Seconde Guerre Mondiale WWII

L’Afrika-Korps a-t-il été confronté à des ennemis à sa mesure ?

Britanniques, Français, Américains...

Benoît Rondeau Copyright

L’Afrika-Korps a-t-il été confronté à des ennemis à sa mesure ?

La formule est connue : « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». L’Afrika-Korps est entré dans la légende de la Seconde Guerre mondiale paré du qualificatif de force d’élite. Rommel et ses hommes auraient été un cran nettement au-dessus de leurs adversaires. Qu’en est-il en réalité? N’a-t-il remporté que des succès assurés? 

Un certain équilibre ?

Pour esquisser une comparaison entre deux armées, il faut envisager différents paramètres : commandement, fréquences des victoires, rapports de forces, pertes comparées, qualité et abondance de l’équipement, etc. De 1941 à 1943, en dépit d’un rapport de force global le plus souvent défavorable, le DAK vainc à de nombreuses reprises ses adversaires au cours d’affrontements d’envergures fort variables, mais les victoires restent sans lendemains car l’Egypte n’est pas conquise par l’Axe et, in fine, le DAK est anéanti en Tunisie. Nombre d’opportunités manquées jalonnent de surcroît le parcours opérationnel de l’Afrika-Korps dont les faits d’armes auraient pu être encore plus brillants, voire décisifs. Les grandes occasions manquées les plus marquantes sont notamment les lendemains des premiers combats à Sidi Rezegh au cours de l’opération « Crusader » (fin novembre 1942), la première journée à El Alamein (le 1er juillet 1942) et surtout la bataille d’Alam Halfa (fin août-septembre 1942) et plus encore la bataille de Kasserine (février 1943). 

Son adversaire, la 8th Army britannique, humiliée et sèchement battue à de nombreuses reprises, multiplie pourtant elle-aussi les occasions manquées. Le cas extrême survient lors de la bataille de Gazala (mai-juin 1942) quand elle démontre son incapacité à anéantir le DAK, bien inconfortablement isolé dans le « Chaudron ». Quid alors de l’épopée du célèbre corps d’armée et du charismatique général souabe si la 8th Army avait réalisé l’exploit ?  Une nouvelle occasion survient une vingtaine de jours après, fin juin 1942, à Mersa Matrouh : un adversaire plus résolu aurait sans aucun doute anéanti la 90. Leichte, voire le DAK, imprudemment avancés au cœur du dispositif britannique. Si la 1ère bataille d’El Alamein, en juillet 1942, se conclut par la fin de l’apparente avancée irrésistible de Rommel vers le Nil, elle demeure un combat au cours duquel les Britanniques ne parviennent pas à repousser un adversaire pourtant très affaibli. Le mois suivant, lors de l’affrontement d’Alam Halfa, Montgomery manque l’occasion d’infliger une sévère correction aux forces blindées de Rommel. Pareille opportunité est manquée à plusieurs reprises au cours de l’incroyable retraite opérée par la Panzerarmee d’El Alamein à la Tunisie. L’histoire se répète par deux fois sur ce nouveau champ de bataille puisque l’habileté des forces de l’Axe et leur combattivité sauve à nouveau le gros des effectifs de l’armée germano-italienne lors des retraites effectuées depuis la ligne Mareth (fin mars 1943) et la position de l’oued Akarit (début avril). 

Sur le plan tactique, l’Afrika-Korps se montre capable de souplesse avec ses Kampfgruppen et maîtrise davantage la coopération interarmes. La capacité à mener une guerre de mouvement sera d’autant plus efficace qu’un certain équilibre existera dans les forces aériennes jusqu’à la bataille d’El Alamein (et sera également à l’avantage de Rommel lors de la bataille de Kasserine). Les concepts de « box » (zone fortifiée tout azimut indépendante) et de « Jocks columns » (colonnes légères interarmes) des Britanniques, diluant la puissance de feu, se sont montrés au contraire des erreurs sur le plan tactique. Au niveau du combattant individuel, à tout le moins pour les fantassins, les artilleurs et les sapeurs, la supériorité du Landser semble moins nette. Les Néo-Zélandais et les Australiens représentent ainsi des adversaires très redoutés et respectés, sans que les autres contingents aient pour autant failli à leur devoir.  Si les unités de reconnaissance allemandes, relativement puissantes et bien armées, ont été audacieuses, il en va tout autant des nombreux régiments d’automitrailleuses britanniques et sud-africaines, par ailleurs fort bien équipés d’auto-blindées Daimler, Humber et Marmon-Herrington. Ces dernières, disponibles en quantités de plus en plus conséquentes, vont semer à plusieurs reprises le chaos dans la logistique des forces de l’Axe et contribuer à l’insécurité sur leurs flancs et leurs arrières. La logistique sera le point faible primordial de l’armée de Rommel dans le désert et un écueil qui le dessert vis-à-vis de son adversaire logé à bien meilleure enseigne.

