La campagne de Birmanie, front oublié de la Seconde Guerre mondiale, a été le théâtre de combats particulièrement âpres et violents. Si les batailles décisives menées en 1944 et 1945 ont finalement abouti à la victoire alliée, les prémices de celle-ci remontent à la tragique période de la retraite vers les Indes du printemps 1942. Les Britanniques parviennent en effet à sauver leur armée de l’anéantissement au cours de la bataille de Shwegyin, lors de la dramatique traversée du cours de la Chindwin. L’enjeu est de taille : il apparaît difficile aux Britanniques d’assurer la sauvegarde de la frontière est de leur empire des Indes.
Le Burcorps contraint à la retraite
La 15e armée japonaise se lance à l’assaut de la Birmanie à partir du Siam le 16 janvier 1942. Attaquant avec élan sous la protection d’une couverture aérienne efficace, les Japonais entrent dans Rangoon dès le 8 mars mais les Britanniques ont réussi à se replier. Les mois de mars, avril et mai voient les revers se succéder pour les forces alliées engagées en Birmanie. Ces dernières sont regroupées au sein du Burcorps commandé depuis le 19 mars par le général Slim, officier énergique et efficace placé sous les ordres du général Alexander, qui doit donc faire face à une situation particulièrement préoccupante. Les Alliés entendent mener une action retardatrice sur la ligne Promé-Toungoo, pour empêcher le plus longtemps possible les Japonais de s’emparer des puits de pétrole de Yenangyaung. Toutefois, l’évolution de la situation, notamment sur le front chinois, va modifier la donne et oblige Wavell, alors commandant en chef dans le Sud-Est asiatique, à renoncer à tenir plus longtemps au sud de Mandalay. Toutes les contre-attaques s’avérant finalement vaines, devant la maîtrise des cieux par l’adversaire et sans perspective de renforts alors que les munitions et l’essence sont presque épuisées, les Alliés se résignent à la retraite. Mais il leur reste à réussir la traversée délicate des fleuves Irrawaddy et Chindwin. Du côté chinois, trois armées font retraite vers l’est ou le nord, en direction de la Chine, faisant ainsi preuve d’un total manque de coordination avec les Britanniques.
Le Burcorps et la 38e DI chinoise se dirigent de leur côté vers le nord de la Birmanie, en direction des Indes, seule voie du salut pour Slim et, de toute façon, il importe aux Britanniques d’assurer la défense de la frontière orientale des Indes, défense pour laquelle le Burcorps s’avère indispensable. Au début, tout semble se conformer selon le plan prévu et aucune difficulté majeure ne vient entraver le mouvement. Les blindés assurent à Slim une sécurité certaine au cours de cette délicate manœuvre de repli et l’Irrawady est franchi sans interférence japonaise entre les 25 et 27 avril. Des actions retardatrices efficaces sont menées à Meiktila et des ponts sont détruits pour freiner l’avance japonaise, notamment à Ava.
La Birmanie : le champ de bataille
La Birmanie constitue un des pires terrains imaginables pour mener une guerre. Les conditions de vie imposées par la nature sont très contraignantes. Le pays est très montagneux au nord, à l’est et à l’ouest, avec des chaînes encore élevées au centre, couvertes d’une jungle épaisse et impénétrable. Toutefois, une plaine praticable aux blindés existe au sud du pays. Les fleuves peuvent être très larges, l’Irrawaddy peut ainsi atteindre 12 kilomètres de large à la saison des pluies. Celle-ci, correspondant à la mousson, s’étale de la mi-mai à la mi-septembre, est marquée par des pluies diluviennes, qui rendent les opérations militaires particulièrement malaisées. Une seconde mousson a lieu vers Noël. Les bonnes routes et les voies ferrées sont rares et constituent donc des enjeux militaires primordiaux. Routes et pistes sont de surcroît souvent étroites. C’est sur ce terrain difficile que l’armée britannique doit enrayer l’avance des Japonais et protéger les Indes.
Le Burcorps en danger à Monywa
Le Burcorps doit suivre la route et la voie ferrée de Ye-U en direction de Kalewa afin de franchir la Chindwin à proximité, à Shwegyin et à Monywa. Le transfert sur l’autre rive s’effectuera grâce aux embarcations qu’on y rassemble en vue de l’arrivée des troupes en retraite. Arrivé à Kalewa, le Burcorps remonterait une piste difficile jusqu’à Tamu et Imphal. Une unité n’est toutefois pas concernée par cet itinéraire, la 2nd Burma Brigade. Cette brigade se trouve en effet à Monywa, bien plus à l’ouest que les autres unités de Slim, et elle doit tenter sa chance isolément en remontant la vallée de la Myttha jusqu’à Kalemyo, via Gangaw, et, de là, jusqu’à Imphal. Slim fait alors preuve d’un excès de confiance quand il ordonne à la 2nd Burma Brigade de quitter Monywa avant l’arrivée du gros de la 17th Indian Brigade. Les Japonais ne tardent pas à prendre parti de la décision malheureuse de Slim. Ils décident en effet de remonter l’Irrawady en bateaux et débarquent sur la rive ouest du fleuve précisément à Monywa. La prise de Monywa par les Japonais est lourde de conséquences : cela signifie qu’ils sont en mesure d’utiliser le cours de la Chindwin pour poursuivre leur avance. Le 30 avril, ils tentent en vain d’établir une tête de pont sur l’autre rive mais ils sont repoussés par un faible détachement britannique, totalisant à peine 300 hommes : des hommes du Gloucester Regiment, des Royal Marines, des hommes du génie et d’autres d’une unité fluviale, bien peu de choses en réalité. Les Japonais sont donc en mesure de couper la retraite de l’ensemble du Burcorps qui tente de remonter la route depuis Mandalay. C’est ainsi que 700 Japonais prennent pied sur la rive est de l’Irrawady à la faveur de la nuit et sous le couvert d’un intense bombardement de mortiers.
Les forces alliées en Birmanie en 1942
L’armée britannique de Birmanie totalise 20 à 25 000 hommes le 27 décembre 1941. Le commandant provisoire de cette armée, dont le QG est positionné à Rangoon, est le général Hutton, le général Smyth ne prenant son poste qu’au début janvier. L’armée aligne la 1st Burma Division du général Bruce-Scott, une partie de la 17th Indian Division ainsi que diverses unités de garnisons, en tout une vingtaine de bataillons valables. L’aviation est réduite à 57 appareils. En septembre 1941, le pilote américain Claire Chennault, qui assiste le gouvernement chinois depuis 1937 dans sa lutte contre les Japonais, commande une centaine de chasseurs Curtis P-40 Tomawak, pilotés par des volontaires, les célèbres « Tigres Volants ». Chennault obtient des Britanniques l’autorisation d’entraîner ses pilotes et des aviateurs chinois en Birmanie. En décembre 1941, Roosevelt envoie auprès de Tchang Kai-Chek le général Stilwell, dont le mauvais caractère le fera surnommer « Vinegar Joe ». Celui-ci reçoit la mission d’assurer la fourniture du matériel de la loi prêt-bail aux Chinois tout en occupant le poste de chef d’Etat-major de Tchang Kai-Chek et de commandant des forces américaines en Chine. Finalement, trois armées chinoises totalisant 100 000 hommes seront engagées en Birmanie, mais elles sont dispersées et positionnées trop au nord ou à l’est et la coordination avec les Britanniques fait défaut. Alors que le général Wavell reçoit l’immense tâche de superviser le théâtre des opérations du Sud-Est asiatique en sus de ses fonctions de commandant en chef aux Indes, le général Slim va bientôt prendre en charge les opérations en Birmanie sous le commandement du général Alexander, qui organisera la retraite vers les Indes. L’ensemble des forces du Commonwealth est regroupé au sein du Burcorps, soit environ 65 000 hommes à la mi-mars en comptant le personnel logistique.
