Le 26 octobre, alors que Rommel de retour d’Allemagne s’apprête à lancer des contre-attaques, le général Briggs entend poursuivre l’effort avec sa 1st Armoured Division et s’emparer de la ligne-objectif Skinflint, sur la piste de Rahman.
Une progression vers l’ouest qui suppose de neutraliser plusieurs points forts ennemis établis sur la crête de Kidney, d’où les antichars représentent une menace constante pour les tanks.
L’objectif assigné au 2nd Bn The Rifle Brigade, des « cockneys » pour l’essentiel, du lieutenant-colonel Victor Turner a pour nom de code « Snipe ». L’heure « H » est fixée à 23 heures le 26 octobre. Le lendemain à l’aube, les tanks s’ébranleront à leur tour, la 24th Armoured Brigade en direction de « Snipe », et la Armoured Brigade vers « Woodcock », autre redoute ennemie de la crête de Kidney, objectif de l’autre bataillon d’infanterie de la 7th (motor) Brigade, à savoir le 2nd Bn King’s Royal Rifle. La mission est d’établir un îlot de résistance jusqu’à l’arrivée des blindés. Turner constate à son grand effroi que le barrage prévu ne va pas s’abattre sur la zone adéquate. Et s’il y avait une erreur dans les cartes ? Accourant au QG de sa brigade, il découvre un véritable aréopage de galonnés : Lumsden, le chef du X Corps, Briggs et Wimberley, le commandant de la 51st Highland Division sont présents, et ont tôt fait de balayer les inquiétudes du lieutenant-colonel qui, résigné, se prépare à mener son attaque.
La petite force est rassemblée à la hâte dans l’obscurité. Turner compte au total moins de 300 hommes, dont 16 sapeurs et les servants des cinq des onze antichars de 6 pounder de la 239th Antitank Battery du 76th Antitank Regiment, commandée par le lieutenant Alan Baer. Le bataillon de Turner aligne 16 autres pièces antichars du même calibre, ainsi que 22 Bren Carriers, dont deux pelotons mèneront l’avance. Le groupe d’assaut est complété par l’équipe de transmissions du 2nd Artillery Regiment commandée par le Captain Noyes.
Le terrain à parcourir, sur lequel la roche dur de la crête le cède au sable mou constellé d’épineux rabougris, n’est que faiblement ondulé, si ce n’est la colline 37, longue d’environ un kilomètre. L’infanterie et les Bren Carriers seront les premiers à se mettre en marche. Turner se tiendra dans sa jeep radio. En retrait, le Major Tom Pearson attendra de recevoir la confirmation que l’objectif (par radio et tir d’une fusée Very) est atteint avant de se mettre en branle à son tour avec les antichars, les ambulances et les camions sur lesquels est entassé le ravitaillement.
La nuit est froide et sombre, sans la lune, pas encore levée, aussi la progression à travers les champs de mines ne s’effectue qu’à l’aveuglette, dans une poussière dans laquelle les pieds et les jambes s’enfoncent de 50 cm. Deux des tracteurs de 6 pounder entrent en collision dans l’obscurité… Le barrage d’artillerie débute comme prévu à 23 heures : il faut alors progresser sur l’objectif.
Dix minutes plus tard, alors que le barrage est déjà loin devant, les Bren Carriers se mettent en route sous la lune enfin levée, en obliquant vers le 270 afin de suivre le barrage, qui normalement aurait dû s’abattre au 233… Dans la poussière et la fumée du champ de bataille, Turner marche au son du canon et à la lueur des explosions. L’avance butte sur le sable mou, mais la résistance ennemie est faible. Turner, toujours inquiet d’une possible erreur sur les cartes, a déjà progressé de 3 km au lieu des 2 km prévus… Par le biais de Noyes, il demande donc à l’artillerie une salve de fumigènes pour marquer l’objectif : les obus tombent à moins de 300 mètres. Il estime donc que l’avance est suffisante et ordonne de stopper. En fait, son groupe de combat se trouve à 800 mètres est-sud-est de la véritable position « Snipe ». Il est alors 0h15. Pearson se met alors en route avec l’échelon arrière, malheureusement soumis à une attaque aérienne, causant la perte de deux véhicules et de quelques soldats. Le docteur Picton reste donc avec les ambulances pour prendre soin des blessés, espérant rallier Turner à « Snipe » plus tard. La colonne de Pearson arrive sur l’objectif non sans difficultés dues à des enlisements à répétition. Pendant ce temps, Turner lance immédiatement une patrouille montée à bord de Carriers, commandée par Dick Flower. Hardiment, les Britanniques engagent au niveau de la colline 37 un groupe de blindés germano-italiens, le Kamfgruppe Stiffelmayer de l’Oberst Tegge, et incendient trois tracteurs après avoir capturés quelques prisonniers. Très vite, Turner constate que l’ennemi est dans toutes les directions, sauf plein est. Pendant que les fantassins de Turner se retranchent en dépit d’un sable si fluide que la tâche semble impossible, 19 pièces de 6 pounder de la colonne de Pearson sont ainsi à pied d’oeuvre, ainsi que les vivres et les munitions, le déchargement se terminant à 3h45 du matin.