On observe une certaine parité sur la défensive. Le secteur Bardia-Halfaya, El Alamein, Mersa el Brega, la ligne Mareth pour le DAK, Tobrouk, la ligne de Gazala, El Alamein, Médenine pour ses adversaires : des combats défensifs menés sur de zones au cours desquels l’assaillant a éprouvé de nombreuses peines pour réussir la percée ou simplement la tenter. Dans ces cas précis, les adversaires de l’Afrika-Korps n’ont en aucune manière fait montre d’une quelconque infériorité sur le plan défensif. On citera les exemples célèbres des « rats de Tobrouk » de la 9th Australian ID en 1941 ou encore les Anglais de la 150th Brigade dans leur « box » de Gazala (bien qu’ils aient été vaincus in fine) en juin 1942 ou les Sud-Africains et à El Alamein, les Indiens du « box » de Deir-el-Shein (au centre du front d’El Alamein) le 1er juillet 1942, ainsi que les Australiens à Tell-el-Eisa au cours des premières journées cruciales de juillet 1942. Certes, les causes des échecs de Rommel ne sont pas seulement imputables à une question de qualité des troupes engagées, mais il est indubitable que les Australiens ont dominé la guerre de position au cours du premier siège de Tobrouk. On notera que les soldats de l’Afrika-Korps (mais aussi, plus encore, leurs camarades italiens dont il n’est pas question ici et qui pourtant fournissent la plus grande part des unités impliquées) font tout aussi preuve d’une redoutable efficacité sur des positions défensives. Le cas le plus célèbre est celui d’El Alamein de juillet à novembre 1942. Trois autres batailles menées sur le sol tunisien en 1943 sont aussi à mettre au crédit de l’habileté tactique du DAK (et des Italiens) sur la défensive : la bataille de la ligne « Mareth », la bataille de l’oued Akarit (si une superbe manœuvre de la 4th Indian Divison de Tucker a ruiné les espoirs de Messe de tenir la ligne, les combats plus à l’est et les opérations de retardement permettant le décrochage de l’armée sont à mettre au crédit du DAK) et la bataille d’Enfidaville (qui concerne toutefois largement les Italiens).

Le matériel et les armes dont est pourvue l’armée de Rommel sont de qualité. Les Alliés ne s’y méprennent pas et n’hésitent pas à les réutiliser. Une compagnie entière du 2nd Cheshire est équipé de mitrailleuses MG 34 et la 50thInfantry Division comptera un temps des antichars allemands de 5 cm dans ses rangs, des Néo-Zélandais réutilisent des pièces de 88 mm pendant la bataille de la ligne Mareth et des photographies nous montrent des soldats de la 8th Armyavec des armes allemandes, à l’instar d’un Australien servant encore une fois cette excellente MG 34. Mais la réciproque est tout aussi vraie et le matériel et l’équipement alliés sont réutilisés par le DAK, de la chemise à l’excellente pièce polyvalente de 25 livres en passant par les multiples camions en dotation au sein de la 8th Army : Morris, Ford, Chevrolet, Bedford, Fordson … mieux adaptés aux conditions du désert que leurs homologues allemands. Les transporteurs de chars qui préservent la mécanique et le train de roulement des tanks sont également appréciés. Comme les rares Sdkfz 250 et 251 de l’Afrika-Korps, les chenillettes Bren Carrier rendent de leur côté bien des services, du transport des munitions à la traction des antichars en passant par l’emport de troupes d’assaut. En revanche, les Britanniques, plus favorisés en nombre de bouches à feu disponibles, ne disposent en revanche d’aucune pièce lourde équivalente à celles de Rommel (notamment ses 21 cm). 