La 15e armée japonaise
La 15e armée japonaise, qui occupe la Thaïlande dès le 8 décembre 1941, couvre les opérations en Malaisie jusqu’au 20 janvier tout en préparant sa future offensive. Commandé par le général Iida, elle comprend la 33e DI du général Sakuraï, qui sera un formidable adversaire pour les Britanniques, et la 55e DI du général Takeuchi, renforcées en février-mars par la 56e DI, dont de nombreux conscrits ont servi en Chine, et la 18e DI du général Mutaguchi, cette dernière ayant joué un rôle essentiel dans la prise de Singapour. La 48th Brigade lui infligera pourtant 500 pertes contre seulement une dizaine lors des opérations visant à retarder l’avance japonaise vers l’Irrawaddy. Chaque division comprend environ 15 000 hommes. Elles sont subdivisées en trois régiments forts de 4 000 hommes. Entraînés à combattre avec la baïonnette au canon, les soldats japonais ne sont pas réputés pour être de bons tireurs selon les témoignages de leurs adversaires. Toutefois, contrairement aux pratiques en vigueur dans les autres armées de l’époque, les meilleures recrues sont versées dans l’infanterie. L’entraînement et la rudesse des soldats ainsi qu’un train de ravitaillement essentiellement basé sur des animaux de bâts sont d’indéniables atouts pour les Japonais en début de campagne. 150 chars interviennent à partir de mars 1942.
Devant l’urgence de la situation, Slim ordonne à Bruce-Scott et sa 1st Burma Division de poursuivre le mouvement dans la nuit et de faire intervenir au plus vite des blindés depuis Mandalay. La 17th Indian Division de Cowan doit de son côté emprunter la voie ferrée de Ye-U pour mettre à pied d’œuvre une de ses brigades pour reprendre Monywa. Grâce à cette rapide réaction, la force japonaise qui s’y trouve est presque anéantie le 1er mai. Toutefois, un ordre de retraite prématuré empêche un succès britannique assuré alors que des pertes importantes ont été consenties : 1 200 hommes, 2 chars, 2 Bren-Carriers, 6 canons antichars et 158 camions. Les Japonais restent donc maîtres de Monywa. Dans ces conditions, l’unique route du salut pour Slim et ses troupes passe par Shwegyin. Le repli vers les Indes est alors accéléré pour échapper à la menace des troupes japonaises qui talonnent le Burcorps. Afin de se prémunir pour l’avenir d’un nouvel épisode comme celui de Monywa, les Britanniques établissent un barrage d’épaves et de troncs en travers de la Chindwin gardé par une patrouille fluviale. Sur les rives, quelques unités sont prêtes à ouvrir le feu sur d’éventuelles embarcations japonaises qui parviendraient à forcer le passage. Une course contre la montre s’engage car le Burcorps doit absolument contrecarrer les manœuvres de l’ennemi. Les Japonais tentent en effet de couper celui-ci de son unique route de repli. Si la 15e armée nipponne précède les colonnes britanniques en retraite à Shwegyin, à Kalewa ou Kalemyo, le désastre serait inévitable. Afin d’assurer la sécurité du passage, la 16thIndian Brigade est envoyée en avant par camions et prend position pour s’assurer du contrôle effectif de ces trois localités. Les Britanniques semblent à ce moment pouvoir réussir leur dessein de se replier sans encombres jusqu’aux Indes. Toutefois, la traversée de la Chindwin entre le 3 et le 10 mai est beaucoup plus dramatique que celle de l’Irrawady et n’est en aucun cas une sinécure : le Burcorps est sur le point d’être totalement anéanti.
La cuvette de Shwegyin
Les unités du Burcorps doivent atteindre la Chindwin à Shwegyin. De là, les soldats en retraite doivent rejoindre la rive ouest en empruntant des bacs et des embarcations devant les emmener de Shwegyin à Kalewa, distant de plus de 10 kilomètres plus au nord. Mais le franchissement de la rivière s’annonce difficile et particulièrement long. Les moyens permettant le passage sont en effet des plus limités et la masse des réfugiés fuyant l’avancée japonaise ne fait qu’entraver les mouvements des Britanniques. En outre, la maîtrise de l’air par les Japonais ne peut rendre l’opération que particulièrement périlleuse. Toutefois, Slim dispose de six bacs à moteur de grande capacité, capables d’emmener 5 à 600 hommes, un camion ou deux jeeps et deux ou trois canons. En revanche, aucun bac n’est capable d’embarquer un char : les blindés devront donc être abandonnés. Les épaves de nombreuses voitures de civils constituent également une entrave pour l’embarquement. Toutefois, aucun signe de panique ne sera à déplorer, même aux moments où la pression s’avérera la plus menaçante. Au même moment, la pression japonaise ne faiblit pas sur les troupes en retraite.
La 7th Armoured Brigade en Birmanie
A la suite de l’entrée en guerre du Japon, la 7th Armoured Brigade quitte la Libye et, rééquipée, s’embarque pour l’Extrême-Orient. Originellement destinée à renforcer le front de Malaisie, l’évolution dramatique de la situation à Singapour pousse Wavell à détourner la brigade sur Rangoon. Son insigne est alors une gerboise devenue verte (elle était rouge en Afrique du Nord). Commandéepar le Brigadier J. Anstice, elle aligne alors 115 chars M3 Stuart regroupés au sein du 2nd RTR et du 7th Queen’s Own Hussars. Un premier accrochage contre des blindés japonais Type 95 a lieu à Payagi. Le combat tourne à l’avantage des Britanniques puisque les Japonais perdent cinq engins, mais autant de Stuart sont victimes des antichars et des cocktails Molotov ennemis. La 7th Armoured Brigade tient ensuite un rôle de premier plan en formant l’arrière-garde des unités en retraite vers l’Irrawaddy puis la Chindwin. L’appui-feu des blindés légers est en effet le bienvenu en dépit des difficultés rencontrées par les escadrons pour évoluer en terrain fermé. Le cas échéant, les Stuart sont également mis à contribution pour transporter fantassins et blessés sur leur structure, ce qui permet de palier quelque peut au manque de véhicules motorisés, notamment tout terrain. Au cours de la retraite, pas moins d’une vingtaine de barrages seront détruits pour la perte d’une quarantaine de chars. Dans une autre occasion, une colonne de véhicules ennemis est presque intégralement anéantie sur la route de Toungoo. Alexander envisage un temps de replier l’unité avec les Chinois avant de se raviser. Les chars sont à bout de souffle et une maintenance s’impose. Toutefois, ils participent aux velléités de contre-attaques du Burcorps. La 7th Armoured Brigade participe ainsi à la tentative visant à la capture de Monywa et couvre le repli des unités alliées en retraite vers la Chindwin. Les ravins, les fonds de rivières trop mous et les ennuis mécaniques alourdissent les pertes en chars. Le pire survient sur les rives de la Chindwin puisqu’il apparaît que le transfert des tanks sur l’autre rive est impossible. 70 Stuart sont ainsi sabordés. La perte des engins estimés au sein du Burcorps est durement ressentie car les blindés sont rares en Inde et la troupe est consciente du soutien essentiel que leur ont fourni ces petits chars légers. En outre, on déplore 50 tankistes tués, sans compter les blessés. Un chef de char a cependant réussi à sauver son engin, « The Curse of Scotland », tracté sur un radeau tiré par un ferry mais l’équipage de ce dernier refuse catégoriquement de renouveler l’opération. Après avoir été rééquipée, la brigade s’embarque pour l’Irak en septembre 1942.
