Seconde Guerre Mondiale WWII

LE HEERESGRUPPE MITTE ET « BAGRATION » 

Quid des Panzer, des Feste Plätze et de la Wehmacht au cours de cette bataille?

LE HEERESGRUPPE MITTE ET « BAGRATION » 

Au cours de l’été 1944, l’armée allemande subit sur le front de l’Est l’un de ses plus grands désastres de la guerre, longtemps occulté par l’opération « Overlord ». L’offensive d’été soviétique, baptisée « Bagration », met en œuvre 4 fronts, avec 4 000 chars et canons automoteurs et 24 000 canons. En quelques jours à peine, le front allemand s’effondre. Tout en procédant à une poussée en profondeur, propre à leur conception de l’art opératif, les Soviétiques vont également opérer plusieurs manoeuvres en tenaille, à « l’allemande », comme ils ont déjà procédé à Stalingrad et Tcherkassy. Après un rappel des faits, nous tenterons, dans une étude centrée sur le Heeresgruppe Mitte, de tirer un bilan de cette bataille, notamment celui de l’intervention des Panzer et de la Luftwaffe, et poser la question de la qualité de l’armée allemande à ce stade de la guerre. 

La situation sur l’Ostfront à la veille de la bataille 

A l’issue de la campagne d’hiver 1943-1944, les Soviétiques ont libéré la quasi-totalité de leur territoire. L’Armée rouge a atteint les lisières orientales de la Pologne, de la Hongrie et de la Roumanie. Cette situation n’est pas sans alarmer les alliés du Führer. Si la Roumanie d’Antonescu reste pour l’heure encore fidèle au Reich, Hitler part à la menace de défection de la Hongrie en occupant le pays dès le 19 mars. Depuis l’automne 1943, la priorité des renforts de la Wehrmacht et le matériel le plus moderne sont destinés au front de l’Ouest, où la Westheer attend l’Invasion, prévue pour le printemps 1944. Alors même que l’Union Soviétique dispose désormais d’un formidable outil de combat, capable d’infliger de cuisantes défaites à son adversaire, les ressources disponibles pour l’Ostheer, qui vient pourtant de subir une série de défaites coûteuses,sont donc des plus ténues et limitées.  

Depuis l’été 1943, l’accumulation des revers contraint la Wehrmacht de dissoudre 16 divisions, tandis que pas moins de 60 autres sont désormais terriblement affaiblies, avec des effectifs très en deçà de la dotation théorique. La lutte contre les Alliés occidentaux limite les options stratégiques envisageables pour l’Ostheer. La situation des unités blindées allemandes, dont il est question en fin de cet article, est très parlante à cet égard. En juin 1944, 24 Panzer-Divisionen et Panzer-Grenadier-Divisionen sont déployées à l’Est, mais, à l’Ouest, la Wehrmacht dispose de 10 Panzer-Divisionen et Panzer-Grenadier-Division, tandis qu’en Italie, 6 autres Panzer-Divisionen et Panzer-Grenadier-Divisionen affrontent les Alliés en Italie. Ces données illustrent sans ambiguïté l’effet bénéfique du second front pour les Soviétiques. Dans leur immense confrontation avec les Soviétiques, les Allemands ont de surcroît abandonné l’initiative stratégique à leur adversaire. Hitler se refuse à envisager autre chose qu’une défense acharnée à outrance et se refuse à admettre les chiffres de productions d’armements soviétiques que son état-major lui soumet. Tactiquement, l’Armée rouge se révèle désormais être un adversaire des plus redoutables et sa puissance de feu, particulièrement son artillerie mais également les unités d’infanterie intégralement armés de pistolets-mitrailleurs, soutenue par un nombre considérable de blindés, ne peut a priori que conduire la Wehrmacht à subir les événements, sans espoir d’un retournement de la situation, faute de ne concentrer ses moyens sur un seul front.  

L’ordre de bataille du Heeresgruppe Mitte 

Le Heeresgruppe Mitte du Feldmarschall Busch est démesurément étalé sur des positions longues d’environ 1 000 km (la taille de la France). Il dispose pourtant pour cela de moyens respectables en apparence : 4 armées, 12 corps et 47 divisions. Les effectifs se montent à 849 000 hommes au 1er juin 1944 (avec les réserves de l’OKH), soit un total beaucoup moins impressionnant qu’il ne le semble a priori, en raison de l’immensité du front. Les services arrière, les permissionnaires et convalescents et autres Hiwis englobent presque la moitié de ces moyens. Les réserves manquent et elles sont dispersées (6 divisions, dont deux blindées : 20. Panzer et Panzergrenadier-Division Feldherrnhalle, cette dernière sans le moindre Panzer…), et les stocks de munitions sont par ailleurs insuffisants. 

Hitler repousse sans ambages la proposition bien téméraire d’un redéploiement 250 km en arrière, à l’abri de la Bérézina, retrait qui aurait permis de dégager une réserve de 10 divisions qui fait défaut. Sa demande de repli le long du Dniepr et sur un axe Orcha-Vitebsk se heurte pareillement à une fin de non-recevoir, Hitler se refusant à abandonner Vitebsk. Ce raccourcissement du front de 80 km aurait libéré au moins 3 divisions, alors même que les réserves font défaut et que la défense aurait pu s’appuyer plus efficacement sur de larges coupures humides.  

Les trois armées attaquées par les Soviétiques alignent 336 573 soldats retranchés sur des positions trop fragiles. Si on se gausse (parfois injustement) de la médiocrité des divisions statiques de l’Atlantikwall (les Bodenstandigdivisionen), que dire des Infanterie-Divisionen qui constituent l’épine dorsale de l’Ostheer ? Les effectifs de la plupart de ces unités oscillent autour de 10 000 hommes. Certes, l’adversaire n’est ni l’armée américaine ni l’armée britannique, et il n’est pas logé à meilleure enseigne, puisque beaucoup d’unités soviétiques n’ont que 6 000 hommes (dont la moitié de combattants de première ligne), parfois beaucoup moins. 

Les effectifs dont dispose Busch ne sont d’évidence pas à la mesure de l’immensité du front. Le béton, alloué en priorité à l’Atlantikwall, fait défaut : le dispositif consiste avant tout en tranchées et positions de campagne, certes parfois généreusement dotées en mines et barbelés. Le Heeresgruppe Mitte est déployé à raison d’une division tous les 19 kilomètres en moyenne (8 kilomètres au Heeresgruppe Nordukraine). Une moyenne peu significative : chaque division se voit le plus souvent assigner l’énorme tâche de défendre un front de 20 à 30 kilomètres, voire davantage, soit le double de la norme. …Dans ces conditions, la moyenne des défenseurs en première ligne se borne à seulement 80 fantassins par kilomètre de front ! La densité moyenne atteint au mieux 350 hommes et 6 tubes d’artillerie et de Pak par kilomètre dans les zones les plus menacées, à tout le moins les plus susceptibles d’être attaquées. Des chiffres peu significatifs en fait, puisque les moyens lourds ne sont évidemment pas disposés de façon régulière, mais ces données montrent combien la situation est difficile pour le Heeresgruppe Mitte, alors même que l’assaillant, par définition, peut concentrer ses unités là où il entend frapper en force. Bien plus, toute défense en profondeur fait défaut et les réserves sont très limitées, puisque presque toutes les unités sont déployées sur la ligne de front. Les défenses sont généralement échelonnées sur 5 à 6 kilomètres de profondeur (15 km de part et d’autre de l’autoroute Moscou-Minsk et au sud de Vitebsk), sur trois lignes.  

