Je livre la recension sans modifications de ma part
« L’armée de Hitler n’est pas une armée comme les autres » (p. 564). C’est à partir de ce constat, commencé au début de son livre (pp. 14-15) que Benoît Rondeau étudie et développe dans cet ouvrage ce qu’était la Wehrmarcht, de sa fondation à la chute du régime qu’elle a servi.
Une synthèse claire, riche, instructive et consultable à la carte si besoin est, qui apporte beaucoup de nouveautés au sujet, alors que l’historiographie sur le nazisme et son idéologie est florissante depuis quelques années à la suite de pionniers comme L. Poliakov, suivis de nombreux auteurs (O. Bartov, W. Wette, M. Messerschmidt, I. Kershaw, E. Husson, P. Desbois, M. Moutier, F. Chassain-Pichon, J. Semelin, Ch. Ingrao, J. Chapoutot, T. Snyder, J.-P. Bled, L. Rees…).
L’intérêt du travail de Benoît Rondeau, qui a beaucoup étudié l’histoire militaire de la Seconde guerre, notamment son versant allemand, tient dans sa capacité à faire les liens entre les différents fronts, leurs interactions et l’évolution du conflit. Ce faisant, il montre que les problèmes de logistique ont été des faiblesses des armées allemandes et il nuance certains éléments qu’une habile propagande nous avait donnés pour acquis : l’armée allemande ne fut pas cet instrument à l’efficacité aussi légendaire (il nuance cette efficacité mais se contredit parfois), elle ne fut que peu motorisée notamment pour des raisons de moyens (elle a encore largement recours aux transports hippomobiles par manque d’essence) et la qualité de son recrutement a parfois baissé (cas de la Luftwaffe de la fin de la guerre ou de la Waffen-SS qui n’a pas été une véritable troupe d’élite selon l’auteur), tandis que la Kriegsmarine, sous-dimensionnée par rapport à sa rivale britannique, n’avait pas suffisamment de navires, ce qui fait que ses recrues ont servi davantage à terre. L’arme blindée n’a pas donné les résultats escomptés du fait du faible nombre de chars opérationnels et de leur dispersion, que ce soit à l’Est ou dans l’enfer normand de l’été 1944, en dehors des pénuries de métaux.
En fait, Hitler n’avait pas les moyens de sa politique et ses projets n’étaient pas suivis des moyens matériels ou humains adéquats, malgré un niveau de technologie remarquable, atteint par le travail des ingénieurs et d’une industrie réactifs (cas de l’aéronautique). Les perfectionnements des armes n’ont pu entraîner un retournement de situation en faveur d’une victoire, tandis que les pertes aux fronts, de plus en plus lourdes, demandaient toujours plus de main-d’œuvre à recruter dans les territoires occupés, sur le volontariat ou par la force (déportations). On notera aussi l’utilisation de matériels récupérés en sus des engins de dotation, mais sans grands résultats car ceci impliquait des soucis de maintenance. Le fait est bien connu pour l’Afrique du Nord en raison des difficultés de ravitaillement (chars anglais repeints aux couleurs de l’Axe).
Rondeau étudie tous les fronts dans leurs aspects les plus divers, comme leurs spécificités (guerre aérienne, maritime, ou du désert). Il commence son travail à partir des recrutements dans les mouvements de jeunesse du nazisme[1] puis le passage en caserne, la propagande inculquée aux soldats, leurs interactions avec les civils, et la formation ainsi que la vie quotidienne de chaque arme (infanterie, aviation, troupes de montagne, marine). Il explique en quoi consiste leur mission, quel est leur matériel et son utilisation (même s’il simplifie parfois un peu les choses) et comment on a employé ces soldats. Des pans entiers sont traités notamment la question des déserteurs et des fusillés. L’auteur sait jouer avec les échelles ce qui rend la guerre plus intelligible. Il nous fait nous rendre compte des décisions absurdes consistant à dépouiller de ses moyens un secteur du front au profit d’un autre, sans régler la question des problèmes de logistique, des distances immenses malgré un manque de carburant, des réseaux défaillants et l’insécurité (sabotages des partisans). Les « occupés », soldats ou civils, n’ont pas le même sort selon les lieux, car l’idéologie nazie, marquée par le racisme, fait des ravages surtout dans les territoires d’URSS : l’essentiel des crimes nazis y est commis tandis que les Balkans, Grèce comprise, souffrent de la répression qui frappera l’Italie après son revirement de 1943. Les meurtres de masse n’ont fait qu’amplifier le rejet du nazisme par les populations civiles.
