Jean-Louis Margolin, L’autre Seconde Guerre mondiale: 1937-1945 : Asie-Pacifique, de Nankin à Hiroshima, Perrin, 2025
Jean-Louis Margolin est un spécialiste de l’armée nippone, dont je recommande vivement la lecture de Violences et crimes du Japon en guerre: 1937-1945, paru en 2009 chez Fayard.
Ce nouvel opus nous fournit de nombreux témoignages, instructifs, édifiants, terrifiants même en songeant au calvaire enduré par tant d’individus! Certes, les horreurs de la guerre ne sauraient nous surprendre ni constituer une nouveauté, mais la guerre menée par le Japon s’avère particulièrement féconde à ce propos.
On apprécie des témoignages inhabituels, notamment de Chinois ainsi que d’autres Asiatiques, souvent des laissés-pour-compte dans les récits consacrés à la Seconde Guerre mondiale. L’introduction et les deux premiers chapitres sont particulièrement intéressants (“Entrer dans la guerre” et “Au Japon: la guerre des civils”), de même que celui consacré à la sortie de guerre. Tout au long de son livre, Jean-Louis Margolin s’efforce -avec réussite- à tordre le cou à des idées reçues tenace (je pense à cette prétendue volonté des Japonais de capituler avant même les bombardements atomiques, ou alors aux Nippons-Américains, parfois pro-japonais, dont les camps n’ont rien à voir avec les camps nazis).
En historien scrupuleux, l’auteur ne dissimule aucun des crimes commis dans chacun des deux camps : il s’agit aussi de présenter ceux qu’on impute aux Alliés quand il le faut. Mais, comme je l’ai fait à propos des crimes commis par la Wehrmacht et la Waffen SS (et aussi par l’Armée rouge), l’auteur prend soin de souligner le caractère systématique et avec le blanc-seing de leur hiérarchie, et ce dans le cadre d’une société totalitaire faisant fi du respect de la personnalité humaine, des atrocités commises par les soldats japonais. On ne peut comparer ces atrocités avec les crimes -certes avérés- commis par les Alliés, ces derniers étant, comme le précise d’ailleurs Jean-Louis Margolin, les seuls à faire au contraire montre d’humanité en certaines circonstances. Il faut certes avoir le coeur bien accroché pour lire ces pages dans lesquelles s’égrainent une litanie d’atrocités, parfois inimaginables, mais il convient de connaître au mieux la guerre pour en mesurer les véritables méfaits, et il importe de se rappeler des victimes et de dénoncer les bourreaux.
Le titre, L’autre Seconde Guerre mondiale: 1937-1945 : Asie-Pacifique, de Nankin à Hiroshima, s’attachant à faire découvrir au lecteur européen un pan de la guerre qu’il méconnaît, laissait espérer qu’on lui fournisse la vision des événements par toutes les populations impliquées (ce qui implique les Indiens, les Australiens et les néo-Zélandais et d’autres qui sont oubliés), ainsi que les enjeux des opérations, l’articulation de celles-ci avec les autres théâtres des opérations.
Le lecteur ne doit donc pas s’attendre à un récit chronologique, explicatif et circonstancié de la Seconde Guerre dans l’Asie-Pacifique, à l’image du travail de Nicolas Bernard. Toutefois, de nombreuses notes explicatives fournissent de précieuses précisions au néophyte.
Il s’agit avant tout de témoignages, au demeurant fort instructifs, comme déjà souligné. En fait, il est surtout question de crimes, ce qui rattache directement ce livre aux autres ouvrages de l’auteur. Les titres des chapitres sont éloquents: “Les civils: le permis de tuer”, “Atrocités et massacres géants”, “La chasse aux femmes”, “Civils enfermés, civils torturés”, “Pillage, exploitation, humiliation”.L’un des grands intérêts est de comprendre les limites du concept de sphère de co-prospérité et “d’Asie aux Asiatiques”.