Si on détaille davantage, on observe, à la Pz AOK 3 de Reinhardt, que la 252. ID et le Korpsabteilung D (IX. AK) n’ont que 102 soldats au kilomètre… 10 divisions (2 ou 3 000 fantassins chacune) pour 216 km de front (soit une longueur supérieure à celle du front de Normandie au même moment…). Reinhardt dispose de réserves du Heeresgruppe Mitte : 95. et 14. ID, un bataillon d’assaut, des troupes du génie et d’artillerie, une Sturmgeschütz-Brigade et un bataillon de Panzerjäger doté de Hornisse. Le dispositif reste pourtant indiscutablement insuffisant : une percée ne peut s’effectuer sans difficulté majeure. Le LIII. AK, chargé de défendre Vitebsk, n’est guère mieux loti puisqu’il doit tenir 90 km de front avec 4 divisions, même s’il s’agit de la plus forte concentration de l’armée. Quant à la réserve de 60 Sturmgeschütze, seul renfort pour appuyer les Pak et les Panzerjäger, de quel poids pourra-t-elle être face au déferlement soviétique ? Une situation qui est à l’avenant sur l’intégralité du front.  

Au sud de la Pz AOK 3, la voie d’accès principale vers le coeur de la Biélorussie est défendue par la 4. Armee, avec 10 divisions sur un front de 260 km, mais avec la puissante 78. Sturm-Division[1] (48 blindés Sturmgeschütze et Marder III ; 101 pièces d’artillerie, 5 700 fantassins). Vers Moguilev, les densités sont d’à peine plus de 120 Landser au kilomètre. Ces faibles densités sont une constante au cours de la bataille. Début juillet, Model n’est pas plus à la fête : il ne dispose que de 12 divisions et des petites unités pour tenir 430 kilomètres, dont 155 absolument dépourvus de troupes… 

Pis, en mars 1944, le Führerbefehl n°11 décide du principe des Feste Plätze, places fortifiées où les garnisons sont tenues de résister « jusqu’au dernier homme et à la dernière cartouche. ». 29 villes sont retenues à l’Est. Plus de dix divisions du Heeresgruppe Mitte sont retenues par les exigences de cette stratégie pour assurer la défense de Vitebsk, Orcha, Moguilev et Bobruisk. Or, les armées du Heeresgruppe Mitte n’ont pas les moyens de mener une bataille mobile qui, seule, permettrait la sauvegarde des garnisons qui seraient assiégées… 

A la veille de la bataille, Hitler, qui attend la confrontation principale sur un autre secteur de l’Ostfront, est confiant quant aux capacités du Heeresgruppe Mitte de mener à bien sa mission défensive, tâche dont il s’est acquitté avec brio à l’automne 1943 et au début de l’année 1944. Ainsi, si le Heeresgruppe Mitte concède Smolensk le 7 septembre 1943, c’est à l’issu d’un mois de lutte acharnée et le coût s’avère particulièrement élevé, puisque les Soviétiques perdent le tiers des effectifs engagés, soit 450 000 combattants. De façon similaire, du 13 décembre 1943 au 18 janvier 1944, la 1ère bataille de Vitebsk aurait coûté 150 000 hommes, 1 200 chars et 350 canons aux Soviétiques, pour seulement 20 000 pertes aux Allemands. Les combats reprennent peu après cette première offensive mais le front allemand tient le choc. 

Des atouts pour les Allemands ou pour les Soviétiques ? 

            Un des atouts des Allemands est celui d’avoir eu le loisir de disposer de plusieurs mois pour édifier un dispositif solide. La fiabilité des défenses semble acquise au regard des succès réitérés remportés dans le secteur Vitebsk-Orcha. La faiblesse des moyens en blindés laisse présager de sérieuses difficultés en cas de percée soviétique. Le Heeresgruppe Mitte est-il si pour autant dépourvu en moyens antichars ? Sa puissance d’arrêt des masses blindées soviétiques est-elle négligeable ? Outre les batteries de la Luftwaffe, le Heeresgruppe Mitte aligne le total respectable de 3 236 pièces d’artillerie, dont 1 305 pièces de campagne, dans la zone d’attaque. Plus de 1 000 Pak –sans compter les Flak de 8,8 cm- attentent donc les vagues de T-34 au sein des trois Armeen qui seront attaquées : un chiffre non négligeable à prendre en compte, car la puissance de ces canons ainsi que leur létalité sur le champ de bataille en font des pièces redoutables. Il convient en outre d’ajouter la présence de centaines de Panzerjäger -les Hornisse/Nashorn et autres Marder III- qui, plus mobiles, sont également à même, a priori, de contrecarrer bien des efforts de percée de la part de leurs adversaires. 

Le terrain peut se prêter à l’embuscade, d’autant que les Allemands disposent à profusion de Panzerfäuste, Panzerschreck et mines magnétiques. Ainsi, la 260. ID tient-elle 32 km de front, mais il s’agit de collines boisées. Au sud de la Bérézina, la couverture forestière du secteur et les nombreux marécages semblent jouer en faveur du défenseur. Lacs, étangs, rivières, marécages, bois, routes boueuses… tout semble concourir à rendre toute percée bien hasardeuse. De fait, les chemins forestiers ne sont pas spécialement propices à l’intervention de forces motorisées. Ainsi, comparé à d’autres zones du front, le XXXXI. Panzerkorps semble relativement solidement déployé avec 13 000 combattants et une centaine de Pak et de StuG pour 70 km du front en terrain favorable. Enfin, la ténacité et le professionnalisme du Landser et des cadres de la Wehrmacht peuvent faire la différence. La combattivité n’est pas à remettre en cause : l’angoisse de la perspective d’une détention dramatique en Sibérie peut aussi être de nature à prolonger le combat de façon acharnée… 

En regard de ces quelques les atouts, les avantages dont disposent les Soviétiques sont tels qu’ils semblent assurer la victoire à coup sûr. La surprise stratégique constitue le premier de ceux-ci. Les préparatifs de l’Armée Rouge, opérés avec une dextérité remarquable, ne sont pas détectés à temps par les Allemands, et cette erreur de jugement va conduire à l’un des plus grands désastres subis par la Wehrmacht au cours de la guerre. Il est intéressant de noter que le haut-commandement allemand se leurre totalement dans ses supputations stratégiques au cours de ce si crucial été 1944, puisqu’il attend le débarquement allié dans le Pas-de-Calais et estime que les Soviétiques vont exploiter les succès remportés au cours de l’hiver au sud de l’Ostfront.  

Les Soviétiques ont bénéficié de l’immense défaillance du renseignement adverse, admirablement leurré par la Maskirovka. Au moment de la grande offensive d’été soviétique, les mesures de déception soviétiques sont en effet tellement efficaces que les officiers supérieurs allemands sur le front de l’Est sont persuadés que l’axe majeur de l’offensive sera dirigé au sud, face au Heeresgruppe Nordukraine, ainsi que contre le HeeresgruppeSüdukraine. Hitler est fermement convaincu que les Soviétiques vont chercher à s’assurer du contrôle du pétrole roumain et percer en Pologne. Le secteur sud offre aussi les plus belles opportunités d’exploitation, sur un terrain particulièrement propice à l’évolution des formations mobiles. Pour Staline, « Bagration » a l’intérêt d’être l’opération la plus à même de surprendre l’ennemi, tout en offrant la perspective de mettre gravement en péril les forces allemandes déployées en Ukraine, une fois acquise la destruction du Heeresgruppe Mitte. La clé du succès réside toutefois dans le fait que la Wehrmacht ne renforce pas son dispositif dans les secteurs prévus pour l’offensive. 