Ces opérations à peine achevées, le bruit inquiétant des moteurs et des chenilles des Panzer se fait entendre depuis la crête 37. Les silhouettes noires se détachent maintenant à l’horizon : tandis qu’une colonne semble se diriger vers un campement de la 15. Panzer-Division décelé au nord, l’autre groupe progresse en direction de la redoute de Turner… Les Britanniques, sur le qui-vive, s’apprêtent à recevoir chaudement les équipages germano-italiens insouciants. Le tir de nuit est toujours plus délicat, surtout avec des appareils de visée peu adaptés. Aussi ordre est donné de retenir les tirs des 6 pounder jusqu’à être sûr de « faire mouche ». Le sergent Brown « ouvre le bal » avec un tir imparable à une distance de 30 mètres, alors que la cible s’est déjà engagé dans le périmètre de la C Company. L’obus incendie un redoutable Panzer IV F2, précieux blindé dont Rommel ne dispose qu’à une trentaine d’exemplaires… Dans la zone tenue par la A Company, c’est un Marder III qui est réduit à l’état de carcasse enflammée. Il n’en faut pas davantage pour émoustiller les ardeurs d’un adversaire pris au dépourvu. Un premier succès très stimulant pour les défenseurs.
Cependant, quelques blindés ne se sont redéployés qu’à quelques centaines de mètres de distance, à la faveur des faibles ondulations de terrain, se camouflant à défilement de tourelle. Pis, Noyes disparaît subitement, capturé vraisemblablement alors qu’il était à la recherche d’un bon poste d’observation. Une perte majeure : Turner et ses hommes ne pourront donc pas compter sur le soutien de l’artillerie…
Peu avant l’aurore, vers 5h45 du matin, Pearson rebrousse chemin à bord d’un camion en emportant avec lui les prisonniers. A 6h15, alors que les étoiles s’évanouissent, Turner prend conscience de la précarité de sa situation. Dans toutes les directions, un terrain presque uniformément plat sur une distance de deux kilomètres. Quant à position occupée par sa petite garnison, heureusement garnie de broussailles qui permettent de dissimuler les 6 pounder et les postes de tir des fantassins camouflés au mieux, elle consiste en une dépression ovale d’environ 800 mètres sur 350.
Le lieutenant-colonel britannique observe alors une nouvelle menace : les deux groupements de blindés, au nord et au sud-ouest, s’éloignent de sa position, plein ouest… Mieux, les engins qui s’étaient dissimulés depuis le premier accrochage se risquent également hors des couverts, et s’éloignent également, offrant bien imprudemment les arrières et les flancs de leurs caisses et de leurs tourelles aux frappes mortelles des obus de 6 pounder. L’opportunité doit être saisie, quitte à dévoiler ses positions : les claquements secs des perforants brisent le silence de l’aube et fendent l’air, suivis des détonations des blindés explosant sous les frappes répétées des artilleurs britanniques. Une quinzaine de blindés sont touchés, les équipages tentant de s’extraire des épaves étant impitoyablement décimés par des rafales de Vickers. L’ennemi riposte avec vigueur en soumettant la garnison à des tirs d’artillerie qui neutralisent trois antichars. D’autres défenseurs tombent lorsqu’il faut redéployer plusieurs pièces lorsque la lumière de l’aube dévoile la vulnérabilité des positions de tirs. C’est à ce moment qu’un soldat allemand, resté dissimulé dans la position depuis la nuit, saute de sa cachette et se rue à toutes jambes vers l’ouest… Personne n’ouvre le feu : « ce n’aurait pas été un coup régulier », commente Tom Bird, le conducteur de la jeep de Turner.
