Seconde Guerre Mondiale

BERNHARD RAMCKE

El Alamein, 2-7 novembre 1942

Benoît Rondeau Copyright

El Alamein, 2-7 novembre 1942

Dans la nuit du 2 novembre, le général Montgomery lance l’opération Supercharge. La bataille autour de Tell el Aqaqir et sur la piste de Rahman, appelée piste du Télégraphe par les Allemands, atteint une intensité inégalée. En fin de journée, Rommel fait le point. Il ne lui reste que 35 Panzer en état de combattre. La seule division blindée encore intacte dont dispose Rommel, l’Ariete, n’est pas encore sur place avec sa centaine de chars. La ligne germano-italienne n’a cependant pas cédé et aucune percée n’a été réalisée puisque les positions sur la piste de Rahman tiennent toujours. Les troupes de Rommel ont atteint le point de rupture. Le « Renard du Désert » réalise qu’il ne lui est plus possible de tenir la ligne de front à El Alamein compte tenu de l’état de ses forces. Il ne peut plus contre-attaquer mais peut profiter de l’épuisement britannique pour se retirer avant l’écrasement complet de ses troupes. Il prend donc la décision de replier les 20ème et 21ème Corps italiens derrière l’écran protecteur de l’Afrika-Korps. Pourtant, Hitler intime à Rommel l’ordre de résister sur place.  Le « Renard du Désert », en soldat obéissant, prend les dispositions pour arrêter la retraite. 

Aux premières heures du 2 novembre, à son PC de Bab et Qattara, Ramcke reçoit ordre de se replier en direction de Deweir el Tarfa, ce qui, faute de moyens de locomotion (les quelques engins se réduisent à une poignée de voitures et de motocyclettes), signifie 30 kilomètres de marche dans le désert. Un pari risqué alors que les tanks et les automitrailleuses ennemies sont en maraude alors que le front est virtuellement percé. Un challenge partagé par les unités voisines italiennes (la Folgore, la Brescia et la Pavia). Qui plus est, la troupe n’est plus accoutumée à ce type d’exercice après des mois de guerre de position.  La partie sera d’autant plus dure que les paras sont isolés du gros de la Panzerarmee, ainsi que des forces mobiles de l’Afrikakorps et du Regio Esercito. Le décrochage s’effectue avec le seul matériel indispensable, soit les armes et les munitions, ainsi que le maximum de vivres qu’on puisse emporter. Aucun camion citerne n’est sauvé. On embarque donc sur les véhicules le plus de jerrycans marqués de la croix blanche, signe indiquant que le contenu est de l’eau. Celle-ci est rationnée à raison d’un demi-litre par homme. Néanmoins, après des heures d’une marche épuisante de nuit, les Fallschirmjäger s’acquittent sans difficulté majeure des ordres de repli et parviennent sur la position demandée au petit matin du 3 novembre. L’heure du repos n’a pourtant pas sonnée : il faut aménager des défenses au plus vite pour endiguer la percée britannique. 

Opérant séparément du reste de la brigade, le 2e bataillon du Major von des Heydte (ce dernier en convalescence à Athènes n’atterrit à Tobrouk que dans la nuit du 3 au 4 novembre), qui a subit de lourdes pertes au cours de Supercharge, opère une percée jusqu’à la côte. Il est rattaché avec la 2e compagnie de Pioniers à la 90. Leichte-Afrika-Division avec laquelle il assume une difficile mais brillante mission d’arrière-garde au profit de la Panzerarmee en retraite vers la Libye.  Mais les camions utilisés par le Kamfgruppe von der Heydte ne peuvent être renvoyés à Ramcke, au risque de se faire détruire par l’ennemi. Dans le même temps, déployés plus au sud avec Ramcke, la majeure partie des derniers véhicules de la brigade, essentiellement des Opel-Blitz, placés sous le commandement de l’Hauptmann Straehler-Pohl reçoivent l’ordre de rejoindre la route côtière afin de participer au colmatage de la brèche qui s’ouvre dans les lignes consécutivement à Supercharge, mais aussi en qualité d’avant-garde de la brigade. Ce faisant, ils se heurtent avec pertes aux blindés britanniques et sont refoulés. Comme le bataillon de Heydte, groupe suivra son propre chemin de retraite jusqu’en Libye.

