Si les Alliés bénéficient au début de l’avantage de la surprise, le renforcement de la tête de pont nord-africaine apparaît en revanche bien lent, a contrario de l’énergie dont font preuve Kesselring et consorts. La poussée sur Tunis se heurte à des impondérables : les distances à franchir et la nécessité d’assurer la défense d’Alger (dévolue à la 34th US ID du général Ryder), ainsi que le maintien de forces conséquentes au Maroc, à savoir le I US Armored Corps de George Patton. Comme ses adversaires, le général Anderson, commandant de la 1st Army en charge des opérations en Tunisie, doit aussi compter avec de sérieux handicaps sur le plan logistique. Celle-ci est d’emblée limité par un déficit en véhicules disponibles en Afrique du fait des limites de fret imposées par le nombre de navires engagés pour Torch, les troupes d’assaut ayant bénéficié de la priorité. Sur les 8 700 véhicules qui devaient être à terre le 12 novembre, à peine 1 800 ont été débarqués. Ces chiffres rendent bien compte du problème considérable que ce déficit considérable en capacité de transport va faire peser sur la première poussée en direction de Tunis. Pis, le réseau ferré de l’Afrique du Nord française est des plus vétustes. Plus de la moitié du parc est immobilisée faute de fuel. Il n’existe qu’une seule voie ferrée à écartement normal entre Alger et Tunis, avec un embranchement sur Bône et Tébessa. Quelques voies à écartement étroit complètent un réseau bien ténu. Sur les neuf trains qui quittent quotidiennement Alger en direction de l’est, deux sont en outre destinés au charbon pour la voie ferrée elle-même tandis qu’un troisième est nécessaire pour ravitailler la population civile. Les communications routières sont également malaisées entre Alger et Tunis : si la route qui relie Tabarka et Mateur est mauvaise, la grande route Alger-Tunis n’est de bien meilleure qualité qu’une fois franchie la frontière tunisienne… Dans ces conditions, le soutien logistique de l’avancée en direction de la Tunisie est compromis avant même qu’un premier coup de feu ne soit tiré. Par ailleurs, Eisenhower, dont le QG reste à Gibraltar jusqu’au 13 novembre (bien éloigné du théâtre des opérations) avant d’être relocalisé à Alger, semble par ailleurs plus préoccupé par la situation qui prévaut au Maroc, puisque sa première tournée en Afrique se déroule à Casablanca. Le général américain ne devise pas directement avec le commandant de la 1st Army avant le 28 novembre, et encore est-ce à Alger : « Ike » ne se rend pas sur le front tunisien avant le 24 décembre…
En dépit des difficultés, Anderson se met rapidement en route. Le plan est baptisé Perpetual . Le 11 novembre, des éléments de la 36th Brigade débarquent à Bougie, tandis que le reliquat emprunte la route depuis Alger. De son côté, la 11th Brigade constitue de son côté la Hart Force avec tous les engins disponibles (A Company du 5th Northamptons avec ses Bren carriers, une section antichar, un escadron de reconnaissance du 54th Recce Regiment, une section du génie, des pièces de DCA) et la lance vers l’est depuis Alger. A Bougie cependant, mettant à profit la couverture nuageuse, 30 bombardiers allemands Junker 88 et des avions torpilleurs attaquent le port et envoient par le fond le transport Awatea. Le transport Cathay est également coulé tandis que le monitor Roberts est sévèrement avarié par deux bombes. Ces pertes sévères limitent sérieusement les possibilités opérationnelles de la 36th Brigade, privé de la plus grande partie de ses véhicules. Cette première intervention de la Luftwaffe n’est qu’un avant-goût. Le 12 novembre n’est pas une meilleure journée pour les Britanniques. Afin de se prémunir d’une nouvelle attaque aérienne, les Alliés font mouiller dans le port de Bougie le navire anti-aérien Tynwald. Le navire heurte pourtant une mine larguée par un appareil allemand et sombre à son tour. Ce jour-là, c’est le transport Karanja qui est coulé. Les Alliés ont donc à peine entrepris leur marche sur Tunis qu’ils ont déjà subi des pertes sévères.
