La mise en défense de l’Afrique orientale allemande
Persuadé de la victoire finale que le Reich sortira victorieux du conflit, l’Oberstleutnant von Lettow-Vorbeck, qui dirige les forces allemandes de la Deutsch- Ostafrika, entend favoriser la victoire en contraignant l’Entente à déployer le plus d’unités possible en Afrique. Il sait pertinemment que les communications et le ravitaillement vont tenir un rôle crucial dans la campagne qui s’annonce. Il confie donc la responsabilité de la logistique au GeneralmajorWahle, officier à la retraite alors en visite à Dar-es-Salaam. La population civile est également mise à contribution et redouble d’ingéniosité pour répondre aux exigences d’autarcie induites par la guerre. Des planteurs sont à même de fournir des pneus pour bicyclettes et automobiles, tandis que des femmes confectionnent des uniformes en coton pour les Askaris, réussissant à teinter les tenues de la couleur requise. Des bottes sont également produites en masse, de même que du savon à partir de graisse animale ou d’huile de noix de coco, etc. Enfin, l’institut biologique d’Usambara s’avère apte à produire suffisamment de quinine à l’intention de la population européenne.
Alors que le gouverneur Schnee espère un gentleman-agreement qui consisterait en l’abstention de toutes hostilités entre les puissances coloniales dans leurs possessions en Afrique, Lettow-Vorbeck anticipe l’action et procède à une concentration de ses troupes dans le nord de la colonie. Pour l’officier allemand, la meilleure défense consiste à menacer l’ennemi sur son territoire, en menaçant son point sensible : la voie ferrée de l’Ouganda. Le premier raid est l’oeuvre de l’Hauptmann von Prince, qui commande les troupes à Moshi. L’attaque se porte sur Taveta, un petit poste britannique au pied du Kilimandjaro. Retiré du service depuis 1900, Prince a pris l’initiative de lever dès 1913 une unité de volontaires auprès des fermiers allemands. La mission est confiée à l’Oberst von Bock et à l’Oberleutnant Boell, qui s’en acquittent dès le 15 août 1914, alors que, la guerre à peine commencée, la victoire semble en vue en Europe. Les Allemands tentent de capitaliser leur succès. Mais les King’s African Rifles (KAR) du colonel Ward parvient à conjurer la menace. Les Allemands comprennent que remporter la victoire ne sera pas chose aisée.
Désastre britannique à Tanga
Les Britanniques entendent faire donner rapidement raison à la colonie allemande. A la demande du gouverneur de la British East Africa, Sir Henry Belfield, des renforts sont dépêchés sur place. Il est convenu que l’armée des Indes envoie deux contingents de renforts : un pour renforcer les KAR (l’Indian Expeditionary Force « C », articulée autour du 29th Punjabis), et un autre avec mission de s’emparer de Dar es Salaam, le principal port allemand (l’Indian Expeditionary Force « B ». La Force « B », commandée par la Major-General Aitken, aligne 8 000 hommes, dont la 27th Bangalore Brigade et l’Imperial Service Brigade. Si le 2ndLoyal North Lancashire Regiment, seul bataillon britannique du lot, est de première classe, les autres unités manquent singulièrement de préparation au combat. Pis, ils ont été réarmés à la dernière minute avec des Lee-Enfield Mk III, arme excellente mais inconnue pour eux. Le jugement que porte sur eux le Captain Meinertzhagen, chargé du service de renseignement (tâche qu’il assumera ensuite avec brio en Egypte et en Palestine/Syrie auprès du général Allenby en 1917-1918) ne manque pas de prescience : « Ils constitue le pire de l’Inde et je tremble à l’idée de ce qui pourrait survenir si nous sommes confrontés à une opposition sérieuse. » Et de déplorer le manque de mitrailleuses et l’apparence de « fossiles » que renvoient les officiers… Meinertzhagen fera par la suite montre de tous ses talents au cours de la campagne en collectant des informations dans… les latrines des officiers allemands, qui usent de documents officiels en guise de papier hygiénique…