Le 4 novembre, Rommel se ravise, tandis que la situation s’est aggravée. Les Britanniques anéantissent sa dernière réserve blindée, la division Ariete. Une brèche de 20 kilomètres est ainsi ouverteau sein du dispositif germano-italien, isolant les unités tenant la partie sud de la ligne de front. L’ordre de retraite général est donné à 15h30 mais toutes les unités ne peuvent y répondre de la même façon. La brigade Ramcke, la Folgore, la Brescia et la Pavia ne peuvent disposer de véhicules car elles sont isolées par les troupes britanniques qui se sont engouffrées par la brèche laissée par la destruction de l’Ariete. Il est également impossible de leur dépêcher des camions en raison du trop grand risque que représentent les nombreuses automitrailleuses britanniques en maraude. Ramcke reçoit donc l’ordre de procéder à un nouveau repli, cette fois-ci en direction du nord-ouest, à proximité de Fouka, sur la côte, soit la bagatelle de 100 kilomètres ! Perspective peu encourageante avec si peu d’eau et de véhicules… Toutefois, sur l’ensemble du front, les Britanniques, pris dans des embouteillages et en fait soulagés de voir l’ennemi décrocher, ne procèdent qu’à de timides mouvements et ne cessent de laisser échapper des occasions de détruire l’armée de Rommel… Ce n’est que dans la nuit du 4 au 5 novembre que les ordres sont donnés de poursuivre l’ennemi en se portant vers le nord-ouest pour couper la route côtière et, donc, la voie de retraite de la Panzerarmee, sans que les ordres ne soient exécutés avec toute la célérité qu’exige la situation.

L’arrière-garde est assurée par les artilleurs du Major Fenski (chef du Fallschirm-Artillerie-Regiment 7) et les Pak de l’Oberleutnant Haseneder. Il a fallu traîner les pièces à la main lorsque les tracteurs font défaut et transporter les lourdes caisses de munitions sur des kilomètres. Les Britanniques, qui talonnent les Fallschirmjäger, attaquent en force l’unité qu’ils ont enfin détectée, mais subissent des tirs nourris à courte portée qui les repoussent. Des canons automoteurs alliés –sans doute des M7 Priest- sont incendiés à leur tour après avoir tenté en vain de répliquer aux tirs des Allemands. Un répit qu’il faut mettre à profit pour s’esquiver… Au crépuscule, Ramcke rejoint la tête de colonne et, en accord avec ses officiers, ils décident de se replier plein ouest pour mettre le plus de distance entre eux et l’ennemi. La situation est d’autant plus délicate que le camion-radio n’est plus opérationnel et doit être abandonné. Le terrain est de plus en plus difficile pour les quelques véhicules, les zones rocheuses alternant avec le sable mou et profond. La marche reprend donc, sous un soleil de plomb. L’Hauptmann Wetter, considéré comme le spécialiste du désert au sein de l’unité, accompagne Ramcke pour lorsque celui-ci établit l’itinéraire. Une reconnaissance établit que l’ennemi est toujours aux trousses. Celui-ci s’engage sur le plateau vers lequel se dirigeait Ramcke. Ce dernier lâche ses ordres : il importe de se fondre dans le désert en atteignant la sécurité d’une chaîne de collines avant le lever du jour. La colonne oblique donc vers le sud-ouest. La tâche de freiner au mieux les poursuivants échoie donc de nouveau aux artilleurs, tandis que les rares véhicules n’ont de cesse de faire la navette entre le début et la fin de colonne afin de transporter le plus de Fallschirmjäger plus en avant vers l’ouest. A bord de sa Kübelwagen, le général n’a de cesse de prodiguer des encouragements à ses valeureux Fallschirmjäger. Ce sont des soldats combattifs et tenaces : il n’est pas question pour eux de céder à la facilité d’une reddition. 

