Livre Seconde Guerre Mondiale WWII

Recension “La Seconde Guerre mondiale des enfants”

Un bel ouvrage sortant des sentiers battus.

Camille Mahé, La Seconde Guerre mondiale des enfants. Allemagne, France, Italie (1943-1949), PUF, 2025

Camille Mahé publie le fruit de ses recherches de doctorat et le résultat est à la hauteur des attentes que peut avoir un lecteur sur le sujet. Traiter des enfants et de l’enfance en temps de guerre entre parfaitement dans le cadre de l’histoire sociale qui a tant de succès à l’université. C’est ici heureux car le travail de Camille Mahé souffle comme un vent frais et nouveau dans l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale.

La guerre fût-elle forcément traumatisante pour les enfants qui l’ont vécue? Vous le saurez en lisant ce livre. La période couverte s’étend de 1943 jusqu’à 1949, ce qui permet de saisir à quel point les effets du conflits se font ressentir bien après la fin des combats, la plus grande partie de l’ouvrage étant consacrée à la période post-1945.

L’ouvrage s’articule en trois grandes parties: “La sortie de guerre à hauteur d’enfants”, “Les premières victimes de la guerre?”, “Sauver l’enfance”. On mesure d’emblée l’ambition du propos. L’autrice fournit certes le discours des adultes face à la souffrance enfantine, mais elle donne aussi la parole aux enfants, parfois bétonnaient éloignée des pré-supposés des adultes.

Le choix de traiter des enfants français, allemands et italiens, mais pas les autres, est pertinent, car on souligne des similitudes (il y a des périodes de combats et de destructions intenses, mais uniquement après une longue période passée à l’écart des zones de bataille) et ils ont tous vécu dans le cadre de dictatures, puis ont tous connu le contact avec des armées étrangères de libérateurs ou d’envahisseurs.

On découvre à quel point la période de la guerre n’a pas forcément été la plus dure pour nombre d’enfants, voire même qu’elle est le cadre de bons souvenirs (effet de nostalgie face à une jeunesse perdue?), alors que les privations de l’après-guerre, s’établissant dans la durée, ont constitué l’épreuve suprême (pour les Allemands, nourris par le pillage de l’Europe jusqu’au cours de l’année 1944, on le comprend aisément). L’expérience des bombardements est tardive pour la plupart, pas avant 1943 pour les Italiens, 1944 pour les Français (j’ai songé à ma mère, normande, qui a perdu sa maison un certain 6 juin 1944…), tandis que des enfants allemands ont pu être évacués. Pis, des enfants sont mutilés et/ou assistent à des scènes particulièrement violentes et traumatisantes. On sera parfois étonnés des conclusions avancées (dûment étayées par des sources).

Toutefois, Camille Mahé précise qu’il importe d’établir clairement qu’il existe des exceptions notables, évidemment les Juifs, mais aussi les Tziganes, promis à un sort tragique dans les zones soumises à la botte allemande.

On apprécie les multiples détails et informations sur le quotidien, la faim et les conditions précaires d’existence quand tout était détruit, les difficultés pour organiser les cours pour les élèves, ainsi que toutes les difficultés matérielles inhérentes à la guerre (vivre dans des ruines, dans le froid…). Les relations avec les adultes sont évidemment abordées, notamment l’absence et le retour du père, mais aussi le contact avec les Alliés, en particulier le GI qui n’est pas forcément le héros de l’image d’Epinal (cela m’a rappelé un voisin de ma jeunesse, souffrant de claudication depuis 1944, lorsqu’une jeep roulant à tombeau ouvert l’avait renversé…). Au final, l’étendue des thèmes abordés est impressionnante: la persistance du danger des années après les combats (plus de trente ans après les faits, je croisais encore des obus en jouant dans les bois), les carences physiques, les maladies, l’éventuel retard scolaire (le lecteur sera peut-être surpris des éléments fournies par l’autrice), les conséquences psychiques sur de jeunes enfants…

Camille Mahé termine en abordant la question de la rééducation de la jeunesse pour lui inculquer des idéaux démocratiques (c’est surtout en Allemagne, évidemment, que la question se pose), ainsi que la question du “relèvement physique et moral”. J’ai à ce propos lu avec attention “la bataille du jouet” et les problèmes soulevés par certains magazines destinés à la jeunesse (je reviendrai sur cette question dans un article).

Un bémol : le chapitre “Mesurer les effets du conflit” (consacré aux sciences de l’enfance, aux moyens et à l’évolution de la recherche consacrée aux enfants depuis le XIXe s), que je n’ai pas trouvé pertinent (j’aurais préféré 50 pages de plus sur le quotidien des enfants en 1943-45), mais cela découle seulement de mes inclinations personnelles et ne constitue aucunement un jugement de valeur ni une remise en cause des données fournies à ce propos par l’autrice.

Le livre de Camille Mahé est passionnant, fort instructif et sort des sentiers battus, complément utile à la connaissance de la Seconde Guerre mondiale, qui ne se limite évidemment pas aux armées et aux officiers sur lesquels j’ai l’habitude d’écrire.