Seconde Guerre Mondiale WWII

ROMMEL POUVAIT-IL L’EMPORTER A EL ALAMEIN ?

Quelles étaient les chances du "Renard du Désert" au cours des trois batailles?

Benoît Rondeau Copyright

ROMMEL POUVAIT-IL L’EMPORTER A EL ALAMEIN ?

L’historien et l’amateur d’Histoire ont pour eux l’avantage de connaître l’issue d’une bataille. Il faut pourtant se garder de conférer un aspect téléologique à l’Histoire : aucune confrontation n’est jamais gagnée d’avance. Les paramètres à prendre en compte sont complexes et nous échappent bien souvent. El Alamein en est la parfaite illustration.

1er-27 Juillet 1942 : la première bataille d’El Alamein

La position britannique n’a jamais été aussi fragile en Egypte et au Moyen-Orient qu’au cours de l’été 1942. Le récent désastre de Tobrouk est dans tous les esprits, aussi bien à Londres qu’en Méditerranée. Pour l’Axe, une opportunité s’ouvre, encore faut-il être en position de la saisir, faute de l’avoir anticipée. Cette bataille entre toutefois dans la logique du caractère audacieux de Rommel. 

L’ascendant tactique et moral de ses troupes après les récentes victoires représente pour lui un atout qui peut s’avérer décisif. A contrario, le moral de l’armée britannique est particulièrement affecté en raison des pertes et des revers subis. L’impact de l’arrêt de l’avance de la Panzerarmee Afrika reste marginal : le moral de la 8th Army atteint son point le plus bas fin juin 1942 et, après une légère amélioration vers la mi-juillet, retombe à nouveau début août. Mis à part Auchinleck, qui prévoit pourtant de sauver l’armée plutôt que de s’accrocher sur la position d’El Alamein, et Norrie, le pessimisme est général parmi les officiers supérieurs, et les hommes sont cyniques vis-à-vis de l’autorité. La volonté de combattre à outrance de généraux comme Gott ou Piennar est sérieusement émoussée. En face, la victoire semble à portée de main et la perspective d’un repos bien mérité au Caire ou à Alexandrie galvanise les troupes. Mais l’épuisement est perceptible.

Un effondrement allié n’est pas impossible. Les doutes d’Auchinleck sont évidents puisque celui-ci met au point des plans de repli en cas de défaite et maintient le Xth Corps de Holmes dans le Delta. Un état d’esprit qui s’explique par la récente défaite de Gazala, alors que le rapport de force avantageait la 8th Army, la chute de Tobrouk en moins de deux jours de combat et la rapidité de l’avance de Rommel en Egypte ainsi que l’humiliation subie à Mersa Matrouh[1]. De son côté, Rommel est encouragé à poursuivre sur sa lancée par ses services de renseignements qui lui rapporte le désarroi dans lequel se trouvent les forces alliées. Le défaitisme des Américains, qui n’ont pas encore engagés de troupes terrestres contre l’Axe, est évident. Pis, Auchinleck ignore la faiblesse des effectifs de la Panzeramee Afrika.

Rommel, on l’a souvent écrit, engage le combat le 1er juillet à El Alamein avec une infériorité en hommes et en matériel très marquée. Cela ne saurait constituer un élément de réponse suffisant car il en a été souvent de même par le passé sans que cela ne l’empêche de vaincre. La Panzerarmee n’est plus que l’ombre d’elle-même, mais elle est condamnée à la victoire. 