A son adjoint Tim Marten qui lui demande s’ils occupent bien la bonne position, Turner répond : « Dieu seul le sait, mais c’est ici que nous sommes et c’est ici que nous resterons. » La relève ne devrait de toute façon pas tarder : à 7h30, une activité fiévreuse s’empare des lignes britanniques, annonçant l’arrivée de la 24th Armoured Brigade. Loin d’être la cavalerie attendue, la brigade blindée considère que la position défensive visible à 2 000 mètres, encadrée d’épaves de Panzer, jugés sans doute parfaitement opérationnels à cette distance, ne peut être qu’hostile et soumet donc la zone à un bombardement en règle à coups d’obus explosifs ! Jack Wintour, l’officier de renseignement de Turner, embarque courageusement à bord d’un Bren Carrier dans le but d’arrêter cette méprise, mission qu’il mène à bien auprès du premier escadron de la brigade, même si les autres éléments de l’unité poursuivent leurs tirs fratricides… Lorsque les tanks de la 24th Armoured Brigade établissent enfin leur jonction avec Turner, aux alentours de 8h00, leur présence ne fait que déchaîner la riposte germano-italienne. Plusieurs canons sont frappés de plein fouet, tandis que des Sherman s’embrasent. Six d’entre eux sont détruits en quelques instants. Les tankistes quittent cet enfer pour se repositionner sur la crête marquant la ligne « Oxalic », laissant Turner et ses hommes à leur sort, mais ces derniers ne sont pas si mécontents de voir leurs blindés s’éloigner…
La préoccupation de Turner va alors à ses blessés. Les ambulances n’ont pas été en mesure de rallier son groupe… En conséquence, il charge le Captain Shepherd-Cross d’évacuer les blessés les plus préoccupants à bord de trois chenillettes. Arrivé sur la crête, mission accomplie, il est cloué avec Pearson sous un déluge de feu qui empêche ainsi de ravitailler Turner en munitions et de faire monter en ligne les ambulances…
A 10 heures, alors que les soldats de la petite garnison ont été informés de la situation précaire qui est la leur, Tegge lance ses Panzer sur la 24th Armoured Brigade tout en ordonnant au capitaine Preve, du 12e Bataillon du 133e Régiment de chars de la « Littorio » de couvrir son flanc en réduisant la redoute de Turner en engageant treize M13/40. L’attaque italienne est rapidement repoussée, en détruisant quatre chars. Turner a réagi promptement en ordonnant le redéploiement de deux antichars vers l’ouest. Las, les canons s’enlisent et les véhicules chargés de les tracter sont dépourvus de crocs de remorquages : il faut donc improviser en les reliant avec les flèches des antichars avec des câbles. Une activité qui ne passe pas inaperçu : les tirs ajustés de l’ennemi causent quatre tués aux Britanniques. Ces derniers, débarrassés de la menace italienne, ont tout loisir de prendre à partie les Panzer de Tegge, distants de 1 000 mètres. Tegge n’est pas un débutant : il scinde son groupement en deux et lance des blindés contre Turner, pendant que le reste de son unité s’apprête à engager la 24th Armoured Brigade. Les artilleurs de Turner prennent pourtant en priorité pour cible ce deuxième groupe, qui subit en même temps les tirs des Sherman. Les assaillants sont donc contraints de se replier à l’abri de la colline 37, huit chars au moins ayant été incendiés, outre les engins endommagés. Une attaque de fantassins italiens sera pareillement repoussée par les tirs des Bren Carriers.
Il est onze heures du matin. Turner ne compte plus que 13 canons antichars en état, certains ne comptant plus que deux ou trois servants. Alors que la température monte, l’ensemble de la position est semée de débris et ravagée par les destructions, sous la fumée et la poussière soulevées par les explosions et les panaches s’élevant des véhicules incendiés. La situation du groupe de Turner prend l’allure de celle d’une garnison assiégée : l’ennemi reste actif sur trois côtés et il faut compter avec des ressources limitées, en particulier pour les soins aux blessés.
Vers 13 heures, le sud-ouest du périmètre est l’objet d’un nouvel assaut des blindés italien, huit M13/40 et un automoteur Semovente. Les assaillants sont confiants : les antichars anglais sont silencieux depuis un certain temps… L’attaque se porte sur le secteur tenu par le lieutenant Toms, qui ne dispose plus que d’un canon intact qui soit à même de conjurer la menace. Celle-ci s’avère d’autant plus réelle que le sergent Calistan est seul avec sa pièce ! Un de ses hommes est en effet blessé, tandis que les autres servants sont partir quérir quelques munitions en rampant sous les tirs. Voyant cela, Turner et Toms s’élancent pour prêter main forte à Calistan, qui occupe le poste de pointeur, le colonel se positionnant à la culasse, tandis que Toms fait office de servant. Les trois hommes déchaînent l’enfer sur les Italiens qui ripostent en balayant la position de leurs tirs de mitrailleuses. Cinq tanks sont rapidement détruits, ainsi que le Semovente, mais les munitions manquent. Aussi Toms, plein de témérité, a l’audace de quérir sa jeep, embarquer des caisses d’obus d’un canon hors d’usage, et de revenir sur la position, le tout sous les tirs concentré des mitrailleuses des trois tanks. La jeep s’enflamme, mais Turner et Francis, un caporal venu à la rescousse, n’écoutent que leur courage et l’aide à trainer les munitions tant attendues jusqu’au 6 pounder. Turner s’écroule, gravement blessé, mais les trois Britanniques, abrités derrière leur étroit bouclier labouré par les rafales de mitrailleuses, parviennent à détruire les assaillants avec trois coups parfaitement ajustés.
