Boris Laurent, Histoire de l’armée russe des tsars à Poutine, Nouveau Monde, 2024
Une très belle et très instructive synthèse.
L’armée russe, devenue Armée rouge, puis Armée soviétique, avant de redevenir russe, a trouvé un regain d’intérêt dans l’historiographie française depuis un peu plus vingtaine d’années. C’est tout le mérite de plusieurs historiens d’avoir permis au lectorat français de (re)découvrir le trop méconnu “front de l’Est” de la Seconde Guerre mondiale (ou “Grande Guerre patriotique”).
Boris Laurent compte parmi ces spécialistes de la Seconde Guerre mondiale menée à l’Est, ayant signé plusieurs ouvrages sur le sujet, de la synthèse globale des quatre années de guerre jusqu’au sujet plus spécifique, ma préférence allant à son ouvrage portant sur le Caucase en 1942, paru chez Economica.
L’auteur nous offre cette fois-ci une étude approfondie de l’armée russe, de l’époque des tsars jusqu’à Poutine. Par inclination, c’est la première partie, l’époque impériale, en particulier la Première Guerre mondiale, qui m’a le plus captivé. Mais, en qualité d’enseignant, je ne peux qu’avoir lu avec attention les nombreuses pages consacrées à la Guerre froide : la plus grande partie de l’ouvrage y est consacré, outre l’époque post-1991, jusqu’à nos jours (pages 173 à 517). Le récit n’évoque pas l’armée russes des premiers tsars ou des guerres du XIXe siècle, mais commence avec la guerre russo-japonaise de 1904-1905, passage très intéressant et instructif.
Tout au long de son récit, Boris Laurent vous plonge dans les réalités d’une armée assez peu connue en France, à tout le moins sujette à bien des a-priori, même si toutes les images qu’on s’en fait ne sont pas d’Epinal et reposent sur des faits incontestables. Le mérite de ce livre est cependant de rectifier certaines idées reçues.
Une des forces de l’ouvrage est d’exposer la vision stratégique de l’armée russe depuis le début 1905 (en particulier lors de la Guerre froide, avec un “+” pour l’Afghanistan), et, également, tout ce qui trait à l’art opératif, dont la genèse remonte bien plus tôt que je l’imaginais. Les questions de géopolitiques et les mutations de l’armée russe (terme que j’emploie pour simplifier) de 1905 à 2024 sont bien exposées. Je recommande plus particulièrement les pages consacrées à la Grande Guerre et à la Guerre civile. Concernant les femmes dans l’Armée rouge, sujet qui n’est nullement oublié par Boris Laurent, pour en savoir plus, je vous recommande les ouvrages de Lyuba Vinogradova.
Les guerres et les batailles sont décrites avec le niveau de détails nécessaires au dessein de l’ouvrage, mais le lecteur ne doit pas y chercher un approfondissement sur le quotidien du soldat et la réalité du front et de la caserne (ce qui me passionne avant tout), ainsi que le matériel et les innovations ( T-34, Sturmoviks, katiouchas, Kalashnikov…), aspects qui sont assez survolés, mais le propos du livre est ailleurs. J’aurais également apprécié un développement sur les commissaires politiques, même si le caractère bolchevique/communiste de l’Armée Rouge est évoqué avec les conséquences induites, notamment dans la doctrine et l’organisation. Ce n’est pas une critique (à chaque auteur son style et ses centres d’intérêt, mais aussi le choix du sujet de son ouvrage), mais le lecteur doit savoir que cet ouvrage aborde avant tout de doctrine -évidemment en grande partie l’art opératif- et de stratégie, parallèlement à un récit -fort bien mené- des événements et des opérations militaires.