Les canons dont dispose encore Ramcke ont tôt fait d’être aux prises avec des chars. Ils combattent avec vaillance jusqu’au dernier obus, puis sabotent leurs pièces. Il ne reste plus qu’à tenter sa chance, mais près d’une centaine d’artilleurs sont fait prisonniers. La Major Burkhardt, qui vient de recevoir pour mission de couvrir l’arrière-garde, avise soudainement une colonne italienne en retraite. Il demande et obtient alors l’autorisation d’embarquer son Lehr-Bataillon à bord des engins des Transalpins et de rejoindre la route côtière avec eux. Las, la colonne, retardée par des dunes de sable, fait le choix d’obliquer trop au nord. Elle est interceptée et anéantie par des tanks britanniques…

            Pendant que les artilleurs s’acquittent de leur mission de sacrifice, le gros de la brigade poursuit son mouvement. L’unité se trouve alors quelque part entre El Daba et Fouka. Il s’avère que les véhicules n’ont plus qu’une autonomie de l’ordre de 50 kilomètres : il ne s’écoulera guère de temps avant que l’ennemi ne revienne au contact. Ramcke et ses hommes observent des lueurs de bombardements dans le lointain, au niveau de Fouka. Le salut semble proche. La progression s’effectue au rythme de la marche, les hommes embraqués sur les véhicules cédant leur place à ceux qui avancent à pied toutes les deux heures, en alternance. L’avant-garde se heurte à trois automitrailleuses, dont le sort est réglé en quelques coups dePak bien ajustés. Il apparaît évident qu’il faut modifier la marche et obliquer vers Mersa Matrouh, encore plus à l’ouest. Une décision amère qui signifie une nouvelle marche de pas moins de 300 kilomètres. En tout état de cause, les paras ne se rendront pas sans combattre, même si l’étalement de l’unité rendrait tout affrontement bien hasardeux si une menace venait à surgir soudainement et forcer la brigade à combattre.

            C’est à l’aube du 6 novembre que le destin tend la main à la Brigade Ramcke. Une patrouille envoyée en reconnaissance informe le général qu’une colonne de véhicules ennemis a été repérée. Le rapport est formel : il n’y a aucun blindé, mais tout un convoi de camions. Ramcke n’en croit pas ses yeux : il observe par deux fois la proie qui s’offre devant lui pour en croire ses yeux. L’occasion est inespérée. Les ordres fusent rapidement car Ramcke n’entend pas manquer ce qui représente à l’évidence une ultime opportunité pour sauver son unité.

            D’un coup la fatigue accumulée des derniers jours s’évanouie et l’instinct de survie et de guerrier refait surface chez les Fallschirmjäger. Ces derniers sont répartis en groupes d’assaut de trois ou quatre soldats, à charge pour chacun de s’emparer d’un véhicule ennemi. On donne l’ordre que, dans la mesure du possible, le conducteur soit fait prisonnier et non abattu. En ces temps où l’automobile se fait rare et constitue un luxe, peu d’Allemands savent conduire, même si les recrues ont normalement été initiées à cet art au sein de l’Ersatzheer. L’effet de surprise est total : les premiers engins subtilisés sont déjà en route que le reste de la colonne anglaise n’est toujours pas consciente du danger qui vient de surgir du désert. Des Britanniques entassés dans un des derniers camions tentent de réagir. Bien mal leur en prend : ils sont fauchés par plusieurs rafales de MG bien ajustées. Quelques blindés ennemis sont détectés. Ils se rapprochent, mais sont repoussés par les Pak de 5 cm que compte encore l’unité (ils sont tractés par des Kettenkrad, ainsi que quelques pièces de 10,5 cm sans recul), tandis qu’une Kübelwagen prend en chasse la voiture du commandant de la colonne anglais et la neutralise. 

