Je connais nombre d’enseignants en Histoire-Géographie -ou je constate sur les réseaux sociaux- qui s’impliquent dans des projets conséquents participant au devoir de mémoire à propos de la Seconde Guerre mondiale, y compris sur le Jour J, le plus souvent pour entretenir le souvenir venir des heures tragiques de l’Occupation et du drame effroyable de la Shoah. Mais des cas plus désolants sont à déplorer…
J’ai eu la stupéfaction, lors d’une réunion de DNL (Discipline Non Linguistique, en l’occurrence ici l’Histoire-Géo en anglais), de constater qu’un des professeurs s’indigne en déclarant que le nouveau sujet de DNL est sans intérêt et qu’il serait bien de le changer. De quoi s’agit-il ? Nous sommes dans l’académie de Normandie et notre nouveau thème porte sur les commémorations et la mémoire de la bataille de Normandie. Inintéressant? Et cet individu enseigne l’Histoire en Normandie ? Je me suis bien gardé d’intervenir trop souvent lors de cette réunion, si ce n’est pour souligner la popularité des festivités (d’ailleurs, le succès des commémorations est grandement lié à l’aspect «festivités», que cela plaise ou non) , laissant les autres profs dans l’ignorance que je participe à ces commémorations (déjà depuis l’enfance, ensuite comme passionné, puis comme bénévole, enfin comme auteur…) et que je suis un spécialiste de la question.
J’ai vécu les 37 premières années de ma vie à Caen, où j’ai déjà constaté le désintérêt de beaucoup pour les événements de 1944, autre que superficiel (même si la plupart des élèves s’intéressent à la Seconde Guerre mondiale), bien que le nombre de passionnés soit important. Mais, à Rouen, en (ex-)Haute-Normandie, c’est encore pire. Le nombre de collègues et d’élèves qui n’ont jamais (ou alors il y a fort longtemps) foulé les plages du Débarquement en dehors du cadre scolaire est effarant. Au mieux ils connaissent le Mémorial de Caen et le cimetière d’Omaha, voire Arromanches (et encore). C’est à se demander ce qu’il en est dans d’autres régions où on ne grandit nullement dans le souvenir de la bataille de Normandie (certes, à mon époque, outre n’être qu’à quelques kilomètres de la côte, les témoins familiaux, les films et les jouets d’alors incitaient largement plus à s’intéresser au Jour J. Et pourtant, il y a des cours, en 3e et en Terminale…
Cet individu de DNL, indigne d’être enseignant en Histoire à mes yeux, n’est pas un cas isolé. J’ai un jour, avec l’aide de l’Association Normandie Mémoire (avec laquelle j’avais collaboré en 2004 pour le 60eanniversaire du Jour J), convié dans un lycée deux témoins de premier plan, l’ancien résistant André Heintz et l’ancien déporté juif Igel (l’ancien GI français Bernard Dargols n’avait pu se déplacer), venir s’exprimer devant les élèves de 1ère. L’année suivante, en débutant mon cours sur la Guerre Froide avec mes Terminales, plusieurs élèves me demandent ce qu’est la conférence de Yalta que j’ai évoquée en introduction. « Vous avez dû le voir l’an dernier en étudiant la Seconde Guerre mondiale », fais-je observer avec assurance. « Non »m’est-il répondu. Je fais alors remarquer qu’ils l’ont forcément vu en Troisième. « Même prof» me dit-on. Une élève m’a précisé : « Il nous as dit que la conférence que vous avez organisée ferait office de cours sur le sujet. » Voilà donc un collègue très bien noté par l’inspection (il était déjà certifié hors-classe) qui ne traite jamais de la Seconde Guerre mondiale… Il préférait consacrer des heures à faire réaliser des cartes de géographie. Après tout, certains jugent normal de ne pas terminer le programme…
Cela pose, pour l’Histoire-Géo qui nous intéresse ici, la question de la formation et de la capacité des profs à bien enseigner l’Histoire. Cette formation et cette capacité ne passent pas, selon moi, par le concours et les années qui y sont liées, mais avant tout par la curiosité intellectuelle de tous les instants et entretenue et renouvelée constamment. J’étais étudiant à Caen dans les années 1990, mais il n’y avait aucun cours sur le Jour J ni sur la Seconde Guerre mondiale en général. Certes, la valeur du DEUG portant sur cette période (la HI 211) proposait deux excellents cours : le régime du Vichy par Jean Quellien ; l’occupation allemande en Normandie par Michel Boivin. Pour le reste, c’était question de culture personnelle, même si la guerre était incluse dans les TD d’histoire contemporaine (la HI 101): j’avais d’ailleurs eu la chance insigne de tirer, comme sujet d’oral “la guerre du Pacifique” (car nous avions après les écrits un oral pour chaque valeur et celles-ci n’étaient validées qu’avec la moyenne, sans compensations entre valeurs).