Il est en revanche domaine dans lequel les Britanniques surclassent leur ennemi : les raids efficaces menés en profondeur sur les arrières par ce qu’on a appelé des « armées privées » (LRDG, SAS, Brigade Popski, Indian Long Range Squadron). En revanche, en dépit des données collectées par le LRDG, les services de renseignements des deux camps ont tout deux fait preuve d’efficacité pour fournir les informations essentielles aux généraux des deux camps pour planifier leurs batailles. Sur ce point, un certain équilibre persiste jusqu’en juillet 1942, lorsque Rommel perd son unité de renseignement maîtresse et une de ses meilleures sources au Caire.

Effectifs comparés Germano-Italiens/Britanniques

Germano-Italiens

Juin 1941 (opération “Battleaxe”) : 33 500

Novembre 1941(opération “Crusader”) : 92 000

Mai 1942 (bataille de Gazala) : 100 000

Octobre 1942 (opération “Lightfoot”) : 102 000

Mars 1943 (Ligne “Mareth” et sud tunisien) : 85 000

Britanniques (Western Desert Force puis 8th Army)

Avril-août 1941 : environ 30 000 à Tobrouk. 

Novembre 1941 (opération “Crusader”) : 100 000 (sans compter plus de 20 000 à Tobrouk).

Mai 1942 (bataille de Gazala) : 126 000 

Octobre 1942 (opération “Lightfoot”) : 210 000 

Mars 1942 (ligne “Mareth”) :160 000

Campagne de Tunisie : environ 230 000

Un atout pour le DAK: la supériorité du commandement allemand en Afrique du Nord  

            Le DAK évoque bien trop souvent le seul Rommel, le « Renard du Désert », qui accapare à lui seul la gloire posthume de cette célèbre unité de la Wehrmacht. On finit par en oublier ses lieutenant de talent, parois aussi bien versé dans l’art de la guerre blindée que lui à l’instar de Crüwell, Nehring ou Bayerlein, qui seront tous les trois à la tête de l’Afrika-Korps. Les chefs de divisions de la qualité de Bismarck, Ravenstein ou Vaerst seront également des atouts pour le DAK et feront même parfois preuve d’un meilleur discernement que Rommel qui commettra lui-même de graves erreurs de jugement. Que dire des adversaires ? Wavell était reconnu en 1939 comme le meilleur général britannique et, de fait, ses talents sur le plan stratégique mais aussi tactique sont indéniables. O’Connor aurait-il été à la hauteur ? Difficile de spéculer car son commandement depuis la Normandie à partir de 1944 n’a pas été spectaculaire et son aura vient du remarquable succès –dont la paternité est largement à attribuer également à Wavell-  remporté face à la 10earmée italienne en 1940-41, victoire remarquable mais remporté sur un adversaire certes valeureux mais aussi souffrant de trop de carences pour avoir eu la moindre chance de l’emporter. Lorsque la 8th Army est constituée en septembre 1941, son premier commandant est le général Cunningham, auréolé de son récent succès en Afrique orientale italienne. Dépassé par les événements et consterné par la tournure que prend l’opération Crusader en novembre 1941, il est cependant relevé au pied levé par le général Auchinleck, le chef du Middle East Command, qui confie les rênes de la 8th Army à son chef d’état-major, le général Ritchie. Ce dernier, bon officier d’état-major habitué aux tâches administratives, n’est pas un homme du terrain, ce qui fait que cette affectation reste controversée. Comme Cunningham, Ritchie est peu au fait de l’arme blindée, qui est pourtant la force principale des armées engagées dans le désert. Suite au désastre de Tobrouk en juin 1942 et à l’entrée du DAK en Egypte, Auchinleck démet Ritchie de ses fonctions et assume personnellement le commandement de la 8th Army. C’est ainsi qu’il préside aux destinées de la 8th Army en stoppant Rommel à El Alamein en juillet 1942. Devant l’incapacité d’Auchinleck à détruire l’armée ennemie et ses refus réitérés de lancer une offensive qu’il juge prématurée, Churchill, décide, en août 1942, de le relever de son commandement. Son successeur à la tête de la 8th Army, le général Montgomery, incontestablement le plus célèbre des adversaires de Rommel, sera l’artisan de la célèbre victoire d’El Alamein. Au niveau du commandement d’armée, seuls Auchinleck et Montgomery tirent leur épingle du jeu et ont été des adversaires à la mesure du « Renard du Désert », quoique pour des raisons différentes, les deux Britanniques ayant des qualités et des défauts fort différents. En Tunisie, Anderson, commandant de la 1st Army et adversaire éphémère pendant la bataille de Kasserine, est un général sans grande envergure, peu imaginatif et manquant singulièrement d’élan.

