Seconde Guerre Mondiale WWII

Débarquement soviétique à Kertch, automne 1943

Des opérations méconnues

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Du Kouban à la Crimée

            En septembre-octobre 1943, le Heeresgruppe A du Generalfeldmarschall von Kleist procède à l’évacuation, à travers le détroit de Kertch, de la 17. Armee du General Jaenecke hors de la péninsule de Taman (opération Brunhild), ultime tête de pont dans le Kouban, enterrant ainsi définitivement les rêves caucasiens de Hitler. Une période délicate sur l’Ostfront, immortalisée sur le grand écran par les pérégrinations du sergent Steiner, alias James Coburn, dans le fameux Croix de Fer de Sam Peckinpah. L’opération d’évacuation de près de 200 000 hommes, de leurs chevaux et de leur matériel est assurée avec brio par l’action conjuguée de la Luftwaffe et de la Kriegsmarine. Le 9 octobre, le Generalleutnant Lucht, responsable de la zone du détroit, annonce que les opérations d’évacuation sont achevées. A 4h00 du matin, le dernier navire ayant appareillé de Kosa Tuzla atteint le cap Ak Burun.

Le répit accordé à la 17. Armee, réduite à la portion congrue puisque 8 de ses 10 divisions allemandes sont réassignées dans d’autres secteurs d’un Ostfront en crise, sera bref. Les Soviétiques planifient rapidement la suite des opérations : la traversée du détroit échoie au Front du Nord-Caucase du général Petrov, assisté de l’amiral Kuznetsov qui supervise les préparatifs. La défense de la péninsule de Kertch contre tout assaut amphibie échoie au V. Korps du General der Infanterie Allmendinger, soit 85 000 hommes. Les quelques 300 kilomètres de côtes ne sont défendues que par trois divisions : la 98. ID allemande du General Gareis, déployée dans la zone jugée la plus sensible, à savoir la ville de Kertch (d’Eltigen au cap Tarkhan, avec quatre bataillons gardant 100 km de côte), et deux unités roumaines, la 6e division de cavalerie (assurant la défense du sud de la péninsule) et la 10e DI (au nord du cap Tarkhan). La 98. ID, aux compagnies clairsemées (40-50 Landser en moyenne), doit en outre conserver un régiment en réserve, ce qui ne laisse guère de quoi former un maigre cordon défensif constitué de points d’appuis, en particulier autour du port et à Zhukovka, à l’extrême pointe de la péninsule. Ailleurs, il faut se résoudre à ne s’appuyer que sur des patrouilles. Quant à la Luftwaffe, qui a mené une lutte si acharnée au-dessus du Kouban au printemps 1943, elle brille par son absence : il faut parfois se limiter à un unique vol de reconnaissance pour toute la Crimée…Les renseignements sur les forces soviétiques de l’autre côté du détroit font donc défaut. 

               Dans le camp soviétique, les préparatifs vont pourtant bon train. Faute de disposer d’une pléthore d’engins adaptés aux opérations amphibies à l’instar de leurs alliés occidentaux (LCVP et autres LST…), les Soviétiques rassemblent un panel d’embarcations de toutes sortes, parfois réquisitionnées dans des villages de pêcheurs (y compris de simples chaloupes, des voiliers et des radeaux…). Des canonnières d’appui-feu sont improvisées en équipant des bateaux à fond plat d’armes lourdes (de simples 45 mm). Le manque d’embarcations oblige à des pis-aller : des hommes sont entassés à 60 dans des petits bateaux à moteur ayant une capacité normale de 45. Il faudra donc une bonne dose de courage aux Frontoviki pour traverser le détroit à travers de frêles esquifs pas du tout adaptés à un débarquement. La tâche de transporter les troupes de la 18ème armée à travers le détroit échoie au contre-amiral Kholostyakov, le commandant de la base de Novorossiisk. Les grosses unités navales, consignées dans leurs bases par un Staline échaudé par la pertes de trois destroyers sous les coups des Stukas le 6 octobre, ne sont pas impliquées, l’appui-feu étant assuré par l’artillerie déployée sur la presqu’île de Taman : à l’évidence, les Soviétiques envisagent l’opération amphibie comme un assaut fluvial. Le soutien aérien est quant à lui assuré par un millier d’appareils de la VVS (4e flotte aérienne du général Vershinine et l’aviation de la flotte de la mer Noire, la VVS ChF du général Vassili Ermachenkov) et de la RKKF.