Le gros du Burcorps se trouve alors encore dans la région de Ye-U et Schwebo, les routes encombrées de réfugiés. Les blessés, au nombre de 2 000 retardent d’autant plus la progression de la retraite vers la Chindwin, alors que les Britanniques ne disposent que d’un unique point de passage. Or le niveau des réserves en vivres et en munitions commence à être critique. Slim se doit de réagir rapidement pour éviter toute déconvenue. Il décide en premier lieu d’envoyer la 1st Burma Brigade franchir la Chindwin plus au nord pour faire face à l’engorgement qui ne peut que survenir à Shwegyin. Au point de passage, le chargement à partir de l’unique jetée improvisée est lent, chaque canon devant être embarqué à la main. En outre, les bacs doivent remonter vers Kalewa en faisant face à un fort courant contraire : il faut plusieurs heures pour effectuer à peine dix kilomètres ! La zone d’embarquement se trouve elle-même au débouché d’une cuvette en fer à cheval dépourvue de végétation, longue de 1 500 mètres et large de 500, entourée de falaises boisée d’une soixantaine de mètres. Si les pentes sont abruptes vers l’intérieur, ce n’est pas le cas sur l’autre versant qui est couvert de jungle, ce qui peut favoriser la progression de l’ennemi sous le couvert de la végétation. Voilà qui n’est pas de nature à rassurer les Britanniques : et si les Japonais s’emparaient de ces hauteurs ? L’accumulation de matériel, de soldats et de réfugiés donne l’image d’une véritable déroute. Pour faire face au chaos, il importe d’accélérer les passages et de prendre des mesures draconiennes pour éviter la panique. C’est ainsi que chaque passager doit payer son passage d’une bûche, combustible indispensable pour faire manœuvrer les bacs. En outre, il est décidé d’abandonner tous les véhicules autres que les tout terrain à quatre roues motrices. L’embarquement des pièces d’artillerie et des véhicules est délicat. Si un engin bascule ou se trouve bloqué, cela signifie des heures de retard supplémentaire dans l’évacuation. Face à la menace aérienne nippone, on décide de multiplier les tranchées-abris et de concentrer toutes les pièces de DCA (4 Bofors du 3rd Indian Light Anti-Aircraft Battery) et de 25 livres (du 1st Indian Field Regiment) à proximité de la zone de franchissement. Enfin, la difficile défense des falaises n’est pas négligée. Si le cordon défensif au sommet de la cuvette est plutôt lâche, les hommes qui attendent l’embarquement constituent une réserve potentielle. Le lieutenant-colonel Godley, commandant du 1st Battalion 9th Royal Jat Regiment, premier arrivé dans la cuvette, est chargé de sa défense. La contribution du 7th Hussars de la 4th Armoured Brigade ainsi que de différents bataillons de Gurkhas s’avèrera également décisif.
La jungle
Comme sur la piste de Kokoda en Nouvelle-Guinée, une partie de la Birmanie consiste en une jungle étouffante et des marais insalubres. Une brume épaisse peut rester accrochée aux arbres. Tout est humide et les vêtements ne sèchent jamais. Le matériel et les denrées souffrent aussi de cette humidité qui monte à 80-95%. Dans ces conditions, il importe de graisser et d’entretenir les armes tous les jours. La chaleur est également source de bien des désagréments. Cette constante humidité cause d’innombrables mycoses et infections cutanées. Il importe notamment de prendre bien soin de ses pieds. Les hommes sont en proie au paludisme, à la dysenterie dès que l’hygiène fait défaut et à une forme parfois virulente de typhus. L’importance de l’hygiène est évidente, mais il reste malaisé de se laver et de se raser, cette dernière opération se révélant pourtant essentielle puisque une barbe attire les insectes et représente un terrain propice pour des plaies diverses. Les plaies s’infectent vite et les blessés et les cadavres peuvent pourrir rapidement. Les pluies diluviennes de la mousson, si elles apportent quelque répit dans les opérations, sont en revanche particulièrement pénibles à supporter et mettent les nerfs et les corps à rude épreuve, d’autant qu’elles s’accompagnent de l’arrivée en masse de moustiques, vecteurs de la malaria, qui causent bien souvent davantage de pertes que l’ennemi.
La plupart du temps, on ne voit pas l’adversaire car la visibilité est réduite à quelques mètres. Cette incapacité à voir l’ennemi et la nécessité d’être attentif au moindre bruit provoquent un stress épuisant pour les combattants. Il est en outre aisé de se perdre dans la jungle dès qu’on s’écarte des pistes. A Guadalcanal, en Birmanie ou en Nouvelle-Guinée, les épaisses forêts tropicales couvrent presque tout le territoire d’un fantastique réseau de lianes, de plantes grimpantes ou rampantes, de fougères et d’arbres géants. Les déplacements en dehors des pistes peuvent donc être réduits à quelques kilomètres par jour. L’évacuation des blessés et le soutien logistique des opérations ne sont donc pas sans connaître de sérieuses difficultés. Les combattants sont en outre généralement à court de vivres et à la limite de l’épuisement. Avant de toucher des rations américaines, les Britanniques préparent un semblant de porridge en mélangeant du bœuf avec un amalgame de lait, de sucre et de biscuits mélangés dans de l’eau. Cette dernière n’est bien sûr consommée que bouillie au préalable ou bien traitée au chlore. Bien que guère satisfaisant, ce régime est riche et varié comparé à la maigre pitance des soldats japonais, qui en sont parfois réduits à manger quelques fruits, des racines et des mousses.
Le Burcorps parvient à traverser la Chindwin
Les attaques japonaises ne se font pas attendre. La 33e division japonaise, progressant depuis le sud, est bien placée pour attaquer et couper la route orientée sud-ouest qui se trouve sur leur axe de progression. Heureusement pour le Burcorps, les nippons vont se heurter aux excellents Jats et Gurkhas de la 48th Brigade. Le barrage établi en aval est détruit à deux reprises et la Chindwin peut désormais être remontée par les Japonais. Des combats ont aussi lieu autour des escarpements entourant la cuvette de Shweygin. L’aviation nippone intervient également, causant des pertes certaines mais ne parvenant pas à couler les bacs. Si des équipages civils affectés aux barges désertent, les soldats britanniques postés sur ces embarcations restent courageusement à leur poste tout en surveillant le personnel qui ne s’est pas enfui. Le général Slim lui-même est pris sous les tirs de mousqueterie japonaise en provenance des falaises tout en continuant à marcher à pied lentement, en dépit de son vif désir de courir vers un abri, déclenchant ainsi l’hilarité d’un officier indien du 7th Gurkha devant l’embarras de son chef qui ne semble savoir quelle attitude adopter sous les tirs. Le 7th Gurkha auquel appartient cet officier est en fait détaché de l’arrière-garde de Cowan pour renforcer, bien à propos, la défense des hauteurs de la cuvette. Le 1st/9th Royal Jat et le 1st/7th Gurkhas reçoivent la délicate tâche de nettoyer une crête de toute présence japonaise. Couvert par des tirs d’artillerie perpendiculaires à l’axe de progression, ce qui évite des tirs fratricides trop court mais suppose une grande dextérité de la part des artilleurs, les Gurkhas mènent l’assaut, portant des marquages de reconnaissance jaunes sur le dos. Cowan est pour sa part retranché à quelques kilomètres de Shwegyin afin d’éviter toute congestion dans la zone d’embarquement. Les combats autour des falaises sont acharnés, souvent au corps à corps, mais toutes les tentatives japonaises sont repoussées, bien que les tireurs d’élite et les mortiers opèrent des coupes sombres dans les rangs britanniques. Les Japonais débarquent des troupes à quelques kilomètres au sud de Shwegyin et parviennent à s’infiltrer à la faveur de l’obscurité, repoussant le premier cordon de Gurkhas, dont les groupes sont dispersés dans la nuit. Une de ces attaques parvient d’ailleurs à portée de la jetée, mais elle est aussitôt repoussée et tous les attaquants sont abattus. Tout le personnel disponible, y compris administratif, participe à ce combat désespéré. Si les Indiens et les Gurkhas tiennent bon, ils s’avèrent en revanche incapables de reprendre aux Japonais une hauteur donnant directement sur la jetée. En revanche, l’unique canon que les Japonais parviennent à hisser sur les hauteurs est bien vite réduit au silence par les obus de 40 mm des Bofors. Le 10 mai à 16 heures, Cowan décide de faire évacuer les blessés puis les derniers hommes valides qu’un peu plus au nord, afin d’échapper aux tirs des Japonais. A 19h55, les pièces d’artillerie de la rive gauche vident leurs caisses de munitions jusqu’au dernier obus en une vingtaine de minutes, puis les servants détruisent leurs canons. Les véhicules sont également sabotés et incendiés. A la faveur de ce barrage d’artillerie, alors que le gros du Burcorps est désormais en sécurité sur l’autre rive, les dernières troupes franchissent le fleuve, à l’exception de quelques arrière-gardes, qui seront presque toutes recueillies. Cette traversée n’est pas entravée par les Japonais qui auraient pu causer un carnage. Les Britanniques retraitent en effet sur une piste le long de la Chindwin depuis la cuvette de Shwegyin en direction du nord afin de traverser en face de Kalewa. Ainsi, Walter Lentaigne, chef de bataillon de Gurkhas et futur successeur de Wingate à la tête des Chindits rapporte que, il a attendu avec 4 000 hommes que la piste encombrée par des mules se dégage. L’obscurité, la difficulté du terrain et l’étroitesse de la voie de passage ne permettent en effet pas Près de 15 kilomètres sont ainsi parcourus cette nuit-là avant d’atteindre la zone salvatrice de la berge où peuvent accoster les ferries sur des points d’embarquements improvisés en face de Kalewa, la cuvette de Shwegyin étant désormais entre les mains des Japonais. Si le matériel est abandonné en grande quantité sur les rives de la Chindwin, les hommes, désormais expérimentés, sont sauvés et, rééquipés, participeront efficacement aux combats futurs. Slim est sensible à la perte de ses blindés, atout jusque-là essentiel, d’autant qu’à peine le tiers des pièces d’artillerie a pu être sauvé, sans parler des innombrables véhicules qui ont dû être abandonnés. Ces pertes sont particulièrement sensibles car leur remplacement reste plus problématique que pour les autres armées engagées dans le conflit. Positionné en dernière place en termes de priorité, le front de Birmanie n’est renforcé que parcimonieusement. Slim ne dispose plus en tout et pour tout que d’à peine 50 camions, 30 jeeps, 28 canons et un unique char de combat.
