Seconde Guerre Mondiale WWII

Novembre 1942, premiers combats pour Tunis (1)

La mise en place de la Brückenkopf Tunesien

Benoît Rondeau Copyright

La mise en place de la Brückenkopf Tunesien

Réagissant avec célérité à l’intervention anglo-américaine en Afrique du Nord française dans le cadre de l’opération Torch, devant la menace qui pèse sur les lignes de communications de la Deutsche-Italienische Panzerarmeeretraitant d’Egypte, la Wehrmacht improvise l’opération Braun, à savoir créer une tête de pont en Tunisie. Le front de l’Est n’est pas encore entré dans la phase dramatique consécutive à l’encerclement de Stalingrad, qui ne survient que 15 jours plus tard. Les moyens qu’Hitler envisage d’engager en Tunisie sont alors importants et sans commune mesure avec l’effort de guerre qu’il a jusqu’alors consenti en Afrique. En novembre 1942, 25 000 soldats germano-italiens sont acheminés par la mer ou par voie des airs en l’espace de deux semaines. Les premiers contingents expédiés arrivent sur les aérodromes de Tunis (El Aouina) et de Bizerte (Sidi Ahmed) et sont regroupés au sein du XC. Armee-Korps commandé par le General der Panzertruppe Nehring. 

            Les Allemands parent au plus pressé et expédient rapidement toutes les forces immédiatement disponibles avant l’arrivée de divisions complètes. Le 9 novembre, le lendemain de Torch, les premières formations à fouler le sol tunisien sont des unités de Fallschirmjäger, à commencer par la compagnie commandée par l’Hauptmann Sauer, en fait un groupe de blessés et convalescents qui devaient rejoindre la Brigade Ramcke en Libye. Le 10 novembre arrive par planeurs la Kompanie/Kesselring-Stabswache, c’est à dire la garde personnelle du Generalfeldmarschall Kesselring. Du 11 au 16 novembre, le Fallschirmjäger-Regiment 5 de l’Oberst Koch (sans son II Bataillon, affecté à la Brigade Ramcke depuis le printemps 1942), celui de l’Oberst Barenthin (L’unité est créée ad hoc à partir de personnels d’écoles de troupes aéroportées), ainsi que le Fallschirmjäger-Pionier-Bn 11 du Major Witzig, atterrissent à leur tour sans opposition. Les paras doivent sécuriser les aéroports de La Marsa et d’El Aouina. Derniers aéroportés à parvenir en Tunisie, les commandos de deux demi-compagnies du I/Regiment 4 Brandenburg arrivent à Tunis le 5 décembre. D’autres paras entrent en lice: des Italiens (308 hommes du I Battaglione Paracadutisti du colonnello Dalmas), qui combattent quelques jours aux côtés de Witzig.

Parmi les premières formations envoyées en Tunisie se trouvent différents bataillons de remplaçants (théoriquement de 1 000 hommes chacun) originellement destinés à Rommel, dits Afrika-Marsch-Bataillone et rebaptisés Tunis-Feld-Bataillone. Destinées uniquement à fournir du personnel de remplacement devant être ventilé entre plusieurs unités, ce sont des formations légèrement équipées, dépourvues d’armes lourdes et de véhicules. On les improvise unités combattantes. Ces 5 premiers bataillons seront pourtant les seuls à être organisés en unités de Panzergrenadiere classiques, avec compagnie d’armes lourdes. Ainsi, le Feld-Bn T2 perçoit 138 MG, 6 Pak 38, 1 Pak 40 et 6 mortiers de 8 cm. 24 Feld-Bataillone sont envoyés en Afrique jusqu’à la fin février 1943, soit 20-25 000 hommes qui seront intégrés dans les divisions. La première unité blindée allemande à fouler le sol de Tunisie débarque entre le 12 et le 22 novembre 1942 est le Pz-Abt 190, initialement destiné à la 90. Leichte-Division (avec Rommel, en Libye; seuls 6 Pz III de la 2. Kompanie débarquent à Benghazi le 8 novembre). Il compte 77 Panzer. La puissante 10. Panzer-Division du Generalleutnant Fischer arrive elle-aussi en novembre (122 de ses Panzer parviennent en Afrique), ainsi que le schweres Panzer-Abteilung 501 (Major Lüder)bataillon de Tiger I, les premiers engins de ce type à affronter les Alliés, et de Panzer III N. 

