Seconde Guerre Mondiale

JOHANNES KÜMMEL

Fort Capuzzo, 16 juin 1941

Benoît Rondeau Copyright

Fort Capuzzo, 16 juin 1941

 

Le 18 juin 1941, Johannes Kümmel découvre avec stupeur un emblème non réglementaire peint sur son Panzer : un lion rugissant… avec la mention « Le Lion de Capuzzo », du nom d’un bourgade sur la frontière égypto-libyenne. Demandant des explications, l’Oberleutnant apprend qu’il s’agit du sobriquet dont l’ont affublé ses hommes. Si le surnom restera, l’officier fait effacer prestement l’insigne…

Le lendemain, Rommel se rend auprès des unités qui ont participé aux affrontements pour les féliciter en personne des résultats obtenus. Sur le point 208, le « Renard du Désert » complimente l’Oberleutnant Kümmel d’une façon laissant présager une promotion future : « Vous avez une bonne compagnie, dit le général, peut-être bientôt un tout aussi bon bataillon »… Et de s’adresser ensuite à la troupe, tout en faisant distribuer des cigarettes et des oranges. Si le général doit être crédité de l’échec de « Battleaxe », le succès doit également beaucoup à ses subordonnés, les Oberstleutnant Cramer et Knabe, l’Hauptmann Bach, mais aussi l’Oberleutnant Kümmel.

L’offensive« Battleaxe » est en effet lancée quatre jours plus tôt, le 15 juin, par Archibald Wavell, CIC Middle East, avec le secret espoir de s’emparer des positions défensives de la frontière égypto-libyenne, dont la fameuse passe d’Halfaya, puis d’exploiter en direction de Tobrouk afin de lever le siège mis en place par Rommel deux mois plus tôt.La 4th Indian Division du général Messervy et la 4th Armoured Brigade équipée de chars Matildas doivent s’emparer de la passe d’Halfaya, Solloum, Bardia et Capuzzo dans une attaque frontale tandis que le flanc gauche sera assuré par la 7th Armoured Division de Creagh qui opérera en direction de la crête de Hafid.

A Capuzzo. Musaïd et à Solloum (le haut), les Britanniques remportent d’éphémères succès. Ils doivent en effet rapidement faire face à la contre-attaque de la 5.Leichte Division, rameutée de Tobrouk, et de la 15. Panzer Division, qui engagent chacune une centaine de Panzer.  Parmi les chefs de chars, les Bordführer, Johannes Kümmel. 

Johannes Kümmel, le « lion de Capuzzo » est un Panzerschütze, un combattant du fer de lance de l’armée de Hitler : les blindés. La guerre n’est vieille que d’un an et demi, mais Kümmel est déjà un vétéran expérimenté, puisqu’il a assumé le commandement d’une compagnie de Panzer au premier Abteilung du Panzer-Regiment 8 au cours de la Westfeldzug, la campagne victorieuse à l’Ouest de 1940. En juin 1941, Kümmel a rejoint l’Afrika-Korps. Son Panzer-Regiment 8 est alors le régiment blindé organique de la 15. Panzer-Division du Generalleutnant Neumann-Silkow, arrivé sans encombre sur le sol libyen avec 146 blindés (45 Pz II, 71 Pz III, 20 Pz IV, 10 BefhelPz)

La division italienne Trento, subordonnée à la 15. Panzer, tient la première ligne en assurant la défense de la zone Solloum, Bardia et Capuzzo. Lorsque les Britanniques arrivent au contact à Capuzzo, les délais obtenus par les défenseurs permettent aux réserves d’intervenir, à savoir en particulier le Panzer-Regiment 8. Un Flak de 8,8 cm isolé a stoppé les tanks, en incendiant cinq et permettant aux motocyclistes du Kradschützen-Regiment 15 en route pour le Point 206 de s’esquiver. A L’infanterie alliée n’est pas parvenue à suivre les tanks qui ont pris le Fort Capuzzo et qui doivent donc le tenir sans l’appui des fantassins, au lieu de refaire le plein de munitions et d’essence. Les Allemands réagissent et les compagnies de Panzer sont envoyées vers le sud, avec mission d’intercepter et de détruire les tanks anglais.