Les trois premiers commandants de la 8th Army ont connu des difficultés rédhibitoires avec leurs grands subordonnés, chefs de corps ou de divisions, qui n’ont pas toujours accepté les ordres reçus. La situation s’améliore quelque peu avec Monty. Ce dernier accède en fait à un poste qui devait échoir au général Gott, tué prématurément. Cet officier, qui participe à toutes les phases de la guerre du désert, fait partie de ces brillants chefs de corps qui ont mené les opérations en Afrique du Nord. Se sont notamment distingués Godwin-Austen et Norrie, spécialiste des blindés longtemps placé à la tête du 30th Corps. D’autres ont été, à l’instar de Neame et de Bereisford-Peirse, ont été beaucoup moins convaincants. Pour occuper les postes essentiels au niveau des corps d’armée, Monty amène d’Angleterre « ses » hommes, deux officiers promus à une brillante carrière : les généraux Leese (30th Corps) et Horrocks (13th). Le général Lumsden, qui dirige alors le 10th Corps blindé, le « corps de chasse » de Monty, n’a pas l’heur de plaire au commandant de la 8th Army et sera écarté après la victoire d’El Alamein. En Tunisie, pendant l’offensive contre la ligne Mareth, un éphémère corps de circonstance sera constitué autour de la 2nd New-Zealand Division du général Freyberg. Aucun de ces chefs de corps ne peut être considéré être au niveau de leurs homologues du DAK, qui sont un niveau au-dessus en ce qui concerne la maîtrise tactique, l’art de la guerre de mouvement et le combat dans le désert. En revanche, en qualité de chef de division, Freyberg est largement au niveau des chefs de divisions du DAK, de même que Leslie Morshead, le chef de la 9th Australian ID ou encore le Britannique Tucker, de la 4th Indian Division.

Combats de chars: l’avantage au DAK

Bien qu’il n’acquière sa pleine efficacité qu’en coopération avec les autres armes, le tank est l’arme maîtresse de la guerre du désert, caractérisée par la mobilité et l’art de la guerre du mouvement. La supériorité de l’Afrika-Korps sur le champ de bataille a souvent été soulignée au cours des engagements entre chars. De fait, les revers répétés subis par les régiments des chars alliés de 1941 à 1943 ainsi que la grande disparité du ratio des pertes militent en ce sens. Les unités blindées alliées n’auraient donc pas été à la hauteur du DAK ? 

Les avantages et les limites des blindés des deux camps sont bien connues et on été maintes fois soulignés. La supériorité qualitative du matériel allemand est souvent l’explication première retenue pour analyser les déboires répétés subis par les Britanniques. Certes, l’insuffisant canon de 2 pounder arme la plupart des tanks britanniques (Valentine, Matilda, Cruisers divers dont le Crusader) et les Infantry Tanks (Valentine et Matilda), s’ils sont bien blindés, sont en revanche très lents et opèrent dans des unités différentes des autres blindés. C’est à partir de Gazala qu’entre en lice le char américain M3 Lee/Grant doté d’un canon de 75 mm en casemate dont l’allonge de tir permet d’engager les Panzer à distance. Certes, le Panzer III –cheval de bataille du DAK- et plus encore l’inutile Panzer II sont loin d’être immunisés contre les frappes obus de 2 pounder mais globalement, les engins allemands sont légèrement mieux armés jusqu’à la deuxième bataille d’El Alamein, lorsque les Anglais peuvent aligner Sherman contre à peine 38 Panzer IV Spezial dotés d’une pièce de 7,5 cm L/43. En revanche, aucun des 31 chars Tiger qui prendront finalement le chemin de la Tunisie et rejoindront la 5. Panzerarmee et non l’Afrika-Korps comme initialement promis par Hitler. Quelques autres blindés : une trentaine d’automoteurs Marder III, 9 Diana,  2 ou  3 Sturmgeschütze, quelques automoteurs prototypes ou bricolés dans les ateliers en Afrique… 

La supériorité des formations de Panzer réside en fait avant tout dans le domaine tactique, outre la capacité non négligeable de pouvoir neutraliser les batteries d’artillerie adverses grâce aux obus explosifs embarqués dans les chars allemands au contraire des engins de facture britannique (un handicap qui ne sera comblé que par l’entrée en lice des Lee/Grant puis des Sherman). C’est que le combat de chars se conçoit avant tout dans un cadre interarmes et, dans les espaces désespérément plats du désert de Libye et du désert libyque (son prolongement en Egypte), avant tout avec le concours des pièces d’artillerie et encore davantage des canons antichars. 