Une cinquantaine de pages sont consacrées aux forces armées (“Faire la guerre” et “La tragédie des prisonniers de guerre”) sur les 400 pages de texte de l’ouvrage. L’auteur s’en explique en avançant que l’expérience des militaires est mieux connue, ce qui, pour le cas de la France, est discutable. Les récits comme celui d’Eugene Sledge ou, depuis des décennies, les fictions du 7e art et de la télévision ont certes popularisé certaines batailles, voire le corps des Marines, mais la réalité des campagnes (et tout simplement leur existence même : qui en France, au-delà des passionnés connaît les campagnes de Malaisie, de Birmanie ou de Nouvelle-Guinée?) tout autant que les forces armées autres que celle des Etats-Unis sont absolument méconnues du grand public.
On regrette que nombre d’aspects du quotidien et du vécu des civils soient passés sous silence, les récits semblant se cantonner aux différents crimes dont ceux-ci peuvent être victimes, mais dont l’ampleur justifie toutefois qu’on y accorde beaucoup de place. Rien, par exemple, sur les Australiens ni sur les civils de la Nouvelle-Calédonie ralliée à De Gaulle et la présence américaine, rien sur les Indiens et leur vision des événements (Quit India, Subhas Chandra Bose, Indian Army…)… La Birmanie étant le principal front des Britanniques face à l’Empire du Japon, il est dommage que l’Inde ne soit pas abordée (et même l’Océan indien: la prise de Madagascar est liée à la guerre contre Tokyo). Quitte à évoquer le point de vue des civils, il aurait été appréciable d’avoir la vision de la population américaine, la façon dont elle a appréhendé la guerre. Si quelques éléments du quotidien nous sont exposés, ils restent limités à mes yeux.
Terminons par des remarques positives. L’ensemble est solide. Le travail est documenté. Les évocations du massacre de Nankin, de Manille, de l’enfer des femmes de réconfort, d’Hiroshima (dont la mémoire est instrumentalisée) etc, sont réussies et justifient l’achat du livre qui, effectivement, n’a pas d’équivalent en français.
Le dernier chapitre consacré au sortir de guerre -d’Hiroshima à la capitulation du Japon- est particulièrement instructif et on y apprend beaucoup, avec intérêt. Cette guerre en Asie-Pacifique a accéléré le processus de décolonisation, ce qui est l’un de ses legs majeurs.
Jean-Louis Margolin, L’autre Seconde Guerre mondiale: 1937-1945 : Asie-Pacifique, de Nankin à Hiroshima, Perrin, 2025
Jean-Louis Margolin est un spécialiste de l’armée nippone, dont je recommande vivement la lecture de Violences et crimes du Japon en guerre: 1937-1945, paru en 2009 chez Fayard.
Ce nouvel opus nous fournit de nombreux témoignages, instructifs, édifiants, terrifiants même en songeant au calvaire enduré par tant d’individus! Certes, les horreurs de la guerre ne sauraient nous surprendre ni constituer une nouveauté, mais la guerre menée par le Japon s’avère particulièrement féconde à ce propos.
On apprécie des témoignages inhabituels, notamment de Chinois ainsi que d’autres Asiatiques, souvent des laissés-pour-compte dans les récits consacrés à la Seconde Guerre mondiale. L’introduction et les deux premiers chapitres sont particulièrement intéressants (“Entrer dans la guerre” et “Au Japon: la guerre des civils”), de même que celui consacré à la sortie de guerre. Tout au long de son livre, Jean-Louis Margolin s’efforce -avec réussite- à tordre le cou à des idées reçues tenace (je pense à cette prétendue volonté des Japonais de capituler avant même les bombardements atomiques, ou alors aux Nippons-Américains, parfois pro-japonais, dont les camps n’ont rien à voir avec les camps nazis).
En historien scrupuleux, l’auteur ne dissimule aucun des crimes commis dans chacun des deux camps : il s’agit aussi de présenter ceux qu’on impute aux Alliés quand il le faut. Mais, comme je l’ai fait à propos des crimes commis par la Wehrmacht et la Waffen SS (et aussi par l’Armée rouge), l’auteur prend soin de souligner le caractère systématique et avec le blanc-seing de leur hiérarchie, et ce dans le cadre d’une société totalitaire faisant fi du respect de la personnalité humaine, des atrocités commises par les soldats japonais. On ne peut comparer ces atrocités avec les crimes -certes avérés- commis par les Alliés, ces derniers étant, comme le précise d’ailleurs Jean-Louis Margolin, les seuls à faire au contraire montre d’humanité en certaines circonstances. Il faut certes avoir le coeur bien accroché pour lire ces pages dans lesquelles s’égrainent une litanie d’atrocités, parfois inimaginables, mais il convient de connaître au mieux la guerre pour en mesurer les véritables méfaits, et il importe de se rappeler des victimes et de dénoncer les bourreaux.