Quels sont les effectifs à disposition ? L’atout majeur d’Auchinleck est la maîtrise du ciel par la Desert Air Force. L’aviation joue un rôle majeur dans le redressement de la situation en Egypte en 1942 alors même que les forces aériennes de l’Axe peinent à se redéployer pour soutenir l’avancée de Rommel durant la période cruciale de fin juin-début juillet. En chiffres bruts, la 8th Army semble cumuler tous les avantages. Au 4 juillet, environ 20 000 combattants alliés (chiffres inconnus pour le XIIIth) affrontent les 3 000 combattants Allemands et les quelques 5 500 fantassins italiens qui les soutiennent. Vers le 5 juillet, 15 000 Transalpins peut-être sont en ligne mais Auchinleck engage 50 163 hommes le 11 juillet (50 000 pour Rommel au 19) et 123 631 le 25 (données trompeuses car Auchinleck manque alors de troupes aguerries pour poursuivre ses attaques) lorsque Rommel en aligne 57 000. L’autre atout en faveur d’Auchinleck est l’entrée en lice de troupes fraîches et solides, comme la 9th Australian Division de Leslie Morshead, 

Le parc de blindés est à l’avenant, pour le moins au début de la bataille. Si on met de coté les Beute-Panzer de la Kasta, 55 Panzer (y compris 7 Panzer II et Befehlpanzer) se lancent à l’assaut des défenses le 1er juillet. Le 20O Corpone compte que 15 chars le 1er juillet mais 54 quelques jours plus tard. Néanmoins, 200 Panzer et 150 blindés italiens sont en ateliers en Libye et en Egypte et les mécaniciens réalisent des prouesses. Peu à peu, le nombre de Panzer disponibles augmente : ils sont 47 le 7 juillet, puis 78 le 27 juillet. En face, le 1er juillet, 140 tanks sont au sein des unités (essentiellement au sein de la 1st Arm Div) et 40 sont en transit. La 8th Army aligne environ 200 chars le 7 juillet et 323 le 23 juillet. Comme dans le camp adverse, le nombre d’engins en ateliers est impressionnant : 900 au début de la bataille. 

Les divisions motorisées de Rommel, ainsi que les éléments d’armées, totalisent environ 150 canons antichars, sans doute autant de pièces d’artillerie et 26 Flak de 8,8 cm ,ainsi que quelques dizaines de pièces de DCA. 500 canons et obusiers de tous types confondus sont parvenus jusqu’au front ou sont en cours d’acheminement, dont 44 pièces de 25 pounder de prise. L’artillerie britannique est nettement plus conséquente, particulièrement les pièces de campagnes, et Auchinleck les a rassemblées au sud-est du « box » d’El Alamein. Rommel attaque donc initialement à un contre deux, une configuration habituelle pour lui. La faiblesse en artillerie est criante le 1er juillet mais Rommel n’est pas complètement démuni face à un adversaire lui-même encore faible : un Schwerpunkt choisi avec soin pourrait décider de la victoire.

Sur le plan logistique, la situation précaire de la Panzerarmee Afrika au seuil de son entrée au cœur de l’Egypte est bien connue, mais qu’en est-il de son adversaire ? L’état de l’approvisionnement de la 8th Army est alarmant. La perte de stocks de matériel et des dépôts pose de sérieux problèmes. Des milliers de tonnes de ravitaillement sont ainsi perdues entre Tobrouk et El Daba. A Misheifa, ce sont 3 000 tonnes de ravitaillement qui sont détruites. A El Daba, l’armée en retraite saborde un train de munitions de 189 wagons, privant l’armée de 2 116 tonnes de munitions. D’après les estimations, 780 000 obus et près de 13 millions de cartouches sont détruits, perdus ou capturés au cours de la bataille de Gazala et de la retraite qui s’ensuit. 

Le 12 juillet, le XXXth Corps estime que la consommation quotidienne d’obus de 25 livres atteint les 41 000 coups. Si cette cadence est maintenue, les stocks d’obus de 25 livres disponibles au Moyen-Orient seront vides dans 10 ou 11 jours. Il est donc décidé de limiter la dépense journalière à 15 000 coups, ce qui est insuffisant. Mais il y a moins de 200 000 obus de 25 livres en Egypte le 15 juillet. Le manque de munitions est encore plus criant pour les mitrailleuses Besa montées sur les chars et pour les mitraillettes Thompson.

