transmis sa panique à tout ceux qui étaient dans son entourage), mène à la multiplication des problèmes psychologiques au sein des unités. Bien des hommes subissent la fatigue du combattant. C’est notamment le cas au sein de la 18th Australian Brigade ou encore au 2/1 Pioneer Bn. L’état-major réagit en assurant autant que faire se peut des moments et lieux de repos au sein même des unités. On autorise même certains hommes à dormir ou à prendre des sédatifs dans les Regimental Aid Posts. Dans certains cas, des soldats sont affectés à des tâches faciles à l’arrière. Pour qu’ils ne se sentent pas inutiles et passifs, on leur assigne entre autres le rôle de donneurs de sang. Toutefois, les médecins estiment qu’un soldat pourra récupérer plus facilement s’il n’est pas éloigné de son unité. Au final, 500 Australiens seront traités pour des raisons psychologiques, soit 20% des pertes totales et 25% des blessés. La discipline souffre également, notamment du fait du manque d’officiers dans certains bataillons ou de l’incompétence de certains autres. 64 hommes sont traduits en cour martiale entre juin et octobre 1941. Un nombre nettement plus élevé qu’avant le début du siège. Parallèlement, autre signe de relâchement, le nombre de blessures auto-infligées augmente lui aussi de façon substantielle. La réaction ne tarde pas : les armes ne seront désormais nettoyées qu’en groupe et sous la supervision d’un supérieur. 

« Farewell Tobruk »

Par ailleurs, en dépit de la réputation de combattants hors-pairs dont jouissent les Australiens, force est de constater que le meilleur côtoie parfois le pire même chez les Australiens : c’est ainsi qu’aucun des hommes perçus en renforts au 2/48 bn le 18 juillet ne sait utiliser un fusil-mitrailleur Bren, un fusil antichar Boys ou une grenade. Les Britanniques sont confrontés à une autre difficulté à propos de Tobrouk : le gouvernement australien, par la voix des premiers ministres Menzies puis Fadden et enfin Curtin, exige la relève de ses troupes, au grand dam d’Auchinleck qui estime que la division de Morshead, avec sa connaissance du terrain et son expérience, est sans doute la mieux à même d’assurer le caractère inexpugnable de la forteresse. L’Australie entend réunir la 7th Australian Division, victorieuse en Syrie en juillet 1941, et la 9th Australian Division afin de constituer enfin un corps d’armée purement australien, point sur lequel les Britanniques s’étaient engagés au début du conflit. Enfin, d’autres considérations nationales ne sont pas à écarter : les troupes du Dominion australien sont sérieusement mises à contribution –Libye, Grèce, Crète, Syrie- et la propagande allemande s’empare du sujet. 

Au cours de l’automne, les unités australiennes sont donc peu à peu relevées par la 70th British Division et la Polish Carpathian Brigade du général Kopanski, une unité polonaise qui ne demande qu’à en découdre avec les Allemands. Du printemps à l’automne, 47 000 hommes sont ainsi évacués tandis que 34 000 autres sont amenés en renforts. Entre le 17 septembre et le 25 octobre, la relève sera finalement opérée au cours des missions « Treacle », « Supercharge » et « Cultivate ». Ravitaillement et matériel font donc davantage défaut dans la forteresse puisque la relève des Australiens suppose que les transports soient dévolus en priorité au personnel mais aussi aux blindés. 

Epilogue

Les Australiens ont indéniablement fait preuve de vaillance. Mais ils se sont montrés incapables de mener à bien des contre-attaques d’envergure et décisives. Il ne fait guère de doute qu’ils n’auraient pu se maintenir sans l’appui efficace et déterminant de l’artillerie et des tanks. Le Lieutenant General Blamey les attend sur le quai à Alexandrie. Un de ses officiers d’état-major s’approche du Captain Northwood, du 2/28. « Il croyait qu’ils allaient faire des signes de la main et se réjouir d’être sortis de Tobrouk. Il m’a questionné et je lui ai répondu qu’ils étaient trop fatigués. Ils étaient très maigres, cuits d’un brun comme du bois foncé et très alertes, en raison de toutes les patrouilles. Mais ils étaient à cran».

Bibliographie :

L’essentiel de ce qui précède provient des archives australiennes (AWM, Australian War Memorial).

Ont également été consultés :

Adrian Converse, « Armies of Empire. The 9th Australian and 50th British Divisions in battle. 1939-1945 », Cambridge, 2011

Peter Rees, « Desert Boys. Australians at War from Beersheba to Tobruk and El Alamein », Allen & Unwin, 2011

Frank Harrison, « Tobruk. The Birth of a Legend », Cassell, 1996

Benoît Rondeau, “Afrikakorps”, Tallandier, 2013