Il s’en faut de plus pour émousser l’agressivité des Britanniques. Si Anderson n’a aucune autorité sur la 34th US ID, qui échappe complètement à son contrôle, les Américains accordent toutefois deux bataillons d’artillerie ainsi que le Combat Command B (CCB) de la 1st Armored Division. La 1st Army poursuit sa poussée vers l’est. Le 12 novembre, deux compagnies de parachutistes du 3rd Parachute Bn s’emparent de l’aérodrome de Duzerville à proximité de Bône, tandis que des commandos (le N°6 Commando et les Rangers américains du lieutenant-colonel Darby) débarquent par voie maritime. Cette opération prend de vitesse une opération similaire des aéroportés allemands dont les avions de transport Junker 52 sont contraints de faire demi-tour à la vue des parachutes britanniques étalés aux alentours de l’aérodrome. Il s’agit en fait de l’un des rares cas d’application tactique concrète suite au décodage d’un message Enigma : ULTRA a en effet décrypté un message annonçant l’ordre donné par Kesselring de s’emparer de l’aérodrome, au demeurant excellent car opérationnel par tous les temps. La ville de Bône et Bougie sont ensuite occupée par deux bataillons de la 36th Brigade. Bizerte n’est alors plus qu’à 300 kilomètres des forces alliées. Bône est toutefois à portée des escadrilles basées en Sicile et en Sardaigne et les attaques aériennes de l’Axe redoublent d’intensité, réduisant en cendres la localité, sa gare et ses docks.
Le 13 novembre, un renfort de poids débarque à Alger : le QG de la 1st Army (qui s’installe à l’hôtel Albert), le 17/21st Lancers, la 1st Parachute brigade et les véhicules encore manquant de la 11th Brigade. Le fer de lance d‘Anderson est constitué de la Blade Force (nom tiré de l’insigne de la 78th ID du général Evelegh), s’articule autour du 17/21st Lancers de la 6th Armoured Division du général , de la 11th Brigade, ainsi que d’éléments de reconnaissance, antichars et d’artillerie. Le rythme de progression est soutenu puisque la colonne atteint Souk Ahras le 17 novembre, puis Souk el Arba le 19 novembre. Parallèlement, sur la côte, le 6th West Kents (36th Brigade) arrive à Bougie le 14 novembre, mais la pénurie en véhicules est telle que l’unité ne peut continuer vers la Tunisie qu’en s’embarquant qu’à bord d’improbables camions français propulsés au charbon… Les West Kents s’assurent ainsi de Tabarka le 16 novembre, où ils sont renforcés dès le lendemain par l’arrivée du 8th Argylls. Depuis le 15 novembre, Béja, le QG de Barré qui est entrée en contact avec les Alliés, est entre-temps passé entre les mains des Britanniques, en l’occurrence les automitrailleuses du D Squadron du 1st Derbyshire Yeomanry, rapidement renforcées par le 1st Parachute Bn.
Ayant rassemblé ses forces dans la zone Tabarka-Souk el Arba, Evelegh reçoit des instructions précises de la part d’Anderson : il doit foncer sur Tunis, s’en emparer et anéantir les forces de l’Axe déployée en Tunisie. L’offensive se déploie sur trois axes. Au nord, les assaillants progressent selon l’axe Tabarka-Mateur via le Djebel Abiod. Sur le flanc gauche, la colonne d’attaque s’ébranle depuis Béja en direction de Tébourba puis Tunis via Medjez-el-Bab. Au centre, la poussée principale est confiée à la Blade Force du Lieutenant-Colonel Hull, organisée autour de la 6th Armoured Division renforcée par les M3 Stuart américains du 1st/1st US Armored Rgt du Lieutenant-Colonel Waters (le gendre de Patton). Une dispersion de l’effort imposé par des contingences logistiques, notamment la faiblesse du réseau routier, renforcée par la crainte qu’une attaque en règle de la Luftwaffe neutralise trop aisément la progression sur un seul axe.