Il faut lire, s’intéresser. On peut ainsi craindre que des connaissances fragmentaires, mais aussi la mise en parallèle avec l’opération “Bagration” voulu par le programme ne puisse donner une vision biaisée de la réalité des événements de 1944, l’orientation politique du professeur aidant. Et qu’on ne me parle pas de neutralité : j’ai été élève dans le public avec des professeurs ouvertement à gauche, dans un système encore prêt de nos jours à dénoncer les supposées déviances des enseignants du privé en la matière (pur fantasme reposant sur une haine/jalousie à l’endroit de l’école libre).
L’arbre ne doit pas cacher la forêt et le titre était volontairement provocateur : oui, en fait, beaucoup d’enseignants sont prêts, passionnés, soucieux de transmettre et d’éduquer (à la citoyenneté notamment), en traitant de cette période si cruciale que représente la Seconde Guerre mondiale. Les projets tournant autour du Débarquement et la Libération sont légions, à tout le moins en Normandie, et les enseignants dynamiques ne manquent pas.
Mais est-ce le cas dans toutes les régions? L’aspect militaire des événements et l’importance du 6 juin 1944 ne sont-ils pas écrasés par les autres thèmes abordés en classe quand il s’agit d’étudier la Seconde Guerre mondiale ?
On peut espérer que la transmission des connaissances ayant trait à la Résistance, à l’Occupation et à Vichy, ainsi que sur la Shoah fasse son chemin et soit de qualité, car l’importance civique du propos est considérable. Mais cela ne doit pas occulter une connaissance sérieuse du Débarquement et de la bataille de Normandie, loin des idées reçues.
Pour bien préparer les élèves à la mémoire du Jour J, il faut arpenter le terrain, visiter les lieux de mémoire et nombre de musées et de sites de grande qualité, se rendre aux commémorations, lire les livres des spécialistes, découvrir des documentaires… En France, il n’y a pas d’excuse pour ne pas maîtriser a minima le récit des heures mythiques du 6 juin 1944.
Je connais nombre d’enseignants en Histoire-Géographie -ou je constate sur les réseaux sociaux- qui s’impliquent dans des projets conséquents participant au devoir de mémoire à propos de la Seconde Guerre mondiale, y compris sur le Jour J, le plus souvent pour entretenir le souvenir venir des heures tragiques de l’Occupation et du drame effroyable de la Shoah. Mais des cas plus désolants sont à déplorer…
J’ai eu la stupéfaction, lors d’une réunion de DNL (Discipline Non Linguistique, en l’occurrence ici l’Histoire-Géo en anglais), de constater qu’un des professeurs s’indigne en déclarant que le nouveau sujet de DNL est sans intérêt et qu’il serait bien de le changer. De quoi s’agit-il ? Nous sommes dans l’académie de Normandie et notre nouveau thème porte sur les commémorations et la mémoire de la bataille de Normandie. Inintéressant? Et cet individu enseigne l’Histoire en Normandie ? Je me suis bien gardé d’intervenir trop souvent lors de cette réunion, si ce n’est pour souligner la popularité des festivités (d’ailleurs, le succès des commémorations est grandement lié à l’aspect «festivités», que cela plaise ou non) , laissant les autres profs dans l’ignorance que je participe à ces commémorations (déjà depuis l’enfance, ensuite comme passionné, puis comme bénévole, enfin comme auteur…) et que je suis un spécialiste de la question.