Les débuts des tactiques de la guerre dans la jungle
Ces tactiques n’en sont qu’à leurs premiers balbutiements en 1942. Contrairement à la légende, les Japonais n’aiment pas la jungle et ne sont pas particulièrement entraînés pour s’y battre. Néanmoins, ils s’y montrent plus à l’aise car ils savent se contenter de peu pour survivre et combattre. Les premiers succès en Malaisie et en Birmanie ont contribué à forger cette image d’un combattant nippon rompu aux tactiques de la guerre dans la jungle, mais les Britanniques, notamment les Chindits qui opèrent sur les arrières ennemis, ont tôt fait de montrer leur aptitude à contrer les Japonais sur ce terrain. S’il est indéniable que les forces britanniques impliquées dans les débuts de la campagne de Birmanie n’ont subi aucun entraînement les préparant à mener des combats dans la jungle, elles n’en ont pas moins remporté des succès indiscutables. Toutefois, les manœuvres de flanquement et de contournement qu’affectionnent les Japonais décontenancent leurs adversaires. L’encerclement des positions adverses par la jungle est plusieurs fois couronné de succès pour la 15e japonaise. Toutefois, la rigidité de la mentalité des officiers japonais, déterminés à suivre rigoureusement le plan arrêté, sera source de déconvenues pour l’armée nipponne en 1942 puisque des occasions uniques seront ainsi manquées. C’est ainsi que le barrage japonais établi au nord de Rangoon sur la route de Promé aurait pu s’avérer funeste pour les Britanniques si l’officier nippon en charge de l’unité n’avait pas décroché après 36 heures de combats victorieux pour faire son entrée dans la capitale birmane selon les ordres initialement reçus. Les armes de combat rapproché, comme la grenade, ainsi que le mortier tiennent un rôle primordial sur un terrain aussi cloisonné que la jungle. De même, les difficultés de communications et la compartimentation du champ de bataille font que le rôle des officiers subalternes devient déterminant. La désastreuse défaite de Malaisie et l’humiliante retraite de Birmanie amènent les Britanniques à réorganiser le Burcorps et à mettre au point un nouvel entraînement tenant compte de l’expérience de la retraite. Cette remise en condition opérée par Slim portera ses fruits lors des opérations menées en 1943-1945.
La longue retraite jusqu’aux Indes
La marche qui suivit, 130 kilomètres par l’insalubre vallée de la Kabaw, se déroule dans des conditions éprouvantes pour les militaires et les civils mais le Burcorps a au moins le soulagement de ne plus être poursuivi par les Japonais, également épuisés. La mousson s’abat toutefois précocement sur la colonne en retraite dès le 13 mai et s’ajoute ainsi aux souffrances des hommes. Toutefois, les opérations militaires sont au point mort. A deux jours de marche de Tamu, le Burcorps est enfin recueilli et pris en charge par des soldats de l’armée des Indes. Les troupes de Slim sont cependant dans un piteux état. Affamés et parfois sans chaussures, 80% de l’effectif est atteint plus ou moins gravement de paludisme. C’est pourtant à pied qu’ils doivent faire retraite, les cinquante derniers camions n’ayant pu les soulager tous de la difficulté de la marche, en dépit des rotations qu’ils effectuent sans cesse, permettant à près de la moitié des hommes d’en bénéficier. Le Burcorps est néanmoins mal accueilli aux Indes, en dépit d’une retraite de 1 600 kilomètres, exploit rarement égalé dans l’histoire militaire. Les officiers et les soldats de Slim en garderont beaucoup d’amertume : pour eux, aucun accueil chaleureux et une réaction bien lente de la part du gouvernement indien pour répondre aux besoins de l’armée et des réfugiés. Slim est pourtant fiers de ses hommes et ne cache pas son admiration à leur égard. Selon le mot même de Wavell, Slim a pleinement rempli sa mission retardatrice afin de préparer la mise en défense des Indes mais, comme Stilwell et contrairement à beaucoup d’officiers dans d’autres campagnes, Slim ne fuit pas ses responsabilités et il accepte la réalité de la situation : « Nous avions été battus à plates-coutures ». Peu après, le Burcorps est dissous au bénéfice du IVth Corps, récemment arrivé en Extrême-Orient. La 1st Burma Division, qui ne rassemble plus qu’à peine 2 000 hommes, est réorganisée en 39th Indian Division. Quantà la 17th Indian Division, elle compte encore 9 908 soldats qui passeront l’essentiel des trois mois à venir à prendre du repos et à se rééquiper en vue de nouvelles opérations.
L’armée des Indes
L’armée des Indes, bien que combattant au sein des forces du Commonwealth, commandée par des officiers supérieurs britanniques, reste pourtant distincte de l’armée britannique. Elle se distingue des troupes des Dominions par sa composition particulière. En effet, dans chaque brigade, un bataillon sur trois est exclusivement composé de Britanniques, qui forment également en général les effectifs des unités d’artillerie. En outre, les officiers supérieurs sont toujours britanniques. L’armée des Indes, commandé par le général Auchinleck jusqu’à l’été 1941 puis par le général Wavell jusqu’au retour d’Auchinleck en 1943, va contribuer largement à la victoire britannique contre les Japonais, enregistrant de lourdes pertes : 62 175 hommes en Malaisie et 40 458 en Birmanie. Notons que les troupes britanniques envoyées aux Indes pour servir en Birmanie ne relèvent plus des effectifs de la métropole, mais de ceux de l’armée des Indes. L’armée des Indes possède ses propres troupes d’élite, en l’occurrence les Gurkhas, originaires du Népal. En décembre 1941, elle compte approximativement 900 000 hommes, dont 300 000 au Moyen-Orient et en Malaisie. Sur le reste, environ 150 000 hommes sont déployés sur la frontière nord-ouest ou en maintien de l’ordre sur le territoire, 300 000 autres étant à l’instruction. Lorsque débute l’offensive japonaise, l’essentiel des forces opérationnelles indiennes se trouve au Moyen-Orient, à l’exception de 3 divisions en Malaisie et 1 division à potentiel réduit en Birmanie. Cette dispersion, ainsi qu’un entraînement orienté vers un engagement au Moyen-Orient, sera préjudiciable aux forces engagées contre les Japonais. L’uniforme lui-même est plus adapté au désert d’Afrique du Nord qu’à la jungle d’Asie du Sud-Est. Après les premières déconvenues survenues en Malaisie et en Birmanie, une efficace machine de guerre sera forgée sous l’égide du général Auchinleck. Fournissant le gros des effectifs engagés par les Britanniques en Birmanie, sa contribution à la victoire sur le Japon est indéniable. En août 1945, l’armée des Indes aligne 2 millions d’hommes, dont 1,2 millions dans les unités de services. Elle possède alors 19 régiments blindés et 207 batteries d’artillerie.
