Livre Seconde Guerre Mondiale WWII

Recension “Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale”

Une très belle réussite exposant un aspect majeur du conflit

Daniel Feldmann, Le pétrole dans la Seconde Guerre mondiale, Passés composés, 2025

Cet ouvrage, sur un sujet attendu, est de grande qualité. Il est le fruit des travaux de premier ordre réalisés par Daniel Feldmann, avec toute la rigueur qui caractérise ce dernier, comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner (je vous recommande en particulier Model et Ils ont conduit les Alliés à la victoire). J’avais jadis considéré le style de l’auteur plutôt sec dans son Montgomery. Il est ici au contraire très agréable à lire, très didactique et clair, sachant parfaitement comment éclairer le lecteur au moment opportun.

La richesse des informations est telle qu’il n’est pas question ici d’en faire la liste ni de résumer le livre, mais, comme à l’accoutumée chez moi, de dire au lecteur ce qu’il va trouver et de lui énoncer les qualités de l’ouvrage.

Les chapitres sont les suivants :

  • Les ressources pétrolières et les trois majors du pétrole.
  • Sécuriser l’approvisionnement du pétrole : la voie française et la voie britannique.
  • La voie allemande par le pétrole synthétique.
  • Roumanie 1938-1941 : une victoire allemande sans effusion de sang.
  • Le pétrole comme déclencheur de l’entrée en guerre du Japon ?
  • L’octane 100 et les transferts industriels.
  • Le pétrole et la guerre germano-soviétique, 1941-1943.
  • La vie sans pétrole en France, 1940-1944.
  • Afrique du Nord : le carburant d’El Alamein.
  • Les guerres économiques du pétrole : sécuriser le Royaume-Uni, détruire l’Allemagne, assécher le Japon. 
  • Se battre sans le pétrole. Allemagne et Japon, 1944-1945.
  • Pétrole et sortie de guerre.

Le pétrole représente l’un des nerfs de la guerre, évidemment en particulier à l’heure de la motorisation des armées, quand bien même le gros de la Wehrmacht, pour ne citer qu’elle, se déplaçait encore à pied et dépendait encore largement du chemin de fer et des convois hippomobiles. Le chapitre consacré à la guerre à l’Est est à cet égard -ainsi que sur de nombreux aspects- particulièrement instructif.

L’étude débute en amont du conflit, ce qui est indispensable pour comprendre le cadre général. Le développement de l’usage du pétrole, militaire mais pas seulement, à partir du XIXe, est présenté avec bonheur, d’autant plus que l’auteur nous gratifie d’explications techniques particulièrement éclairantes (les encadrés explicatifs de l’ouvrage sont à cet égard les bienvenus et une excellente idée). Ces mises au point sont nécessaires et Daniel Feldmann a raison quand il affirme que sa formation d’ingénieur a constitué un avantage pour l’étude du pétrole en guerre.

Le lecteur va découvrir l’organisation de la filière du pétrole, le poids et le modus operandi des « majors », ces grandes entreprises qui monopolisent la vente de l’or noir (en particulier la Standard OIl of New Jersey, Shell et l’Anglo-Iranian Oil Company). La concurrences et les appétits de puissance des grands capitalistes sont mis en exergue et on découvre à quel point les intérêts nationaux ne recoupent pas nécessairement ceux des compagnies pétrolières et que les impératifs militaires peuvent être bafoués par des intérêts mercantiles. Le « sabotage » d’une filière pétrolière classique en Allemagne par l’IG Farben ainsi que le revirement du Mexique au bénéfice de l’Allemagne sont édifiants à cet égard, mais les exemples avancés sont nombreux, entre les pipelines non mis en œuvre, les ressources inexploitées à dessein ou les accords divers passés entre les compagnies ou entre celles-ci et les États. On pourra être sidéré de certaines décisions prises en France. 

L’auteur sait aussi tempérer les impressions de pénurie qui peuvent nous sembler évidentes ou encore discuter du succès réel de telle ou telle opération (les bombardements de Ploesti), ainsi que sur la possibilité ou non de poursuivre les combats. Certes, le manque de carburant a constitué un facteur essentiel à la défaite, en l’accélérant en fin de guerre (notamment plus d’essence pour entraîner convenablement les pilotes et pour des avions disponibles à profusion) et, en amont de celle-ci, durant les premières années de la guerre, en empêchant l’ennemi d’envisager de motoriser davantage ses armées (pour autant que cela eût été possible, ne serait-ce que sur le plan industriel) et en devant tenir compte de ressources limitées (avec davantage de moyens, on imagine par exemple plus de livraisons pour la Regia Marina). Par ailleurs, le manque de pétrole pousse à l’inventivité.