Le 2 pounder qui équipe intégralement les unités antichars britanniques jusqu’au printemps 42 (parfois très mobiles quand elles sont employées dans le cadre de « portees », c’est à dire montées sur des camions) dépasse largement le piètre Pak 36/37 de 3,7 cm. Les Allemands disposent en revanche des excellents canons antichars Pak 38de 5 cm seront présents en nombre de plus en plus importants, de l’ordre de 280 à El Alamein. L’arme antichar absolue du DAK reste bien entendu le fameux canon de 88, qui reste un des emblèmes de la guerre du désert. Les pièces de 8,8 cm, Flak 18, 36/37 puis Flak 41 sont d’excellentes facture et, bien que finalement rares jusqu’à El Alamein, finalement, un grand nombre sera expédié en Afrique, particulièrement en Tunisie. A partir de Gazala, les Anglais s’équipent avec la très bonne pièce de 6 pounder, qui équipe peu à peu les régiments antichars des divisions blindées (la pièce est également remontées sur des Crusader) et qui va faire montre de tout son potentiel à plusieurs reprises dès la bataille de Gazala en attendant son heure de gloire à El Alamein le 27 octobre 1942 au cours des combats menés autour d’un point d’appui baptisé « Snipe ». La redoutable pièce antichar de 17 livres, qui sera un atout de taille en Normandie, entre également en lice à partir de la bataille de Médenine : les Britanniques ont désormais l’arme pour dominer les Panzersur le champ de bataille. La 8th Army disposait bien du canon antiaérien de 3,7 Inch. Rarement employé dans un rôle antichar à l’instar du 88 mm allemand, ce canon a pourtant démontré tout son potentiel à Tobrouk et dans le sud tunisien.

L’aspect qualitatif semble donc assez équilibré pour certaines batailles tandis que les Britanniques disposent en outre le plus souvent d’une confortable supériorité numérique. Pour autant, les Allemands, menés par des généraux spécialistes des Panzer et rompus au « Blitzkrieg », vont humilier à maintes reprises les formations britanniques grâce à leur maîtrise de la coopération interarmes et aux pièges antichars vers lesquels ils vont diriger les infortunés régiments blindés britanniques. Pourtant, certains batailles semblent à sens unique : Rommel n’avait alors pas en face de lui un adversaire à sa mesure. Ainsi, il écrase les forces blindées adverses au cours de sa première conquête de la Cyrénaïque (hormis, et ce n’est pas un détail, Tobrouk) en mars-avril 1941 puis lors de sa volte-face de l’hiver 1942 quand il reconquiert le terrain jusqu’à hauteur de la ligne de Gazala : la 2e Armoured Division, dans le premier cas, puis la 1èreArmoured Division, dans le second, ne sont que des unités incomplètes, mal –voire très mal- équipées et parfois mal commandées. En revanche, les carnages répétés et sans appel subis par les régiments de chars anglais au cours de l’opération « Crusader » (novembre-décembre 1942), de l’opération « Venezia » (mai-juin 1942) de Gazala à Tobrouk puis au cours de la première bataille d’El Alamein (juillet 1942) prouvent la supériorité tactique du DAK (et de ses alliés italiens, notamment de l’«Ariete») : sur ce plan tactique, on peut affirmer que les hommes de Rommel n’avaient pas face à eux un adversaire de leur niveau. La première bataille d’El Alamein (juillet 1942) confirme cette impression. L’exemple le plus emblématique étant le carnage subi par la 23rd Armoured Brigade le 22 juillet aussi bien dans la fameuse attaque sur Ruweisat qu’en soutien des Australiens, au nord du front. C’est apparemment un peu moins vrai lors de la seconde bataille d’El Alamein (octobre-novembre 1942) puisque les Anglais sont désormais dotés de chars plus performants (et en grand nombre) et qu’ils usent au besoin d’une tactique efficace (avec les pièces antichars de 6 pounder) mais les pertes sont très lourdes et des charges comme celle de la 9th Armoured Brigade sur Tell-el-Aqqaqir semble montrer un retour dans des errements tactiques déplorables. 