Chaque groupe agit désormais de sa propre initiative, la coordination étant par trop difficile, puisqu’il n’est plus possible de se déplacer qu’en rampant sur le sable. La fatigue commence à faire son effet. La garnison est épuisée par une nuit et une matinée interminables de combats, l’épreuve se poursuivant dans la fournaise d’un après-midi étouffant. Turner insiste pour continuer ses inspections, mais l’effort est trop conséquent pour lui et il finit par délirer… Les vivres viennent à manquer également. Tous souffrent de la soif. A 16 heures, les Bren Carriers de la C Company ont épuisé leurs munitions. Au même moment, les M7 Priest du 11th Horse Artillery soumettent par erreur la garnison à un terrible bombardement : une nouvelle méprise qui ne fait qu’accabler les défenseurs…
Une heure plus tard débute la contre-attaque projetée par Rommel, la zone nord de la garnison se trouvant sur l’axe d’une des poussées de l’Afrika-Korps. Les hommes de Tuner observent l’ennemi, qui s’est rassemblé à plus d’un kilomètre de distance. Chose à peine croyable, les Panzer offrent de nouveau leurs flancs aux tirs des quatre 6 pounder encore en état de la 239th Antitank Battery, parfaitement dissimulées.Pour Turner, ces blindés ne peuvent être que des nouveaux venus de la 21. Panzer-Division, rameutée depuis la zone méridionale du front d’El Alamein, puisque la 15. Panzer-Division, qui affronte la garnison depuis des heures, n’aurait pas commis une telle bévue… Le carnage est stupéfiant : une douzaine de Panzer sont détruits à bout portant en l’espace de quelques minutes, quelques canons du 2ndBn King’s Royal Rifle se mêlant à la curée tandis que les mitrailleuses des fantassins fauchent les infortunés tankistes qui tentent de s’extraire de leurs engins en perdition. L’ennemi en a eu assez et renonce.
Il faut cependant vite compter avec un second groupe de Panzer, mais ce dernier se présente de face et met adroitement à profit le terrain pour se rapprocher des Britanniques, incapables de riposter sous les tirs de MG. Voyant la menace, la pièce du lieutenant Holt-Wilson pivote de 180° pour prêter main forte aux deux 6 pounder de la 239th Antitank Battery encore en service. Avisant que des servants ont quitter leur canon pour s’abriter, le sergent Swann court jusqu’à la pièce qu’il entreprend de servir à lui seul, avant de que les servants ne se ravisent devant une telle marque de courage. Six Panzer en font les frais…
L’ennemi a été de nouveau repoussé, mais la situation semble désespérée. Il ne reste plus que quelques coups à chaque pièce… Tout semble perdu pour les 200 Britanniques qui tiennent encore leurs positions avec une poignée de 6 pounder, 6 sur 19: Turner ordonne de brûler les codes et les cartes… On espère encore, car Turner sait que la relève viendra le soir même. Le crépuscule survient sans qu’aucun nouvel assaut de se soit matérialisé. Le périmètre est rétréci et on décide d’évacuer les blessés à la faveur de l’obscurité en les hissant à bord des quelques véhicules encore en état : 3 jeep et 6 Bren Carriers. On sabote les derniers 6 pounder en enlevant les culasses, à l’exception d’une pièce qui est remorquée, et, à 23h15, la garnison, ne voyant pas de relève se manifester, évacue la place et se replie en direction des lignes britanniques.
L’exploit de Turner, récompensé par une Victoria Cross hautement méritée, et de ses hommes est retentissant. Une commission établira que le nombre minimum de chars définitivement perdus par l’ennemi s’établit à 32, outre 5 automoteurs. On estime qu’une vingtaine d’autres engins ont vraisemblablement été endommagés avant d’être évacués par les Germano-Italiens.
Benoit Rondeau Copyright
« Snipe », El Alamein, 27 octobre 1942
Le 26 octobre, alors que Rommel de retour d’Allemagne s’apprête à lancer des contre-attaques, le général Briggs entend poursuivre l’effort avec sa 1st Armoured Division et s’emparer de la ligne-objectif Skinflint, sur la piste de Rahman.