Une attaque coordonnée contre la colonie allemande est néanmoins mise sur pied. Tandis que le GeneralStewart dirigera 5 000 hommes sur Moshi, Aitken débarquera à Tanga avant de pousser en avant le long de la voie ferrée d’Usambara. La première déconvenue d’Aitken est de devoir accéder à une requête de la Royal Navy : le 2 novembre, jour de l’attaque, les Allemands sont notifiés de la fin de la trêve qui a été accordée dans les zones de Dar es Salaam et de Tanga. Ou comment sacrifier l’effet de surprise par une pratique guerrière jugée dignes de gentlemen… Lettow-Vorbeck transfère immédiatement des renforts vers Tanga depuis Moshi, tandis que les deux compagnies de l’Hauptmann Baumstark, alors déployées au nord de la ville, reçoivent l’ordre de se positionner dans Tanga même. Deuxième déconvenue pour Aitken : la Royal Navy refuse de se risquer dans le port ennemi par crainte des mines, obligeant le général à trouver des zones de débarquements dans l’urgence. A 11 du soir le 2 novembre, une patrouille de la 17 FK repère des embarcations à l’est de la mission. Ils sont repoussés à coups de mitrailleuses. Pendant ce temps, le 13th Rajput et le 61st KGO débarquent sur la plage « A » et se heurtent à la 17 FK, habilement retranchée à l’abri d’un fossé de drainage et au niveau des trois ponts du talus de la voie ferrée. Les officiers britanniques tombent les uns après les autres, la troupe manquant par trop de mordant. Alors même que Tanga est à portée, Aitken décide que tous les renforts seraient dirigés sur les plages « B » et « C ». Lettow-Vorbeck, qui procède de lui même à une reconnaissance sur sa bicyclette, enrage de ne pas disposer de canons : l’ennemi serait à sa merci ! Le 4 novembre, les Allemands font montre d’une indéniable supériorité tactique face à un adversaire qui avance en ordre dispersé sous la chaleur intense et les plantations denses de caoutchouc et de sisal. Lettow-Vorbeck frappe le flanc gauche adverse, le 63rd Palamcottah Light Infantry disparaissant en temps qu’unité combattante, des nuées d’abeilles qui se jettent sur eux s’ajoutant au tourments des soldats… La panique prend de l’ampleur lorsque, pris sous le feu, les porteurs s’enfuient à toutes jambes : ils sont confondus avec des Askaris allemands, ce qui donne le signal pour une ruée vers les plages… Lorsque la Force « B » retrouve la sûreté du port de Mombassa le 8 novembre, elle accuse la perte de 800 hommes et de presque toutes ses mitrailleuses. Les pertes de Lettow-Vorbeck se limitent à 60 hommes. Mieux, la saisie d’armes et de munitions en nombre lui permet de rééquiper des compagnies qui troquent de vieux fusils Mauser modèle 1871 pour des armes modernes.
De la guerre conventionnelle à la guérilla
Le Major-General Wapshare, qui succède à Aitken, reçoit l’ordre de demeurer sur la défensive, sauf à mener quelques coups de mains de faible envergure. A l’ouest de la colonie, une guerre navale se développe sur les lacs Tanganyika et Victoria, à l’avantage des Anglo-Belges. Au sud-ouest, si les Allemands tentent une attaque contre Abercorn en Rhodésie, l’affaire fait long feu en raison de l’intervention combinée de la Northern Rhodesia Police menée par le Lieutenant McCarthy et d’une Mobile Column commandée par le Major Stennett.
De son côté, Lettow-Vorbeck se conforme à son plan, qui suppose de garder l’initiative et de neutraliser la voie ferrée de l’Ouganda, dont le contrôle est indispensable aux Britanniques pour mener des opérations au coeur de la colonie allemande. Cette stratégie débouche sur la bataille de Yasini, sur le fleuve Suba, le 19 janvier 1915. Craignant que les Britanniques s’en servent comme base pour attaquer Tanga, Lettow-Vorbeck, en s’emparant du poste, espère provoquer l’ennemi à la bataille sur un terrain qui lui serait favorable. C’est un nouveau succès pour l’Allemand qui encercle, annihile et repousse l’ennemi, mais une victoire à la Pyrrhus, dont les conséquences sont problématiques pour la suite de la campagne. Lettow-Vorbeck s’en explique : « Des officiers de carrière, le Major Kepler, les Obertleutnant Spalding, Gerlich, Kaufmann et Erdmann sont tués. L’Hauptmann von Hammerstein est mort des suites de ses blessures. La perte de ces soldats professionnels –environ un septième des officiers de l’armée régulière présents- est irremplaçable. » Et de déplorer que la dépense de 200 000 cartouches ne lui permet pas non plus d’envisager plus de trois actions similaires : il lui faut impérativement se convertir à la guérilla. Survenant si peu de temps après le désastre de Tanga, ce nouveau revers a l’effet d’une bombe à Londres où Kitchener peste contre l’incapacité de ses troupes, tout en ordonnant de passer sur la défensive, l’arrivée de la saison des pluies aidant.
