Antiquité Livre

Recension “Sparte contre Athènes”

intéressant essai sur l'un des affrontements les plus célèbres de l'Antiquité.

Manuel Rodrigues De Oliveira, Sparte contre Athènes, Passés Composés, 2024

Un sujet passionnant signé Manuel Rodrigues De Oliveira. L’auteur est un ancien camarade d’Université et du temps de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (ou il n’a certes fait qu’un bref passage de 10 mois et non 8 années comme il l’annonce sur LinkedIn), perdu de vue depuis des décennies… Spécialisé comme lui en Histoire ancienne, je caressais alors l’ambition de me consacrer à l’enseignement et à la recherche sur la Grèce ancienne, mais la vie m’a conduit sur un autre chemin.

C’est une belle surprise qu’un tel livre -exactement le type même de sujet qui m’aurait passionné d’écrire- ait pu être publié par un ancien camarade.

Passons au contenu et à ce qui attend le lecteur.

Avec ce livre, ce dernier a entre les mains le récit éclairé de l’affrontement séculaire entre les deux cités les plus célèbres de Grèce, Sparte et Athènes, et ce à la lumière des recherches les plus récentes. J’ajoute que le choix des limites chronologique, à savoir -510 et -354, est pertinent.

L’auteur maîtrise son propos et l’intérêt du lecteur averti sera de découvrir le fonctionnement de la Ligue du Péloponnèse et, plus généralement, du modus operandi des Spartiates en matière d’hégémonie. On apprend beaucoup, en particulier sur les événements précédant les guerres médiques, sur certains épisodes de la Pentécontaétie, sur les années suivants la paix de Nicias avant l’expédition de Sicile, ainsi que, largement, sur plusieurs épisodes du IVe siècle. Je laisse la primeur de la découverte des précieuses précisions données par au lecteur, car tel n’est pas l’objet d’une recension.

Tous les passionnés vont retrouver Léonidas, Pausanias, Lysandre, Périclès et autres Alcibiade avec bonheur. L’auteur nous explique avec maestria les hégémonies successives, les spectaculaires retournements de situation, le jeu trouble d’Argos et de nombreuses autres cités, des alliances qui se font et se défont et, en arrière-plan, la main du Grand Roi. J’ai indubitablement beaucoup appris, je ne pensais pas que Sparte avait été à ce point au “bord du gouffre” au Ve siècle.

Précisons tout de même que l’auteur offre le plus souvent la perspective spartiate. Sparte est fascinante et il est heureux que de tels livres soient publiés en français. Manuel Rodrigues De Oliveira met un point d’honneur à nous faire découvrir des réalités méconnues concernant cette cité, tout en ne négligeant évidemment pas d’expliquer les décisions et l’action de sa rivale athénienne, ni certains points des institutions de cette dernière. Au-delà des passionnés, ce livre, même s’il est axé sur un affrontement politique et guerrier, est d’ailleurs l’occasion pour les enseignants de faire le point sur quelques éléments la démocratie athénienne.

Bref, le lecteur passionné ne perdra ni son temps ni son argent en investissant dans cet ouvrage, de même que le texte sera tout à fait accessible au néophyte ou au simple amateur d’histoire grecque: c’est clair. Les cartes sont également très didactiques.

Sur la forme, je regrette certes les répétitions, parfois dues au fait que l’auteur s’écarte temporairement du cadre chronologique, ce qui peut s’avérer déroutant (toutefois, il s’agit systématiquement de livrer des informations nécessaires et bienvenues).

Quelques personnages apparaissent aussi sans être présentés, ce qui n’est pas gênant pour un féru d’histoire grecque comme moi, mais quid du lecteur lambda? Enfin, Manuel Rodrigues De Oliveira a une trop grande tendance à anticiper les événements dans ses entames de chapitres notamment, une pratique qui me déplait, mais c’est un choix d’auteur qui peut se défendre : j’aime pour ma part -également en cours, d’ailleurs- ménager une forme de “suspense” , outre que cela évite de donner un aspect téléologique aux événements.

Les grandes lignes sont certes bien connues depuis longtemps, et il n’y a évidemment aucune révélation à attendre sur les opérations et les combats, mais la réflexion est poussée -même s’il ne s’agit souvent que de spéculations- et de nombreux détails et précisions aident grandement à la compréhension de ces événements.

On ne sera pas forcément toujours convaincu par l’argumentation, qu’il faut forcément suivre jusqu’au bout en lisant les nombreuses notes informative placées en fin d’ouvrage. Le fait de présenter les grandes fêtes religieuses des Spartiates comme des excuses fallacieuses avancées par ces derniers me semble hasardeuse compte-tenu des mentalités de l’époque (est-ce un reflet de l’idée que l’auteur se fait de la religion?). Sur ce point, à mon sens, l’auteur se fourvoie.

Toutefois, lorsque Manuel Rodrigues De Oliveira avance des interprétations nouvelles ou enrichies, le propos est toujours sérieusement étayés par des arguments bien pesés, même si certains éléments avancés sont plutôt des spéculations que des faits. Par ailleurs, la comparaison avec la Guerre Froide n’est pas du tout pertinente à mes yeux. Elle n’a même aucun sens. L’auteur ne va pas au-delà de la manière dont les Athéniens et les Spartiates conçoivent l’hégémonie au sein de leurs alliances militaires respectives, ce qui est bien peu. Les deux camps s’affrontent directement, et ce dès la Pentécontaétie, ce qui rend caduque tout essai de comparaison, dont on perçoit mal l’intérêt.

L’ouvrage reste passionnant et je n’étais donc nullement pressé d’en arriver au bout. Quel plus grand plaisir de lecture que celui que procure un récit de l’histoire de la Grèce ancienne ?