La progression de la Blade Force s’effectue via Béja puis Sidi Nsir, où se trouvent déjà des paras anglais de la S Company commandée par le Major Cleasby-Thompson, largués quelques jours auparavant, qui ont mené la première escarmouche de la campagne en neutralisant une patrouille de reconnaissance ennemie. Le matin du 17 novembre, les paras laissent passer une colonne de six véhicules blindés à Sidi Nsir. Ils décident de tendre une embuscade au retour de la patrouille ennemie, en plaçant des mines Hawking et en se dissimulant, grenades Gammon en mains et prêts à agir. Le piège fonctionne et un tonnerre de déflagrations sème le chaos dans la colonne, les tirs de Bren et d’armes individuelles s’ajoutant aux explosions des grenades. Les deux derniers engins sont toutefois épargnés et s’avèrent dangereux, avant d’être neutralisés à leur tour. Le Major Cleasby-Thompson exulte : 5 blindés de reconnaissance dont trois lourds détruits, un autre saisi intact, des prisonniers et des documents importants pris à l’ennemi, dont l’ordre de bataille des forces allemandes à Tunis.
Après la prise de Tabarka, les West Kents du lieutenant-colonel Howlett poursuivent sur leur lancée pour s’assurer de l’important carrefour de Djebel Abiod, une bourgade de 35 masures, rapidement mise en défense avec deux pièces antichar de 2 pounder ainsi que les 25 pounder du 138. RA Field Regiment. A 11 heures, ce 17 novembre, Howlett apprend qu’une colonne blindée allemande progresse dans sa direction. Ce nouvel adversaire n’est pas le moindre : le Major Witzig et ses Fallschirmjäger, soutenus par une batterie d’artillerie et une compagnie de Panzer IV du Panzer-Abteilung 190. Witzig a en effet reçu l’ordre de pousser vers l’ouest. Ne soupçonnant pas le danger, ces soldats pourtant expérimentés tombent dans l’embuscade et subissent des tirs dévastateurs à courte portée, après que le premier blindé de la colonne saute sur une mine dissimulée peu avant le pont qui enjambe l’oued Maden. Les 25 pounder, dont une batterie est déployée dans le village, sont engagés contre les Panzer. Fort heureusement car les 2 pounder sont toujours aussi impotents, comme le constate le Major Miskin, qui commande la B Company des West Kents : « je l’ai [le sergent Pooley] vu toucher des tanks et les obus ricocher comme s’ils n’étaient que des pétoires. Ils représentaient les choses les plus inutiles produites par l’armée parmi un tas d’armes inefficaces fournies par cette armée. » Huit Panzer sont endommagés et 24 paras sont perdus, massacrés à bord des camions ou en tentant d’échapper au carnage, avant que la troupe s’égaille hors de la route. Les Anglais ont perdu 3 antichars et 3 pièces de 25 pounder, ainsi que de nombreux véhicules, qu’ils possèdent alors avec parcimonie. Les Allemands ont tôt fait de riposter contre les pièces ennemies qui ont désormais révélées leurs positions. Witzig, incapable de manoeuvrer de flanc à cause de l’oued, doit se retirer, mais la position des West Kents, soumis encore le lendemain aux tirs d’artillerie et aux bombardements de la Luftwaffe, reste précaire. Renforcé par 2 Flak de 88 mm, 7 Panzer IV et 60 de ses hommes, Witzig est trop redoutable pour les maigres forces qui lui font face. Pour les Alliés, il est d’emblée apparent que la route menant à Tunis sera plus ardue qu’escompté. Cet affrontement conforte provisoirement la situation des Allemands à Bizerte.
Pendant ce temps, la Hart Force, qui s’était avancée au devant des West Kent, est contrainte de errer plusieurs jours dans les lignes ennemies après avoir perdus tous ses véhicules en tentant de se dissimuler au passage de la colonne de Witzig. Le groupe opère des opérations de guérillas en posant des mines ou en tendant des embuscades, avant d’être en mesure de rejoindre les positions britanniques. La 36th Brigade, dont les pertes en véhicules à Bougie se font ici cruellement ressentir, n’a tout simplement pas les moyens logistiques pour tirer parti de ce premier succès. Il faut donc attendre 9 jours, soit le 26 novembre, pour que les renforts et les munitions soient arrivés en nombre suffisant au Djebel Abiod pour envisager une reprise de l’avance.