Lettow-Vorbeck estime que les compagnies sont d’un effectif trop élevé pour être efficientes. Elles sont donc subdivisées en petites patrouilles d’une dizaine d’hommes parfaitement autonomes, portant eux mêmes leur ravitaillement. Très disciplinés, ils sont capables de traverser de vastes étendues désertiques avant de s’attaquer à la voie ferrée, en particulier entre Simba et Samburu, et donner des coups aux troupes britanniques cantonnées à des rôles de garnison. En deux mois, les Allemands procèdent au déraillement de 30 trains et à la destruction de 10 ponts. Le commandant britannique du secteur, le Brigadier-General Maleson, tombe lui même dans une embuscade. Un raid particulièrement fructueux, monté après avoir étudié les habitudes de l’ennemi, permet de se saisir de 57 chevaux près de la montagne Erok, permettant de mettre sur pied une seconde compagnie montée. La petite armée allemande d’Afrique orientale est réorganisée pour atteindre 60 compagnies à la fin de 1915, soit 2 998 Européens et 11 300 Askaris.
Les Britanniques se renforcent aussi de leur côté. Fin juin, l’attaque de la base allemande de Buboka sur le lac Victoria s’avère être un franc succès, à même de regonfler le moral de la troupe. Toutefois, en août, le général Tighe, qui remplace Wapshare depuis le mois d’avril, s’inquiète de la situation générale. L’entrée en lice des forces sud-africaines et davantage d’implication de la part des Belges devraient faire évoluer la situation. La nomination du général Smuts, brillant leader de l’armée boer contre les Britanniques à peine 14 ans plus tôt, pour mener les opérations, ainsi que l’arrivée de nombreux renforts font entrer la campagne dans une nouvelle phase. Smuts arrive au moment où Tighe lance une offensive dans le secteur du Kilimandjaro, équipée qui se solde par un nouveau revers. Smuts décide d’une attaque convergente vers le Kilimandjaro en mars 1916. Le général sud-africain van Deventer est chargé de s’emparer des hauteurs de Chala et de Taveta depuis l’est avec les forces sud-africaines. Tighe, à la tête de la 2ndDivision, doit s’attaquer à Salaita. L’enveloppement depuis le nord est assuré par la 1st Division de Stewart. Lettow-Vorbeck reste confiant dans la ligne de défense sélectionnée dans les hauteurs. Les attaques frontales de Tighe et de van Deventer sont coûteuses, les Sud-Africains procédant à une attaque de nuit à la baïonnette qui désorganise davantage les assaillants que les défenseurs. Ce n’est qu’au petit jour que les Britanniques comprennent qu’ils sont sur la crête… et que l’ennemi s’est esquivé en bon ordre. Le 18 mars, Moshi est prise, Kahe tombant le 22, sous les tirs d’une des pièces du Koenigsberg, qui sera abandonnée sur place après avoir été sabotée. Smuts a manoeuvré avec habileté, mais il n’a pas réussi à contraindre l’ennemi à accepter une bataille rangée. L’Afrique orientale britannique est au moins à l’abri de tout retour offensif. « En dépit des différentes retraites récemment opérées, le moral des troupes était excellent » écrira Lettow-Vorbeck. De fait, les pertes de l’Entente sont lourdes.