Une progression vers l’ouest qui suppose de neutraliser plusieurs points forts ennemis établis sur la crête de Kidney, d’où les antichars représentent une menace constante pour les tanks.
L’objectif assigné au 2nd Bn The Rifle Brigade, des « cockneys » pour l’essentiel, du lieutenant-colonel Victor Turner a pour nom de code « Snipe ». L’heure « H » est fixée à 23 heures le 26 octobre. Le lendemain à l’aube, les tanks s’ébranleront à leur tour, la 24th Armoured Brigade en direction de « Snipe », et la Armoured Brigade vers « Woodcock », autre redoute ennemie de la crête de Kidney, objectif de l’autre bataillon d’infanterie de la 7th (motor) Brigade, à savoir le 2nd Bn King’s Royal Rifle. La mission est d’établir un îlot de résistance jusqu’à l’arrivée des blindés. Turner constate à son grand effroi que le barrage prévu ne va pas s’abattre sur la zone adéquate. Et s’il y avait une erreur dans les cartes ? Accourant au QG de sa brigade, il découvre un véritable aréopage de galonnés : Lumsden, le chef du X Corps, Briggs et Wimberley, le commandant de la 51st Highland Division sont présents, et ont tôt fait de balayer les inquiétudes du lieutenant-colonel qui, résigné, se prépare à mener son attaque.
La petite force est rassemblée à la hâte dans l’obscurité. Turner compte au total moins de 300 hommes, dont 16 sapeurs et les servants des cinq des onze antichars de 6 pounder de la 239th Antitank Battery du 76th Antitank Regiment, commandée par le lieutenant Alan Baer. Le bataillon de Turner aligne 16 autres pièces antichars du même calibre, ainsi que 22 Bren Carriers, dont deux pelotons mèneront l’avance. Le groupe d’assaut est complété par l’équipe de transmissions du 2nd Artillery Regiment commandée par le Captain Noyes.
Le terrain à parcourir, sur lequel la roche dur de la crête le cède au sable mou constellé d’épineux rabougris, n’est que faiblement ondulé, si ce n’est la colline 37, longue d’environ un kilomètre. L’infanterie et les Bren Carriers seront les premiers à se mettre en marche. Turner se tiendra dans sa jeep radio. En retrait, le Major Tom Pearson attendra de recevoir la confirmation que l’objectif (par radio et tir d’une fusée Very) est atteint avant de se mettre en branle à son tour avec les antichars, les ambulances et les camions sur lesquels est entassé le ravitaillement.
La nuit est froide et sombre, sans la lune, pas encore levée, aussi la progression à travers les champs de mines ne s’effectue qu’à l’aveuglette, dans une poussière dans laquelle les pieds et les jambes s’enfoncent de 50 cm. Deux des tracteurs de 6 pounder entrent en collision dans l’obscurité… Le barrage d’artillerie débute comme prévu à 23 heures : il faut alors progresser sur l’objectif.
Dix minutes plus tard, alors que le barrage est déjà loin devant, les Bren Carriers se mettent en route sous la lune enfin levée, en obliquant vers le 270 afin de suivre le barrage, qui normalement aurait dû s’abattre au 233… Dans la poussière et la fumée du champ de bataille, Turner marche au son du canon et à la lueur des explosions. L’avance butte sur le sable mou, mais la résistance ennemie est faible. Turner, toujours inquiet d’une possible erreur sur les cartes, a déjà progressé de 3 km au lieu des 2 km prévus… Par le biais de Noyes, il demande donc à l’artillerie une salve de fumigènes pour marquer l’objectif : les obus tombent à moins de 300 mètres. Il estime donc que l’avance est suffisante et ordonne de stopper. En fait, son groupe de combat se trouve à 800 mètres est-sud-est de la véritable position « Snipe ». Il est alors 0h15. Pearson se met alors en route avec l’échelon arrière, malheureusement soumis à une attaque aérienne, causant la perte de deux véhicules et de quelques soldats. Le docteur Picton reste donc avec les ambulances pour prendre soin des blessés, espérant rallier Turner à « Snipe » plus tard. La colonne de Pearson arrive sur l’objectif non sans difficultés dues à des enlisements à répétition. Pendant ce temps, Turner lance immédiatement une patrouille montée à bord de Carriers, commandée par Dick Flower. Hardiment, les Britanniques engagent au niveau de la colline 37 un groupe de blindés germano-italiens, le Kamfgruppe Stiffelmayer de l’Oberst Tegge, et incendient trois tracteurs après avoir capturés quelques prisonniers. Très vite, Turner constate que l’ennemi est dans toutes les directions, sauf plein est. Pendant que les fantassins de Turner se retranchent en dépit d’un sable si fluide que la tâche semble impossible, 19 pièces de 6 pounder de la colonne de Pearson sont ainsi à pied d’oeuvre, ainsi que les vivres et les munitions, le déchargement se terminant à 3h45 du matin.