Pour assurer la sécurité de la tête de pont et lui « donner de l’air », il importe à Nehring de s’assurer du contrôle des carrefours majeurs. Le FJR 5 renforcés par deux compagnies italiennes parvient à s’emparer de l’important carrefour de Medjez-el-Bab pourtant bien défendu à la faveur d’un incroyable coup de bluff. Le 18 novembre, le lendemain du combat mené par Witzig au Djebel Abiod, devant le refus de Barré d’obtempérer à leur ultimatum, les Allemands mettent leur menace à exécution et les Fallschirmjäger se lancent à l’assaut avec l’appui de la Luftwaffe. Après avoir essuyé un premier échec, ilstraversent le fleuve par petits groupes à la faveur de la nuit. Simulant un nouvel assaut avec l’arrivée de renforts, le FJR 5 parvient à provoquer le décrochement des Alliés, qui ne prennent même pas la peine de détruire le précieux ouvrage d’art qui enjambe la Medjerda. Ce succès qui prive ainsi les Alliés d’une route vers Tunis, n’a coûté que 22 pertes aux Fallschirmjäger renforcés par deux compagnies italiennes.. Koch s’assure ainsi d’une position hautement stratégique, permettant un renforcement sécurisé de la tête de pont.
Les liaisons avec la Libye et l’armée de Rommel en retraite sont source d’inquiétudes. Le 15 novembre, en effet, le 509th US Parachute Bn du colonel Raff est largué à Youks-les-Bains. Renforcé par des Français et quelques Tanks Destroyers, il menace Gabès et Maknassy. Un convoi en partance de Tripoli à destination de Tunis doit ainsi faire demi-tour car des véhicules de reconnaissance américains bloqueraient la route Gabès-Sfax. Les paras de Raff s’emparent de Gafsa le 17 novembre. L’occupation de cette localité est des plus importantes car elle permet de tenir les montagnes qui dominent la région de Gabès, l’endroit même où Rommel espère ramener son armée en retraite et établir une ligne défensive. Le 19 novembre, le général Gandin, chef du bureau opérations du Comando Supremo, annonce à Broich qu’un KG motorisé doit être mis sur pied à partir d’une unité d’infanterie italienne pour l’envoyer de Tunis vers Gabès où elle sera rejointe par une autre formation dépêchée depuis Tripoli. Gabès est sécurisé par la 2. Luftwaffewachtkompanie de l’Oberleutnant Kempa rejoint par la colonne Lequio (avec 6 Semoventi 75/18) N’osant pas intervenir, les Français abandonnent donc la position à l’ennemi. 300 Fallschirmjäger interviennent dans le secteur. Des éléments du Pz Gren Rgt 47 accompagnés de chasseurs de chars italiens sont envoyés à Kairouan. Sousse et Sfax sont également occupés par le Feld-Bn T2 (Oberleutnant Krueger-Haye) qui y parvient par voie de chemin de fer, non sans que la locomotive n’ait essuyé en gare de Sfax le tir d’un char français facilement repoussé par la réplique d’un Pak 38. Le I Gruppo (du régiment de reconnaissance Lodi) du Maggiore Bocchini est déployé encore plus au sud. Le 23 novembre, une contre-attaque franco-américaine reprend Sbeitla aux Italiens.
Conscient que l’ennemi ne cesse de renforcer son dispositif en Tunisie, Anderson ne peut accorder un répit trop long à Evelegh pour préparer la reprise des opérations. De son côté, le 22 novembre, Nehring ordonne à ses hommes de se battre sur leurs positions jusqu’à la mort. Les unités de protection des aérodromes se renforcent. A Bizerte, ce sont les Allemands du Feld-Ersatz-Bn 16, tandis que des Bersaglieri surveillent le port. A Tunis, la Flugplatz (l’aérodrome) est défendue par des formations allemandes et italiennes de la Superga. Nehring s’attend d’un moment à l’autre à une attaque d’envergure de l’ennemi. Il considère Mateur, défendu par 2 compagnies du Feld Bn T3 et par la plus grande partie du Fallschirm Pionier Bn de Witzig, comme la zone de défense essentielle, sous-estimant l’importance pareillement cruciale de Medjze-el-Bab. Witzig ne tient donc la ligne qu’avec le seul Stab du I Bn et une compagnie. Une compagnie du Regiment Barenthin est pareillement détachée pour assurer la défense de Tébourba. La hauteur 250, jugée elle-aussi essentielle (elle se trouve à 14 km au SO de Mateur), est défendue par Barenthin et ses Fallschirmjäger.