Sauf à Médenine (le 6 mars), les combats de l’année 1943 impliquant des chars confirment une nouvelle fois l’ascendant tactique des Allemands. Les tankistes britanniques sont encore à la peine à Bouerat, au cours de l’ultime engagement majeur de la retraite épique depuis El Alamein. La 15. Panzer manœuvre avec habileté avant de franchir la frontière de la Tunisie. Sur le front de la 1st Army, les blindés de la 6th Armoured Division sont bousculés par les Allemands, mais ceux-ci appartiennent essentiellement de la 10. Panzer (sauf à Sbiba où l’attaque est menée par la « vieille » 21. Panzer). Si, le 6 mars, le DAK se heurte à un mur d’artillerie pendant l’opération « Capri », à Médenine, à la fin du même mois, les Panzerchütze et leur camarades des Panzerjäger et de la Flak de Messe et de Bayerlein (Rommel a quitté le sol africain…) dament à nouveau le pion aux Britanniques au-delà du oued Zigzahou, face à la ligne Mareth, mais aussi dans la trouée d’El Hamma où Freyberg ne parvient pas à percer suffisamment rapidement en dépit d’un rapport de force très favorable.

Le choc des blindés

« Battleaxe » implique environ 200 blindés dans chaque camp mais une forte disparité se fait jour pour les pertes définitives : 101 tanks perdus contre 12 Panzer.

Pour « Crusader », les Britanniques disposent de 735 chars (250 chars en réserve, 1 230 chars en comptant un convoi en route) contre 390 pour l’Axe. Le bilan, largement en faveur de Rommel, sera de 800 tanks finalement détruits pour 340 pour l’Axe.

Au cours de la bataille de Gazala, la 8th Army aligne 849 tanks (150 en réserve immédiate) contre 560 (77 en réserve). Les pertes seront de 1 188 tanks au total contre environ 500 chars de l’Axe.

La première bataille d’ El Alamein se soldera par environ 200 tanks détruits au total contre quelques dizaines pour l’Axe. Les effectifs étaient au départ de près de 200 chars contre environ 50 pour l’Axe (mais on compte au 1erjuillet 1942, 900 tanks britanniques et 350 chars germano-italiens en ateliers), mais les effectifs se montent à 323 contre 110 le 20 juillet.

A Alam Halfa, le rapport de force et les pertes sont équilibrées: 67 tanks sont détruits sur plus de 600 contre 49 chars de l’Axe sur 500.

Au cours de la Seconde Bataille d’El Alamein, la 8th Army est à son apogée (1035 chars ; 200 chars en réserve, 1 000 en atelier. Il y aurait 2 671 chars en Egypte) et ses pertes se montent à entre 500 et 600 tanks détruits (mais beaucoup seront récupérés contre 450 à 520 chars germano- italiens perdus (et 77 abandonné pendant la retraite), soit la quasi-totalité des moyens blindés de la Panzerarmee.

La 8th Army bénéficiera dès lors toujours d’une supériorité numérique en chars confortable : 650 contre 93 à Bouerat, 400 contre 141 à Médenine et 750 contre 140 (plus 80 en réserve vers Gabès) sur la Ligne Mareth.

Les deux dernières batailles de Rommel sur le sol africain présentent des bilans fort contrastés. A Kasserine, on compte plus de 300 tanks et automoteurs alliés contre 20 Panzer définitivement détruits. A Médenine, le résultat est tout autre: 1 tank détruit pour 40 Panzer. 

Si on met de côté l’opération « Battleaxe » (mais tous les blindés de l’Axe ne sont pas intervenus et n’étaient pas tous opérationnels), et Alam Halfa, les Britanniques ont toujours jouit d’un rapport de force avantageux en matière de tanks. Il faut certes pondérer celui-ci avec la qualité relative du matériel, mais celle-ci évolue grandement dans le temps et char engin a ses qualités et ses défauts qui sont avant tout mis en avant ou atténués selon les tactiques employées. En ce qui concerne les engins directement perdus sur le champ de bataille (donc ni par défaillance mécanique, ni par abandon, ni par sabordage), le différentiel des pertes en chars des deux camps sera pourtant presque toujours nettement en faveur de l’Axe.

Les Américains et les Français : des novices dépassés et une armée obsolète?