La logistique est le talon d’Achille de la tête de pont tunisienne. La traversée par voie maritime, indispensable au fret de l’équipement et du matériel lourd, est d’abord privilégiée. Les pertes en navires marchands subies par les Italiens depuis 1940 sont telles qu’un appoint de la Kriegsmarine apparaît indispensable mais moins de 100 000 tonneaux de cargos saisis dans le sud de la France seront disponibles. La Kriegsmarine affrète aussi des ferries, notamment les Siebel dûment hérissés de pièces de Flak. D’autres ferries, les Kriegstransporter et les Marinefahrprahm ainsi que des engins italiens, sont également employés. Parfois, de façon fort surprenante et avec des risques de confusion (voire de détournement…), une cargaison “mixte” est affrétée. Ainsi, le 28 décembre, le cargo Ruhr embarque 30 véhicules à destination du PzAOK 5 mais également, à destination de la Deutsche-Italienische- Panzerarmee 11 Panzer (dont 9 Pz III et 2 Pz II), 20 Kübelwagen, 8 camions et un groupe radio, le tout devant arriver à Tripoli. La Luftwaffe participe à l’effort en assurant la protection des convois traversant la Méditerranée ainsi que le convoyage de matériel et de personnel. La première formation atterrit en Tunisie dès le 9 novembre, en l’occurrence le II/Stuka-Gruppe 3 (24 Stukas) escortée par 27 Bf 109 (les MC 202 italiens n’arrivent que le 10 novembre). Les Fw-190 des III/ZG 2 et II/JG 2donnent bien des déconvenues à la chasse alliée, et ce d’autant plus que les Spitfire basés à Bône sont à la limite de leur rayon d’action lorsque débutent les combats. L’aviation italienne intervient également dans la bataille quoique la coopération avec la Luftwaffe ne soit pas optimale. Début décembre, la Luftwaffe aligne 1 350 appareils opérationnels en Méditerranée, dont 480 avions de transports Ju-52 et 22 Me 323 et Ju 90. L’engagement de la Luftwaffe est donc conséquent puisque le quart du potentiel aérien allemand est concentré sur ce théâtre des opérations. Pendant toutes les opérations en Tunisie de novembre et décembre 1942, les forces de l’Axe bénéficient d’une la suprématie aérienne totale, ce qui va constituer un handicap pour les Alliés. La faiblesse de la couverture aérienne alliée s’explique par plusieurs facteurs : la nécessité de laisser des unités déployées au Maroc, en cas d’éventuelle intervention espagnole ; les escadrilles sont arrivées au Maroc et en Algérie avec le minimum de services et de matériel, ce qui freine considérablement leur utilisation à plein rendement ; les Alliés ne disposent que d’un seul aérodrome utilisable par tous les temps, celui de Bône, à presque 200 km de la ligne de front. En outre, le 21 novembre, un raid de la Luftwaffe détruit plus d’une douzaine d’avions et contraint les forteresses volantes B 17 à se replier sur Oran. Les unités de l’Axe sont au contraire basées à moins de 30 km du front à Tunis et Bizerte, sur des terrains en dur faciles d’utilisation. 

            La priorité immédiate est d’assurer deux têtes de pont : une à Bizerte et l’autre à Tunis. Il s’agira dans un second temps d’établir la jonction entre les deux et d’étendre le glacis protecteur vers l’ouest. Parmi les premières unités en Tunisie, on compte le Stab Lederer (l’Oberst Lederer était de la Führer Reserve Panzerarmee Afrika) du 11 au 15 novembre, devenu le Stab Stolz (l’Oberstleutnant qui prend en charge le KG Bizerte) du 16 au 17 novembre qui, le lendemain 18 novembre, prend le nom de Division von Broich, première division allemande à être engagée sur le nouveau théâtre des opérations, une unité avec une configuration unique au sein de la Wehrmacht constituée à partir de la Schützen-Brigade von Broich (issue de l’Ortskommandeur II/960, comprenant des éléments disparates chargés d’assurer la défense de Tunis et Bizerte). Cette division ne peut alors compter que sur le soutien de 13 Panzer (7 Pz IV, 3 Pz III, 3 Pz II). Bizerte est tenue par les unités de la Brückenkopf Bizerte, soit le 1/Tunis Feld-Bn 1, le 4/Pz-Abt-190, le 4/AR 2, le 5/AR 190, le 557e Bn de canons d’assaut italien ainsi que le 136e bataillon antichar italien. La Brückenkopf Tunis, commandée par l’Oberst Harlinghausen, Fliegerführer Tunisia jusqu’au 18 novembre (relevé par Nehring qui lui reproche de ne vouloir conserver que la Brückenkopf Bizerte), puis par l’Oberstleutnant Koch, aligne le 3/Tunis Feld-Bn 1, des éléments du FJR 5, une compagnie de Fallschirmjäger, le 14/Pz-Gren-Rgt 104 et une batterie de Flak. Au sud sont déployés des éléments de la division italienne Superga et de la Brigade Imperiali. Les Italo-Allemands se déclarent alors du côté des Français : ils ont pris pied en Tunisie que dans l’optique de protéger les civils français d’Afrique du Nord, proclament-ils, et ils se considèrent ici comme les invités des autorités françaises. Pure rhétorique. L’amiral Derrien proteste certes quand des Allemands poussent une reconnaissance en direction de Mateur, mais, le 14 novembre, ce même Derrien est bien explicite dans ses ordres à l’attention de ses batteries d’artillerie côtière : il faudra ouvrir le feu en cas de débarquement anglo-américain… Les avions alliés ne seront la cible de la DCA qu’en cas d’attaque aérienne. Pour ce qui est des forces de l’Axe, les ordres de Derrien “se limitent à une autorisation de débarquement et de passage avec le concours des moyens matériels français de port et de déchargement”. Des secteurs sont attribués aux Français ou à l’Axe et la circulation autorisée sur les routes considérées comme “libres”. 

            Le 15 novembre, Witzig et ses Fallschirmjäger (appuyés par 17 blindés) sont envoyés vers Tabarka, espérant prendre les Alliés de vitesse et les repousser sur Bône. 3 Panzer III restent en réserve à Mateur, défendue par les éléments non motorisés de Witzig et des Italiens (III/ 92 et des automoteurs du 557e Bn). Au même moment, le général Barré, qui commande les forces terrestres françaises en Tunisie, ne cesse de recevoir des ordres contradictoires et se replie avec 10 000 hommes vers la sécurité des dorsales à l’ouest du pays, où il sera plus difficile aux Allemands de le surprendre si les hostilités venaient à se déclarer. Ce faisant, il empêche aussi les forces de l’axe de se déployer beaucoup plus à l’ouest, jusqu’en Algérie, assurant ainsi la couverture des Alliés. Les Fallschirmjäger sont ainsi stoppés sur la rive est de la Medjerda, à Medez-el-Bab. Le général français s’arrange pour être toujours absent de son pc lorsque des émissaires allemands s’y présentent…