Dans les secteurs d’attaques, le ratio est tellement défavorable aux Allemands que la percée semble inévitable : les Soviétiques ne peuvent échouer (une donnée que les thuriféraires de l’Armée rouge ne semblent pas admettre). Ces derniers jouissent d’abord des faiblesses de leur adversaire dans plusieurs domaines décisifs. Les Allemands pèchent par un sentiment de supériorité et une sous-estimation de l’adversaire qui peut en partie surprendre à ce stade de la guerre. La question des faibles densités de combattants allemands sur la ligne de front est cruciale.  Les défenses allemandes manquent par ailleurs singulièrement de profondeur et les réserves font défaut. L’état des unités laisse pantois. L’un des écueils majeurs de la Wehrmacht dans le secteur central de l’Ostfront est son incroyable faiblesse en moyens blindés. Busch ne dispose que de 553 blindés le 1er juin 1944.  Les Allemands manquent par ailleurs de véhicules motorisés, un problème majeur récurrent, qui, certes, handicape également son adversaire, qui ne sera jamais capable d’égaler les forces alliées occidentale sur le plan de la motorisation, malgré les arrivées massives de camions effectuées dans le cadre du Lend-Lease

Le terrain est-il toujours à l’avantage des Allemands ? A contrario des éléments avancés précédemment, qui rassurent des généraux allemands persuadés de la pertinence de leurs analyses en la matière, le terrain peut s’avérer beaucoup moins contraignant qu’il ne le paraît de prime abord pour un assaillant téméraire et disposant de moyens (ce qui est le cas des Soviétiques), car si la multiplication des forêts et des cours d’eau, ainsi que des marécages, empêchent, a priori, un emploi optimal des forces blindées, cette configuration du champ de bataille favorise les manoeuvres de débordement. Pis, les Soviétiques ont prévu de multiplier les opérations de nuit, pouvant générer de la confusion, mais également propices aux infiltrations, tactique que l’Armée rouge, aguerrie au contact de la Wehrmacht, a adopté pour ses attaques. Ainsi, si l’offensive de l’Armée Rouge sera en apparence moins foudroyante face à la 4. Armee qui bénéficie de défenses solides, notamment en raison de la présence de la 78. Sturm-Division, la 11e Armée de la Garde met à profit le caractère forestier de la zone pour s’infiltrer et, finalement, surmonter l’obstacle.  

            La concentration de moyens est stupéfiante. 90% des chars sont concentrés sur des fronts très étroits. 2 715 chars et 1 355 canons d’assaut participent à « Bagration ». On dénombre jusqu’à une moyenne de 50 canons et mortiers au kilomètre en moyenne au 3e Front de Biélorussie, ce qui est déjà confortable, sachant que la densité est bien supérieure à cette moyenne dans les secteurs d’attaque. La zone d’assaut du 1er Front de Biélorussie atteint 28 km (sur deux secteurs), celle du 2e Front de Biélorussie se limite à 12 km, celle du 3e Front de Biélorussie, est de 40 km (2 zones) et celle du 1er Front de la Baltique, 25 km. L’artillerie et les chars soviétiques bénéficient d’un ratio très favorable : 9 contre 1. Dans certains secteurs décisifs, comme au sud de la Bérézina, les Russes attaquent à 15 contre 1 en chars.  

1,7 millions de soldats soviétiques sont impliqués dans l’opération. Certes, nombre de divisions sont réduites à 6 000 hommes, mais le chiffre reste impressionnant, d’autant que le soutien d’artillerie –une des forces de l’Armée Rouge- est conséquent, puisqu’il se monte à 10 563 canons et obusiers ainsi que 2 306 lance-roquettes. A ce total étourdissant il convient d’ajouter 4 230 canons antichars et 11 514 mortiers de 82 mm et de 120 mm. La puissance de l’artillerie russe, pourtant efficiente depuis des années, est proprement stupéfiante et consterne les défenseurs. Les Allemands concèdent une habileté de plus en plus marqué des Soviétiques dans l’art d’utiliser l’artillerie, variant les procédures de tirs et l’utilisation des tubes. « L’infanterie est entrée dans la danse en se guidant directement sur les explosions de ses propres obus » rapporte un Soviétique. Près de trois heures de tirs, le feu s’abattant au final sur les seules premières lignes et leurs arrières immédiats. L’effet de saturation est terrifiant. Pour la première fois sur l’Ostfront, les Soviétiques mettent en œuvre un double barrage roulant. Un luxe désormais possible à la faveur des incroyables moyens mis à disposition des fronts qui vont passer à l’attaque. 

Le bombardement des positions et des colonnes allemandes ne sera pas le fait que des seules batteries d’artillerie. L’appui aérien est tout aussi massif puisque les forces aériennes russes sont particulièrement impressionnantes : 5 327 appareils sont engagés sous le contrôle direct des quatre fronts engagés, auxquels il convient d’ajouter 1 007 bombardiers. La Luftwaffe est donc surclassée à 1 contre 7 !  

La supériorité soviétique est donc manifeste dans tous les domaines, à un point jusque-là inégalé. Alors que l’Armée Rouge compte sur ses partisans pour déstabiliser les voies de communications et de ravitaillement adverses, les Soviétiques ont par ailleurs consentis des efforts conséquents pour assurer une logistique efficiente et adaptée. Pendant les six semaines précédant l’offensive, 5 700 000 t de ravitaillement sont acheminées par les soviétiques à proximité du front, dont 400 000 t de munitions et 300 000 t de carburant ! 

La préparation est tout aussi méticuleuse dans domaine du génie, dans lequel les Soviétiques comblent certaines carences, aussi bien en ce qui concerne les moyens de franchissements des coupures humides que pour les troupes d’assaut, notamment face à la 78. Sturm-Division. Les défenses allemandes, les nombreux cours d’eau et les zones marécageuses exigent un effort particulier et une certaine capacité d’innovation.  L’Armée rouge engage notamment des T-34 spécialisés et équipés pour le déminage ainsi que des tanks lance-flammes. Les résultats montrent que les forces de Staline ont su relever le défi : sur la Pronia, en direction de Moguilev, les Soviétiques lancent 78 passerelles d’infanterie et 4 ponts de 60 tonnes dès le 23 juin…  

L’opération « Bagration » : le désastre s’accomplit sur l’Ostfront 

Dans la nuit du 19 au 20 juin, les Allemands interceptent les émissions radio soviétiques à destination des partisans, qui ne sont en mesure de placer que 14 000 charges de démolitions sur les voies ferrées, soit beaucoup moins que prévu (40 000). Le 22, les Allemands constatent une activité fébrile chez l’ennemi. Les Soviétiques procèdent en effet à des reconnaissances en force destinées à s’assurer si la première ligne de défenses allemandes est occupée. Des combats de plus grande ampleur sont déjà menés de part et d’autre de Vitebsk. Après les repérages, un déluge de feu s’abat sur les positions allemandes, tandis que l’aviation entre dans la danse. L’opération « Bagration » proprement dite débute à 5 heures du matin, le 23 juin 1944. Les deux heures de la préparation d’artillerie sont particulièrement intenses puisque chaque pièce de 122 mm est approvisionnée à 160 obus, soit la bagatelle de 6 tonnes de munitions. Les témoignages fournis par les combattants allemands sont tous unanimes pour affirmer que le tir de barrage a atteint une intensité jusque là inégalée. Toutefois, le brouillard matinal et la poussière soulevée par les obus tirés sur le champ de bataille empêchent la VVS d’être pleinement efficiente. L’infanterie russe passe alors à l’attaque, selon un schéma tactique qui a évolué, abandonnant les coûteux assauts des années précédentes au profit d’une concentration sur des secteurs choisis, à la faveur d’un soutien conséquent d’armes lourdes et d’artillerie, en utilisant le terrain au mieux, tout en bénéficiant du soutien des blindés qui ne dévoilent leur présence qu’au moment opportun.  

La Wehrmacht comprend d’emblée qu’elle est confrontée à une menace majeure. Les positions de la 3. Panzerarmee sont sérieusement entamées sous les assauts du 1er Front de la Baltique de Bagramian et du 3ème Front de Biélorussie de Tcherniakovsky. Pour les généraux allemands, il est évident que la manœuvre d’enveloppement de Vitebsk est en passe de réussir. Dans la nuit du 23 au 24, la 4ème armée d’assaut a percé le front et, à midi, la 6ème armée blindée de la Garde est déjà sur la rive est de la Dvina. Au sud, la 43ème armée soviétique complète l’encerclement. Hitler n’autorise qu’un repli partiel et s’obstine à tenir la cité de Vitebsk. Il est trop tard pour les 28 000 hommes du III. Armee-Korps de Gollwitzer. Le 27 juin, la messe est dite : les rares rescapés étant pour beaucoup massacrés par les partisans au cours de leur fuite vers l’ouest. Le désastre est sans précédent : en cinq jours, les effectifs engerbés par la Pz AOK 3 s’effondrent de 200 000 à 40 000 hommes et de 650 à 70 canons ! 