J’apprécie tout au long de ce livre que l’auteur ne se contente pas de vérités toutes faites, semblant évidentes, mais il va au fond des choses, sait apporter des nuances là où il le faut et nous garder de bilans en trompe l’œil : le diable se cache dans les détails et on se fourvoie parfois avec de simples chiffres mal compris sans qu’on en ait conscience. Vous vous en rendez compte en plus d’une occasion avec le pétrole en 1939-1945 : nombre de tankers, chiffres de production, pétrole brut/raffiné…

Entre autres choses, Daniel Feldmann nous dévoile l’action de la Royal Navy pour peser sur la filière du pétrole, que le pétrole roumain n’a pas , que les stocks saisis sur la France sont moins importants qu’on peut le croire, que l’octane 100 est certes un avantage certain pour les moteurs d’avion mais qu’il n’a eu aucune incidence du la bataille d’Angleterre, que le Japon n’est pas entré en guerre pour la simple question du pétrole (songeons à ce qui aurait pu se passer si l’armée avait eu gain de cause en attaquant l’Union soviétique), que mettre la main sur des ressources ne signifie pas pour autant pouvoir en tirer profit (le cas du Caucase est édifiant), que Roosevelt n’a pas évoqué le pétrole avec Ibn Séoud lors de leur rencontre en Mer Rouge, etc. 

Les opérations de bombardements sur l’Allemagne sont évidemment évoquées et l’auteur n’a pas l’outrecuidance de prétendre qu’ils furent vains : comme je l’ai souligné à maintes reprises, l’effort militaire pour assure la défense aérienne et anti-aérienne du Reich représente un « second front à lui seul » et si la production d’armements allemande atteint des sommets en 1944, les dégâts infligés aux voies de communications et aux usines de production d’essence synthétiques sont déterminantes. On aurait peut-être aimé davantage d’exemples concrets de ravitaillements de forces au combat (par exemple les immenses flottes américaines de 1944-45).

Le passage consacré à El Alamein, sourcé et documenté, a évidemment particulièrement retenu mon attention. Comme en d’autres circonstances, dans les Ardennes en 1944 notamment, c’est moins une pénurie de carburant sur le théâtre des opérations qui constitue une réalité et un handicap, que la capacité à le faire parvenir en première ligne ainsi que l’anticipation des besoins par les généraux. Il est évident que la faiblesse des stocks avant même le lancement de la bataille d’Alam Halfa a limité l’ampleur de l’offensive (pas de quoi atteindre Alexandrie et Le Caire), tandis que les Panzers se sont retrouvés à sec faute de faire monter du carburant sur le front. L’auteur a posé la question intelligente : comment se fait-il que la Panzerarmee Afrika n’ait pas été en mesure de constituer des stocks importants et suffisants entre le début du mois de septembre 1942 et le 23 octobre 1942, lorsque Montgomery lance son offensive ? Daniel Feldmann suggère que trop de moyens ont été consacré à la consommation quotidienne, ainsi qu’à la venue de renforts et de matériel, mais ces derniers étaient indispensables pour la solidité du front. Certes, les infrastructures et les moyens en Afrique expliquent les difficultés (en possession d’Alexandrie, son armée aurait réglé ses difficultés de ravitaillement), outre le torpillage de tankers au pire moment, mais si l’armée germano-italienne parvient à s’enfuir sans sembler manquer de carburant, c’est aussi, outre une poursuite bien timide, parce que le parc de panzer était alors fort réduit et que, au fur et à mesure du repli, des ressources et des stocks ont pu être mis à profit. 

J’ajouterai que le livre comporte des graphiques ainsi que des données chiffrées en nombre, que l’auteur ne se contente pas de livrer : il les questionne, de façon pertinente, et sait en tirer des informations, qui m’ont stupéfait à plus d’une reprise. Je laisse aux lecteurs le plaisir de découvrir par eux même ces informations, inédites pour moi pour beaucoup d’entre elles. 

Bref, une très belle réussite exposant un aspect majeur du conflit. Nul doute que l’ouvrage deviendra une référence.