Son livre sera bénéfique au chercheur universitaire, à l’enseignant ou l’étudiant désireux d’avoir une vue d’ensemble approfondie du sujet autant qu’au curieux à la recherche de détails sur cette armée imprégnée par le nazisme et impliquée dans ses crimes. Seul le contexte de la guerre froide peut expliquer la volonté de tourner la page, en Allemagne et chez les anciens Alliés occidentaux, en propageant le mythe d’une Wehrmacht propre qui se serait tenue à l’écart de la politique, face au danger soviétique, en dépit de la forte contribution de l’URSS à la victoire de 1945. Il fallait alors réarmer l’Allemagne en tant que nouveau rempart contre le Bloc de l’Est.
Le livre de Benoît Rondeau, paru en 2019 et réédité dans ce format poche avec des corrections, dans la tradition des études militaires anglo-saxonnes, deviendra un ouvrage de référence pour ses qualités, à la suite d’un travail approfondi comme l’atteste la taille de la bibliographie et des sources d’archives militaires consultées. Tenant compte des apports récents de l’historiographie, son livre donne à son objet d’étude une forte valeur ajoutée. C’est une grande diversité des situations et des expériences qui caractérise la condition du soldat de Hitler, en dehors du fait qu’il ait servi un régime criminel, nourri d’une culture militaire de l’obéissance à la hiérarchie.
Olivier Berger
[1]Dans lesquels on donne des formations paramilitaires pour contourner les interdictions du traité de Versailles.
Je livre la recension sans modifications de ma part
« L’armée de Hitler n’est pas une armée comme les autres » (p. 564). C’est à partir de ce constat, commencé au début de son livre (pp. 14-15) que Benoît Rondeau étudie et développe dans cet ouvrage ce qu’était la Wehrmarcht, de sa fondation à la chute du régime qu’elle a servi.
Une synthèse claire, riche, instructive et consultable à la carte si besoin est, qui apporte beaucoup de nouveautés au sujet, alors que l’historiographie sur le nazisme et son idéologie est florissante depuis quelques années à la suite de pionniers comme L. Poliakov, suivis de nombreux auteurs (O. Bartov, W. Wette, M. Messerschmidt, I. Kershaw, E. Husson, P. Desbois, M. Moutier, F. Chassain-Pichon, J. Semelin, Ch. Ingrao, J. Chapoutot, T. Snyder, J.-P. Bled, L. Rees…).
L’intérêt du travail de Benoît Rondeau, qui a beaucoup étudié l’histoire militaire de la Seconde guerre, notamment son versant allemand, tient dans sa capacité à faire les liens entre les différents fronts, leurs interactions et l’évolution du conflit. Ce faisant, il montre que les problèmes de logistique ont été des faiblesses des armées allemandes et il nuance certains éléments qu’une habile propagande nous avait donnés pour acquis : l’armée allemande ne fut pas cet instrument à l’efficacité aussi légendaire (il nuance cette efficacité mais se contredit parfois), elle ne fut que peu motorisée notamment pour des raisons de moyens (elle a encore largement recours aux transports hippomobiles par manque d’essence) et la qualité de son recrutement a parfois baissé (cas de la Luftwaffe de la fin de la guerre ou de la Waffen-SS qui n’a pas été une véritable troupe d’élite selon l’auteur), tandis que la Kriegsmarine, sous-dimensionnée par rapport à sa rivale britannique, n’avait pas suffisamment de navires, ce qui fait que ses recrues ont servi davantage à terre. L’arme blindée n’a pas donné les résultats escomptés du fait du faible nombre de chars opérationnels et de leur dispersion, que ce soit à l’Est ou dans l’enfer normand de l’été 1944, en dehors des pénuries de métaux.