Benoît Rondeau Copyright
Premiers affrontements
Si les Alliés bénéficient au début de l’avantage de la surprise, le renforcement de la tête de pont nord-africaine apparaît en revanche bien lent, a contrario de l’énergie dont font preuve Kesselring et consorts. La poussée sur Tunis se heurte à des impondérables : les distances à franchir et la nécessité d’assurer la défense d’Alger (dévolue à la 34th US ID du général Ryder), ainsi que le maintien de forces conséquentes au Maroc, à savoir le I US Armored Corps de George Patton. Comme ses adversaires, le général Anderson, commandant de la 1st Army en charge des opérations en Tunisie, doit aussi compter avec de sérieux handicaps sur le plan logistique. Celle-ci est d’emblée limité par un déficit en véhicules disponibles en Afrique du fait des limites de fret imposées par le nombre de navires engagés pour Torch, les troupes d’assaut ayant bénéficié de la priorité. Sur les 8 700 véhicules qui devaient être à terre le 12 novembre, à peine 1 800 ont été débarqués. Ces chiffres rendent bien compte du problème considérable que ce déficit considérable en capacité de transport va faire peser sur la première poussée en direction de Tunis. Pis, le réseau ferré de l’Afrique du Nord française est des plus vétustes. Plus de la moitié du parc est immobilisée faute de fuel. Il n’existe qu’une seule voie ferrée à écartement normal entre Alger et Tunis, avec un embranchement sur Bône et Tébessa. Quelques voies à écartement étroit complètent un réseau bien ténu. Sur les neuf trains qui quittent quotidiennement Alger en direction de l’est, deux sont en outre destinés au charbon pour la voie ferrée elle-même tandis qu’un troisième est nécessaire pour ravitailler la population civile. Les communications routières sont également malaisées entre Alger et Tunis : si la route qui relie Tabarka et Mateur est mauvaise, la grande route Alger-Tunis n’est de bien meilleure qualité qu’une fois franchie la frontière tunisienne… Dans ces conditions, le soutien logistique de l’avancée en direction de la Tunisie est compromis avant même qu’un premier coup de feu ne soit tiré. Par ailleurs, Eisenhower, dont le QG reste à Gibraltar jusqu’au 13 novembre (bien éloigné du théâtre des opérations) avant d’être relocalisé à Alger, semble par ailleurs plus préoccupé par la situation qui prévaut au Maroc, puisque sa première tournée en Afrique se déroule à Casablanca. Le général américain ne devise pas directement avec le commandant de la 1st Army avant le 28 novembre, et encore est-ce à Alger : « Ike » ne se rend pas sur le front tunisien avant le 24 décembre…
En dépit des difficultés, Anderson se met rapidement en route. Le plan est baptisé Perpetual . Le 11 novembre, des éléments de la 36th Brigade débarquent à Bougie, tandis que le reliquat emprunte la route depuis Alger. De son côté, la 11th Brigade constitue de son côté la Hart Force avec tous les engins disponibles (A Company du 5th Northamptons avec ses Bren carriers, une section antichar, un escadron de reconnaissance du 54th Recce Regiment, une section du génie, des pièces de DCA) et la lance vers l’est depuis Alger. A Bougie cependant, mettant à profit la couverture nuageuse, 30 bombardiers allemands Junker 88 et des avions torpilleurs attaquent le port et envoient par le fond le transport Awatea. Le transport Cathay est également coulé tandis que le monitor Roberts est sévèrement avarié par deux bombes. Ces pertes sévères limitent sérieusement les possibilités opérationnelles de la 36th Brigade, privé de la plus grande partie de ses véhicules. Cette première intervention de la Luftwaffe n’est qu’un avant-goût. Le 12 novembre n’est pas une meilleure journée pour les Britanniques. Afin de se prémunir d’une nouvelle attaque aérienne, les Alliés font mouiller dans le port de Bougie le navire anti-aérien Tynwald. Le navire heurte pourtant une mine larguée par un appareil allemand et sombre à son tour. Ce jour-là, c’est le transport Karanja qui est coulé. Les Alliés ont donc à peine entrepris leur marche sur Tunis qu’ils ont déjà subi des pertes sévères.