Au début de la bataille, les réserves en munitions de la 8th Army s’avèrent insuffisantes pour mener une bataille de longue haleine. Les deux camps doivent donc débuter le combat avec de sérieuses déficiences logistiques, la situation s’améliorant progressivement pour la 8th Army grâce à des lignes de communications plus courtes. Cet aspect des batailles de juillet 1942 ne doit pas être oublié : Auchinleck manque de munitions.

L’erreur majeure de Rommel est de s’être lancé trop précipitamment à l’assaut, comme il le fît à Tobrouk en avril 1941. Mal informé sur le dispositif adverse, il ignore notamment l’existence du « box » de Deir el Shein et le fait que la 1st SA Infantry Division tient El Alamein. S’il avait concentré l’intégralité des forces du DAK contre le « box » d’El Alamein, il aurait pu frapper sur son point faible en opérant son habituel mouvement de flanc : le DAK aurait remporté une nouvelle victoire spectaculaire. Au contraire, la 90. Leichte- Division esseulée au nord du front d’attaque et les retards du DAK pour réduire le « box » de Deir el Shein, ainsi que les pertes subis en Panzer (18 !), grèvent toute chance de succès… La fenêtre d’opportunité se ferme rapidement, après quoi le rapport de force défavorable et l’effet de surprise passé font que la Panzerarmee lutte désormais non plus pour envahir l’Egypte mais pour assurer sa survie. Tout s’est joué le 1er juillet. Rommel était donc en mesure de l’emporter.

Certes, on peut difficilement imaginer un “Cannes égyptien” qui aboutirait à la destruction de la 8th Army dans son intégralité. En cas de défaite britannique à El Alamein, les options laissées à Auchinleck se réduiraient dramatiquement avec la perte ou l’affaiblissement de plusieurs brigades indiennes et néo-zélandaises au sud du front, une réduction des forces blindées à la portion congrue après de nouvelles pertes (car elles seraient évidemment intervenues). Survenant après la reddition de la 2nd South African Division à Tobrouk, la destruction d’une grande partie de la 1st South African Division aurait été de surcroît politiquement et humainement catastrophiques pour l’Afrique du Sud. Il resterait tout de même le Xth Corps dans le Delta, avec les solides Australiens, mais Le Caire demeurerait vulnérable. 

La victoire de Rommel à El Alamein aurait signifié de nouveau un butin conséquent et l’opportunité d’un nouveau bond en avant, mais le système logistique, déjà défaillant, serait tendu à l’extrême. En tout état de cause, une victoire allemande à El Alamein en juillet 1942 ne signifierait pas la fin de la guerre en Egypte si Auchinleck parvenait à sauver son armée. Si la conquête du pays, hasardeuse et difficile, n’est pas dans l’ordre de l’impossibilité absolue, celle du Moyen-Orient est une chimère.

31 Août-6 Septembre 1942, second acte : la bataille d’Alam Halfa

L’été 1942 est celui des désillusions pour Hitler : la conquête du Caucase ne se déroule pas comme escomptée tandis que l’enfer de la « Rattenkrieg » de Stalingrad est sur le point de débuter. Rommel va-t-il enfin forcer le passage à El Alamein? Dans le camp britannique, la crise consécutive à la chute de Tobrouk est passée. Quant à l’allié américain, on sait qu’il va débarquer à l’automne en Afrique du Nord française. Sur le plan militaire et logistique, les forces armées britanniques déployées en Egypte ne sont plus dans la position délicate dans laquelle elles se trouvaient à la fin du mois de juin 1942.

La question du commandement est à nouveau crucial, la chance de Montgomery, le tout nouveau commandant de la 8th Army, est de ne pas avoir été contraint de mener une bataille de mouvement : on est en droit de spéculer sur sa capacité à relever le défi si le DAK était parvenu à réaliser son ample contournement des lignes britanniques. « Monty » débute aussi la confrontation soulagé à l’idée que des forces substantielles sont à l’entraînement ou en réserve dans le Delta. De l’autre côté de la colline, c’est un Rommel malade, désabusé et qui a failli céder son commandement qui se lance à la conquête de l’Egypte. Dans les deux camps, les officiers supérieurs sont motivés et veulent en découdre.