            Tout semble avoir été dit sur la confrontation entre les Américains et des éléments du DAK au cours des combats connus sous l’ensemble générique de « bataille de Kasserine ». Les anciens de Libye et d’Egypte (loin d’avoir fait toutes les campagnes depuis 1941…) combattent aux côtés des Italiens, qui vont s’y illustrer également, amis aussi d’éléments de la 5. Panzerarmee, essentiellement de la 10. Panzer-Division. Aussi les succès ne sont pas que le fait du seul DAK. Les Américains auraient faits montre d’amateurisme dans tous les domaines : unités déployées de telles façon qu’elles sont isolées dès le premier jour (éléments des 1st US Arm Div et 34th US ID retranchés sur les hauteurs de part et d’autre de Sidi-bou-Zid), mauvaise gestion des réserves parfois déployées trop loin (les différents Combat Command de la 1st US Arm Div les 14 et 15 février), panique (le CCA à Sbeitla le 17 février), tactiques déplorables avec unités évoluant comme à la parade (la contre-attaque du CCC et du bataillon de tanks du colonel Alger le 15 février), etc. Neuf jours plus tard, le ratio des pertes à la fin de la bataille se montent à 1 pour 10 en faveur des Allemands en ce qui concerne les chars définitivement détruits. Un mois plus tard, l’humiliation semble se réitérer sur les hauteurs environnants Maknassy : les 80 Allemands de la Kampfstaffel de Rommel –c’est à dire un groupe de protection de son état-major- et des soldats italiens stoppent suffisamment longtemps un fort parti de la 1st US Arm Div pour que les renforts expédiés à la rescousse par Arnim se déploient et verrouillent l’accès à la plaine au-delà de Maknassy.

            Pourtant, en étudiant de plus près la bataille, on devient moins sévères à l’encontre des GI’s. Le CCB de Robinett parvient à causer quelques pertes et à stopper l’élan adverse par deux fois en déployant ses Sherman à défilement de tourelles une première fois dans un oued devant Sbeitla et une deuxième fois dans le Djebel bou Aoukaz, barrant la route de Tébessa à la Kamfgruppe du DAK qui a certes capturé par surprise des batteries américaines mais ce fut un peu par hasard et… pour les reperdre peu après. Pour parvenir jusque là, les Landser et les Bersaglieri ont dû batailler dur pour emporter la passe de Kasserine qui ne tombe qu’avec le concours de la 10. Panzer-Division. Les défenses américaines étaient pourtant relativement ténues et soutenues par à peine quelques chars américains et britanniques ainsi qu’une poignée de chasseurs de chars. A Thala, l’artillerie de la 9e US ID arrivée in extremis pour épauler les britanniques fait la démonstration de toute la puissance cette arme, une marque qui sera la sienne jusqu’à la fin du conflit (le déluge de feu qui s’abat sur les forces de l’Axe sur le point de lancer un assaut qui aurait été décisif participe tout de même à un grand coup de bluff). La 21. Panzer de son côté d’allant dans sa marche sur Sbiba : une poussée plus énergique lors de la première attaque et une prise de contrôle des hauteurs avoisinantes, qui ont été négligées, aurait pu permettre d’emporter la décision. Encore faut-il également imputer cet échec en partie à Rommel qui dissipe son effort sur trois axes de progression. Dans toutes les directions, les Germano-Italiens ont été retardés suffisamment longtemps pour que la surprise stratégique de l’offensive se dissipe et que l’afflux de renforts ne rétablisse un équilibre en faveur des Alliés. Comme dans les Ardennes en 1944, les Allemands (avec les Italiens) parviennent à faire subir de lourdes pertes, obtiennent des redditions importantes dès les premiers jours et écrasent des groupes de combat blindés tout en s‘enfonçant dans la profondeur du dispositif ennemi et en s’emparant au passage, en Tunisie comme dans les Ardennes, de toutes les merveilles que les soldats de l’Oncle Sam ont abandonné derrière eux. Mais, comme dans les Ardennes, un des éléments les plus décisifs (d’autres paramètres tout aussi importants entrent en ligne de compte) sera le temps gagné aux carrefours importants par des forces  relativement peu importantes (pour ne citer que Kasserine : fantassins de Stark et sapeurs de Moore ainsi que le détachement de Gore sur la route de Thala). On retrouve également dans les deux batailles la pusillanimité de nombreux commandants de Panzer qui n’ont pas la fougue et l’élan de Rommel qui aurait pu, avec les coudées plus franches, obtenir des résultats encore meilleurs lors de cette offensive (ce qui ne signifie aucunement un basculement du sort des armes en Afrique ni que les options tactiques de Rommel constituent la panacée en toutes circonstances).