Dans le secteur de la 4. Armee, la situation est plus délicate pour les Russes. La route asphaltée Moscou-Minsk, sise entre Smolensk et Orsha, constitue sans conteste l’objectif majeur. Les fortifications allemandes sont solides et la défense en est confiée à la 78. Sturm-Division, particulièrement bien dotée en fantassins, en artillerie et en blindés. Au sud de cette unité est positionnée la 25. Panzer-Grenadier-Division, elle-aussi fort bien équipée, avec 96 blindés. Pour assurer la percée, la 11ème armée de la Garde du 3ème Front Biélorusse de Tcherniakovsky engage des groupes d’assaut formés à cet effet, comptant chacun dans leurs rangs de nombreux blindés de soutien, dont des T-34 démineurs. Toutefois, la résistance acharnée des combattants de la Wehrmacht permet de repousser les premières tentatives de percée. Les pièges, les mines et les Panzerfäuste opèrent des coupes sombres. Les échecs du début d’année vont-ils se réitérer ? Non. Trois divisons d’infanterie russes parviennent à s’enfoncer de 10 kilomètres en terrain forestier tandis qu’une quatrième unité s’infiltre en terrain marécageux. Le 2ème corps blindé de la Garde exploite immédiatement l’opportunité qui s’offre à lui tandis que, le 24 juin, échouent toutes les tentatives allemandes pour repousser cette percée au sud du lac Orekhi. Le 25 juin, la 11ème armée de la Garde écrase enfin les positions de la 78. Sturm-Division et menace Orsha, tandis que la 5ème armée blindée de Rotmistrov exploite à son tour en direction du sud et de l’ouest en traversant les positions de la 5ème armée. Von Tipelkirsch comprend alors qu’il lui faut absolument retraverser rapidement le Dniepr s’il veut sauver son XXVII. AK. Dans la nuit du 26 au 27, des unités d’infanterie de la 31ème armée et de la 11ème armée blindée de la Garde s’emparent d’Orscha. Rotmistrov peut alors poursuivre l’avance en direction de la Bérézina. Pour parer la menace près de Borisov et assurer la ligne de la Bérézina afin pour permettre le repli de la 4. Armee, la Wehrmacht déploie à la hâte la 5. Panzer-Division, détachée du HeeresgruppeNordukraine, et le s. Panzer-Abteilung 505, soit 154 Panzer dont 29 Tiger

La bataille de Moghilev oppose au même moment le 2ème Front de Biélorussie de Zakharov à la 4. Armee. Contrairement à certains de ses confrères mieux lotis, Zakharov dispose de peu de blindés et d’aucune unité de la Garde. L’assaut soviétique précédé des vagues de bombardiers et des tirs de barrages de l’artillerie submerge pourtant les premières lignes allemandes et les Frontoviki s’enfoncent de plusieurs kilomètres en dépit de l’intervention de la Panzer-Grenadier-Division « Feldherrnhalle », certes très affaiblie. Après trois jours de combats très coûteux, les 49ème et 50ème armées percent le dispositif allemand. Celui-ci n’est toutefois pas enfoncé en profondeur, faute d’exploitation réussie, sur un terrain défavorable aux unités mobiles. Le 28 juin, la ville de Moghilev est encerclée, mais il faudra sept jours de combats acharnés au 76ème corps de fusiliers pour venir à bout de la défense désespérée de la 12.ID.  

De son côté, au 1er Front de Biélorussie, Rokossovsky, handicapé par la nature marécageuse du terrain, éprouve plus de difficultés avec pour réaliser une brèche. Toutefois, le front allemand cède dès le 24 juin et la 3ème armée réalise une percée de 10 km. Jordan, qui commande la 9. Armee, est vite confronté à une deuxième percée, œuvre de la 65ème armée. Le 26 juin, la 20. Panzer-Division est repoussé sur Bobruisk, qui est menacée à l’est par le 9ème corps blindé et au sud par le 1er corps blindé de la Garde. Pis, le lendemain, le 9ème corps blindé parvient à s’assurer le contrôle des passages majeurs sur la Bérézina, isolant plusieurs divisions d’infanterie allemande dans le processus. 40 000 soldats allemands sont ainsi encerclés dans une poche de 25 km de diamètre à l’est de Bobruisk. 15 000 parviennent à percer vers l’ouest et rejoignent les positions de faible 12. Panzer, cédée par la Heeresgruppe Nord. Abasourdi par ces échecs répétés alors même que la situation est également critique en Normandie, Hitler ne trouve rien de mieux à faire que de relever Busch de son commandement et de saquer également Jordan, le chef de la 9. Armee. Model, qui succède à Busch, est confronté à une situation sans espoir. En moins d’une semaine de combat, les troupes de Rokossovsky ont infligé 70 000 pertes aux Allemands. Ainsi, au 28 juin, en 6 jours, Vitebsk, Orcha, Moguilev et Bobruisk sont tombées tandis qu’une brèche s’est ouverte entre le Heeresgruppe Nord et le Heeresgruppe Mitte, dont 2 armées sont sérieusement réduites et isolées d’une 3e . 

Un bilan dramatique pour la Wehrmacht 

Au 29 juin, sur les 400 km à vol d’oiseau (et donc beaucoup plus sur la ligne de front…) de la Dvina au Pripet, le Heeresgruppe Mitte n’en tient plus qu’à peine 100, et encore sont-ils coupés en deux tronçons, l’un de 30 km dans le secteur de Polotsk, et un autre de 70 km. Ailleurs, ce ne sont que des restes malmenés qui fuient vers l’Ouest… La percée réalisée, l’exploitation soviétique qui s’ensuit est aussi spectaculaire que rapide. Le 3 juillet, Minsk tombe. L’encerclement réalisé par les 1er et 3ème Fronts Biélorusses laissent de nombreuses poches allemandes isolées à l’est de la ville. Les Soviétiques obtiennent les premières redditions de masse de soldats allemands de la guerre : quatre corps -70 000 hommes- déposent les armes dans les forêts environnantes de Minsk. Les divisions les plus solides, encore cohérentes, tiennent quelques jours, jusqu’à épuisement des vivres et des munitions. Sur 150 000 hommes de la 4. Armee, 900 rejoignent les lignes allemandes… A la grande fierté des Moscovites 57 000 captifs sont exhibés à Moscou le 17 juillet, à l’occasion d’une parade triomphale. 

Au 10 juillet, les pertes définitives subies par les Allemands en Biélorussie se montent à 250 000 hommes (certaines recherches avancent le chiffre de 400 000), dont 150 à 175 000 prisonniers…25 généraux ont été perdus. Plus de 30 divisions sont retirées de l’ordre de bataille, dont 17 à titre définitif.  La 4. Armee est détruite à 95%, la 9. Armee à 80% et la 3. Panzerarmee à 75%. Un bilan sans équivalent depuis le début de la guerre 2 fois plus de pertes que pour l’encerclement de Stalingrad en quatre fois moins de temps… Une brèche de 70 kilomètres s’est par ailleurs ouverte en direction de la Baltique. Pour obtenir cette victoire, les Soviétiques ont consenti la perte de 180 000 hommes, ainsi que 3 000 blindés, 2 500 canons et 822 avions. 