La bataille est préparée avec beaucoup plus de sérieux qu’au début du mois de juillet. Mais la Panzerarmee Afrika se lance à l’assaut avec une connaissance erronée de la profondeur et de la disposition des champs de mines, dont la prompte traversée conditionne pourtant la réussite ou l’échec de l’opération. Pis, Montgomery connaît les intentions de son adversaire et il sait où et quand il compte l’attaquer.

Depuis l’arrêt des combats à la fin du mois de juillet, l’armée de Rommel a reçu des renforts substantiels, de sorte qu’elle compte 92 000 hommes. L’Afrika-Korps aligne 203 Panzer, sans compter une trentaine de Panzer I et II, qui ne peuvent plus tenir le rôle de véritables chars de combat depuis bien longtemps. Les deux divisions blindées italiennes disposent pour leur part de 281 blindés. Avec 480 chars contre 600 tanks en première ligne, Rommel ne souffre pas de la disproportion de forces qui a été la sienne au cours de « Crusader », Gazala et la 1ère bataille d’El Alamein. Atout supplémentaire, des dizaines de Pz III Spezial armés de 5 cm longs sont maintenant en lice.

Sur le plan aérien, si le rapport de force semble assez équilibré, la Luftwaffe et la Regia Aeronautica se montreront incapable d’appuyer les troupes au sol alors que les escadrilles de bombardements alliées seront d’une nuisance sans précédant. La maîtrise du ciel alliée est désormais une donnée récurrente dans la lutte des forces de l’Axe face aux Alliés occidentaux. L’impact des attaques aériennes (une gêne considérable pour l’approvisionnement en carburant) et le retard pris la première nuit ont décidé du sort de la bataille. C’est peut-être ce dernier point qui fut le plus décisif : contrairement à ce qui eut cours pendant l’opération « Theseus »/ « Venezia », la manœuvre de contournement à échoué et Rommel se trouve encore empêtré dans les mines au petit jour du 31 août au lieu d’avoir atteint et contourné l’extrémité ouest de la crête d’Alam Halfa. Cette incapacité à effectuer les mouvements nocturnes prévus par le plan constituent la véritable occasion manquée de la bataille. 

Le manque d’essence est crucial car la bataille commence avec des réserves pour à peine 150 kilomètres, ce qui est bien peu pour mener une bataille mobile. L’existence de stocks de carburant en Afrique est une chose, l’acheminer jusqu’à El Alamein pour ensuite le faire parvenir en première ligne en est une autre. Dans le rapport envoyé par Rommel le 2 septembre, il est précisé que seules 3 unités de consommations (1 unité de consommation=de quoi faire 100 kilomètres) sont disponibles en Afrique, encore stocks sont-ils dispersés entre les ports et le front, soit au mieux une unité de consommation jusqu’au 5 septembre, pour autant que tout le carburant parviennent aux unités, ce qui constitue une gageure. Dans les faits, pendant certaines phases du repli, il faudra siphonner ou laisser les Panzer immobiles, les réservoirs à sec.

Cette bataille aurait-elle pu évoluer autrement ? Nombre de subordonnés de Rommel sont d’avis que l’offensive a été stoppée de façon bien prématurée. Que ce serait-il passé si Rommel, demeuré sur les positions acquises, avait finalement attaqué Alam Halfa avec l’intégralité du DAK ou s’il avait persisté à progresser vers l’extrémité est de la crête ? Montgomery, contraint d’attaquer, aurait-il eu les ressources nécessaires pour l’emporter ? Il est difficile de présumer de l’issue de la bataille s’il avait dû sortir de ses retranchements et adopter la posture de l’assaillant. La pression de la 8th Army au nord, près de la côte, n’a pas mis en danger la sécurité de la Panzerarmee Afrika, pas plus que les quelques opérations menées au centre du dispositif.