Ces opérations à peine achevées, le bruit inquiétant des moteurs et des chenilles des Panzer se fait entendre depuis la crête 37. Les silhouettes noires se détachent maintenant à l’horizon : tandis qu’une colonne semble se diriger vers un campement de la 15. Panzer-Division décelé au nord, l’autre groupe progresse en direction de la redoute de Turner… Les Britanniques, sur le qui-vive, s’apprêtent à recevoir chaudement les équipages germano-italiens insouciants. Le tir de nuit est toujours plus délicat, surtout avec des appareils de visée peu adaptés. Aussi ordre est donné de retenir les tirs des 6 pounder jusqu’à être sûr de « faire mouche ». Le sergent Brown « ouvre le bal » avec un tir imparable à une distance de 30 mètres, alors que la cible s’est déjà engagé dans le périmètre de la C Company. L’obus incendie un redoutable Panzer IV F2, précieux blindé dont Rommel ne dispose qu’à une trentaine d’exemplaires… Dans la zone tenue par la A Company, c’est un Marder III qui est réduit à l’état de carcasse enflammée. Il n’en faut pas davantage pour émoustiller les ardeurs d’un adversaire pris au dépourvu. Un premier succès très stimulant pour les défenseurs.
Cependant, quelques blindés ne se sont redéployés qu’à quelques centaines de mètres de distance, à la faveur des faibles ondulations de terrain, se camouflant à défilement de tourelle. Pis, Noyes disparaît subitement, capturé vraisemblablement alors qu’il était à la recherche d’un bon poste d’observation. Une perte majeure : Turner et ses hommes ne pourront donc pas compter sur le soutien de l’artillerie…
Peu avant l’aurore, vers 5h45 du matin, Pearson rebrousse chemin à bord d’un camion en emportant avec lui les prisonniers. A 6h15, alors que les étoiles s’évanouissent, Turner prend conscience de la précarité de sa situation. Dans toutes les directions, un terrain presque uniformément plat sur une distance de deux kilomètres. Quant à position occupée par sa petite garnison, heureusement garnie de broussailles qui permettent de dissimuler les 6 pounder et les postes de tir des fantassins camouflés au mieux, elle consiste en une dépression ovale d’environ 800 mètres sur 350.
Le lieutenant-colonel britannique observe alors une nouvelle menace : les deux groupements de blindés, au nord et au sud-ouest, s’éloignent de sa position, plein ouest… Mieux, les engins qui s’étaient dissimulés depuis le premier accrochage se risquent également hors des couverts, et s’éloignent également, offrant bien imprudemment les arrières et les flancs de leurs caisses et de leurs tourelles aux frappes mortelles des obus de 6 pounder. L’opportunité doit être saisie, quitte à dévoiler ses positions : les claquements secs des perforants brisent le silence de l’aube et fendent l’air, suivis des détonations des blindés explosant sous les frappes répétées des artilleurs britanniques. Une quinzaine de blindés sont touchés, les équipages tentant de s’extraire des épaves étant impitoyablement décimés par des rafales de Vickers. L’ennemi riposte avec vigueur en soumettant la garnison à des tirs d’artillerie qui neutralisent trois antichars. D’autres défenseurs tombent lorsqu’il faut redéployer plusieurs pièces lorsque la lumière de l’aube dévoile la vulnérabilité des positions de tirs. C’est à ce moment qu’un soldat allemand, resté dissimulé dans la position depuis la nuit, saute de sa cachette et se rue à toutes jambes vers l’ouest… Personne n’ouvre le feu : « ce n’aurait pas été un coup régulier », commente Tom Bird, le conducteur de la jeep de Turner.