Premier assaut à Eltigen

L’embarquement du matériel et de l’approvisionnement dans des engins non conçus à cet effet représente un véritable casse-tête. Après avoir été repoussée par le mauvais temps, l’attaque est déclenchée le 31 octobre à 18h00. Une première attaque amphibie est menée sur Eltigen par des éléments de la 18e armée du général Leselidze, avec un certain Brejnev officiant en qualité de commissaire politique : la 318e DI et 600 « Diables Noirs » du 386e bataillon d’infanterie de marine commandé par le major Belyakov. La traversée de l’étroit bras de mer est plus compliquée qu’il n’apparaît, la confusion née de l’obscurité s’ajoutant à celle résultant des différences de vitesse des navires. Au large du cap Panajia, deux navires sont coulés par les mines avec 200 hommes. A mi-chemin, la flottille de débarquement se heurte de nouveau aux champs de mines mouillées par la Kriegsmarine (120 mines à contact), causant quelques pertes. Etrangement, les Allemands ne remarquent aucune explosion, pas plus qu’ils n’envoient des patrouilles de S-Boote,certes en état d’alerte, mais ailleurs que dans la zone du détroit… 

            A 3h30, la plage est bombardée par la VVS, sept I-15 et deux I-153. Deux bombardiers Il-4 lancent des bombes incendiaires en guise de balise pour la force amphibie. La préparation d’artillerie dure 35 minutes et elle est assurée par les batteries déployées sur la rive en vis-à-vis, dans la péninsule de Taman. Plus de 8 000 obus s’abattent sur les lignes allemandes. A 4h50, les embarcations d’assaut sont proches de la rive quand elles se heurtent à un banc de sable, obligeant les assaillants à débarquer prématurément. Alors que les Frontoviki se lancent à l’assaut, nombre d’entre eux se noient dans les eaux profondes… Le ressac handicape en outre les opérations de débarquement. 

Les 46 Landser de la 5. Kompanie du II./Grenadier-Regiment 282 de la 98. ID sont pris par surprise : il leur faut un quart d’heure pour comprendre qu’il se passe quelque chose sur les plages… A 5H20, l’artillerie reçoit l’ordre de tirer des obus éclairants pour découvrir ce qui se trame dans le détroit. Des douzaines d’embarcations se dévoilent alors aux yeux des Allemands, immédiatement prises pour cibles par l’artillerie, notamment les pièces lourdes de 17 cm de la 2. Batterie du Marine-Artillerie-Abteilung 613. Plusieurs coups au but envoient par le fond le tiers de la flottille de navires, qui emportent avec eux douze pièces de 76,2 mm, ainsi que de nombreux combattants. Le navire embarquant le colonel Gladkov, commandant de la 318e DI, est contraint de rebrousser chemin, remorqué jusqu’à la péninsule de Taman. Il effectuera de nouveau la traversée, non sans subir des attaques aériennes, éviter de peu une mine et s’échouer sur un haut-fond, étant quitte pour patauger dans l’eau jusqu’au rivage… Un bataillon du 1331ème régiment de fusiliers dérive et débarque trop au sud, mais, dissimulé par les falaises, il parvient à remonter la côte et établir la jonction avec le gros des troupes. Allmendinger ne s’alarme pas outre-mesure et sous-estime l’envergure de l’opération en cours. La résorption de la tête de pont est donc confiée au seul Grenadier-Regiment 282 de l’Oberst Faulhaber. Lorsque, à 11h30, ce dernier lance sa contre-attaque avec un bataillon soutenu par l’artillerie, il se heurte à une défense coordonnée par le major Koveshnikov, soit plusieurs bataillons arrivés en ordre dispersé et mélangés entre eux. Les Landser sont pilonnés par les batteries déployées sur la presqu’île de Taman avec lesquelles le contact radio a pu être établi, les strafings des chasseurs de la VVS s’ajoutant aux tourments des soldats allemands, incapables de se rassembler en vue de l’assaut. Une heure plus tard, à 12h30, 6 StuG du Sturmgeschutz-Abteilung 191 (la seule unité de canons d’assaut présente en Crimée…) entrent en action, permettant d’écraser une compagnie disciplinaire. Les Soviétiques ne disposent qu’à peine de la moitié des hommes prévus (2 900 pour 5 700), soutenus par une poignée d’antichars de 47 mm, pour s’assurer d’une tête de pont. L’heure est grave pour les Frontoviki : la situation est sauvée in extremis grâce à l’intervention de l’artillerie, la situation n’étant assurée qu’en fin d’après-midi. A la nuit tombante, 3 200 hommes et 9 mortiers sont acheminés à travers le détroit, mais aucun char n’a pu être embarqué à bord des navires.