En admettant que les lignes de communication soient assurées entre Deir el Munassib et Alam Halfa, ce qui n’est pas du domaine de l’impossible étant donné les capacités antichars de l’armée germano-italienne (en moyens comme en tactique), les deux Panzer-Divisionen de l’Afrika Korps, établies sur la défensive plus à l’est, auraient été une noix bien délicate à croquer pour les régiments blindés britanniques obligés de s’exposer pour refouler les intrus. Les attaques menées par les Néo-Zélandais à la fin de la bataille et les difficultés éprouvées par la 22nd Armoured Brigade en affrontant les Allemands en terrain découvert et non plus en position défensive, laissent à penser que les pertes auraient pu être sévères pour Montgomery si Rommel avait persévérer dans l’opération.

Certes détruire l’intégralité de la 8th Army est hors de portée de Rommel. Au regard des conditions dans lesquelles la bataille a été menée, le « Renard du désert » ne pouvait l’emporter à Alam Halfa, mais, potentiellement, compte-tenu du rapport de forces et des plans arrêtés, une occasion a été manquée. En revanche, un succès aurait difficilement signifié une conquête de l’Egypte.

23 Octobre-4 Novembre 1942, troisième acte : la seconde bataille d’El Alamein

A l’automne 1942, Rommel n’a plus à ses côtés les brillants Crüwell, Nehring et autres Bismarck. Stumme, qui le remplace, est certes General der Panzertruppen, mais sans posséder son envergure. Dans le camp adverse, la volonté de fer de Montgomery, assisté du brillant de Guingand, fera toute la différence avec d’autres subordonnés plus timorés, et surtout échaudés par les précédentes confrontations avec l’ennemi, en dépit du succès remporté à Alam Halfa. Au sein de la troupe, la volonté de se battre est comparable dans les deux camps : les redditions de masse ne s’effectuent qu’à la fin de la bataille et sous la contrainte des événements.

La Grande-Bretagne a besoin d’une victoire nette des forces de son empire au moment où l’armée américaine est sur le point d’entrer en lice. Sachant que Rommel ne pourra qu’être contraint à la retraite sitôt l’opération « Torch » déclenchée, Montgomery peut se permettre d’entamer une difficile bataille d’attrition et risquer de lourdes pertes sans avoir à se soucier de la sécurité de l’Egypte et de son armée, ce qui aurait été différent sans la perspective d’une opération amphibie majeure à l’autre bout de l’Afrique du Nord.

La guerre du renseignement est une nouvelle fois à l’avantage de Montgomery. Trompé par l’opération « Bertram » qui simule des préparatifs conséquents par le XIIIth Corps au sud de la ligne de front, handicapé par la perte de ses meilleures sources de renseignements depuis le mois de juillet, et ne pouvant compter sur des reconnaissances aériennes pour observer le dispositif ennemi, Rommel ignore les détails des préparatifs et de l’ordre de bataille de son adversaire. Ce dernier, informé par ULTRA, est au contraire conscient des contraintes logistiques auxquelles est confronté Rommel.

Les historiens s’accordent pour accorder une supériorité numérique dans tous les domaines en faveur de la 8th Army : environ 2 contre 1 en hommes (210 000 contre 104 000), en blindés (1 035 en première ligne –et plus de 1 200 en ateliers ou en réserve en Egypte- contre 511), en pièces d’artillerie (environ 900 contre 571), au moins 1,5 contre 1 en canons antichars (1 451 contre 1 063 canons s’il faut en croire Niall Barr, ce dernier chiffre paraissant élevé) Avec 530 avions opérationnels contre 350, la Desert Air Force et les appareils américains assurent également à Monty une maîtrise de l’espace aérien. Le rapport de force est donc plus défavorable que jamais pour Rommel. Pis, pour l’unique fois de la guerre, les Britanniques jouissent de la supériorité de la qualité du matériel.