Il s’en faut de plus pour émousser l’agressivité des Britanniques. Si Anderson n’a aucune autorité sur la 34th US ID, qui échappe complètement à son contrôle, les Américains accordent toutefois deux bataillons d’artillerie ainsi que le Combat Command B (CCB) de la 1st Armored Division. La 1st Army poursuit sa poussée vers l’est. Le 12 novembre, deux compagnies de parachutistes du 3rd Parachute Bn s’emparent de l’aérodrome de Duzerville à proximité de Bône, tandis que des commandos (le N°6 Commando et les Rangers américains du lieutenant-colonel Darby) débarquent par voie maritime. Cette opération prend de vitesse une opération similaire des aéroportés allemands dont les avions de transport Junker 52 sont contraints de faire demi-tour à la vue des parachutes britanniques étalés aux alentours de l’aérodrome. Il s’agit en fait de l’un des rares cas d’application tactique concrète suite au décodage d’un message Enigma : ULTRA a en effet décrypté un message annonçant l’ordre donné par Kesselring de s’emparer de l’aérodrome, au demeurant excellent car opérationnel par tous les temps. La ville de Bône et Bougie sont ensuite occupée par deux bataillons de la 36th Brigade. Bizerte n’est alors plus qu’à 300 kilomètres des forces alliées. Bône est toutefois à portée des escadrilles basées en Sicile et en Sardaigne et les attaques aériennes de l’Axe redoublent d’intensité, réduisant en cendres la localité, sa gare et ses docks.
Le 13 novembre, un renfort de poids débarque à Alger : le QG de la 1st Army (qui s’installe à l’hôtel Albert), le 17/21st Lancers, la 1st Parachute brigade et les véhicules encore manquant de la 11th Brigade. Le fer de lance d‘Anderson est constitué de la Blade Force (nom tiré de l’insigne de la 78th ID du général Evelegh), s’articule autour du 17/21st Lancers de la 6th Armoured Division du général , de la 11th Brigade, ainsi que d’éléments de reconnaissance, antichars et d’artillerie. Le rythme de progression est soutenu puisque la colonne atteint Souk Ahras le 17 novembre, puis Souk el Arba le 19 novembre. Parallèlement, sur la côte, le 6th West Kents (36th Brigade) arrive à Bougie le 14 novembre, mais la pénurie en véhicules est telle que l’unité ne peut continuer vers la Tunisie qu’en s’embarquant qu’à bord d’improbables camions français propulsés au charbon… Les West Kents s’assurent ainsi de Tabarka le 16 novembre, où ils sont renforcés dès le lendemain par l’arrivée du 8th Argylls. Depuis le 15 novembre, Béja, le QG de Barré qui est entrée en contact avec les Alliés, est entre-temps passé entre les mains des Britanniques, en l’occurrence les automitrailleuses du D Squadron du 1st Derbyshire Yeomanry, rapidement renforcées par le 1st Parachute Bn.
Ayant rassemblé ses forces dans la zone Tabarka-Souk el Arba, Evelegh reçoit des instructions précises de la part d’Anderson : il doit foncer sur Tunis, s’en emparer et anéantir les forces de l’Axe déployée en Tunisie. L’offensive se déploie sur trois axes. Au nord, les assaillants progressent selon l’axe Tabarka-Mateur via le Djebel Abiod. Sur le flanc gauche, la colonne d’attaque s’ébranle depuis Béja en direction de Tébourba puis Tunis via Medjez-el-Bab. Au centre, la poussée principale est confiée à la Blade Force du Lieutenant-Colonel Hull, organisée autour de la 6th Armoured Division renforcée par les M3 Stuart américains du 1st/1st US Armored Rgt du Lieutenant-Colonel Waters (le gendre de Patton). Une dispersion de l’effort imposé par des contingences logistiques, notamment la faiblesse du réseau routier, renforcée par la crainte qu’une attaque en règle de la Luftwaffe neutralise trop aisément la progression sur un seul axe.
La progression de la Blade Force s’effectue via Béja puis Sidi Nsir, où se trouvent déjà des paras anglais de la S Company commandée par le Major Cleasby-Thompson, largués quelques jours auparavant, qui ont mené la première escarmouche de la campagne en neutralisant une patrouille de reconnaissance ennemie. Le matin du 17 novembre, les paras laissent passer une colonne de six véhicules blindés à Sidi Nsir. Ils décident de tendre une embuscade au retour de la patrouille ennemie, en plaçant des mines Hawking et en se dissimulant, grenades Gammon en mains et prêts à agir. Le piège fonctionne et un tonnerre de déflagrations sème le chaos dans la colonne, les tirs de Bren et d’armes individuelles s’ajoutant aux explosions des grenades. Les deux derniers engins sont toutefois épargnés et s’avèrent dangereux, avant d’être neutralisés à leur tour. Le Major Cleasby-Thompson exulte : 5 blindés de reconnaissance dont trois lourds détruits, un autre saisi intact, des prisonniers et des documents importants pris à l’ennemi, dont l’ordre de bataille des forces allemandes à Tunis.