En fait, Hitler n’avait pas les moyens de sa politique et ses projets n’étaient pas suivis des moyens matériels ou humains adéquats, malgré un niveau de technologie remarquable, atteint par le travail des ingénieurs et d’une industrie réactifs (cas de l’aéronautique). Les perfectionnements des armes n’ont pu entraîner un retournement de situation en faveur d’une victoire, tandis que les pertes aux fronts, de plus en plus lourdes, demandaient toujours plus de main-d’œuvre à recruter dans les territoires occupés, sur le volontariat ou par la force (déportations). On notera aussi l’utilisation de matériels récupérés en sus des engins de dotation, mais sans grands résultats car ceci impliquait des soucis de maintenance. Le fait est bien connu pour l’Afrique du Nord en raison des difficultés de ravitaillement (chars anglais repeints aux couleurs de l’Axe).
Rondeau étudie tous les fronts dans leurs aspects les plus divers, comme leurs spécificités (guerre aérienne, maritime, ou du désert). Il commence son travail à partir des recrutements dans les mouvements de jeunesse du nazisme[1] puis le passage en caserne, la propagande inculquée aux soldats, leurs interactions avec les civils, et la formation ainsi que la vie quotidienne de chaque arme (infanterie, aviation, troupes de montagne, marine). Il explique en quoi consiste leur mission, quel est leur matériel et son utilisation (même s’il simplifie parfois un peu les choses) et comment on a employé ces soldats. Des pans entiers sont traités notamment la question des déserteurs et des fusillés. L’auteur sait jouer avec les échelles ce qui rend la guerre plus intelligible. Il nous fait nous rendre compte des décisions absurdes consistant à dépouiller de ses moyens un secteur du front au profit d’un autre, sans régler la question des problèmes de logistique, des distances immenses malgré un manque de carburant, des réseaux défaillants et l’insécurité (sabotages des partisans). Les « occupés », soldats ou civils, n’ont pas le même sort selon les lieux, car l’idéologie nazie, marquée par le racisme, fait des ravages surtout dans les territoires d’URSS : l’essentiel des crimes nazis y est commis tandis que les Balkans, Grèce comprise, souffrent de la répression qui frappera l’Italie après son revirement de 1943. Les meurtres de masse n’ont fait qu’amplifier le rejet du nazisme par les populations civiles.
Son livre sera bénéfique au chercheur universitaire, à l’enseignant ou l’étudiant désireux d’avoir une vue d’ensemble approfondie du sujet autant qu’au curieux à la recherche de détails sur cette armée imprégnée par le nazisme et impliquée dans ses crimes. Seul le contexte de la guerre froide peut expliquer la volonté de tourner la page, en Allemagne et chez les anciens Alliés occidentaux, en propageant le mythe d’une Wehrmacht propre qui se serait tenue à l’écart de la politique, face au danger soviétique, en dépit de la forte contribution de l’URSS à la victoire de 1945. Il fallait alors réarmer l’Allemagne en tant que nouveau rempart contre le Bloc de l’Est.
Le livre de Benoît Rondeau, paru en 2019 et réédité dans ce format poche avec des corrections, dans la tradition des études militaires anglo-saxonnes, deviendra un ouvrage de référence pour ses qualités, à la suite d’un travail approfondi comme l’atteste la taille de la bibliographie et des sources d’archives militaires consultées. Tenant compte des apports récents de l’historiographie, son livre donne à son objet d’étude une forte valeur ajoutée. C’est une grande diversité des situations et des expériences qui caractérise la condition du soldat de Hitler, en dehors du fait qu’il ait servi un régime criminel, nourri d’une culture militaire de l’obéissance à la hiérarchie.
Olivier Berger
[1]Dans lesquels on donne des formations paramilitaires pour contourner les interdictions du traité de Versailles.
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