Les approvisionnements sont à l’avenant. Les auteurs rappellent à l’envi l’avantage que présente la proximité du front des bases d’Alexandrie (une centaine de kilomètres) et de Suez alors que, dans le camp de l’Axe, les lignes de ravitaillement s’étirent sur 2 500 kilomètres jusqu’à Tripoli (compte tenu de la relative faible capacité de fret des ports de Benghazi et de Tobrouk). Une base logistique si proche du front aurait toutefois constitué un sérieux handicap pour les Britanniques si la Luftwaffe et la Regia Aeronautica s’étaient assurés de la suprématie aérienne au-dessus d’El Alamein.

L’affaire est donc entendue ? Oui, si on raisonne en termes de bataille d’attrition, la configuration du champ de bataille empêchant de toute façon Montgomery d’envisager une bataille de mouvement, l’eût-il voulue. Toutefois, il faut se rappeler que chacune des divisions de la 8th Army aligne au mieux 5 000 fantassins. Pis, les divisions d’assaut étant avant tout des formations du Commonwealth -9th Australian, 2nd New-Zealand, 1st South African-elles ne disposent que d’un pool ténu de remplaçants. Corollaire direct, il est impossible d’amalgamer ces troupes entre-elles, étant entendu qu’aucune recrue britannique ne peut combler les pertes de ces unités à forte identité nationale, pas plus que troupes des FFL ou de l’armée des Indes ne peuvent mixer leurs contingents respectifs au sein d’unités communes pour reformer des bataillons dont les rangs auraient été clairsemés. 

            Autre écueil à surmonter pour la 8th Army, la Panzerarmee Afrika, solidement retranchée, attend la confrontation à l’abri d’un réseau de champs de mines à la densité jusqu’alors inégalée (445 000 au total), sous le couvert de nombreuses pièces antichars capables d’opérer des coupes sombres au sein des unités blindées britanniques comme cela a toujours le cas jusqu’alors. Dans le secteur d’attaque principal, les 20 000 fantassins du XXXth Corps sont confrontés à 15 000 défenseurs. On ne constate donc aucune supériorité numérique manifeste. 

            Certes, les fantassins du XXXth Corps, appuyés par 456 pièces d’artillerie, bénéficieront du soutien de chars en nombre conséquent : 122 tanks à la 9th Armoured Brigade (rattachée à la 2nd New-Zealand Division), 194 tanks à la 23rd Armoured Brigade, 29 tanks au 2nd New-Zealand Divisional Cavalry Regiment et 19 tanks au 9th Australian Divisional Cavalery Regiment. En revanche, si l’infanterie de la Trento et de la 164. Leichte peut compter sur 266 canons antichars en comptant les Flak de 8,8 cm, elle ne dispose que de seulement 90 pièces d’artillerie en soutien. En retrait, la 15. Panzer-Division et la Littorio peuvent apporter leur concours à la défense (un peu plus de 200 blindés à elles-deux), étant entendu que Le Xth Corps blindé (449 chars) ne pourra pleinement entrer en lice que lorsque les premières lignes germano-italiennes auront été enfoncées par le XXXth Corps, mais près de 800 tanks sont donc en lice dans le secteur de l’assaut principal, à 4 contre 1.