La campagne de Birmanie, front oublié de la Seconde Guerre mondiale, a été le théâtre de combats particulièrement âpres et violents. Si les batailles décisives menées en 1944 et 1945 ont finalement abouti à la victoire alliée, les prémices de celle-ci remontent à la tragique période de la retraite vers les Indes du printemps 1942. Les Britanniques parviennent en effet à sauver leur armée de l’anéantissement au cours de la bataille de Shwegyin, lors de la dramatique traversée du cours de la Chindwin. L’enjeu est de taille : il apparaît difficile aux Britanniques d’assurer la sauvegarde de la frontière est de leur empire des Indes.
Le Burcorps contraint à la retraite
La 15e armée japonaise se lance à l’assaut de la Birmanie à partir du Siam le 16 janvier 1942. Attaquant avec élan sous la protection d’une couverture aérienne efficace, les Japonais entrent dans Rangoon dès le 8 mars mais les Britanniques ont réussi à se replier. Les mois de mars, avril et mai voient les revers se succéder pour les forces alliées engagées en Birmanie. Ces dernières sont regroupées au sein du Burcorps commandé depuis le 19 mars par le général Slim, officier énergique et efficace placé sous les ordres du général Alexander, qui doit donc faire face à une situation particulièrement préoccupante. Les Alliés entendent mener une action retardatrice sur la ligne Promé-Toungoo, pour empêcher le plus longtemps possible les Japonais de s’emparer des puits de pétrole de Yenangyaung. Toutefois, l’évolution de la situation, notamment sur le front chinois, va modifier la donne et oblige Wavell, alors commandant en chef dans le Sud-Est asiatique, à renoncer à tenir plus longtemps au sud de Mandalay. Toutes les contre-attaques s’avérant finalement vaines, devant la maîtrise des cieux par l’adversaire et sans perspective de renforts alors que les munitions et l’essence sont presque épuisées, les Alliés se résignent à la retraite. Mais il leur reste à réussir la traversée délicate des fleuves Irrawaddy et Chindwin. Du côté chinois, trois armées font retraite vers l’est ou le nord, en direction de la Chine, faisant ainsi preuve d’un total manque de coordination avec les Britanniques.
Le Burcorps et la 38e DI chinoise se dirigent de leur côté vers le nord de la Birmanie, en direction des Indes, seule voie du salut pour Slim et, de toute façon, il importe aux Britanniques d’assurer la défense de la frontière orientale des Indes, défense pour laquelle le Burcorps s’avère indispensable. Au début, tout semble se conformer selon le plan prévu et aucune difficulté majeure ne vient entraver le mouvement. Les blindés assurent à Slim une sécurité certaine au cours de cette délicate manœuvre de repli et l’Irrawady est franchi sans interférence japonaise entre les 25 et 27 avril. Des actions retardatrices efficaces sont menées à Meiktila et des ponts sont détruits pour freiner l’avance japonaise, notamment à Ava.
La Birmanie : le champ de bataille
La Birmanie constitue un des pires terrains imaginables pour mener une guerre. Les conditions de vie imposées par la nature sont très contraignantes. Le pays est très montagneux au nord, à l’est et à l’ouest, avec des chaînes encore élevées au centre, couvertes d’une jungle épaisse et impénétrable. Toutefois, une plaine praticable aux blindés existe au sud du pays. Les fleuves peuvent être très larges, l’Irrawaddy peut ainsi atteindre 12 kilomètres de large à la saison des pluies. Celle-ci, correspondant à la mousson, s’étale de la mi-mai à la mi-septembre, est marquée par des pluies diluviennes, qui rendent les opérations militaires particulièrement malaisées. Une seconde mousson a lieu vers Noël. Les bonnes routes et les voies ferrées sont rares et constituent donc des enjeux militaires primordiaux. Routes et pistes sont de surcroît souvent étroites. C’est sur ce terrain difficile que l’armée britannique doit enrayer l’avance des Japonais et protéger les Indes.
Le Burcorps en danger à Monywa
Le Burcorps doit suivre la route et la voie ferrée de Ye-U en direction de Kalewa afin de franchir la Chindwin à proximité, à Shwegyin et à Monywa. Le transfert sur l’autre rive s’effectuera grâce aux embarcations qu’on y rassemble en vue de l’arrivée des troupes en retraite. Arrivé à Kalewa, le Burcorps remonterait une piste difficile jusqu’à Tamu et Imphal. Une unité n’est toutefois pas concernée par cet itinéraire, la 2nd Burma Brigade. Cette brigade se trouve en effet à Monywa, bien plus à l’ouest que les autres unités de Slim, et elle doit tenter sa chance isolément en remontant la vallée de la Myttha jusqu’à Kalemyo, via Gangaw, et, de là, jusqu’à Imphal. Slim fait alors preuve d’un excès de confiance quand il ordonne à la 2nd Burma Brigade de quitter Monywa avant l’arrivée du gros de la 17th Indian Brigade. Les Japonais ne tardent pas à prendre parti de la décision malheureuse de Slim. Ils décident en effet de remonter l’Irrawady en bateaux et débarquent sur la rive ouest du fleuve précisément à Monywa. La prise de Monywa par les Japonais est lourde de conséquences : cela signifie qu’ils sont en mesure d’utiliser le cours de la Chindwin pour poursuivre leur avance. Le 30 avril, ils tentent en vain d’établir une tête de pont sur l’autre rive mais ils sont repoussés par un faible détachement britannique, totalisant à peine 300 hommes : des hommes du Gloucester Regiment, des Royal Marines, des hommes du génie et d’autres d’une unité fluviale, bien peu de choses en réalité. Les Japonais sont donc en mesure de couper la retraite de l’ensemble du Burcorps qui tente de remonter la route depuis Mandalay. C’est ainsi que 700 Japonais prennent pied sur la rive est de l’Irrawady à la faveur de la nuit et sous le couvert d’un intense bombardement de mortiers.
Les forces alliées en Birmanie en 1942
L’armée britannique de Birmanie totalise 20 à 25 000 hommes le 27 décembre 1941. Le commandant provisoire de cette armée, dont le QG est positionné à Rangoon, est le général Hutton, le général Smyth ne prenant son poste qu’au début janvier. L’armée aligne la 1st Burma Division du général Bruce-Scott, une partie de la 17th Indian Division ainsi que diverses unités de garnisons, en tout une vingtaine de bataillons valables. L’aviation est réduite à 57 appareils. En septembre 1941, le pilote américain Claire Chennault, qui assiste le gouvernement chinois depuis 1937 dans sa lutte contre les Japonais, commande une centaine de chasseurs Curtis P-40 Tomawak, pilotés par des volontaires, les célèbres « Tigres Volants ». Chennault obtient des Britanniques l’autorisation d’entraîner ses pilotes et des aviateurs chinois en Birmanie. En décembre 1941, Roosevelt envoie auprès de Tchang Kai-Chek le général Stilwell, dont le mauvais caractère le fera surnommer « Vinegar Joe ». Celui-ci reçoit la mission d’assurer la fourniture du matériel de la loi prêt-bail aux Chinois tout en occupant le poste de chef d’Etat-major de Tchang Kai-Chek et de commandant des forces américaines en Chine. Finalement, trois armées chinoises totalisant 100 000 hommes seront engagées en Birmanie, mais elles sont dispersées et positionnées trop au nord ou à l’est et la coordination avec les Britanniques fait défaut. Alors que le général Wavell reçoit l’immense tâche de superviser le théâtre des opérations du Sud-Est asiatique en sus de ses fonctions de commandant en chef aux Indes, le général Slim va bientôt prendre en charge les opérations en Birmanie sous le commandement du général Alexander, qui organisera la retraite vers les Indes. L’ensemble des forces du Commonwealth est regroupé au sein du Burcorps, soit environ 65 000 hommes à la mi-mars en comptant le personnel logistique.