Kümmel reçoit ses ordres peu après 10 heures. Sa compagnie doit attaquer le Point 206 afin d’assurer la coordination avec les artilleries italienne et allemande, puis anéantir les tanks britanniques. « Nous roulâmes le long de la route vers le sud, rapporte Kümmel, et stoppâmes à distance du quasi-invisible Fort Capuzzo, que nous avions conquis avec difficulté au cours du précédent combat [opération « Brevity » en mai 1941]. » L’officier donne alors l’ordre de quitter la route et de se déployer, le fort étant à la gauche des Panzer. Tout est calme, les ruines paraissant étrangement belles au chef de compagnie allemande…Il est alors 11h30. 

Parvenus dans la zone de Capuzzo, les blindés allemands engagent immédiatement les chars d’infanterie anglais et incendient plusieurs Matilda. Le blindage du tank le rend presque immunisé contre toutes les frappes frontales à distance, aussi faut-il manoeuvrer avec dextérité et sang-froid. Une lutte acharnée s’engage, Kümmel se retrouvant au coeur de l’action après avoir ordonné à ses blindés de se déployer en un large coin. L’Oberleutnant garde son sang-froid et donne ses ordres : «A 12 heures, chars ennemis, attaquez-les avec la vitesse la plus élevée possible, Zug léger mettez-vous en position ». Alors que le Zug lourd, avec les Panzer IV, manoeuvre pour engager des Matilda sur sa gauche, Kümmel observe un tank anglais qui est entré au coeur d’une position d’artillerie allemande, obligeant les soldats à s’abriter dans leurs trous d’hommes. Kümmel le neutralise, sans que les artilleurs ne soient pour autant décidés à quitter leurs abris… L’Oberleutnant détruit un second tank, tandis qu’un Feldwebel descend de son Panzerpour bondir sur la caisse d’un tank ennemi et cogner sur sa tourelle jusqu’à ouverture de l’écoutille : il parvient à faire prisonnier l’équipage. Les tankistes du 7 RTR mettent eux aussi des coups au but. Deux Panzer III sont détruits.

La Kompanie, certes renforcée par des Panzer d’une autre compagnie (aux rangs éclaircis par de nombreux engins ayant subis des pannes mécaniques…), n’est pas assez puissante pour venir à bout à elle seule d’un trop gros nombre de tanks et d’automitrailleuses qui semblent évoluer dans tous les sens. Avec le « brouillard de guerre », due aux difficultés d’observation, on estime l’adversaire à 300 tanks, ce qui est singulièrement exagéré puisque le 4 RTR n’aligne pas plus de 30 blindés dans le secteur… 

Les Anglais ont repoussé les Allemands au nord et au nord-ouest de Capuzzo. Les Panzerschütze ont commis une erreur fondamentale en brisant la règle cardinale d’attaquer en force : il n’ont d’abord engagé qu’une compagnie, celle de Kümmel… D’autres éléments du Panzer-Regiment 8 entrent en lice, le Point 208 faisant office de zone de ralliement. Dans le début d’après-midi, les deux Abteilungen attaquent, mais l’un après l’autre, jamais avec une force combinée supérieure à 20-25 Panzer. C’est insuffisant : les Britanniques encaissent le choc et tiennent Capuzzo fermement entre leurs mains. Trois nouveaux Panzerrestent sur le terrain, pour seulement deux Matilda

Le salut –une fois n’est pas coutume au cours de la guerre du désert- vient de puissantes pièces de 8,8 cm, dépêchées depuis Bardia et qui repoussent le 7 RTR en route pour Musaid, les renvoyant sur Capuzzo. Un délai qui permet au I./Abteilung du Panzer-Regiment 8 de renouveler ses assauts sur le fort en fin d’après-midi. La victoire semble acquise lorsqu’un assaut éjecte les défenseurs hors du fort, mais le succès est de courte durée et les Anglais y reprennent pied. 