La donne a changé en matière de blindés, et ce pour la première fois au cours de la guerre du désert. Si la 8th Army est pareillement dotée en Lee/Grant (170) qu’à Gazala (167), elle aligne désormais 252 nouveaux Sherman. L’avantage essentiel du Sherman et du Grant réside dans leur capacité à engager les chars adverses à distance. Face à ces 422 redoutables tanks, soit plus que tous les Panzer du DAK, Rommel n’oppose que 30 Panzer IV F2 à canon de 7,5 cm L/43 (il dispose certes aussi de 86 Panzer III J Spezial armés de 5 cm longs contre seulement 19 de ce type engagés à Gazala). Rommel est a priori moins démuni qu’il n’y paraît. Les tactiques du DAK en matière de combat de blindés reposent sur le duo redoutable Pak-Panzer. Les forces de l’Axe disposent également de canons automoteurs et de chasseurs de chars, notamment une quarantaine de Semovente 75/18, ainsi qu’un certain nombre de Panzerjäger I,deux Sturmgeschütze (au Sonderverband 288) et des Marder III équipés du terrible canon antichar russe de 76,2 cm, aussi redoutable que le canon de 8,8 cm (pas moins de 86 de ce fameux Flak sont disponibles). Le redoutable Pak 38 de 5 cm est déployé à raison de 290 exemplaires sur le front d’El Alamein. 

            Cependant, la profusion de pièces antichars à disposition de la 8th Army – 1 451 dont 849 excellentes pièces de 6 pounder– permet d’employer enfin le 25 pounder uniquement à des fins de soutien d’artillerie, ce qui s’est avéré crucial depuis le début du mois de juillet 1942 et les premiers combats à El Alamein. Enfin, les Britanniques disposent de centaines d’automitrailleuses de qualité (Daimler Mk II et Humber notamment), mais celles-ci ne pourront se déployer et opérer sur les arrières ennemis qu’une fois la percée acquise.

            La supériorité numérique et matérielle de Montgomery, bien réelle, peu donc sembler marginale à certains égards. Mais d’autres données sont à prendre en compte. L’artillerie de l’Axe est nombreuse, mais elle souffre d’une pénurie de munitions, au point que le General Stumme, qui assure le commandement de la Panzerarmee en l’absence de Rommel, interdit les tirs de contre-batterie ou de frapper en force les assaillants alors qu’ils sont encore très vulnérables. En face, l’armée britannique du désert n’a jamais été à pareille fête : 268 000 obus de 25 livres sont stockés dans la zone avant de l’armée. Entièrement motorisée, se mobilité n’est nullement handicapée par les pénuries de carburant qui, on l’a vu, grèvent les options tactiques de Rommel, incapable d’envisager des manœuvres de mouvement typiques de la Panzerwaffe, ce qui le pousse à chercher à colmater les brèches par de coûteuses contre-attaques. La mobilité, ce sont aussi des pièces d’artilleries automotrices, même disponibles en quantités au sein de l’armée britannique, avec, pour la première fois, des M7 Priest américains armés d’une pièce de 105 mm et des Bishopbritanniques. Rommel a ses Lorraine Schlepper et quelques « Bison ».

            Avec 530 avions opérationnels contre 350, les forces aériennes alliées ont la maîtrise du ciel. Les escadrilles de bombardiers sont en mesure de procéder à des largages incessants qui, s’ils ne provoquent pas autant de dommages qu’escomptés, minent les nerfs des soldats de l’Axe et paralysent ou retardent les mouvements tout en empêchant Rommel de procéder à des concentrations de forces. La maîtrise des mers oblige également celui-ci à disposer des unités sur le rivage afin de se prémunir de tout débordement par une opération amphibie.

A priori, le rapport de force paraît tellement à l’avantage de Montgomery que sa victoire ne semble laisser aucune place au doute. Jamais la 8th Army n’avait disposé d’un tel avantage. La Panzerarmee semble pourtant au sommet de sa puissance, si on considère la qualité de son matériel et de son équipement, ainsi que ses effectifs : même avec un adversaire disposant de chars et d’automitrailleuses en nombre, une bataille mobile aurait pu lui être favorable. Mais, Rommel, du fait de la pénurie de carburant dont son armée souffre, a dû accepter le principe d’une bataille d’attrition. Ses contre-attaques sont aussi liées à l’obligation de maintenir une ligne de front inexpugnable, encore une fois faute de carburant pour mener une bataille mobile.