A son adjoint Tim Marten qui lui demande s’ils occupent bien la bonne position, Turner répond : « Dieu seul le sait, mais c’est ici que nous sommes et c’est ici que nous resterons. » La relève ne devrait de toute façon pas tarder : à 7h30, une activité fiévreuse s’empare des lignes britanniques, annonçant l’arrivée de la 24th Armoured Brigade. Loin d’être la cavalerie attendue, la brigade blindée considère que la position défensive visible à 2 000 mètres, encadrée d’épaves de Panzer, jugés sans doute parfaitement opérationnels à cette distance, ne peut être qu’hostile et soumet donc la zone à un bombardement en règle à coups d’obus explosifs ! Jack Wintour, l’officier de renseignement de Turner, embarque courageusement à bord d’un Bren Carrier dans le but d’arrêter cette méprise, mission qu’il mène à bien auprès du premier escadron de la brigade, même si les autres éléments de l’unité poursuivent leurs tirs fratricides… Lorsque les tanks de la 24th Armoured Brigade établissent enfin leur jonction avec Turner, aux alentours de 8h00, leur présence ne fait que déchaîner la riposte germano-italienne. Plusieurs canons sont frappés de plein fouet, tandis que des Sherman s’embrasent. Six d’entre eux sont détruits en quelques instants. Les tankistes quittent cet enfer pour se repositionner sur la crête marquant la ligne « Oxalic », laissant Turner et ses hommes à leur sort, mais ces derniers ne sont pas si mécontents de voir leurs blindés s’éloigner…
La préoccupation de Turner va alors à ses blessés. Les ambulances n’ont pas été en mesure de rallier son groupe… En conséquence, il charge le Captain Shepherd-Cross d’évacuer les blessés les plus préoccupants à bord de trois chenillettes. Arrivé sur la crête, mission accomplie, il est cloué avec Pearson sous un déluge de feu qui empêche ainsi de ravitailler Turner en munitions et de faire monter en ligne les ambulances…
A 10 heures, alors que les soldats de la petite garnison ont été informés de la situation précaire qui est la leur, Tegge lance ses Panzer sur la 24th Armoured Brigade tout en ordonnant au capitaine Preve, du 12e Bataillon du 133e Régiment de chars de la « Littorio » de couvrir son flanc en réduisant la redoute de Turner en engageant treize M13/40. L’attaque italienne est rapidement repoussée, en détruisant quatre chars. Turner a réagi promptement en ordonnant le redéploiement de deux antichars vers l’ouest. Las, les canons s’enlisent et les véhicules chargés de les tracter sont dépourvus de crocs de remorquages : il faut donc improviser en les reliant avec les flèches des antichars avec des câbles. Une activité qui ne passe pas inaperçu : les tirs ajustés de l’ennemi causent quatre tués aux Britanniques. Ces derniers, débarrassés de la menace italienne, ont tout loisir de prendre à partie les Panzer de Tegge, distants de 1 000 mètres. Tegge n’est pas un débutant : il scinde son groupement en deux et lance des blindés contre Turner, pendant que le reste de son unité s’apprête à engager la 24th Armoured Brigade. Les artilleurs de Turner prennent pourtant en priorité pour cible ce deuxième groupe, qui subit en même temps les tirs des Sherman. Les assaillants sont donc contraints de se replier à l’abri de la colline 37, huit chars au moins ayant été incendiés, outre les engins endommagés. Une attaque de fantassins italiens sera pareillement repoussée par les tirs des Bren Carriers.
Il est onze heures du matin. Turner ne compte plus que 13 canons antichars en état, certains ne comptant plus que deux ou trois servants. Alors que la température monte, l’ensemble de la position est semée de débris et ravagée par les destructions, sous la fumée et la poussière soulevées par les explosions et les panaches s’élevant des véhicules incendiés. La situation du groupe de Turner prend l’allure de celle d’une garnison assiégée : l’ennemi reste actif sur trois côtés et il faut compter avec des ressources limitées, en particulier pour les soins aux blessés.
Vers 13 heures, le sud-ouest du périmètre est l’objet d’un nouvel assaut des blindés italien, huit M13/40 et un automoteur Semovente. Les assaillants sont confiants : les antichars anglais sont silencieux depuis un certain temps… L’attaque se porte sur le secteur tenu par le lieutenant Toms, qui ne dispose plus que d’un canon intact qui soit à même de conjurer la menace. Celle-ci s’avère d’autant plus réelle que le sergent Calistan est seul avec sa pièce ! Un de ses hommes est en effet blessé, tandis que les autres servants sont partir quérir quelques munitions en rampant sous les tirs. Voyant cela, Turner et Toms s’élancent pour prêter main forte à Calistan, qui occupe le poste de pointeur, le colonel se positionnant à la culasse, tandis que Toms fait office de servant. Les trois hommes déchaînent l’enfer sur les Italiens qui ripostent en balayant la position de leurs tirs de mitrailleuses. Cinq tanks sont rapidement détruits, ainsi que le Semovente, mais les munitions manquent. Aussi Toms, plein de témérité, a l’audace de quérir sa jeep, embarquer des caisses d’obus d’un canon hors d’usage, et de revenir sur la position, le tout sous les tirs concentré des mitrailleuses des trois tanks. La jeep s’enflamme, mais Turner et Francis, un caporal venu à la rescousse, n’écoutent que leur courage et l’aide à trainer les munitions tant attendues jusqu’au 6 pounder. Turner s’écroule, gravement blessé, mais les trois Britanniques, abrités derrière leur étroit bouclier labouré par les rafales de mitrailleuses, parviennent à détruire les assaillants avec trois coups parfaitement ajustés.