L’effet « domino » de « Bagration » : le désastre s’étend à l’intégralité de l’Ostfront 

            Après Minsk, le drame de l’Ostheer se poursuit, faute de parvenir à reconstituer rapidement un front cohérent. L’espoir d’obtenir un renfort conséquent du Heeresgruppe Nordukraine s’effondre puisque, le 13 juillet, le 1er Front Ukrainien de Koniev frappe à son tour en Galicie. Le groupe d’armée du General Harpe, articulé autour de la 1. Panzerarmee d’Heinrici et de la 4. Panzerarmee de Nehring, soit 420 Panzer et StuG, 370 000 hommes et 700 avions. Koniev bénéficie d’un net avantage numérique, puisqu’il lance dans la bataille 1,2 millions d’hommes, appuyés par 2 000 chars, 16 000 canons et 3 250 avions, d’autant que l’assaut se concentre sur un secteur étroit, ne dépassant pas 25 kilomètres de large. Dans ces conditions, la percée est vite réalisée et 45 000 soldats allemands sont encerclés autour de Brody. Après de durs combats autour de Lvov, où 40 000 Allemands sont également encerclés et  confrontés à la résistance polonaise qui va faciliter la prise de la ville par les Soviétiques (le NKVD s’empresse toutefois d’interner les responsables du mouvement de résistance, resté fidèle au gouvernement en exil à Londres) et de la rivière San, Koniev parvient sur la Vistule dans le secteur de Sandomierz, établissant dans la foulée plusieurs têtes de pont que la Wehrmacht s’avère bien incapable de résorber. Les pertes ont à nouveau été très lourdes pour le Reich puisque Harpe perd 100 000 hommes et 350 Panzer, contre 300 000 pertes et 1 285 chars détruits pour les troupes de Koniev.  

Le 13 juillet, le même jour que l’offensive de Koniev, la frontière soviéto-polonaise d’avant-guerre est atteinte par les troupes soviétiques. Les forces de Joukov ont repris toute la Biélorussie et s’apprêtent à déboucher en Pologne et dans les Pays Baltes, isolant presque le Heeresgruppe Nord. Vilnius tombe le 13 juillet, Lvov le 27 et Brest-Litovsk le 28. Les forces de Rokossovski s’approchent de Varsovie quand une contre-attaque désespérée de Model les arrête. Début août, les armées de Joukov se sont avancées de plus de 700 kilomètres et sont épuisées. 

Succès russe éclatant 

« Bagration » représente de très loin le plus grand succès soviétique de la guerre en termes de réussite sur le champ de bataille. L’Armée rouge perd 1 000 000 hommes pendant l’opération « Bagration » et les offensives Lvov-Sandomierz et sur Kovel-Lublin, mais seulement 240 000 définitives, pour 700 000 Allemands, mais plus de pertes définitives. La Wehrmacht ne se remettra en fait jamais de ces pertes excessives, puisque presque le quart des effectifs disponibles à l’Est sont engloutis durant les terribles combats de l’été 1944. Couplée avec l’opération menée dans l’axe Lvov-Sandomierz par Koniev et Kovel-Lublin par Rokossovski qui parvient presque jusqu’à Varsovie, « Bagration » provoque un effondrement du front de l’Est et permet in fine l’isolement du Heeresgruppe Nord en Courlande. Cette victoire spectaculaire va également favoriser l’irruption des forces soviétiques dans les Balkans. La poursuite des opérations de l’Armée Rouge doit toutefois marquer une pause pour des raisons logistiques. Cette conjonction de désastres à l’Ouest comme à l’Est ne peut que pousser les conjurés allemands regroupés autour de von Stauffenberg de passer à l’action. Hitler survit pourtant miraculeusement à l’attentat perpétré contre lui le 20 juillet à son quartier-général de la Wolfschantze.  

Il est erroné de penser que la victoire russe est due avant tout à la pensée stratégique ainsi qu’à une douteuse maîtrise de l’art opératif (la poussée de l’Armée rouge vers l’Ouest n’est pas moins impressionnante que la chevauchée de Patton au débouché d’Avranches). La supériorité matérielle et numérique a en effet tenu un rôle essentiel, décisif et indispensable au succès soviétique. Non seulement l’Ostheer manque d’hommes, mais elle doit faire face à un adversaire bien plus nombreux qu’elle dans les zones d’attaques. Certes, le mythe du « rouleau compresseur » doit être revu, mais pas de manière absolue. On ne peut que constater la validité des plans retenus par le haut-commandement soviétique et surtout l’habileté et le brio avec lesquels ils seront suivis, de même que la façon où seront exploitées plusieurs opportunités, rendues possibles uniquement par l’absence de réserve stratégique dans le camp adverse.  

           « Bagration » doit précéder l’offensive majeur au Heeresgruppe Nordukraine. Le processus d’attaque en échelon des Russes de la Finlande à la Roumanie n’est en rien original. Fixer l’ennemi et le contraindre à envoyer ses réserves loin d’une zone du front où va bientôt se déclencher une offensive : n’est-ce pas la méthode de Montgomery déjà employée à El Alamein puis celle des Alliés en Normandie ? Une manière de procéder réalisable qu’avec la faveur d’une supériorité numérique confortable, ce qui est bien le cas de Joukov. Elle suppose également la réussite du plan d’intoxication de l’adversaire, ce qui est aussi le cas. Si un rapport de force extrêmement favorable a tenu un rôle essentiel, le succès soviétique ne saurait être nié : la rapidité de l’effondrement allemand est proprement stupéfiante. 

La Panzerwaffe au cours de la bataille 

            Les unités de Panzer sont la force de frappe de la Wehrmacht et elles constituent son fer de lance. Comment ces unités se sont-elles comportées au cours de la bataille ? 

En mai 1944, l’Ostheer et la SS déploient 24 Panzer-Divisionen et Panzer-Grenadier-Divisionen face aux Russes, respectivement 9 pour le HeeresgruppeNordukraine, 9 pour le Heeresgruppe Ukraine Sud et seulement 4 pour le Heeresgruppe Mitte, ainsi que 2 pour le Heeresgruppe Nord. Cet ensemble représente 1 700 Panzer et Sturmgeschütze opérationnels (il convient d’y ajouter 700 autres blindés non opérationnels, ainsi que les Panzerjäger ). Les sources parlent de 4 700 à 5 250 blindés à l’Est, total qui inclut les engins en ateliers et la nouvelle production, sachant que de nombreux blindés –la moitié- appartiennent par ailleurs à des unités indépendantes –brigades de Sturmgeschütze ou Abteilungen de Tiger– ou sont engerbés au sein des Infanterie-Divisionen), ce qui engendre une dispersion des engins blindés. A l’Ouest, la Wehrmacht dispose de 10 Panzer-Divisionen et Panzer-Grenadier-Division, totalisant 2 000 chars et canons d’assaut. En Italie, 6 Panzer-Divisionen et Panzer-Grenadier-Divisionen alignent pour leur part 450 blindés. Autant d’unités qui font défaut face à la déferlante soviétique… 

            Le meilleur côtoie le pire. Après les départs pour renforcer le Heeresgruppe Mitte (3 divisions blindées du LVI. Panzerkorps ont rejoint le Heeresgruppe Nordukraine, sur demande de Model…), le Heeresgruppe Nordukraine aligne des éléments fort hétéroclites, qui totalisent certes le chiffre respectable de 900 Panzer et StuG (chiffre qui inclut vraisembablement les Panzerjäger). Si la 1. Panzer-Division aligne 96 blindés (32 Panther, 34 Panzer IV, 12 StuG, 18 Panzerjäger) et la 16. Panzer-Division, 80 (pour moitié des Panther), la 8. Panzer-Division n’en compte qu’à peine 33 (11 Pz IV, 19 Panzerjäger et 3 Pz III bien obsolètes), tandis que la 17. Panzer-Division possède 50 Panzer. Ces chiffres illustrent sans l’effet de la priorité accordée à la Westheer qui attend l’Invasion en France de pied ferme. Le Heeresgruppe Nord n’est pas à la fête : les 16. et 18. Armeen ne peuvent compter que sur 284 Panzer et Sturmgeschütze, dont 30 Tiger. La 12. Panzer (à peine 11 000 hommes) n’aligne que 35 Panzer IV et 9 Panzer III obsolètes à canon long de 5 cm… Deux unités puissantes constitutives de toute Panzer-Division font également défaut à la 12. Panzer : son Panzerjäger-Abteilung ainsi que l’Aufklärungs-Abteilung… 