Pour toute la période considérée par l’ouvrage, la brutalité de l’armée russe est à mes yeux une de ses caractéristiques (et je ne parle pas uniquement des viols en Allemagne, massifs et loin d’être de simples “dérapages” ), mais aussi encore tout récemment. A mes yeux, l’armée russe se caractérise par une discipline impitoyable (qui bride le commandement et rend le quotidien de la troupe insupportable), le peu de cas fait de la vie humaine (une constante dans l’histoire russe), d’immenses carences (en comparaison de l’US Army, comme l’absence d’aviation stratégique de 1941 à 1945 ou la négligence du service médical).Assurément, selon moi (je ne cesse de le répéter dans mes écrits) ce n’est pas l’art opératif -qu’on nous rabâche sans cesse depuis quelques années- qui a permis à lui seul à l’Armée rouge de vaincre la Wehrmacht, mais avant tout sa participation à une immense coalition face à l’ennemi commun et, de surcroît, des effectifs et un matériel pléthorique alliés à un mépris absolu des pertes humaines (les Soviétiques ne l’emportent jamais en d’autres circonstances).
Bref, un très bon livre, qui vous apprendra beaucoup sur la pensée militaire russe et soviétique, sur son art opératif et sur un siècle de combat : l’originalité de la pensée militaire russe, ses différences avec les armées occidentales, l’apport de personnalités telles que Svietchine… L’auteur comble ici un vide dans l’historiographie. Outre une très bonne première partie, le livre vaut beaucoup pour ses 300 pages consacrées à l’après-Seconde Guerre mondiale.
Beaucoup apprécieront sans doute les pages consacrées à Poutine, pouvant nous aider à comprendre l’armée russe actuelle, qui a déclenché une guerre d’agression qui ensanglante l’Europe, et dans laquelle on retrouve bien des carences séculaires qui grèvent son efficacité, ce qui est notre intérêt, en tant qu’Occidentaux.
Un livre qui complétera les autres ouvrages des l’auteur, ceux de Jean Lopez et de Nicolas Pontic, ou encore de Lyuba Vinogradova.
Boris Laurent, Histoire de l’armée russe des tsars à Poutine, Nouveau Monde, 2024
Une très belle et très instructive synthèse.
L’armée russe, devenue Armée rouge, puis Armée soviétique, avant de redevenir russe, a trouvé un regain d’intérêt dans l’historiographie française depuis un peu plus vingtaine d’années. C’est tout le mérite de plusieurs historiens d’avoir permis au lectorat français de (re)découvrir le trop méconnu “front de l’Est” de la Seconde Guerre mondiale (ou “Grande Guerre patriotique”).
Boris Laurent compte parmi ces spécialistes de la Seconde Guerre mondiale menée à l’Est, ayant signé plusieurs ouvrages sur le sujet, de la synthèse globale des quatre années de guerre jusqu’au sujet plus spécifique, ma préférence allant à son ouvrage portant sur le Caucase en 1942, paru chez Economica.
L’auteur nous offre cette fois-ci une étude approfondie de l’armée russe, de l’époque des tsars jusqu’à Poutine. Par inclination, c’est la première partie, l’époque impériale, en particulier la Première Guerre mondiale, qui m’a le plus captivé. Mais, en qualité d’enseignant, je ne peux qu’avoir lu avec attention les nombreuses pages consacrées à la Guerre froide : la plus grande partie de l’ouvrage y est consacré, outre l’époque post-1991, jusqu’à nos jours (pages 173 à 517). Le récit n’évoque pas l’armée russes des premiers tsars ou des guerres du XIXe siècle, mais commence avec la guerre russo-japonaise de 1904-1905, passage très intéressant et instructif.
Tout au long de son récit, Boris Laurent vous plonge dans les réalités d’une armée assez peu connue en France, à tout le moins sujette à bien des a-priori, même si toutes les images qu’on s’en fait ne sont pas d’Epinal et reposent sur des faits incontestables. Le mérite de ce livre est cependant de rectifier certaines idées reçues.