A 18h30, les Allemands organisent une contre-attaque de plus grande envergure. L’Oberleutnant mène ses derniers Panzer III et une paire de Panzer IV en direction des Matilda qui défendent les ruines âprement disputées de Fort Capuzzo. Kümmel use des murs de celui-ci pour dissimuler son mouvement. Kümmel, entré dans le fort où il découvre des blessés qui ont été surpris par l’irruption des Anglais plus tôt dans la journée, raconte : « Nous observons avec nos jumelles des points sombres à l’horizon qui vont-et-vient et nous devinons qu’il s’agit de camions. 2-3 Mark II [des Matilda] opèrent constamment des cercles autour de la forteresse, pensant qu’ils ont déjà sécurisé leur butin. Mais je ne leur suggérerais pas de se risquer à l’intérieur de la forteresse. On voit rarement le flash des canons, ils semblent aussi préserver leurs munitions. C’est pour moi le signale de la sortie». Son Panzer traverse la porte d’entrée et incendie un premier tank à 80 mètres. L’officier allemand repousse la vingtaine de Matilda qui lui font face, dont huit sont mis hors de combat à bout portant par son équipage. L’effet, immédiat, est décisif : les blindés du 7 RTR renoncent et se replient, concédant le terrain, et la victoire, aux Allemands. Les soldats italiens qui ont observé la scène sont impressionnés par le courage des tankistes du Panzer de Kümmel. Ce dernier semble avoir manoeuvré en faisant fi de sa sécurité, n’écoutant que son devoir. Ils le baptise sur le champ d’un sobriquet élogieux : « Le Lion de Capuzzo ». 

Le lendemain, 16 juin, Kümmel fait de nouveau montre de tout son courage au cours d’un nouvel affrontement entre blindés. Le Panzer de l’Oberleutant Peters est touché. Il faut l’évacuer : manoeuvre périlleuse, à la merci d’une rafale de mitrailleuse, aussi Peters demande t-il à Kümmel de lui assurer un tir de couverture. L’Hauptmann s’exécute et ouvre le feu sur deux tanks qui s’en prennent à l’épave dont essaye de s’extraire Peters. Kümmel réduit les deux adversaires au silence avant d’engager sa compagnie contre les positions antichars anglaises, alors équipées de simples canons de 2 pounder à ce stade de la guerre, bien moins redoutables qu’un 8,8 cm, mais certes capables de venir à bout d’un Pz III, modèle de char allemand alors relativement faiblement blindé, particulièrement sur les flancs. Kümmel reçoit alors de l’Oberst Cramer, le Kommandeur du Panzer-Regiment 8, de circonvenir la menace -23 Matilda- qui se matérialise sur le flanc du II./Abteilung. L’intrépide Oberleutnant, qui ne commande plus qu’à cinq Panzer (trois Panzer III, deux Panzer IV) s’exécute et accomplit la tâche reçue sans difficulté : les Anglais sont refoulés après avoir perdu de nouveau huit tanks. 

Par ailleurs, les Cruisers de la 7th Armoured Division échouent devant les défenses de la crête de Hafid, dont les pièces de Pak et de Flak de l’Oberleutnant Paulewicz. Le seul succès réel de « Batttleaxe »est la chute du Point 206, le seul à ne pas disposer de pièces de 88 mm, obtenu pourtant là aussi non sans mal puisque cinq blindés sont perdus par les Britanniques.

Le 17 juin, Bereisford-Peirse n’a plus que 39 chars en état de fonctionner et, avec la 5. Leichte-Division à Sidi Suleiman, la 22nd Guards Brigade et une partie des blindés sont menacés d’encerclement. Le XIII Corps est contraint à la retraite. Les Britanniques ont perdu 101 chars, les Allemand seulement 12 Panzer détruits, mais plusieurs dizaines endommagés.

Un succès allemand dans lequel le professionnalisme et le courage d’un Bordführer de la trempe de Johannes Kümmel a fait toute la différence. Le discours de Neumann-Silkow est éloquent : « Les attaques de l’Oberleutnant Kümmel du 15 juin 1941 contre l’ennemi à l’ouest et à l’est de Capuzzo ont émané de sa propre initiative. Avec le sang-froid de cette décision et son exécution sans aucun compromis, il stoppa toute pénétration ennemie vers le nord, d’où il aurait pu percer vers les lignes de ravitaillement vulnérables et provoquer des destructions majeures. Sans ces lignes logistiques, qui ont soutenu le Panzer-Regiment 8 pendant les trois jours de combat dans le désert en fournissant immédiatement les munitions et le carburant demandés, la victoire sur l’ennemi n’aurait pas été possible. Il faut se féliciter de la fermeté et la détermination dans ses propres décisions pour avoir éviter une percée massive dans ce secteur. »