Sur le plan des officiers supérieurs, l’affaire est vite entendue. Le chef de corps auquel le DAK a été confronté n’est autre que Fredendall, dont les unités ont été bousculées à Kasserine. Le général Ward, qui commande la 1st US Armored Division, sans être un médiocre, n’a pas spécialement brillé et il entretient des rapports très tendus à la fois avec son supérieur (Fredendall) et avec son principal subordonné (Robinett, le chef du CCB). Les Américains n’ont donc pas été des adversaires à la mesure du DAK sur le plan tactique. Mais, sur un plan plus global, si on prend en compte le soutien, la logistique, l’équipement et même la combattivité (car les GI’s n’ont pas baissé les armes facilement), les Allemands sont cette fois-ci confrontés à un adversaire de taille qui, in fine, les a stoppé sans qu’il faille y imputer les manoeuvres de la 8e armée de Montgomery dans le sud tunisien.

Et les Français dans tout cela ? L’armée française, humiliée en 1940, retourne au combat sur terre face aux Allemands en Afrique du Nord. L’épopée de Leclerc au Sahara, aussi spectaculaire et fondatrice d’un mythe soit-elle, n’est pas de nature à esquisser une comparaison avec le DAK. Le célèbre général fera en revanche montre de tous ces talents à un autre niveau au cours de la campagne de France, à la tête de la fameuse 2e DB. Les succès remportés par les Français dans le sud tunisien en fin de campagne doivent beaucoup au concours de la Desert Air Force et doivent se mesurer à l’aune de l’ensemble de la situation, à savoir un repli général des forces de l’Axe hors de Libye. L’épique combat mené par les légionnaires de Koenig et les autres unités placées sous son commandement à Bir Hacheim en mai-juin 1942 est en revanche plus pertinent pour effectuer une comparaison. La défense farouche de Koenig est ici de nature à montrer que le DAK peut parfaitement être confronté à des troupes de son niveau.

            Les Français Libres se sont avérés moins impressionnants à El Alamein face aux Italiens essentiellement, mais aussi contre une poignée d’Allemands (essentiellement de la Kampfstaffel Rommel), sur le terrain certes très difficile du mont Himeimat et de ses environs. Les autres Français qui ont combattus le DAK, ceux de l’armée d’Afrique qui va se déployer en Tunisie pour épauler les Alliés, vont mener un combat bien difficile avec un matériel désuet avant que quelques unités soient mieux équipées dans la phase finale de la bataille. Fin janvier 1943, la 21. Panzer écrase les Français à la passe du Faïd. Lors de la bataille de Kasserine, les troupes françaises dirigées par Koeltz –très efficace au cours de cette bataille- seront nettement plus à la hauteur mais, sans le concours des Américains et des britanniques, elles auraient été balayées.

Conclusion     

Si les pertes en hommes sont nettement plus importantes pour l’Axe que pour les Alliés au cours de « Crusader » et de la seconde bataille d’El Alamein, ce sont en revanche les forces alliées qui subissent des pertes plus conséquentes pendant la bataille de Gazala, celle de Mersa Matrouh et celle de Kasserine. Côté matériel, les affrontements se soldent en revanche par un carnage en blindés dans les rangs britanniques et américains, les Germano-Italiens ne perdant plus de chars qu’au cours de la seconde bataille d’El Alamein et, surtout, à Médenine.

Avantages et semblent se contrebalancer entre l’Afrika-Korps et ses adversaires. Les hommes de Rommel auraient pu fort bien être défaits à plusieurs reprises mais ils sont sus faire preuve de supériorité sur le champ de bataille, même dans l’adversité. Si la seconde bataille d’El Alamein a pu entamer l’ascendant moral gagné par l’Afrika Korps, la poursuite jusqu’en Tunisie et la phase finale de la campagne ont été loin de montrer une parité tactique entre les forces de Rommel et celles de Montgomery. L’Afrika-Korps n’a pas vaincu sans mérite et sa carrière opérationnelle est devenue un mythe, une épopée où la gloire a trouvé sa place des les premiers accents de la propagande nazie au printemps 1941.