La suite des opérations repose sur une invasion coordonnée de la colonie allemande. La double poussée principale démarre d’Arusha et de Moshi en avril 1916, en direction de la voie ferrée centrale allemande, essentielle pour la logistique ennemie. Celle-ci est atteinte fin juillet à Dodoma ainsi qu’à Morogoro, tandis que Dar es Salaam tombe le 4 septembre après un débarquement à Bagamoyo le 15 août. D’autres débarquements réalisés en septembre permettent de s’emparer des derniers ports au sud la colonie. Le 19 septembre, Tabora, noeud de communication essentiel dans l’est de la colonie, tombe aux mains des Belges de la Force Publique du Congo qui ont envahi le Rwanda et l’Urundi, après avoir forcé le verrou de Kigoma à la fin de juillet. Des opérations menées en parallèle avec la British Lake Force qui débarque sur la rive sud du lac Victoria le 14 juillet. Au sud, l’invasion est menée par la Nyasaland Rhodesia Field Force du général Northey. La Schuztruppe est donc contrainte au repli sur tous les fronts, mais sans subir une défaite majeure : l’armée est intacte. Pis, en dépit d’une supériorité écrasante, les pertes de l’Entente en hommes, en animaux et en matériels dépassent les pires prévisions. Les maladies ont opéré des coupes sombres chez les chevaux au sein des régiments de cavalerie sud-africains… quant aux hommes, plus de 12 000 sont malades. Smuts doit donc arrêter les opérations en septembre 1916. Isolée, la colonne de l’Hauptmann Wintgens (remplacé par l’Hauptmann Naumann) ne met bas les armes qu’en octobre, après six mois d’opérations sur les arrières des Anglo-Belges.
Automne 1917 : il faut évacuer la colonie et porter la guerre au Mozambique
Lettow-Vorbeck, retranché derrière le Rufiji, dispose encore de 1 090 Européens et 6 430 Askaris. Les forces de l’Entente remporte de petits succès, mais l’ennemi s’esquive toujours, sous la couverture d’arrière-gardes efficientes : les Allemands évitent toujours l’encerclement. Van Deventer, qui succède à Smuts, comprend que la victoire ne passera que par « la destruction totale de l’adversaire. »
En octobre 1917, à Mahiwa, Lettow-Vorbeck et ses 1 500 Allemands et Askaris (les soldats indigènes) écrasent les 4 000 hommes du General Beves. Les autres colonnes sont moins heureuses : l’Oberst Tafel rend les armes avec 1 300 combattants. Fin novembre 1917, les offensives convergentes des Britanniques et des Belges contraignent Lettow-Vorbeck à abandonner le territoire de la colonie allemande pour s’enfoncer au Mozambique portugais. Il ne dispose alors plus que de 320 Allemands, 2 000 Askaris, 3 000 porteurs, deux canons et une trentaine de mitrailleuses. La fin semble proche…
La Schutztruppe lance de nouveaux raids en profondeur, esquivant l’adversaire au moment opportun, et multipliant les victoires, qui lui permettent de se saisir de nouvelles armes et munitions, indispensables pour poursuivre la lutte. Pour garder l’initiative et préserver la distance avec les poursuivants, Lettow-Vorbeck se voit contraint d’abandonner ses blessés aux bons soins de l’ennemi. Sa logistique –elle se ravitaille sur le terrain- est plus efficace que celles des Britanniques du General van Deventer qui peinent à la poursuivre. Quant aux forces portugaises, elles sont de bien piètre qualité…
Invaincu jusqu’à l’armistice
Après plusieurs mois de poursuite, les Britanniques surprennent l’ennemi attablé à déjeuner à Korewa au printemps 1918 : Lettow-Vorbeck doit se replier, abandonnant 100 000 cartouches et une quantité d’argent non négligeable. Après avoir sillonné la colonie portugaise, il redirige ses colonnes en direction du nord, non sans remporter de nouveaux succès, et refranchit la frontière de l’Est africain allemand le 28 septembre 1918. Il oblique vers l’ouest, contournant le lac Nyassa, et porte la guerre en Rhodésie du Nord. Le 9 novembre 1918, la Schutztruppe s’empare de Kasama, mais le butin est en-deçà des espérances. La petite troupe atteint Chambesi le 13, où un télégramme de van Deventer l’informe d’une nouvelle stupéfiante : l’Allemagne a signé l’armistice à Rethondes ! La guerre est perdue… La reddition formelle se déroule le 25 novembre 1918 à Abercorn, dans une ambiance de respect mutuel. Cette armée invaincue sur le terrain aligne encore 155 Européens, 1 168 Askaris et 1 522 porteurs.
