Livre

Recension “La Grande Guerre en dehors des tranchées”

Le récit haletant de la Première Guerre mondiale hors de France: des fronts à découvrir

Michaël Bourlet, La Grande Guerre en dehors des tranchées, Perrin, 2025

Pour de nombreux Français, la Première Guerre mondiale c’est la Marne, Verdun, les tranchées, les gaz… Il est temps d’avoir une vision plus globale d’un conflit qui, justement, est mondial. Certes, Michaël Bourlet a raison de préciser que du déroulement de la guerre sur le front de l’Ouest dépend l’issue du conflit : le camp qui viendrait à perdre sur ce théâtre des opérations perd ipso facto la guerre.

Certes, mais les conséquences de Gallipoli, de Sarikamis ou de Romani sont considérables pour la guerre menée par et contre l’Empire ottoman. les conséquences à long terme de Tsingtao sont aussi à souligner, de même que la conquête de l’empire africain allemand. La bataille du Vardar, à découvrir, est déterminante sur la fin de la guerre dans les Balkans, avec les répercussions sur les autres fronts. Tannenberg et le Jutland ont des conséquences majeures sur le cours de la guerre, la première sur le front de l’est, l’échec à l’ouest (secondairement) et l’émergence du duo Hindenburg-Ludendorff, l’autre sur la mise au premier plan des U-Boote. Kut el-Amara est l’une des plus grandes défaites britanniques du XXe siècle, tandis que Przemysl et l’offensive Broussilov, dans la moitié sud du front russe, sont respectivement le siège le plus long et la percée la plus réussie de la Grande Guerre.

Ainsi, les événements survenus ailleurs ont pu revêtir un caractère décisif comme les lecteurs le découvrent. Ils ont en outre présenté des caractéristiques bien différentes, d’autres formes de guerre, souvent fort éloignées de la guerre de position telle qu’elle existait sur la ligne courant de la Mer du Nord à la Suisse. 

Je salue le travail de Michaël Bourlet. Cet ouvrage, qui commence définir ce que recouvre le concept de bataille, couvre des aspects trop souvent oubliés de la mémoire collective, le plus grand nombre de nos compatriotes n’ayant sans doute même pas idée que les fronts et les batailles évoquées aient pu exister. Pour d’autres, conscients de l’existence d’autres théâtres des opérations que celui de la France, n’ont qu’une connaissance très partielle ou inexacte de ces autres fronts. Les passionnés comme moi ne découvriront aucune nouvelle zone de guerre mais ils pourront mieux appréhender certaines de ces batailles et découvrir des éléments qu’ils ignoraient.

 Nous offre en effet une narration détaillée des événements retenus. Le féru de la Grande Guerre pourra tirer ci et là de nouvelles informations, à tout le moins disposer d’un récit clair et bien mené de nombreuses batailles : Tannenberg, la bataille 1ère évoquée, est admirablement expliquée et on comprend à quel point Hindenburg et Ludendorff ont été surestimés. Les pages consacrées à l’offensive Broussilov sont ainsi de : j’ai découvert des aspects de l’armée russe que j’ignorais. L’auteur a en outre le souci louable d’évoquer la postérité de tel ou tel événement après-guerre jusqu’à nos jours : ainsi de cette bataille et de ce général russe (mis en avant par les Soviétiques !), et de la perception qui en est biaisée selon qu’on soit ukrainien ou russe.

Michael Bourlet a en outre eu l’intelligence de nous proposer une approche typologique des affrontements retenus. Bien plus: pour chaque catégorie de combat considérée, il nous en précise les caractéristiques majeures (guerre en montagne, de mouvement, en milieu tropical, de siège, sur mer, etc).

Autre aspect que j’apprécie et qui constitue un “+” dans ce livre, le récit de chaque bataille, d’abord introduit par sa genèse et des considérations stratégiques et politique (indispensables, car on ne peut s contenter du récit tactique de la bataille) , est suivi par un bilan, bien mené, ainsi que par une évocation de la portée de l’événement jusqu’à nos jours -que ce soit en Ukraine, en Turquie, au Japon, en Afrique, etc-, sujet sur lequel on apprend beaucoup. La mémoire de ces combats, souvent négligés en France, mérite qu’on s’y attarde.

Ma passion pour les fronts coloniaux de la Grande Guerre fait que je connais depuis longtemps les campagnes qui s’y sont déroulées, mais c’est toujours un plaisir de lire sur la guerre en Afrique noire, sur la prise de Tsingtao ou sur les événements survenus au Moyen-Orient. Il s’agit-là de l’un des points forts de l’ouvrage car je doute que beaucoup de lecteurs aient conscience de l’importance de ces fronts et des faits d’armes qui y sont survenus.

Vous partiez aussi en Grèce et en Bulgarie, aux Dardanelles, dans les Alpes italiennes et dans l’empire russe, en Chine et sur les océans, en Prusse-orientale et dans le Caucase. Tous les chapitres ont leur intérêt.

Envie de sortir du front de l’Ouest? Ce livre est fait pour vous et il est bien fait.