Les Fallschirmjäger s’ébranlent alors à toute vitesse vers l’ouest avant de procéder à une pause à l’abri d’une dépression, sous la protection de guetteurs et de Pak, ainsi que plusieurs MG, ces dernières étant les seules armes antiaériennes à disposition au cas où un danger viendrait à se matérialiser depuis le ciel. Il est en effet temps d’examiner le butin transporté par ces véhicules. La découverte du contenu des plages arrières bâchées des camions comble les paras d’allégresse : de l’eau, dont la saisie est immédiatement mise à profit, des vivres et du carburant en abondance. Ils sont sauvés !

            Sauvés ? Un petit convoi de six camions et deux ambulances est repéré depuis l’est. Une embuscade est montée sans coup férir. Un nouveau coup d’éclat qui permet de libérer une quinzaine de paras de la brigade, à leur très grande satisfaction, ainsi que quelques Italiens. Surgit alors une escadrille de chasseurs-bombardiers de la Desert Air Force. Fausse alerte : les pilotes n’ont observé que ce qui à l’évidence ne peut être qu’un convoi de la 8th Army. Certains battent même des ailes en guise de salut… Il est temps de reprendre le chemin du repli. Les Britanniques qui ont été capturés sont laissés à leur sort, avec un peu d’eau : ils ne devraient pas tarder à être rejoints par leurs camarades en pleine marche victorieuse.

Un véhicule de reconnaissance allié apparaît, puis d’autres, se rapprochant davantage. Les pièces qui équipent ces engins sont suffisamment redoutables pour anéantir le convoi des paras. Soudain, un orage éclate et une pluie diluvienne s’abat sur le désert. Les Fallschirmjäger ont juste eu le temps d’atteindre avec leurs nouveaux véhicules le sol stable et rocailleux d’un plateau, où la conduite, certes au ralenti avec une visibilté réduite à dix mètres avec la pluie, sera plus aisée que dans les étendues sableuses des alentours où les engins britanniques s’embourbent. L’Oberleutnant Schindler, chef de compagnie au I./Rgt 2, n’échappent pourtant pas aux troupes de reconnaissances ennemies et il est capturé avec son véhicule et 20 parachutistes. 

            En l’espace de quelques heures, la chance a donc souri par deux fois aux hommes de Ramcke. Au crépuscule, la colonne de fugitifs traverse la piste qui mène de Mersa Matrouh à la mythique oasis de Siwa. La petite troupe établit son campement, goûtant un repos bien mérité en se réchauffant à l’aide des couvertures providentielles trouvées dans les camions. Vers 10 heures le lendemain 7 novembre, le contact est établi avec des troupes d’une unité d’Aufklärung. Après cinq jours d’équipée, la Brigade Ramcke a enfin rejoint les lignes amies et peut se considérer comme sauvée. Au QG de la Panzerarmee, l’unité est considérée comme détruite. Aussi n’est-ce pas sans surprise que Rommel et son état-major voient surgir devant eux un Ramcke que l’ont n’attendait plus. Le visage encadré d’une barbe de quelques jours, ce dernier aurait eu quelques vertes paroles en considérant que son unité avait été abandonnée.

            Un exploit qui fait son chemin jusqu’à Berlin. Le 15 novembre, Bernard Ramcke est informé que le Führer ajoute les feuilles de chêne à sa Ritterkreuz. Les éléments de la brigade sont regroupés au mieux. L’unité intègre une batterie convoyée par air à Tobrouk à la mi-septembre, la Fallschirm-Wurfkörper Batterie von Bülow, équipée de lance-roquettes. Fin novembre, Ramcke cède son commandement au Major Kroh et quitte définitivement le théâtre des opérations nord-africain.