Après la prise de Tabarka, les West Kents du lieutenant-colonel Howlett poursuivent sur leur lancée pour s’assurer de l’important carrefour de Djebel Abiod, une bourgade de 35 masures, rapidement mise en défense avec deux pièces antichar de 2 pounder ainsi que les 25 pounder du 138. RA Field Regiment. A 11 heures, ce 17 novembre, Howlett apprend qu’une colonne blindée allemande progresse dans sa direction. Ce nouvel adversaire n’est pas le moindre : le Major Witzig et ses Fallschirmjäger, soutenus par une batterie d’artillerie et une compagnie de Panzer IV du Panzer-Abteilung 190. Witzig a en effet reçu l’ordre de pousser vers l’ouest. Ne soupçonnant pas le danger, ces soldats pourtant expérimentés tombent dans l’embuscade et subissent des tirs dévastateurs à courte portée, après que le premier blindé de la colonne saute sur une mine dissimulée peu avant le pont qui enjambe l’oued Maden. Les 25 pounder, dont une batterie est déployée dans le village, sont engagés contre les Panzer. Fort heureusement car les 2 pounder sont toujours aussi impotents, comme le constate le Major Miskin, qui commande la B Company des West Kents : « je l’ai [le sergent Pooley] vu toucher des tanks et les obus ricocher comme s’ils n’étaient que des pétoires. Ils représentaient les choses les plus inutiles produites par l’armée parmi un tas d’armes inefficaces fournies par cette armée. » Huit Panzer sont endommagés et 24 paras sont perdus, massacrés à bord des camions ou en tentant d’échapper au carnage, avant que la troupe s’égaille hors de la route. Les Anglais ont perdu 3 antichars et 3 pièces de 25 pounder, ainsi que de nombreux véhicules, qu’ils possèdent alors avec parcimonie. Les Allemands ont tôt fait de riposter contre les pièces ennemies qui ont désormais révélées leurs positions. Witzig, incapable de manoeuvrer de flanc à cause de l’oued, doit se retirer, mais la position des West Kents, soumis encore le lendemain aux tirs d’artillerie et aux bombardements de la Luftwaffe, reste précaire. Renforcé par 2 Flak de 88 mm, 7 Panzer IV et 60 de ses hommes, Witzig est trop redoutable pour les maigres forces qui lui font face. Pour les Alliés, il est d’emblée apparent que la route menant à Tunis sera plus ardue qu’escompté. Cet affrontement conforte provisoirement la situation des Allemands à Bizerte.
Pendant ce temps, la Hart Force, qui s’était avancée au devant des West Kent, est contrainte de errer plusieurs jours dans les lignes ennemies après avoir perdus tous ses véhicules en tentant de se dissimuler au passage de la colonne de Witzig. Le groupe opère des opérations de guérillas en posant des mines ou en tendant des embuscades, avant d’être en mesure de rejoindre les positions britanniques. La 36th Brigade, dont les pertes en véhicules à Bougie se font ici cruellement ressentir, n’a tout simplement pas les moyens logistiques pour tirer parti de ce premier succès. Il faut donc attendre 9 jours, soit le 26 novembre, pour que les renforts et les munitions soient arrivés en nombre suffisant au Djebel Abiod pour envisager une reprise de l’avance.