La 15e armée japonaise
La 15e armée japonaise, qui occupe la Thaïlande dès le 8 décembre 1941, couvre les opérations en Malaisie jusqu’au 20 janvier tout en préparant sa future offensive. Commandé par le général Iida, elle comprend la 33e DI du général Sakuraï, qui sera un formidable adversaire pour les Britanniques, et la 55e DI du général Takeuchi, renforcées en février-mars par la 56e DI, dont de nombreux conscrits ont servi en Chine, et la 18e DI du général Mutaguchi, cette dernière ayant joué un rôle essentiel dans la prise de Singapour. La 48th Brigade lui infligera pourtant 500 pertes contre seulement une dizaine lors des opérations visant à retarder l’avance japonaise vers l’Irrawaddy. Chaque division comprend environ 15 000 hommes. Elles sont subdivisées en trois régiments forts de 4 000 hommes. Entraînés à combattre avec la baïonnette au canon, les soldats japonais ne sont pas réputés pour être de bons tireurs selon les témoignages de leurs adversaires. Toutefois, contrairement aux pratiques en vigueur dans les autres armées de l’époque, les meilleures recrues sont versées dans l’infanterie. L’entraînement et la rudesse des soldats ainsi qu’un train de ravitaillement essentiellement basé sur des animaux de bâts sont d’indéniables atouts pour les Japonais en début de campagne. 150 chars interviennent à partir de mars 1942.
Devant l’urgence de la situation, Slim ordonne à Bruce-Scott et sa 1st Burma Division de poursuivre le mouvement dans la nuit et de faire intervenir au plus vite des blindés depuis Mandalay. La 17th Indian Division de Cowan doit de son côté emprunter la voie ferrée de Ye-U pour mettre à pied d’œuvre une de ses brigades pour reprendre Monywa. Grâce à cette rapide réaction, la force japonaise qui s’y trouve est presque anéantie le 1er mai. Toutefois, un ordre de retraite prématuré empêche un succès britannique assuré alors que des pertes importantes ont été consenties : 1 200 hommes, 2 chars, 2 Bren-Carriers, 6 canons antichars et 158 camions. Les Japonais restent donc maîtres de Monywa. Dans ces conditions, l’unique route du salut pour Slim et ses troupes passe par Shwegyin. Le repli vers les Indes est alors accéléré pour échapper à la menace des troupes japonaises qui talonnent le Burcorps. Afin de se prémunir pour l’avenir d’un nouvel épisode comme celui de Monywa, les Britanniques établissent un barrage d’épaves et de troncs en travers de la Chindwin gardé par une patrouille fluviale. Sur les rives, quelques unités sont prêtes à ouvrir le feu sur d’éventuelles embarcations japonaises qui parviendraient à forcer le passage. Une course contre la montre s’engage car le Burcorps doit absolument contrecarrer les manœuvres de l’ennemi. Les Japonais tentent en effet de couper celui-ci de son unique route de repli. Si la 15e armée nipponne précède les colonnes britanniques en retraite à Shwegyin, à Kalewa ou Kalemyo, le désastre serait inévitable. Afin d’assurer la sécurité du passage, la 16thIndian Brigade est envoyée en avant par camions et prend position pour s’assurer du contrôle effectif de ces trois localités. Les Britanniques semblent à ce moment pouvoir réussir leur dessein de se replier sans encombres jusqu’aux Indes. Toutefois, la traversée de la Chindwin entre le 3 et le 10 mai est beaucoup plus dramatique que celle de l’Irrawady et n’est en aucun cas une sinécure : le Burcorps est sur le point d’être totalement anéanti.
La cuvette de Shwegyin
Les unités du Burcorps doivent atteindre la Chindwin à Shwegyin. De là, les soldats en retraite doivent rejoindre la rive ouest en empruntant des bacs et des embarcations devant les emmener de Shwegyin à Kalewa, distant de plus de 10 kilomètres plus au nord. Mais le franchissement de la rivière s’annonce difficile et particulièrement long. Les moyens permettant le passage sont en effet des plus limités et la masse des réfugiés fuyant l’avancée japonaise ne fait qu’entraver les mouvements des Britanniques. En outre, la maîtrise de l’air par les Japonais ne peut rendre l’opération que particulièrement périlleuse. Toutefois, Slim dispose de six bacs à moteur de grande capacité, capables d’emmener 5 à 600 hommes, un camion ou deux jeeps et deux ou trois canons. En revanche, aucun bac n’est capable d’embarquer un char : les blindés devront donc être abandonnés. Les épaves de nombreuses voitures de civils constituent également une entrave pour l’embarquement. Toutefois, aucun signe de panique ne sera à déplorer, même aux moments où la pression s’avérera la plus menaçante. Au même moment, la pression japonaise ne faiblit pas sur les troupes en retraite.
La 7th Armoured Brigade en Birmanie
A la suite de l’entrée en guerre du Japon, la 7th Armoured Brigade quitte la Libye et, rééquipée, s’embarque pour l’Extrême-Orient. Originellement destinée à renforcer le front de Malaisie, l’évolution dramatique de la situation à Singapour pousse Wavell à détourner la brigade sur Rangoon. Son insigne est alors une gerboise devenue verte (elle était rouge en Afrique du Nord). Commandéepar le Brigadier J. Anstice, elle aligne alors 115 chars M3 Stuart regroupés au sein du 2nd RTR et du 7th Queen’s Own Hussars. Un premier accrochage contre des blindés japonais Type 95 a lieu à Payagi. Le combat tourne à l’avantage des Britanniques puisque les Japonais perdent cinq engins, mais autant de Stuart sont victimes des antichars et des cocktails Molotov ennemis. La 7th Armoured Brigade tient ensuite un rôle de premier plan en formant l’arrière-garde des unités en retraite vers l’Irrawaddy puis la Chindwin. L’appui-feu des blindés légers est en effet le bienvenu en dépit des difficultés rencontrées par les escadrons pour évoluer en terrain fermé. Le cas échéant, les Stuart sont également mis à contribution pour transporter fantassins et blessés sur leur structure, ce qui permet de palier quelque peut au manque de véhicules motorisés, notamment tout terrain. Au cours de la retraite, pas moins d’une vingtaine de barrages seront détruits pour la perte d’une quarantaine de chars. Dans une autre occasion, une colonne de véhicules ennemis est presque intégralement anéantie sur la route de Toungoo. Alexander envisage un temps de replier l’unité avec les Chinois avant de se raviser. Les chars sont à bout de souffle et une maintenance s’impose. Toutefois, ils participent aux velléités de contre-attaques du Burcorps. La 7th Armoured Brigade participe ainsi à la tentative visant à la capture de Monywa et couvre le repli des unités alliées en retraite vers la Chindwin. Les ravins, les fonds de rivières trop mous et les ennuis mécaniques alourdissent les pertes en chars. Le pire survient sur les rives de la Chindwin puisqu’il apparaît que le transfert des tanks sur l’autre rive est impossible. 70 Stuart sont ainsi sabordés. La perte des engins estimés au sein du Burcorps est durement ressentie car les blindés sont rares en Inde et la troupe est consciente du soutien essentiel que leur ont fourni ces petits chars légers. En outre, on déplore 50 tankistes tués, sans compter les blessés. Un chef de char a cependant réussi à sauver son engin, « The Curse of Scotland », tracté sur un radeau tiré par un ferry mais l’équipage de ce dernier refuse catégoriquement de renouveler l’opération. Après avoir été rééquipée, la brigade s’embarque pour l’Irak en septembre 1942.