Chaque groupe agit désormais de sa propre initiative, la coordination étant par trop difficile, puisqu’il n’est plus possible de se déplacer qu’en rampant sur le sable. La fatigue commence à faire son effet. La garnison est épuisée par une nuit et une matinée interminables de combats, l’épreuve se poursuivant dans la fournaise d’un après-midi étouffant. Turner insiste pour continuer ses inspections, mais l’effort est trop conséquent pour lui et il finit par délirer… Les vivres viennent à manquer également. Tous souffrent de la soif. A 16 heures, les Bren Carriers de la C Company ont épuisé leurs munitions. Au même moment, les M7 Priest du 11th Horse Artillery soumettent par erreur la garnison à un terrible bombardement : une nouvelle méprise qui ne fait qu’accabler les défenseurs…
Une heure plus tard débute la contre-attaque projetée par Rommel, la zone nord de la garnison se trouvant sur l’axe d’une des poussées de l’Afrika-Korps. Les hommes de Tuner observent l’ennemi, qui s’est rassemblé à plus d’un kilomètre de distance. Chose à peine croyable, les Panzer offrent de nouveau leurs flancs aux tirs des quatre 6 pounder encore en état de la 239th Antitank Battery, parfaitement dissimulées.Pour Turner, ces blindés ne peuvent être que des nouveaux venus de la 21. Panzer-Division, rameutée depuis la zone méridionale du front d’El Alamein, puisque la 15. Panzer-Division, qui affronte la garnison depuis des heures, n’aurait pas commis une telle bévue… Le carnage est stupéfiant : une douzaine de Panzer sont détruits à bout portant en l’espace de quelques minutes, quelques canons du 2nd Bn King’s Royal Rifle se mêlant à la curée tandis que les mitrailleuses des fantassins fauchent les infortunés tankistes qui tentent de s’extraire de leurs engins en perdition. L’ennemi en a eu assez et renonce.
Il faut cependant vite compter avec un second groupe de Panzer, mais ce dernier se présente de face et met adroitement à profit le terrain pour se rapprocher des Britanniques, incapables de riposter sous les tirs de MG. Voyant la menace, la pièce du lieutenant Holt-Wilson pivote de 180° pour prêter main forte aux deux 6 pounder de la 239th Antitank Battery encore en service. Avisant que des servants ont quitter leur canon pour s’abriter, le sergent Swann court jusqu’à la pièce qu’il entreprend de servir à lui seul, avant de que les servants ne se ravisent devant une telle marque de courage. Six Panzer en font les frais…
L’ennemi a été de nouveau repoussé, mais la situation semble désespérée. Il ne reste plus que quelques coups à chaque pièce… Tout semble perdu pour les 200 Britanniques qui tiennent encore leurs positions avec une poignée de 6 pounder, 6 sur 19: Turner ordonne de brûler les codes et les cartes… On espère encore, car Turner sait que la relève viendra le soir même. Le crépuscule survient sans qu’aucun nouvel assaut de se soit matérialisé. Le périmètre est rétréci et on décide d’évacuer les blessés à la faveur de l’obscurité en les hissant à bord des quelques véhicules encore en état : 3 jeep et 6 Bren Carriers. On sabote les derniers 6 pounder en enlevant les culasses, à l’exception d’une pièce qui est remorquée, et, à 23h15, la garnison, ne voyant pas de relève se manifester, évacue la place et se replie en direction des lignes britanniques.
L’exploit de Turner, récompensé par une Victoria Cross hautement méritée, et de ses hommes est retentissant. Une commission établira que le nombre minimum de chars définitivement perdus par l’ennemi s’établit à 32, outre 5 automoteurs. On estime qu’une vingtaine d’autres engins ont vraisemblablement été endommagés avant d’être évacués par les Germano-Italiens.
Transmettre l’Histoire: enseigner, publier…
Independant Tank Battalions en Normandie. Premiers combats, juin 1944.
LE “TOMMY” EN NORMANDIE. LE QUOTIDIEN.
Avril-mai 1943, l’offensive et la victoire finale des Alliés. “Strike” et “Vulcan”
Avril 1943, échec à Foundouk