Pour assurer la sécurité de la tête de pont et lui « donner de l’air », il importe à Nehring de s’assurer du contrôle des carrefours majeurs. Le FJR 5 renforcés par deux compagnies italiennes parvient à s’emparer de l’important carrefour de Medjez-el-Bab pourtant bien défendu à la faveur d’un incroyable coup de bluff. Le 18 novembre, le lendemain du combat mené par Witzig au Djebel Abiod, devant le refus de Barré d’obtempérer à leur ultimatum, les Allemands mettent leur menace à exécution et les Fallschirmjäger se lancent à l’assaut avec l’appui de la Luftwaffe. Après avoir essuyé un premier échec, ils traversent le fleuve par petits groupes à la faveur de la nuit. Simulant un nouvel assaut avec l’arrivée de renforts, le FJR 5 parvient à provoquer le décrochement des Alliés, qui ne prennent même pas la peine de détruire le précieux ouvrage d’art qui enjambe la Medjerda. Ce succès qui prive ainsi les Alliés d’une route vers Tunis, n’a coûté que 22 pertes aux Fallschirmjäger renforcés par deux compagnies italiennes.. Koch s’assure ainsi d’une position hautement stratégique, permettant un renforcement sécurisé de la tête de pont.
Les liaisons avec la Libye et l’armée de Rommel en retraite sont source d’inquiétudes. Le 15 novembre, en effet, le 509th US Parachute Bn du colonel Raff est largué à Youks-les-Bains. Renforcé par des Français et quelques Tanks Destroyers, il menace Gabès et Maknassy. Un convoi en partance de Tripoli à destination de Tunis doit ainsi faire demi-tour car des véhicules de reconnaissance américains bloqueraient la route Gabès-Sfax. Les paras de Raff s’emparent de Gafsa le 17 novembre. L’occupation de cette localité est des plus importantes car elle permet de tenir les montagnes qui dominent la région de Gabès, l’endroit même où Rommel espère ramener son armée en retraite et établir une ligne défensive. Le 19 novembre, le général Gandin, chef du bureau opérations du Comando Supremo, annonce à Broich qu’un KG motorisé doit être mis sur pied à partir d’une unité d’infanterie italienne pour l’envoyer de Tunis vers Gabès où elle sera rejointe par une autre formation dépêchée depuis Tripoli. Gabès est sécurisé par la 2. Luftwaffewachtkompanie de l’Oberleutnant Kempa rejoint par la colonne Lequio (avec 6 Semoventi 75/18) N’osant pas intervenir, les Français abandonnent donc la position à l’ennemi. 300 Fallschirmjäger interviennent dans le secteur. Des éléments du Pz Gren Rgt 47 accompagnés de chasseurs de chars italiens sont envoyés à Kairouan. Sousse et Sfax sont également occupés par le Feld-Bn T2 (Oberleutnant Krueger-Haye) qui y parvient par voie de chemin de fer, non sans que la locomotive n’ait essuyé en gare de Sfax le tir d’un char français facilement repoussé par la réplique d’un Pak 38. Le I Gruppo (du régiment de reconnaissance Lodi) du Maggiore Bocchini est déployé encore plus au sud. Le 23 novembre, une contre-attaque franco-américaine reprend Sbeitla aux Italiens.
Conscient que l’ennemi ne cesse de renforcer son dispositif en Tunisie, Anderson ne peut accorder un répit trop long à Evelegh pour préparer la reprise des opérations. De son côté, le 22 novembre, Nehring ordonne à ses hommes de se battre sur leurs positions jusqu’à la mort. Les unités de protection des aérodromes se renforcent. A Bizerte, ce sont les Allemands du Feld-Ersatz-Bn 16, tandis que des Bersaglieri surveillent le port. A Tunis, la Flugplatz (l’aérodrome) est défendue par des formations allemandes et italiennes de la Superga. Nehring s’attend d’un moment à l’autre à une attaque d’envergure de l’ennemi. Il considère Mateur, défendu par 2 compagnies du Feld Bn T3 et par la plus grande partie du Fallschirm Pionier Bn de Witzig, comme la zone de défense essentielle, sous-estimant l’importance pareillement cruciale de Medjze-el-Bab. Witzig ne tient donc la ligne qu’avec le seul Stab du I Bn et une compagnie. Une compagnie du Regiment Barenthin est pareillement détachée pour assurer la défense de Tébourba. La hauteur 250, jugée elle-aussi essentielle (elle se trouve à 14 km au SO de Mateur), est défendue par Barenthin et ses Fallschirmjäger.
20. Flak-Division (novembre 1942)
Division « von Broich »/« von Manteuffel » (novembre 1942)
Novembre 1942, premiers combats pour Tunis (1)
GEORG BRIEL
JOHN COMBE