Le gros du Burcorps se trouve alors encore dans la région de Ye-U et Schwebo, les routes encombrées de réfugiés. Les blessés, au nombre de 2 000 retardent d’autant plus la progression de la retraite vers la Chindwin, alors que les Britanniques ne disposent que d’un unique point de passage. Or le niveau des réserves en vivres et en munitions commence à être critique. Slim se doit de réagir rapidement pour éviter toute déconvenue. Il décide en premier lieu d’envoyer la 1st Burma Brigade franchir la Chindwin plus au nord pour faire face à l’engorgement qui ne peut que survenir à Shwegyin. Au point de passage, le chargement à partir de l’unique jetée improvisée est lent, chaque canon devant être embarqué à la main. En outre, les bacs doivent remonter vers Kalewa en faisant face à un fort courant contraire : il faut plusieurs heures pour effectuer à peine dix kilomètres ! La zone d’embarquement se trouve elle-même au débouché d’une cuvette en fer à cheval dépourvue de végétation, longue de 1 500 mètres et large de 500, entourée de falaises boisée d’une soixantaine de mètres. Si les pentes sont abruptes vers l’intérieur, ce n’est pas le cas sur l’autre versant qui est couvert de jungle, ce qui peut favoriser la progression de l’ennemi sous le couvert de la végétation. Voilà qui n’est pas de nature à rassurer les Britanniques : et si les Japonais s’emparaient de ces hauteurs ? L’accumulation de matériel, de soldats et de réfugiés donne l’image d’une véritable déroute. Pour faire face au chaos, il importe d’accélérer les passages et de prendre des mesures draconiennes pour éviter la panique. C’est ainsi que chaque passager doit payer son passage d’une bûche, combustible indispensable pour faire manœuvrer les bacs. En outre, il est décidé d’abandonner tous les véhicules autres que les tout terrain à quatre roues motrices. L’embarquement des pièces d’artillerie et des véhicules est délicat. Si un engin bascule ou se trouve bloqué, cela signifie des heures de retard supplémentaire dans l’évacuation. Face à la menace aérienne nippone, on décide de multiplier les tranchées-abris et de concentrer toutes les pièces de DCA (4 Bofors du 3rd Indian Light Anti-Aircraft Battery) et de 25 livres (du 1st Indian Field Regiment) à proximité de la zone de franchissement. Enfin, la difficile défense des falaises n’est pas négligée. Si le cordon défensif au sommet de la cuvette est plutôt lâche, les hommes qui attendent l’embarquement constituent une réserve potentielle. Le lieutenant-colonel Godley, commandant du 1st Battalion 9th Royal Jat Regiment, premier arrivé dans la cuvette, est chargé de sa défense. La contribution du 7th Hussars de la 4th Armoured Brigade ainsi que de différents bataillons de Gurkhas s’avèrera également décisif.
La jungle
Comme sur la piste de Kokoda en Nouvelle-Guinée, une partie de la Birmanie consiste en une jungle étouffante et des marais insalubres. Une brume épaisse peut rester accrochée aux arbres. Tout est humide et les vêtements ne sèchent jamais. Le matériel et les denrées souffrent aussi de cette humidité qui monte à 80-95%. Dans ces conditions, il importe de graisser et d’entretenir les armes tous les jours. La chaleur est également source de bien des désagréments. Cette constante humidité cause d’innombrables mycoses et infections cutanées. Il importe notamment de prendre bien soin de ses pieds. Les hommes sont en proie au paludisme, à la dysenterie dès que l’hygiène fait défaut et à une forme parfois virulente de typhus. L’importance de l’hygiène est évidente, mais il reste malaisé de se laver et de se raser, cette dernière opération se révélant pourtant essentielle puisque une barbe attire les insectes et représente un terrain propice pour des plaies diverses. Les plaies s’infectent vite et les blessés et les cadavres peuvent pourrir rapidement. Les pluies diluviennes de la mousson, si elles apportent quelque répit dans les opérations, sont en revanche particulièrement pénibles à supporter et mettent les nerfs et les corps à rude épreuve, d’autant qu’elles s’accompagnent de l’arrivée en masse de moustiques, vecteurs de la malaria, qui causent bien souvent davantage de pertes que l’ennemi.
La plupart du temps, on ne voit pas l’adversaire car la visibilité est réduite à quelques mètres. Cette incapacité à voir l’ennemi et la nécessité d’être attentif au moindre bruit provoquent un stress épuisant pour les combattants. Il est en outre aisé de se perdre dans la jungle dès qu’on s’écarte des pistes. A Guadalcanal, en Birmanie ou en Nouvelle-Guinée, les épaisses forêts tropicales couvrent presque tout le territoire d’un fantastique réseau de lianes, de plantes grimpantes ou rampantes, de fougères et d’arbres géants. Les déplacements en dehors des pistes peuvent donc être réduits à quelques kilomètres par jour. L’évacuation des blessés et le soutien logistique des opérations ne sont donc pas sans connaître de sérieuses difficultés. Les combattants sont en outre généralement à court de vivres et à la limite de l’épuisement. Avant de toucher des rations américaines, les Britanniques préparent un semblant de porridge en mélangeant du bœuf avec un amalgame de lait, de sucre et de biscuits mélangés dans de l’eau. Cette dernière n’est bien sûr consommée que bouillie au préalable ou bien traitée au chlore. Bien que guère satisfaisant, ce régime est riche et varié comparé à la maigre pitance des soldats japonais, qui en sont parfois réduits à manger quelques fruits, des racines et des mousses.
Le Burcorps parvient à traverser la Chindwin
Les attaques japonaises ne se font pas attendre. La 33e division japonaise, progressant depuis le sud, est bien placée pour attaquer et couper la route orientée sud-ouest qui se trouve sur leur axe de progression. Heureusement pour le Burcorps, les nippons vont se heurter aux excellents Jats et Gurkhas de la 48th Brigade. Le barrage établi en aval est détruit à deux reprises et la Chindwin peut désormais être remontée par les Japonais. Des combats ont aussi lieu autour des escarpements entourant la cuvette de Shweygin. L’aviation nippone intervient également, causant des pertes certaines mais ne parvenant pas à couler les bacs. Si des équipages civils affectés aux barges désertent, les soldats britanniques postés sur ces embarcations restent courageusement à leur poste tout en surveillant le personnel qui ne s’est pas enfui. Le général Slim lui-même est pris sous les tirs de mousqueterie japonaise en provenance des falaises tout en continuant à marcher à pied lentement, en dépit de son vif désir de courir vers un abri, déclenchant ainsi l’hilarité d’un officier indien du 7th Gurkha devant l’embarras de son chef qui ne semble savoir quelle attitude adopter sous les tirs. Le 7th Gurkha auquel appartient cet officier est en fait détaché de l’arrière-garde de Cowan pour renforcer, bien à propos, la défense des hauteurs de la cuvette. Le 1st/9th Royal Jat et le 1st/7th Gurkhas reçoivent la délicate tâche de nettoyer une crête de toute présence japonaise. Couvert par des tirs d’artillerie perpendiculaires à l’axe de progression, ce qui évite des tirs fratricides trop court mais suppose une grande dextérité de la part des artilleurs, les Gurkhas mènent l’assaut, portant des marquages de reconnaissance jaunes sur le dos. Cowan est pour sa part retranché à quelques kilomètres de Shwegyin afin d’éviter toute congestion dans la zone d’embarquement. Les combats autour des falaises sont acharnés, souvent au corps à corps, mais toutes les tentatives japonaises sont repoussées, bien que les tireurs d’élite et les mortiers opèrent des coupes sombres dans les rangs britanniques. Les Japonais débarquent des troupes à quelques kilomètres au sud de Shwegyin et parviennent à s’infiltrer à la faveur de l’obscurité, repoussant le premier cordon de Gurkhas, dont les groupes sont dispersés dans la nuit. Une de ces attaques parvient d’ailleurs à portée de la jetée, mais elle est aussitôt repoussée et tous les attaquants sont abattus. Tout le personnel disponible, y compris administratif, participe à ce combat désespéré. Si les Indiens et les Gurkhas tiennent bon, ils s’avèrent en revanche incapables de reprendre aux Japonais une hauteur donnant directement sur la jetée. En revanche, l’unique canon que les Japonais parviennent à hisser sur les hauteurs est bien vite réduit au silence par les obus de 40 mm des Bofors. Le 10 mai à 16 heures, Cowan décide de faire évacuer les blessés puis les derniers hommes valides qu’un peu plus au nord, afin d’échapper aux tirs des Japonais. A 19h55, les pièces d’artillerie de la rive gauche vident leurs caisses de munitions jusqu’au dernier obus en une vingtaine de minutes, puis les servants détruisent leurs canons. Les véhicules sont également sabotés et incendiés. A la faveur de ce barrage d’artillerie, alors que le gros du Burcorps est désormais en sécurité sur l’autre rive, les dernières troupes franchissent le fleuve, à l’exception de quelques arrière-gardes, qui seront presque toutes recueillies. Cette traversée n’est pas entravée par les Japonais qui auraient pu causer un carnage. Les Britanniques retraitent en effet sur une piste le long de la Chindwin depuis la cuvette de Shwegyin en direction du nord afin de traverser en face de Kalewa. Ainsi, Walter Lentaigne, chef de bataillon de Gurkhas et futur successeur de Wingate à la tête des Chindits rapporte que, il a attendu avec 4 000 hommes que la piste encombrée par des mules se dégage. L’obscurité, la difficulté du terrain et l’étroitesse de la voie de passage ne permettent en effet pas Près de 15 kilomètres sont ainsi parcourus cette nuit-là avant d’atteindre la zone salvatrice de la berge où peuvent accoster les ferries sur des points d’embarquements improvisés en face de Kalewa, la cuvette de Shwegyin étant désormais entre les mains des Japonais. Si le matériel est abandonné en grande quantité sur les rives de la Chindwin, les hommes, désormais expérimentés, sont sauvés et, rééquipés, participeront efficacement aux combats futurs. Slim est sensible à la perte de ses blindés, atout jusque-là essentiel, d’autant qu’à peine le tiers des pièces d’artillerie a pu être sauvé, sans parler des innombrables véhicules qui ont dû être abandonnés. Ces pertes sont particulièrement sensibles car leur remplacement reste plus problématique que pour les autres armées engagées dans le conflit. Positionné en dernière place en termes de priorité, le front de Birmanie n’est renforcé que parcimonieusement. Slim ne dispose plus en tout et pour tout que d’à peine 50 camions, 30 jeeps, 28 canons et un unique char de combat.