            Que reste t-il à Busch ? Les dénominations de Panzerarmee et de Panzerkorps sont trompeuses, particulièrement au sein du Heeresgruppe Mitte (si la Pz AOK 3 engerbe 60 000 chevaux, elle ne possède pas le moindre Panzer…). En juin 1944, le Heeresgruppe Mitte n’aligne plus que 4 unités motorisées, dont seulement deux en réserve (20. Pz avec 56 Panzer et Feldherrnhalle, cette dernière sans Panzer ; sans compter que la 14. ID ne dispose pas de camions). La 25. Panzergrenadier-Division est elle-même déployée en première ligne, sur 17 km, avec 96 blindés (31 Pz, 45 StuG, 10 Marder III) et 60 canons et obusiers. La 18. Panzergrenadier-Division, en partie hippomobile ( !), ne totalise que 31 Panzer IV… Avec les engins présents avec les Infanterie-Divisionen, Busch peut compter sur 495 Panzer et Sturmgeschütze, auxquels il convient d’ajouter les Panzerjäger. Les Soviétiques attaquent donc à près de 10 contre 1… La part du lion est allouée à la 4. Armee, avec pas loin de 300 blindés (225 selon certaines sources)… Ce qui en dit long sur la faiblesse du dispositif sur le reste du front, grand comme la France !  La 9. Armee ne compte pour sa part que 75 StuG sur 280 km… Pis, à part une poignée de Tiger, les meilleurs Panzer sont ailleurs : les Russes affronteront surtout des Panzer IV, y compris dans les divisions engagées en renfort (les Abteilungen de Panther sont en formation ou en reconstitution, souvent en France…). 

Quelques soient les insuffisances constatées, les unités de Les Panzer restent les pompiers du front. Le haut-commandement allemand peine toutefois à déterminer où engager les réserves de Panzer, tant les foyers d’urgence s’allument sur toute l’étendue du front… Leur entrée en lice pour contrer « Bagration » a des fortunes diverses, souvent très en-deçà des nombreux succès obtenus par la Panzerwaffe pendant des années. Lorsque la Feldherrnhalle intervient vers Mogilev, elle le fait en vain. Il faut dire que cette division, qui porte certes un nom prestigieux, pèche par son manque de puissance. Elle est ainsi sévèrement « corrigée » le 24 juin lorsque des Sturmoviks surprennent la colonne de Panzergrenadiere en pleine traversée de la Resta. Bloqués par la destruction des éléments de tête sur le pont, pas moins de 500 véhicules sont incendiés dans une attaque qui vire au carnage…  

La 20. Panzer-Division n’est pas plus favorisée par la tournure des événements. Les terribles coups de griffes des Panzer semblent parfois appartenir au passé quand une unité subit des revers aussi cinglants qu’humiliants… Lorsque Rokossowski enfonce le front de la 134. ID, ouvrant ainsi Minsk depuis Bobruisk, Jordan réclame de l’aide à Busch, qui lui accorde la 20. Panzer-Division et ses 71 Panzer IV. Mais, alors que l’unité est en route, elle est détournée pour parer une autre menace : la 65e armée de Batov a percé à son tour au sud de Bobruisk. S’ensuit un changement malheureux de direction pour la 20. Panzer, sur un terrain difficile. La 20. Panzer-Division est clouée sur place, le 25 juin, par l’intervention combinée des Sturmovik, de l’artillerie et des blindés qui surprennent un assaillant incapable de déboucher et dont l’attaque en pince contre le 1er Corps de la Garde s’avère être un franc fiasco… La maîtrise de la coopération interarmes qui fait la force de la Wehrmacht fait défaut face au 1er Corps blindé de la Garde : si ce dernier subit 60 pertes en chars, la 20. Panzer voit son parc de blindés réduit de moitié… Encerclée, elle ne devra son salut qu’à l’attaque menée par la 12. Panzer, chargée de dégager Bobruisk. 

Les combats pour Minsk sont révélateurs à la fois de l’état de la Panzerwaffe et de leur vocation de réserves chargées de redresser les situations compromises. Les unités blindées sont très sollicitées, mais elles ont déjà beaucoup souffert des premiers combats, d’autant plus que certaines étaient déjà très faibles avec une dotation très en-deçà de la théorie. D’autres sont au contraire plus solides : 125 Panzer (70 Panther, 55 Panzer IV) à la 5. Panzer (la première division blindée du Heeresgruppe NordUkriane rameutée à la rescousse du Heeresgruppe Mitte), avec une artillerie complète (dont 19 automoteurs ainsi que des Nebelwerfer), et 29 Tiger I au s. Pz Abt. 505. Plusieurs d’entre-elles sont impliquées dans la bataille de Minsk : tandis la 5. Panzer est sur la route de Vilnius, la 12. Panzer et les restes de la 20. Panzer sont repoussées au sud-ouest de la ville, la 4. Panzer, nouvellement arrivée dans le secteur de la 2. Armee tentant de garder ouvert le passage du Niémen à Stolpzy. Les divisions blindées sont ainsi déployées pour assurer la défense des points vitaux. Prenant appui sur la forêt de Naliboki, Model déploie les divisions de Panzer aux passages obligés (5. Panzer au Nord et 12. Panzer au sud), tandis que la 4. Panzer est à Baranovitchi. Les Panzer sont-ils à la hauteur ? On pourrait a priori le penser : le 30 juin, le Gruppe von Saucken, articulé autour de la 5. Panzer s et du s. Pz Abt. 505, met hors de combat 120 tanks russes et n’en concède que 30 en retour.  Les 1er et 2 juillet, ces deux unités revendiquent la destruction de 295 tanks soviétiques. Mais il s’agit là au mieux d’une victoire à la Pyrrhus : le parc des blindés de la 5. Panzer s’effondre de 125 à 18 engins ! Et tous les Tiger sont perdus… 

Les unités d’élite de la Wehrmacht que sont ses unités blindées n’ont pas pour autant perdu leur mordant. Le repli jusqu’à Stolbtsy de la 12. Panzer, encerclée au sud de Minsk, est épique et représente une indéniable prouesse, réalisée sous les coups d’une aviation soviétique omniprésente et en dépit des frappes réitérées des blindés adverses. La cause paraît pourtant entendue : le Niémen semble infranchissable car les Soviétiques contrôlent les ponts… Pour la 12. Panzer, qui a sauvé la 20. Panzer quelques jours auparavant, le salut vient des camarades de la 4. Panzer, qui subit toutefois des pertes sensibles en montant à la rescousse. La chance est avec les Allemands : un pont intact est découvert au nord de Stolbtsy et c’est une 12. Panzer miraculée qui y parvient le 5 juillet avant de rejoindre les lignes amies. 

Une belle concentration de moyens est alors rassemblée dans le secteur de Baranovitchi. Le Gruppe von Vormann engerbe la 12. Panzer (10 Pz IV, 20 StuG et Panzerjäger), 4. Pz avec Pz-Abt 118 et StuG-Brigade 904 (31 Panther, 19 Pz IV, 18 StuG, 5 Panzerjäger) et la 28. Jäger-Division avec les StuG-Brigaden 209 et 1028 (52 StuG) ; le Gruppe Harteneck, qui compte des formations hongroises, aligne 19 Tiger du s. Pz-Abt 507, 3 Pz IV et 60 StuG. Une force appréciable mais le front est par trop distendu et les Russes, bien que disposant-une fois n’est pas coutume, de moyens blindés inférieurs, savent exploiter les maillons faibles du dispositif. 

            Pour combler la brèche de Vilnius, entre la Pz AOK 3 et la 4. Armee, l’OKH dépêche deux solides formations : les 5. et 7. Panzer-Divisionen. Mais les unités blindées ne peuvent couvrir tout le front : ce faisant, le flanc droit de la 4. Armee n’est assuré que par les restes de la 9. Armee, articulés autour du Kavallerie Korps du General Hartenek, bien peu de chose même s’il est appuyé sur sa droite  par la 2. Armee, avec les 4., 12. et 20. Pz (cette dernière, exsangue rattachée à la précédente) sur l’axe Baranovichi-Bialystok.  