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La mise en défense de l’Afrique orientale allemande
Persuadé de la victoire finale que le Reich sortira victorieux du conflit, l’Oberstleutnant von Lettow-Vorbeck, qui dirige les forces allemandes de la Deutsch- Ostafrika, entend favoriser la victoire en contraignant l’Entente à déployer le plus d’unités possible en Afrique. Il sait pertinemment que les communications et le ravitaillement vont tenir un rôle crucial dans la campagne qui s’annonce. Il confie donc la responsabilité de la logistique au GeneralmajorWahle, officier à la retraite alors en visite à Dar-es-Salaam. La population civile est également mise à contribution et redouble d’ingéniosité pour répondre aux exigences d’autarcie induites par la guerre. Des planteurs sont à même de fournir des pneus pour bicyclettes et automobiles, tandis que des femmes confectionnent des uniformes en coton pour les Askaris, réussissant à teinter les tenues de la couleur requise. Des bottes sont également produites en masse, de même que du savon à partir de graisse animale ou d’huile de noix de coco, etc. Enfin, l’institut biologique d’Usambara s’avère apte à produire suffisamment de quinine à l’intention de la population européenne.
Alors que le gouverneur Schnee espère un gentleman-agreement qui consisterait en l’abstention de toutes hostilités entre les puissances coloniales dans leurs possessions en Afrique, Lettow-Vorbeck anticipe l’action et procède à une concentration de ses troupes dans le nord de la colonie. Pour l’officier allemand, la meilleure défense consiste à menacer l’ennemi sur son territoire, en menaçant son point sensible : la voie ferrée de l’Ouganda. Le premier raid est l’oeuvre de l’Hauptmann von Prince, qui commande les troupes à Moshi. L’attaque se porte sur Taveta, un petit poste britannique au pied du Kilimandjaro. Retiré du service depuis 1900, Prince a pris l’initiative de lever dès 1913 une unité de volontaires auprès des fermiers allemands. La mission est confiée à l’Oberst von Bock et à l’Oberleutnant Boell, qui s’en acquittent dès le 15 août 1914, alors que, la guerre à peine commencée, la victoire semble en vue en Europe. Les Allemands tentent de capitaliser leur succès. Mais les King’s African Rifles (KAR) du colonel Ward parvient à conjurer la menace. Les Allemands comprennent que remporter la victoire ne sera pas chose aisée.
Désastre britannique à Tanga
Les Britanniques entendent faire donner rapidement raison à la colonie allemande. A la demande du gouverneur de la British East Africa, Sir Henry Belfield, des renforts sont dépêchés sur place. Il est convenu que l’armée des Indes envoie deux contingents de renforts : un pour renforcer les KAR (l’Indian Expeditionary Force « C », articulée autour du 29th Punjabis), et un autre avec mission de s’emparer de Dar es Salaam, le principal port allemand (l’Indian Expeditionary Force « B ». La Force « B », commandée par la Major-General Aitken, aligne 8 000 hommes, dont la 27th Bangalore Brigade et l’Imperial Service Brigade. Si le 2nd Loyal North Lancashire Regiment, seul bataillon britannique du lot, est de première classe, les autres unités manquent singulièrement de préparation au combat. Pis, ils ont été réarmés à la dernière minute avec des Lee-Enfield Mk III, arme excellente mais inconnue pour eux. Le jugement que porte sur eux le Captain Meinertzhagen, chargé du service de renseignement (tâche qu’il assumera ensuite avec brio en Egypte et en Palestine/Syrie auprès du général Allenby en 1917-1918) ne manque pas de prescience : « Ils constitue le pire de l’Inde et je tremble à l’idée de ce qui pourrait survenir si nous sommes confrontés à une opposition sérieuse. » Et de déplorer le manque de mitrailleuses et l’apparence de « fossiles » que renvoient les officiers… Meinertzhagen fera par la suite montre de tous ses talents au cours de la campagne en collectant des informations dans… les latrines des officiers allemands, qui usent de documents officiels en guise de papier hygiénique…