Les débuts sont assurément difficiles pour « Monty ». Les contre-attaques du DAK étaient prévisibles, typiques de la façon de procéder de la Wehrmacht : il n’y a aucun piège tactique particulier ou nouveau, si ce n’est que les occasions sont recherchées, provoquées et se multiplient. Ce faisant, Rommel joue le jeu de Montgomery qui cherche à émousser la puissance des divisions blindées de l’Axe en brisant leurs assauts sur des positions renforcées en antichars et soutenues par ses brigades blindées. Les contre-attaques en secteur australien et vers le pont fort dénommé “Snipe”sont à cet égard extrêmement coûteuses pour Rommel.

La percée a été difficilement acquise. Ces attaques germano-italiennes vont à l’inverse de la pratique habituelle depuis 1941 qui vise au contraire à contraindre les tanks britanniques à se fourvoyer dans un piège antichar. Rommel eût été plus inspiré de conserver sa force de frappe à l’abri de lignes de défenses antichars renouvelées lorsque les premières lignes sont été enfoncées (comme le nouveau et puissant rideau antichar établi à Tell-el-Aqqaqir). Il n’est dès lors pas impossible, en dépit de la sévère attrition au sein de l’infanterie, d’imaginer que le front tenu par la Panzerarmee soit resté solide plus longtemps alors que les pertes alliées auraient été encore plus élevées. En effet, Montgomery, qui tirera gloire et célébrité de cette bataille qui est l’une des plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale, a été à deux doigts d’échouer.

Sur le long terme, la situation logistique et le « grignotage » des effectifs sous l’effet d’une bataille d’attrition condamnent Rommel à la défaite. L’absence de réserves et de troupes fraîches, si ce n’est la Trieste et la 90. Leichtedéployées sur la côte, est un écueil insurmontable. Si les choix tactiques de Rommel s’expliquent mais sont discutables, la victoire n’est possible qu’en l’absence d’une volonté absolue de vaincre en face. Or cette volonté, Montgomery la possède indubitablement, et il est prêt à tous les sacrifices pour cela. Mais les pertes essuyées lors des deux premiers jours de la bataille auraient été insoutenables sur la longue durée. La grande inconnue reste aussi l’impact qu’aurait eu la présence de Rommel sur le champ de bataille dès le 23 octobre.

L’opération « Torch », le débarquement allié en Afrique du Nord française, survient le 8 novembre. Elle sonne le glas des prétentions de l’Axe sur le continent et aurait rendue caduque la présence de la Deutsch-Italienische Panzerarmee aux confins du désert libyque. Le repli aurait alors été inévitable, sans même qu’il soit nécessaire que Montgomery procède à une offensive. Une retraite en bon ordre de la majeure partie demeurée intacte de l’armée de Rommel jusqu’en Tunisie aurait signifié une nouvelle donne, absolument radicale, sur le déroulement de l’ultime campagne.

Conclusion : une 4e bataille d’El Alamein ?

            C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le Führerbehfehl du 2 novembre : quand il ordonne à la Panzerarmeede demeurer sur place, Hitler ignore certes encore l’ampleur des pertes et sa situation critique, mais il n’est pas encore confronté à la menace de « Torch ». Des renforts sont promis et attendus, pour finalement être dirigés sur la Tunisie : 190. Pz Abt, s.Pz Abt 501, Nebelwerfer, Fallschirmjäger… Sans parler de l’effort logistique et des unités qui traversent la Méditerranée, à commencer par la 10. Panzer. Quid d’une offensive de la 8th Army sur El Alamein si Rommel avait perçu à temps ces nouvelles unités ? Et que serait-il advenu si l’armée de Rommel avait pu être recomplétée en Libye par des formations qui, in fine, seront déployées en Tunisie ? Réfléchir sur ce qui a été est une chose, mais évaluer ce qui aurait pu en est une autre : des contingences nous échappent en effet.