            Pour secourir la place-forte de Vilnius, Hitler engage le Kampfgruppe commandé par le General von Waldenfels, qui met en lice de nouvelles unités blindées : la 6. Panzer (entièrement rééquipée avec des Panther et des Marder III), ainsi que la prestigieuse Grossdeutschland.  

Jusqu’au bout, les Soviétiques doivent compter avec des contre-attaques de Panzer qui ne manquent pas de mordant : le 23 juillet, la 19. Panzer mène une belle contre-attaque dans la forêt d’Augustow ; le 31 juillet, les Soviétiques sont bousculés devant Varsovie par la Herman-Goering et les 4. et 19. Panzer. 277 Panzer affrontent 344 chars russes, mais les Allemands manoeuvrent admirablement pour venir engager l’ennemi à 1,5 contre 1, voire à 3 contre 1. Le 15 août, sur le golfe de Riga, c’est l’opération « Doppelkopf », qui met en lice la Grossdeutschland, les 4., 5., 7. et 12. Panzer-Divisionen, ainsi que deux brigades blindées (SS Gross et 101. Brigade, soit 106 Panzer et StuG).  

            Les Panzer sont-ils supérieurs à leurs adversaires ? Les combats menés à Daugavpils semblent le démontrer. 8 Tiger s’arrogent le score de 27 nouveaux Staline JS-2 et de 23 T-34 en quelques jours, soit 50 tanks ennemis réduits à l’état de carcasses par une seule Kompanie. Au final, les Allemands perdent 800-900 Panzer, StuG et Panzerjäger durant « Bagration », pour 3 000 tanks soviétiques, un ratio qui est similaire à la situation qui prévaut au même moment en Normandie. 

Une Luftwaffe désespérément surclassée 

            « Bagration » est une bataille au cours de laquelle la VVS semble avoir définitivement acquis l’ascendant sur la Lutfwaffe. Lorsque les combats débutent, la Luftflotte 6 du General von Greim, affectée au Heeresgruppe Mitte, aligne en théorie 920 appareils de tout type (sur les 2 085 déployés sur l’Ostfront), mais on ne compte que 602 avions opérationnels sur ce total, dont 512 de combat. Le Fliegerkorps IV, soit 405 bombardiers, est en théorie regroupé pour opérer des frappes stratégiques. La Tagjagd et de la Nachtjagd ne rassemblent même pas 200 chasseurs. Un mois plus tôt, au 31 mai, les unités de chasseurs ne représentent que 66 Me 109 K/G : une vraie misère… On dénombre 278 avions d’attaque au sol (sur environ un millier d’avions de ce type opérationnels, dont 600 déployés à l’Est). Les 106 Stukas Ju-87 G et les chasseurs-bombardiers FW-190 fournissent certes un appui d’attaque au sol bienvenu (27 d’entre eux apportent un soutien efficace à la 12. Panzer à Stolbtsy les 2-3 juillet), mais trop peu puissant pour contrer la déferlante soviétique… Il faudra donc se battre à 1 contre 5 face à la VVS… 

            La Luftwaffe ne remplira pas sa mission d’observation et de renseignement, et ce bien en amont de l’offensive d’été soviétique, ce qui aura de lourdes conséquences sur le déroulement des opérations. La Luftflotte 6 ne compte ainsi que 26 appareils de reconnaissance stratégique opérationnels au début du mois de juin (Ju-88, Ju-188 et Do-217), tandis que la Luftflotte 4, qui opère en Ukraine, n’est guère mieux lotie avec 31 avions. Dans ces conditions, le Fremde Heer Ost de Reinhard Gehlen peut être plus facilement mis dans l’erreur car la VVS domine le ciel.  

            L’armée de l’air allemande intervient dans la limite de ses maigres moyens. Son rôle est avant tout dévolu à trois types de missions : la reconnaissance, l’attaque des ponts et, surtout, le soutien direct aux troupes au sol. Les opérations menées sur les points de franchissements sont un échec. Les unités d’attaque au sol sont à la peine dans des cieux dominés par des centaines d’avions à l’étoile rouge face à une poignée de Fw 190. Ainsi, 20 Focke-Wulf sont-ils interceptés par des Yaks le 7 juillet : 7 appareils sont touchés, et la mission de frappe contre les unités blindées soviétique échoue avant même d’avoir réellement débutée… Ravitailler les troupes encerclées devient une gageure. Le 28 juin, des Ju-52 tentent de ravitailler les isolés de Bobruisk. Carburant, munitions, Panzerfaüste et mines magnétiques sont ainsi largués aux assiégés… Le 5 juillet, c’est la 12. Panzer à court de ravitaillement qui reçoit des centaines de fûts de carburant par largage ou à bord de planeurs (des Fieseler Storch feront l’exploit de récupérer les pilotes de ces derniers…). 

La Luftwaffe fait ce qu’elle peut, faisant flèche de tout bois, mais le rapport de force est décourageant… Le 28 juin, des Heinkel 177 du Kampfgeschwader 1 « Hindenburg » tentent de s’opposer à la progression de la 5e armée de tanks de la Garde. Une attaque coûteuse en basse altitude contre des chars pour des appareils conçus pour des missions stratégiques : frapper l’industrie soviétique… Ces appareils flambants neufs -40 exemplaires manquant par ailleurs de carburant- sont employés à contre-emploi : la DCA et la chasse soviétiques s’en donnent à cœur joie… 

Un effort est fourni par la chasse : début juillet, 475 chasseurs sont déployés à l’Est, soit plus qu’en Normandie où combattent 425 Me-109 et Fw-190. Toutes les flottes aériennes cèdent des unités au secours du Heeresgruppe Mitte : la Luftflotte 1 déployée au Nord expédie 22 Fw 190 des 2. et 3./JG 54 tandis que la Luftflotte 3 rameute des unités du front de l’Invasion les III./JG 11 et III./SG 4 et que d’Italie arrivent des appareils de la SG 4. Un sacrifice très évocateur lorsqu’on connaît l’incroyable supériorité aérienne des escadrilles alliées en Normandie et en Méditerranée. La supériorité numérique des Soviétiques rendent toutefois les sorties de la Luftwaffe bien hasardeuses, quand elles ne les rendent tout simplement pas impossible. Pis, la VVS s’offre le luxe de surprendre les escadrilles allemandes sur le tarmac. Ainsi, une centaine de Pe-2 surprend les Bf 109 de la JG 51 sur l’aérodrome d’Orcha, anéantissant par la même occasion l’état-major du groupe de chasse, le paralysant pour plusieurs jours. La SG 4 et la plus grande partie de la SG 3 (soit 100 Fw 190) se lancent sur les colonnes de ravitaillement soviétiques dans le secteur du 1er Front de la Baltique, dans l’espoir d’enrayer l’avance de Bagramian, tandis que des moyens blindés sont également rassemblés. Peine perdue…. Le 22 août, le JG-51 revendique 22 avions adverses autour de Polotsk. En vain… Pis, les as tombent les uns après les autres ; l’Hauptmann Strakeljahn, Golles, Wever… Des interventions au moment opportun facilitent la tâche des forces terrestres, comme cette centaine de Fw-190 qui soutiennent Model lors des combats qui voient les Panzer refouler l’ennemi de la Vistule, alors que Varsovie semble à portée.  

Un effort est également consenti au nord du front, où la Lutfwaffe appuie « Doppelkopf », avec 114 avions d’attaque au sol escortés par 116 chasseurs, tandis que des Arados 96 de la Kriegsmarine guident les tirs dévastateurs de la flotte. La Luftflotte 6 va pourtant devoir céder des éléments –des centaines d’avions- pour renforcer le Fliegerkorps VIII, qui aligne 1 000 appareils pour soutenir la Heeresgruppe Nordukraine de Harpe. Aussi impressionnant que soit ce chiffre, il faut se rappeler que cette portion du front fait 1 200 km, soit plus que la France… 

Feste Plätze : un échec ? 