De nouveaux assauts amphibies

Les réserves sont rapidement jetées dans la bataille, mais si cette intervention permet de circonscrire la tête de pont, la réaction allemande est de trop faible envergure pour la résorber. Pis, quelques jours plus tard, les Soviétiques procèdent à de nouveaux débarquements, plus conséquents, dans le secteur de Kertch. Les troupes de l’Axe, accaparées par la tête de pont d’Eltigen, parviennent à repousser les assaillants, sauf dans le secteur de Yeni-Kale. Les Allemands ont toutefois la chance que l’ennemi se soit englué dans un isthme étroit, dominé par les hauteurs du mont Mithridate. Si les Soviétiques procèdent à de nouveaux débarquements, le premier leur assurant le contrôle du môle nord du port de Kertch ainsi que de la partie orientale de la ville, le second survenant sur la mer d’Azov, près du cap Tarkhan, les positions restent figées pendant des mois, alors même que la Crimée est isolée depuis novembre 1943, lorsque les Soviétiques atteignent l’isthme de Perekop après avoir défait la 6. Armee qui tenait le front de Melitopol au Dniepr.

               Pendant ce temps, les affrontements se poursuivent dans l’enclave gagnée par les Russes à Eltigen, épine demeurée menaçante sur le flanc des défenseurs de Kertch. Les défenseurs sont isolés du fait de l’intervention de la 3eflottille de la Kriegsmarine, qui intercepte les navires de ravitaillement, les deux marines s’affrontant parfois dans l’obscurité à portée de revolver… Parmi les équipages de la VVS qui assurent courageusement l’approvisionnement, des jeunes femmes de la 46ème escadrille de bombardiers légers, qui dissimulent leur approche finale en coupant les moteurs… Il importe à la 17. Armee de résorber la tête de pont pour se concentrer à Kertch. Pour ce faire, elle engage la 6e division de cavalerie et le StuG-Abt. Les Soviétiques sont annihilés, laissant 2 000 prisonniers entre les mains des vainqueurs. L’affaire a pourtant été ardue : une partie des Soviétiques perce vers le nord, dans l’espoir de rejoindre l’autre tête de pont, neutralisant plusieurs batteries dans le processus. Des éléments parviennent même à s’infiltrer dans les faubourgs sud-ouest de Kertch. Lorsque la connaissance de ces événements parvient à la 56e armée à Yeni-Kale, les Soviétiques, reconnaissant combien la situation est favorable et que l’ennemi est dans une position critique, saisissent l’opportunité pour relancer les assauts et établir la jonction avec les forces d’Eltigen. Faute de réserves disponibles, les Allemands, témoignant une fois de plus de leur souplesse tactique et de leur professionnalisme, mettent sur pied dans l’urgence trois détachements d’assaut en prélevant des soldats déjà déployés sur la ligne de front. Ils reconquièrent les positions perdues sur le mont Mithridate sans coup férir, tandis que la 3e division de montagne roumaine, accourue depuis la côte nord de la péninsule, nettoie définitivement le secteur d’Eltigen. 

Conclusion : une occasion manquée ?

            L’attaque menée à Eltigen le 31 octobre 1943 sonne donc le lever de rideau de la plus ambitieuse opération amphibie menée par l’Armée rouge de toute la guerre. Un débarquement d’envergure mené non à Kertch, mais plus à l’ouest, aurait placé les Germano-Roumains dans une situation délicate. Les Soviétiques n’ont en outre pas suffisamment mis à profit un de leurs atouts-maîtres : leur flotte de la Mer Noire de l’amiral Vladimirsky, ainsi que les unités de la flottille de la mer d’Azov commandée par le vice-amiral Gorschkov. L’évolution favorable des opérations menées au nord de la Crimée conforte sans doute également les Soviétiques dans l’idée que la péninsule est mûre pour une conquête rapide. Les combats vont pourtant s’éterniser jusqu’en mai 1944.