Une des forces de l’ouvrage est d’exposer la vision stratégique de l’armée russe depuis le début 1905 (en particulier lors de la Guerre froide, avec un “+” pour l’Afghanistan), et, également, tout ce qui trait à l’art opératif, dont la genèse remonte bien plus tôt que je l’imaginais. Les questions de géopolitiques et les mutations de l’armée russe (terme que j’emploie pour simplifier) de 1905 à 2024 sont bien exposées. Je recommande plus particulièrement les pages consacrées à la Grande Guerre et à la Guerre civile. Concernant les femmes dans l’Armée rouge, sujet qui n’est nullement oublié par Boris Laurent, pour en savoir plus, je vous recommande les ouvrages de Lyuba Vinogradova.
Les guerres et les batailles sont décrites avec le niveau de détails nécessaires au dessein de l’ouvrage, mais le lecteur ne doit pas y chercher un approfondissement sur le quotidien du soldat et la réalité du front et de la caserne (ce qui me passionne avant tout), ainsi que le matériel et les innovations ( T-34, Sturmoviks, katiouchas, Kalashnikov…), aspects qui sont assez survolés, mais le propos du livre est ailleurs. J’aurais également apprécié un développement sur les commissaires politiques, même si le caractère bolchevique/communiste de l’Armée Rouge est évoqué avec les conséquences induites, notamment dans la doctrine et l’organisation. Ce n’est pas une critique (à chaque auteur son style et ses centres d’intérêt, mais aussi le choix du sujet de son ouvrage), mais le lecteur doit savoir que cet ouvrage aborde avant tout de doctrine -évidemment en grande partie l’art opératif- et de stratégie, parallèlement à un récit -fort bien mené- des événements et des opérations militaires.
Pour toute la période considérée par l’ouvrage, la brutalité de l’armée russe est à mes yeux une de ses caractéristiques (et je ne parle pas uniquement des viols en Allemagne, massifs et loin d’être de simples “dérapages” ), mais aussi encore tout récemment. A mes yeux, l’armée russe se caractérise par une discipline impitoyable (qui bride le commandement et rend le quotidien de la troupe insupportable), le peu de cas fait de la vie humaine (une constante dans l’histoire russe), d’immenses carences (en comparaison de l’US Army, comme l’absence d’aviation stratégique de 1941 à 1945 ou la négligence du service médical).Assurément, selon moi (je ne cesse de le répéter dans mes écrits) ce n’est pas l’art opératif -qu’on nous rabâche sans cesse depuis quelques années- qui a permis à lui seul à l’Armée rouge de vaincre la Wehrmacht, mais avant tout sa participation à une immense coalition face à l’ennemi commun et, de surcroît, des effectifs et un matériel pléthorique alliés à un mépris absolu des pertes humaines (les Soviétiques ne l’emportent jamais en d’autres circonstances).
Bref, un très bon livre, qui vous apprendra beaucoup sur la pensée militaire russe et soviétique, sur son art opératif et sur un siècle de combat : l’originalité de la pensée militaire russe, ses différences avec les armées occidentales, l’apport de personnalités telles que Svietchine… L’auteur comble ici un vide dans l’historiographie. Outre une très bonne première partie, le livre vaut beaucoup pour ses 300 pages consacrées à l’après-Seconde Guerre mondiale.
Beaucoup apprécieront sans doute les pages consacrées à Poutine, pouvant nous aider à comprendre l’armée russe actuelle, qui a déclenché une guerre d’agression qui ensanglante l’Europe, et dans laquelle on retrouve bien des carences séculaires qui grèvent son efficacité, ce qui est notre intérêt, en tant qu’Occidentaux.
Un livre qui complétera les autres ouvrages des l’auteur, ceux de Jean Lopez et de Nicolas Pontic, ou encore de Lyuba Vinogradova.
Division « von Broich »/« von Manteuffel » (novembre 1942)
Novembre 1942, premiers combats pour Tunis (1)
GEORG BRIEL
JOHN COMBE
MARIO BALOTTA