A l’Est, où Hitler a ordonné de tenir des villes déclarées forteresses –les Feste Plätze– jusqu’au dernier homme, les armées du Heeresgruppe Mitte, comme les forces françaises déployées en « hérissons » sur la ligne Weygand en 1940, n’ont pas plus les moyens de mener une bataille de mouvement qui permettrait de venir secourir les garnisons assiégées. Le fait qu’une défense élastique aurait précipité la retraite stratégique est discutable, bien que probable. Si on avance, un peu hâtivement, l’argument de la faible mobilité de la Wehrmacht, cela est aussi vrai de son adversaire (les Soviétiques ne sont pas les Occidentaux), et, en tout état de cause, la pénurie de carburant n’est pas encore effective et la mobilité de la Wehrmacht n’était pas meilleure en début de guerre, à l’époque des grands succès du Blitzkrieg. 

Le constat est accablant: à l’été 1944, la plupart de ces forteresses ne résistent que quelques jours au mieux. Dans la nuit du 26 au 27 juin, Orcha, encerclée, tombe aux mains des Russes (elle a tenu moins d’une journée). Le 27 au matin, c’est au tour de Vitebsk… Le 29 juin, la Fester Platz de Bobruisk tombe au bout de 2 jours… Hitler va autoriser une percée hors de la poche de Bobruisk en direction de la 12. Pz qui arrive à la rescousse. Seulement, comme à Vitebsk, la permission s’accompagne d’un Führerbefehl dramatique : le General Humann tenir la place avec une division… 15 000 hommes seront sauvés, temporairement car une nouvelle pince soviétique se profile plus à l’ouest, à Minsk… Le 4 juillet, Minsk tombe après une journée de combats. Le 8 juillet, le General Stahel, amené par voie aérienne à Vilnius, dispose de 5 000 hommes et 100 canons pour tenir la Fester Platz. Les Panzer ne parviennent pas à desserrer l’anneau et, le 11 juillet, permission est donnée d’évacuer la ville, ce qui sera effectif le 13 juillet, avec la plus grande partie de la garnison, els hommes ayant été quitte pour une traversée de la Néris à la nage. Aucune Platz, aucun fleuve ne répond aux espoirs de stabilisation du front et d’endiguement de la ruée soviétique… Vilnius, renforcée, compte 15 000 hommes mal ravitaillés, en comptant les renforts et les fuyards hâtivement rattachés à la garnison. Hitler, conscient de son importance, va jusqu’à ordonner d’y parachuter un bataillon de Fallschirmjäger. La tentative de sortie dans la nuit du 12 au 13 juillet est un échec. Le 15, à peine 2 000 hommes parviennent à échapper aux Russes… La résistance fut de courte durée. Elle est inexistante pour certaines Feste Plätze : Opochka, Ostrov, Pskov… 

La Wehrmacht à l’été 1944 : une armée encore solide ? 

            S’il est légitime de questionner la qualité des unités de la Wehrmacht en 1944, que dire alors des Soviétiques, dont les recrues sont pourtant en partie formées à la hâte ? Un rapport de la 9. Armee est éclairant à cet égard : c’en est fini des attaques russes en masse, dénuées de sophistication… Les Soviétiques attaquent désormais sur un front étroit, avec le souci de disposer d’un appui massif en artillerie et en avions, et celui d’assurer un effort de coopération interarmes. Les Allemands observent que l’ennemi met un point d’honneur à s’assurer des meilleures bases de départ avant de passer à l’offensive. La Wehrmacht conserve t-elle un ascendant tactique ? Les Russes sont à la peine face à la 4. Armee, mais aussi devant la 9. Armee. Toutefois, la résistance qui empêche une percée immédiate  -succès bien temporaire- ne se réalise qu’au prix de lourdes pertes pour les Allemands. Les contre-attaques, comme celles de la 14. ID sur Orcha les 24-5 juin, manquent singulièrement d’ampleur et de puissance. 

            Pis, des scènes de débandade éclatent aussi au sein d’une armée allemande réputée pour sa discipline. Le repli peut prendre l’aspect d’une fuite éperdue : on abandonne armes et équipements ; les officiers ne contrôlent plus leurs subordonnés affolés… La 57. ID, qui a déjà subi l’épreuve du Kessel de Tcherkassy, subit une crise de panique en cascade qui, d’un bataillon, se propage à un régiment dans son intégralité, les hommes allant jusqu’à abandonner les pièces d’artillerie en plan : un scénario digne du sauve-qui-peut de Bulson, dans les Ardennes, en 1940… 

            Ces paniques sont aggravées par la crainte de la captivité. Cette bataille se caractérise à la fois par la multiplication de Kessel de tailles fort variées, mais aussi par le nombre d’hommes qui vont y être fait prisonniers. Pour autant, on ne saurait comparer ces encerclements à ceux qu’a déjà subi l’Ostheer. Ces désastres étaient survenus en période hivernale, et, contrairement à ce qui a cours pendant « Bagration », ne finirent jamais par la destruction complète des effectifs encerclés. En cet été 1944, les encerclés ne reçoivent l’aide ni d’une armée de secours (comme celles qui a tenté de secourir Stalingrad fin 1942, ou celles qui sont parvenus à sauver les rescapés de Demiansk début 1942, de Korsun et de la poche de Hube début 1944), ni de l’aide substantielle de la Luftwaffe (décisive dans le cas de Demiansk). Dès le 28 juin, alors que la poche de Vitebsk est nettoyée, les Soviétiques passent à la deuxième phase de leur offensive : foncer sur Minsk et, par la même occasion, piéger les restes du Heeresgruppe Mitte  encore en ligne dans la partie centrale du front. Dans le « Kessel » à l’Est de Minsk, ce ne sont pas moins 100 000 hommes qui sont pris au piège. Contrairement à ce qui se passera à l’Ouest ce même été (Roncey, Falaise, Mons), les poches sont mouvantes : une dernière tentative de sortie est effectuée en direction de la 12. Pz, dans la nuit du 4 au 5 juillet, après un repli de 200 kilomètres. Les scènes de destruction –notamment du fait des frappes menées par la VVS- ne sont pas sans rappeler les images de Normandie –« Kessel » de Roncey et de Falaise, berges de la Seine- ou de la vallée du Rhône (secteur de Montélimar) : partout ce ne sont qu’accumulation de carcasses noircies de véhicules à croix noires enchevêtrées avec les restes de charrettes en bois mêlées aux cadavres de leurs infortunés animaux de trait. 

            Dans ces conditions, comment expliquer le rétablissement du front par Model ? Fin juin, les fuyards se sont répandus jusqu’à 300 kilomètres à l’arrière des premières lignes… Comme l’US Army le fera à Bastogne et le Heeresgruppe B sur les rives de la Seine en août 1944, des officiers ainsi que des unités de Feldgendarmen constituent des formations ad hoc qui participeront à la stabilisation du front en rassemblant et rééquipant ces soldats égarés, ainsi que des troupes des services arrière. On pare au plus pressé, usant des vieilles recettes en jetant dans la fournaise des Kampfgruppe improvisés, constitués de bric et de broc, mais pouvant s’avérer redoutables. La stabilisation de l’Ostfront a d’autres explications : l’arrivée de puissantes formations (on a évoqué le cas des Panzer), des renforts puisés dans d’ultimes réserves, mais aussi l’épuisement logistique des forces soviétiques qui ont subi des pertes conséquentes. Il reste que ce rétablissement de la Wehrmacht s’explique avant tout par sa formidable combativité, son esprit de résilience, la qualité de son encadrement et de son matériel, ainsi que sa maîtrise tactique.  

            Et pourtant, des fronts solides, fortifiés depuis des mois, à l’instar de celui du VI. Korps, sont balayés en 48 heures… La défaite de l’Ostheer prend valeur de symbole : la Wehrmacht qui craque au même moment à l’Ouest et en Italie est à bout de souffle… La défaite est inéluctable. Face à elle, l’Armée rouge est plus efficiente et redoutable que jamais. 

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