Le titre, L’autre Seconde Guerre mondiale: 1937-1945 : Asie-Pacifique, de Nankin à Hiroshima, s’attachant à faire découvrir au lecteur européen un pan de la guerre qu’il méconnaît, laissait espérer qu’on lui fournisse la vision des événements par toutes les populations impliquées (ce qui implique les Indiens, les Australiens et les néo-Zélandais et d’autres qui sont oubliés), ainsi que les enjeux des opérations, l’articulation de celles-ci avec les autres théâtres des opérations.
Le lecteur ne doit donc pas s’attendre à un récit chronologique, explicatif et circonstancié de la Seconde Guerre dans l’Asie-Pacifique, à l’image du travail de Nicolas Bernard. Toutefois, de nombreuses notes explicatives fournissent de précieuses précisions au néophyte.
Il s’agit avant tout de témoignages, au demeurant fort instructifs, comme déjà souligné. En fait, il est surtout question de crimes, ce qui rattache directement ce livre aux autres ouvrages de l’auteur. Les titres des chapitres sont éloquents: “Les civils: le permis de tuer”, “Atrocités et massacres géants”, “La chasse aux femmes”, “Civils enfermés, civils torturés”, “Pillage, exploitation, humiliation”.L’un des grands intérêts est de comprendre les limites du concept de sphère de co-prospérité et “d’Asie aux Asiatiques”.
Une cinquantaine de pages sont consacrées aux forces armées (“Faire la guerre” et “La tragédie des prisonniers de guerre”) sur les 400 pages de texte de l’ouvrage. L’auteur s’en explique en avançant que l’expérience des militaires est mieux connue, ce qui, pour le cas de la France, est discutable. Les récits comme celui d’Eugene Sledge ou, depuis des décennies, les fictions du 7e art et de la télévision ont certes popularisé certaines batailles, voire le corps des Marines, mais la réalité des campagnes (et tout simplement leur existence même : qui en France, au-delà des passionnés connaît les campagnes de Malaisie, de Birmanie ou de Nouvelle-Guinée?) tout autant que les forces armées autres que celle des Etats-Unis sont absolument méconnues du grand public.
On regrette que nombre d’aspects du quotidien et du vécu des civils soient passés sous silence, les récits semblant se cantonner aux différents crimes dont ceux-ci peuvent être victimes, mais dont l’ampleur justifie toutefois qu’on y accorde beaucoup de place. Rien, par exemple, sur les Australiens ni sur les civils de la Nouvelle-Calédonie ralliée à De Gaulle et la présence américaine, rien sur les Indiens et leur vision des événements (Quit India, Subhas Chandra Bose, Indian Army…)… La Birmanie étant le principal front des Britanniques face à l’Empire du Japon, il est dommage que l’Inde ne soit pas abordée (et même l’Océan indien: la prise de Madagascar est liée à la guerre contre Tokyo). Quitte à évoquer le point de vue des civils, il aurait été appréciable d’avoir la vision de la population américaine, la façon dont elle a appréhendé la guerre. Si quelques éléments du quotidien nous sont exposés, ils restent limités à mes yeux.
Terminons par des remarques positives. L’ensemble est solide. Le travail est documenté. Les évocations du massacre de Nankin, de Manille, de l’enfer des femmes de réconfort, d’Hiroshima (dont la mémoire est instrumentalisée) etc, sont réussies et justifient l’achat du livre qui, effectivement, n’a pas d’équivalent en français.
Le dernier chapitre consacré au sortir de guerre -d’Hiroshima à la capitulation du Japon- est particulièrement instructif et on y apprend beaucoup, avec intérêt. Cette guerre en Asie-Pacifique a accéléré le processus de décolonisation, ce qui est l’un de ses legs majeurs.
VICTOR TURNER
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