Une attaque coordonnée contre la colonie allemande est néanmoins mise sur pied. Tandis que le GeneralStewart dirigera 5 000 hommes sur Moshi, Aitken débarquera à Tanga avant de pousser en avant le long de la voie ferrée d’Usambara. La première déconvenue d’Aitken est de devoir accéder à une requête de la Royal Navy : le 2 novembre, jour de l’attaque, les Allemands sont notifiés de la fin de la trêve qui a été accordée dans les zones de Dar es Salaam et de Tanga. Ou comment sacrifier l’effet de surprise par une pratique guerrière jugée dignes de gentlemen… Lettow-Vorbeck transfère immédiatement des renforts vers Tanga depuis Moshi, tandis que les deux compagnies de l’Hauptmann Baumstark, alors déployées au nord de la ville, reçoivent l’ordre de se positionner dans Tanga même. Deuxième déconvenue pour Aitken : la Royal Navy refuse de se risquer dans le port ennemi par crainte des mines, obligeant le général à trouver des zones de débarquements dans l’urgence. A 11 du soir le 2 novembre, une patrouille de la 17 FK repère des embarcations à l’est de la mission. Ils sont repoussés à coups de mitrailleuses. Pendant ce temps, le 13th Rajput et le 61st KGO débarquent sur la plage « A » et se heurtent à la 17 FK, habilement retranchée à l’abri d’un fossé de drainage et au niveau des trois ponts du talus de la voie ferrée. Les officiers britanniques tombent les uns après les autres, la troupe manquant par trop de mordant. Alors même que Tanga est à portée, Aitken décide que tous les renforts seraient dirigés sur les plages « B » et « C ». Lettow-Vorbeck, qui procède de lui même à une reconnaissance sur sa bicyclette, enrage de ne pas disposer de canons : l’ennemi serait à sa merci ! Le 4 novembre, les Allemands font montre d’une indéniable supériorité tactique face à un adversaire qui avance en ordre dispersé sous la chaleur intense et les plantations denses de caoutchouc et de sisal. Lettow-Vorbeck frappe le flanc gauche adverse, le 63rd Palamcottah Light Infantry disparaissant en temps qu’unité combattante, des nuées d’abeilles qui se jettent sur eux s’ajoutant au tourments des soldats… La panique prend de l’ampleur lorsque, pris sous le feu, les porteurs s’enfuient à toutes jambes : ils sont confondus avec des Askaris allemands, ce qui donne le signal pour une ruée vers les plages… Lorsque la Force « B » retrouve la sûreté du port de Mombassa le 8 novembre, elle accuse la perte de 800 hommes et de presque toutes ses mitrailleuses. Les pertes de Lettow-Vorbeck se limitent à 60 hommes. Mieux, la saisie d’armes et de munitions en nombre lui permet de rééquiper des compagnies qui troquent de vieux fusils Mauser modèle 1871 pour des armes modernes.
De la guerre conventionnelle à la guérilla
Le Major-General Wapshare, qui succède à Aitken, reçoit l’ordre de demeurer sur la défensive, sauf à mener quelques coups de mains de faible envergure. A l’ouest de la colonie, une guerre navale se développe sur les lacs Tanganyika et Victoria, à l’avantage des Anglo-Belges. Au sud-ouest, si les Allemands tentent une attaque contre Abercorn en Rhodésie, l’affaire fait long feu en raison de l’intervention combinée de la Northern Rhodesia Police menée par le Lieutenant McCarthy et d’une Mobile Column commandée par le Major Stennett.
De son côté, Lettow-Vorbeck se conforme à son plan, qui suppose de garder l’initiative et de neutraliser la voie ferrée de l’Ouganda, dont le contrôle est indispensable aux Britanniques pour mener des opérations au coeur de la colonie allemande. Cette stratégie débouche sur la bataille de Yasini, sur le fleuve Suba, le 19 janvier 1915. Craignant que les Britanniques s’en servent comme base pour attaquer Tanga, Lettow-Vorbeck, en s’emparant du poste, espère provoquer l’ennemi à la bataille sur un terrain qui lui serait favorable. C’est un nouveau succès pour l’Allemand qui encercle, annihile et repousse l’ennemi, mais une victoire à la Pyrrhus, dont les conséquences sont problématiques pour la suite de la campagne. Lettow-Vorbeck s’en explique : « Des officiers de carrière, le Major Kepler, les Obertleutnant Spalding, Gerlich, Kaufmann et Erdmann sont tués. L’Hauptmann von Hammerstein est mort des suites de ses blessures. La perte de ces soldats professionnels –environ un septième des officiers de l’armée régulière présents- est irremplaçable. » Et de déplorer que la dépense de 200 000 cartouches ne lui permet pas non plus d’envisager plus de trois actions similaires : il lui faut impérativement se convertir à la guérilla. Survenant si peu de temps après le désastre de Tanga, ce nouveau revers a l’effet d’une bombe à Londres où Kitchener peste contre l’incapacité de ses troupes, tout en ordonnant de passer sur la défensive, l’arrivée de la saison des pluies aidant.