Les débuts des tactiques de la guerre dans la jungle
Ces tactiques n’en sont qu’à leurs premiers balbutiements en 1942. Contrairement à la légende, les Japonais n’aiment pas la jungle et ne sont pas particulièrement entraînés pour s’y battre. Néanmoins, ils s’y montrent plus à l’aise car ils savent se contenter de peu pour survivre et combattre. Les premiers succès en Malaisie et en Birmanie ont contribué à forger cette image d’un combattant nippon rompu aux tactiques de la guerre dans la jungle, mais les Britanniques, notamment les Chindits qui opèrent sur les arrières ennemis, ont tôt fait de montrer leur aptitude à contrer les Japonais sur ce terrain. S’il est indéniable que les forces britanniques impliquées dans les débuts de la campagne de Birmanie n’ont subi aucun entraînement les préparant à mener des combats dans la jungle, elles n’en ont pas moins remporté des succès indiscutables. Toutefois, les manœuvres de flanquement et de contournement qu’affectionnent les Japonais décontenancent leurs adversaires. L’encerclement des positions adverses par la jungle est plusieurs fois couronné de succès pour la 15e japonaise. Toutefois, la rigidité de la mentalité des officiers japonais, déterminés à suivre rigoureusement le plan arrêté, sera source de déconvenues pour l’armée nipponne en 1942 puisque des occasions uniques seront ainsi manquées. C’est ainsi que le barrage japonais établi au nord de Rangoon sur la route de Promé aurait pu s’avérer funeste pour les Britanniques si l’officier nippon en charge de l’unité n’avait pas décroché après 36 heures de combats victorieux pour faire son entrée dans la capitale birmane selon les ordres initialement reçus. Les armes de combat rapproché, comme la grenade, ainsi que le mortier tiennent un rôle primordial sur un terrain aussi cloisonné que la jungle. De même, les difficultés de communications et la compartimentation du champ de bataille font que le rôle des officiers subalternes devient déterminant. La désastreuse défaite de Malaisie et l’humiliante retraite de Birmanie amènent les Britanniques à réorganiser le Burcorps et à mettre au point un nouvel entraînement tenant compte de l’expérience de la retraite. Cette remise en condition opérée par Slim portera ses fruits lors des opérations menées en 1943-1945.
La longue retraite jusqu’aux Indes
La marche qui suivit, 130 kilomètres par l’insalubre vallée de la Kabaw, se déroule dans des conditions éprouvantes pour les militaires et les civils mais le Burcorps a au moins le soulagement de ne plus être poursuivi par les Japonais, également épuisés. La mousson s’abat toutefois précocement sur la colonne en retraite dès le 13 mai et s’ajoute ainsi aux souffrances des hommes. Toutefois, les opérations militaires sont au point mort. A deux jours de marche de Tamu, le Burcorps est enfin recueilli et pris en charge par des soldats de l’armée des Indes. Les troupes de Slim sont cependant dans un piteux état. Affamés et parfois sans chaussures, 80% de l’effectif est atteint plus ou moins gravement de paludisme. C’est pourtant à pied qu’ils doivent faire retraite, les cinquante derniers camions n’ayant pu les soulager tous de la difficulté de la marche, en dépit des rotations qu’ils effectuent sans cesse, permettant à près de la moitié des hommes d’en bénéficier. Le Burcorps est néanmoins mal accueilli aux Indes, en dépit d’une retraite de 1 600 kilomètres, exploit rarement égalé dans l’histoire militaire. Les officiers et les soldats de Slim en garderont beaucoup d’amertume : pour eux, aucun accueil chaleureux et une réaction bien lente de la part du gouvernement indien pour répondre aux besoins de l’armée et des réfugiés. Slim est pourtant fiers de ses hommes et ne cache pas son admiration à leur égard. Selon le mot même de Wavell, Slim a pleinement rempli sa mission retardatrice afin de préparer la mise en défense des Indes mais, comme Stilwell et contrairement à beaucoup d’officiers dans d’autres campagnes, Slim ne fuit pas ses responsabilités et il accepte la réalité de la situation : « Nous avions été battus à plates-coutures ». Peu après, le Burcorps est dissous au bénéfice du IVth Corps, récemment arrivé en Extrême-Orient. La 1st Burma Division, qui ne rassemble plus qu’à peine 2 000 hommes, est réorganisée en 39th Indian Division. Quantà la 17th Indian Division, elle compte encore 9 908 soldats qui passeront l’essentiel des trois mois à venir à prendre du repos et à se rééquiper en vue de nouvelles opérations.
L’armée des Indes
L’armée des Indes, bien que combattant au sein des forces du Commonwealth, commandée par des officiers supérieurs britanniques, reste pourtant distincte de l’armée britannique. Elle se distingue des troupes des Dominions par sa composition particulière. En effet, dans chaque brigade, un bataillon sur trois est exclusivement composé de Britanniques, qui forment également en général les effectifs des unités d’artillerie. En outre, les officiers supérieurs sont toujours britanniques. L’armée des Indes, commandé par le général Auchinleck jusqu’à l’été 1941 puis par le général Wavell jusqu’au retour d’Auchinleck en 1943, va contribuer largement à la victoire britannique contre les Japonais, enregistrant de lourdes pertes : 62 175 hommes en Malaisie et 40 458 en Birmanie. Notons que les troupes britanniques envoyées aux Indes pour servir en Birmanie ne relèvent plus des effectifs de la métropole, mais de ceux de l’armée des Indes. L’armée des Indes possède ses propres troupes d’élite, en l’occurrence les Gurkhas, originaires du Népal. En décembre 1941, elle compte approximativement 900 000 hommes, dont 300 000 au Moyen-Orient et en Malaisie. Sur le reste, environ 150 000 hommes sont déployés sur la frontière nord-ouest ou en maintien de l’ordre sur le territoire, 300 000 autres étant à l’instruction. Lorsque débute l’offensive japonaise, l’essentiel des forces opérationnelles indiennes se trouve au Moyen-Orient, à l’exception de 3 divisions en Malaisie et 1 division à potentiel réduit en Birmanie. Cette dispersion, ainsi qu’un entraînement orienté vers un engagement au Moyen-Orient, sera préjudiciable aux forces engagées contre les Japonais. L’uniforme lui-même est plus adapté au désert d’Afrique du Nord qu’à la jungle d’Asie du Sud-Est. Après les premières déconvenues survenues en Malaisie et en Birmanie, une efficace machine de guerre sera forgée sous l’égide du général Auchinleck. Fournissant le gros des effectifs engagés par les Britanniques en Birmanie, sa contribution à la victoire sur le Japon est indéniable. En août 1945, l’armée des Indes aligne 2 millions d’hommes, dont 1,2 millions dans les unités de services. Elle possède alors 19 régiments blindés et 207 batteries d’artillerie.
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Independant Tank Battalions en Normandie. Premiers combats, juin 1944.
LE “TOMMY” EN NORMANDIE. LE QUOTIDIEN.
Avril-mai 1943, l’offensive et la victoire finale des Alliés. “Strike” et “Vulcan”