J’ai vécu les 37 premières années de ma vie à Caen, où j’ai déjà constaté le désintérêt de beaucoup pour les événements de 1944, autre que superficiel (même si la plupart des élèves s’intéressent à la Seconde Guerre mondiale), bien que le nombre de passionnés soit important. Mais, à Rouen, en (ex-)Haute-Normandie, c’est encore pire. Le nombre de collègues et d’élèves qui n’ont jamais (ou alors il y a fort longtemps) foulé les plages du Débarquement en dehors du cadre scolaire est effarant. Au mieux ils connaissent le Mémorial de Caen et le cimetière d’Omaha, voire Arromanches (et encore). C’est à se demander ce qu’il en est dans d’autres régions où on ne grandit nullement dans le souvenir de la bataille de Normandie (certes, à mon époque, outre n’être qu’à quelques kilomètres de la côte, les témoins familiaux, les films et les jouets d’alors incitaient largement plus à s’intéresser au Jour J. Et pourtant, il y a des cours, en 3e et en Terminale…
Cet individu de DNL, indigne d’être enseignant en Histoire à mes yeux, n’est pas un cas isolé. J’ai un jour, avec l’aide de l’Association Normandie Mémoire (avec laquelle j’avais collaboré en 2004 pour le 60eanniversaire du Jour J), convié dans un lycée deux témoins de premier plan, l’ancien résistant André Heintz et l’ancien déporté juif Igel (l’ancien GI français Bernard Dargols n’avait pu se déplacer), venir s’exprimer devant les élèves de 1ère. L’année suivante, en débutant mon cours sur la Guerre Froide avec mes Terminales, plusieurs élèves me demandent ce qu’est la conférence de Yalta que j’ai évoquée en introduction. « Vous avez dû le voir l’an dernier en étudiant la Seconde Guerre mondiale », fais-je observer avec assurance. « Non »m’est-il répondu. Je fais alors remarquer qu’ils l’ont forcément vu en Troisième. « Même prof» me dit-on. Une élève m’a précisé : « Il nous as dit que la conférence que vous avez organisée ferait office de cours sur le sujet. » Voilà donc un collègue très bien noté par l’inspection (il était déjà certifié hors-classe) qui ne traite jamais de la Seconde Guerre mondiale… Il préférait consacrer des heures à faire réaliser des cartes de géographie. Après tout, certains jugent normal de ne pas terminer le programme…
Cela pose, pour l’Histoire-Géo qui nous intéresse ici, la question de la formation et de la capacité des profs à bien enseigner l’Histoire. Cette formation et cette capacité ne passent pas, selon moi, par le concours et les années qui y sont liées, mais avant tout par la curiosité intellectuelle de tous les instants et entretenue et renouvelée constamment. J’étais étudiant à Caen dans les années 1990, mais il n’y avait aucun cours sur le Jour J ni sur la Seconde Guerre mondiale en général. Certes, la valeur du DEUG portant sur cette période (la HI 211) proposait deux excellents cours : le régime du Vichy par Jean Quellien ; l’occupation allemande en Normandie par Michel Boivin. Pour le reste, c’était question de culture personnelle, même si la guerre était incluse dans les TD d’histoire contemporaine (la HI 101): j’avais d’ailleurs eu la chance insigne de tirer, comme sujet d’oral “la guerre du Pacifique” (car nous avions après les écrits un oral pour chaque valeur et celles-ci n’étaient validées qu’avec la moyenne, sans compensations entre valeurs).
Il faut lire, s’intéresser. On peut ainsi craindre que des connaissances fragmentaires, mais aussi la mise en parallèle avec l’opération “Bagration” voulu par le programme ne puisse donner une vision biaisée de la réalité des événements de 1944, l’orientation politique du professeur aidant. Et qu’on ne me parle pas de neutralité : j’ai été élève dans le public avec des professeurs ouvertement à gauche, dans un système encore prêt de nos jours à dénoncer les supposées déviances des enseignants du privé en la matière (pur fantasme reposant sur une haine/jalousie à l’endroit de l’école libre).
L’arbre ne doit pas cacher la forêt et le titre était volontairement provocateur : oui, en fait, beaucoup d’enseignants sont prêts, passionnés, soucieux de transmettre et d’éduquer (à la citoyenneté notamment), en traitant de cette période si cruciale que représente la Seconde Guerre mondiale. Les projets tournant autour du Débarquement et la Libération sont légions, à tout le moins en Normandie, et les enseignants dynamiques ne manquent pas.
Mais est-ce le cas dans toutes les régions? L’aspect militaire des événements et l’importance du 6 juin 1944 ne sont-ils pas écrasés par les autres thèmes abordés en classe quand il s’agit d’étudier la Seconde Guerre mondiale ?
On peut espérer que la transmission des connaissances ayant trait à la Résistance, à l’Occupation et à Vichy, ainsi que sur la Shoah fasse son chemin et soit de qualité, car l’importance civique du propos est considérable. Mais cela ne doit pas occulter une connaissance sérieuse du Débarquement et de la bataille de Normandie, loin des idées reçues.
Pour bien préparer les élèves à la mémoire du Jour J, il faut arpenter le terrain, visiter les lieux de mémoire et nombre de musées et de sites de grande qualité, se rendre aux commémorations, lire les livres des spécialistes, découvrir des documentaires… En France, il n’y a pas d’excuse pour ne pas maîtriser a minima le récit des heures mythiques du 6 juin 1944.
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