Lettow-Vorbeck estime que les compagnies sont d’un effectif trop élevé pour être efficientes. Elles sont donc subdivisées en petites patrouilles d’une dizaine d’hommes parfaitement autonomes, portant eux mêmes leur ravitaillement. Très disciplinés, ils sont capables de traverser de vastes étendues désertiques avant de s’attaquer à la voie ferrée, en particulier entre Simba et Samburu, et donner des coups aux troupes britanniques cantonnées à des rôles de garnison. En deux mois, les Allemands procèdent au déraillement de 30 trains et à la destruction de 10 ponts. Le commandant britannique du secteur, le Brigadier-General Maleson, tombe lui même dans une embuscade. Un raid particulièrement fructueux, monté après avoir étudié les habitudes de l’ennemi, permet de se saisir de 57 chevaux près de la montagne Erok, permettant de mettre sur pied une seconde compagnie montée. La petite armée allemande d’Afrique orientale est réorganisée pour atteindre 60 compagnies à la fin de 1915, soit 2 998 Européens et 11 300 Askaris.
Les Britanniques se renforcent aussi de leur côté. Fin juin, l’attaque de la base allemande de Buboka sur le lac Victoria s’avère être un franc succès, à même de regonfler le moral de la troupe. Toutefois, en août, le général Tighe, qui remplace Wapshare depuis le mois d’avril, s’inquiète de la situation générale. L’entrée en lice des forces sud-africaines et davantage d’implication de la part des Belges devraient faire évoluer la situation. La nomination du général Smuts, brillant leader de l’armée boer contre les Britanniques à peine 14 ans plus tôt, pour mener les opérations, ainsi que l’arrivée de nombreux renforts font entrer la campagne dans une nouvelle phase. Smuts arrive au moment où Tighe lance une offensive dans le secteur du Kilimandjaro, équipée qui se solde par un nouveau revers. Smuts décide d’une attaque convergente vers le Kilimandjaro en mars 1916. Le général sud-africain van Deventer est chargé de s’emparer des hauteurs de Chala et de Taveta depuis l’est avec les forces sud-africaines. Tighe, à la tête de la 2ndDivision, doit s’attaquer à Salaita. L’enveloppement depuis le nord est assuré par la 1st Division de Stewart. Lettow-Vorbeck reste confiant dans la ligne de défense sélectionnée dans les hauteurs. Les attaques frontales de Tighe et de van Deventer sont coûteuses, les Sud-Africains procédant à une attaque de nuit à la baïonnette qui désorganise davantage les assaillants que les défenseurs. Ce n’est qu’au petit jour que les Britanniques comprennent qu’ils sont sur la crête… et que l’ennemi s’est esquivé en bon ordre. Le 18 mars, Moshi est prise, Kahe tombant le 22, sous les tirs d’une des pièces du Koenigsberg, qui sera abandonnée sur place après avoir été sabotée. Smuts a manoeuvré avec habileté, mais il n’a pas réussi à contraindre l’ennemi à accepter une bataille rangée. L’Afrique orientale britannique est au moins à l’abri de tout retour offensif. « En dépit des différentes retraites récemment opérées, le moral des troupes était excellent » écrira Lettow-Vorbeck. De fait, les pertes de l’Entente sont lourdes.
La suite des opérations repose sur une invasion coordonnée de la colonie allemande. La double poussée principale démarre d’Arusha et de Moshi en avril 1916, en direction de la voie ferrée centrale allemande, essentielle pour la logistique ennemie. Celle-ci est atteinte fin juillet à Dodoma ainsi qu’à Morogoro, tandis que Dar es Salaam tombe le 4 septembre après un débarquement à Bagamoyo le 15 août. D’autres débarquements réalisés en septembre permettent de s’emparer des derniers ports au sud la colonie. Le 19 septembre, Tabora, noeud de communication essentiel dans l’est de la colonie, tombe aux mains des Belges de la Force Publique du Congo qui ont envahi le Rwanda et l’Urundi, après avoir forcé le verrou de Kigoma à la fin de juillet. Des opérations menées en parallèle avec la British Lake Force qui débarque sur la rive sud du lac Victoria le 14 juillet. Au sud, l’invasion est menée par la Nyasaland Rhodesia Field Force du général Northey. La Schuztruppe est donc contrainte au repli sur tous les fronts, mais sans subir une défaite majeure : l’armée est intacte. Pis, en dépit d’une supériorité écrasante, les pertes de l’Entente en hommes, en animaux et en matériels dépassent les pires prévisions. Les maladies ont opéré des coupes sombres chez les chevaux au sein des régiments de cavalerie sud-africains… quant aux hommes, plus de 12 000 sont malades. Smuts doit donc arrêter les opérations en septembre 1916. Isolée, la colonne de l’Hauptmann Wintgens (remplacé par l’Hauptmann Naumann) ne met bas les armes qu’en octobre, après six mois d’opérations sur les arrières des Anglo-Belges.
Automne 1917 : il faut évacuer la colonie et porter la guerre au Mozambique
Lettow-Vorbeck, retranché derrière le Rufiji, dispose encore de 1 090 Européens et 6 430 Askaris. Les forces de l’Entente remporte de petits succès, mais l’ennemi s’esquive toujours, sous la couverture d’arrière-gardes efficientes : les Allemands évitent toujours l’encerclement. Van Deventer, qui succède à Smuts, comprend que la victoire ne passera que par « la destruction totale de l’adversaire. »
En octobre 1917, à Mahiwa, Lettow-Vorbeck et ses 1 500 Allemands et Askaris (les soldats indigènes) écrasent les 4 000 hommes du General Beves. Les autres colonnes sont moins heureuses : l’Oberst Tafel rend les armes avec 1 300 combattants. Fin novembre 1917, les offensives convergentes des Britanniques et des Belges contraignent Lettow-Vorbeck à abandonner le territoire de la colonie allemande pour s’enfoncer au Mozambique portugais. Il ne dispose alors plus que de 320 Allemands, 2 000 Askaris, 3 000 porteurs, deux canons et une trentaine de mitrailleuses. La fin semble proche…
La Schutztruppe lance de nouveaux raids en profondeur, esquivant l’adversaire au moment opportun, et multipliant les victoires, qui lui permettent de se saisir de nouvelles armes et munitions, indispensables pour poursuivre la lutte. Pour garder l’initiative et préserver la distance avec les poursuivants, Lettow-Vorbeck se voit contraint d’abandonner ses blessés aux bons soins de l’ennemi. Sa logistique –elle se ravitaille sur le terrain- est plus efficace que celles des Britanniques du General van Deventer qui peinent à la poursuivre. Quant aux forces portugaises, elles sont de bien piètre qualité…
Invaincu jusqu’à l’armistice
Après plusieurs mois de poursuite, les Britanniques surprennent l’ennemi attablé à déjeuner à Korewa au printemps 1918 : Lettow-Vorbeck doit se replier, abandonnant 100 000 cartouches et une quantité d’argent non négligeable. Après avoir sillonné la colonie portugaise, il redirige ses colonnes en direction du nord, non sans remporter de nouveaux succès, et refranchit la frontière de l’Est africain allemand le 28 septembre 1918. Il oblique vers l’ouest, contournant le lac Nyassa, et porte la guerre en Rhodésie du Nord. Le 9 novembre 1918, la Schutztruppe s’empare de Kasama, mais le butin est en-deçà des espérances. La petite troupe atteint Chambesi le 13, où un télégramme de van Deventer l’informe d’une nouvelle stupéfiante : l’Allemagne a signé l’armistice à Rethondes ! La guerre est perdue… La reddition formelle se déroule le 25 novembre 1918 à Abercorn, dans une ambiance de respect mutuel. Cette armée invaincue sur le terrain aligne encore 155 Européens, 1 168 Askaris et 1 522 porteurs.
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