Seconde Guerre Mondiale WWII

LA CHUTE DE TOBROUK, 20-21 JUIN 1942 : LE TRIOMPHE DU « RENARD DU DESERT »

La plus grande victoire de Rommel

Benoît Rondeau Copyright

LA CHUTE DE TOBROUK, 20-21 JUIN 1942 : LE TRIOMPHE DU « RENARD DU DESERT»

L’investissement de la place forte

Le 14 juin, la défaite de la bataille de Gazala semble consommée pour le général Ritchie, le commandant de la 8th Army, qui décide alors d’évacuer la ligne de Gazala et de se réfugier en Egypte. Son supérieur, le général Auchinleck, le CIC Middle East, entend certes encore tenir Tobrouk dans la mesure où un front peut être maintenu entre le port libyen et la frontière égyptienne. Il ne veut en aucune manière subir un deuxième siège de Tobrouk : si la ville côtière doit être une nouvelle fois isolée, ce ne pourra être que de façon temporaire. Churchill, de mauvaise foi, prétendra qu’à Londres « nous n’avions aucune indication donnant à penser que les chefs eussent déjà projeté ou envisagé l’évacuation de Tobrouk ». Rien n’est plus inexact. Auchinleck, craignant par ailleurs l’ouverture d’un nouveau front en Iran ou en Syrie, a pourtant clairement exprimé ce point de vue dès le mois de janvier 1942 (Instruction N°110). Mais Ritchie, qui n’exprime par ailleurs pas clairement la gravité de la situation à Auchinleck, a déjà pris sur lui de replier l’essentiel de la 8th Army en Egypte. Les forces tenant la route El Adem-Tobrouk sont insuffisantes et la 4th Armoured Brigade se fait rapidement étriller une nouvelle fois.

Le 15 juin, dans le camp adverse, Rommel informe le Comando Supremo que l’ennemi est probablement en train de replier le gros de ses forces en Egypte. Les forces de l’Axe ne sont guère non plus en mesure de soutenir à nouveau un long siège de Tobrouk et toute tentative de stabilisation du front doit absolument être contrée. Si l’Afrika-Korps ne parvient pas à couper la retraite du 13th Corps vers l’Egypte, il réussit cependant à investir totalement Tobrouk. Le 17 juin, la Luftwaffe soutient de façon massive l’avance vers Gambut, l’opération « Himmelbett ». La veille, Ritchie s’est rendue auprès de Klopper à Tobrouk. Le chef de la 8th Army préconise de faire attention plus particulièrement à la partie ouest du périmètre. De son côté, Auchinleck, qui est resté au Caire, estime au contraire qu’il est hautement probable que Rommel frappera au sud-est, précisément à l’endroit où il avait l’intention de le faire à l’automne précédent si « Crusader » ne l’en avait empêché. C’est effectivement l’option retenue par le « Renard du Désert ». Le 19 juin, Rommel a rassemblé ses forces au sud-est de Tobrouk tandis que le gros de la 90. Leichte-Division se porte sur la frontière égypto-libyenne.

Le commandement de la place-forte est assuré par le général Klopper, le chef de la 2nd South African Division. Il dispose de plus de 30 000 hommes, d’au moins 61 chars d’infanterie (et d’un certain nombre de Cruisers si on en juge par les engins qui figureront au butin du DAK), de 45 à 69 canons antichars et des pièces de DCA (dont 18 canons de 3,7 inch) et d’artillerie. Néanmoins, les défenses de Tobrouk ont été négligées au profit de celles de la ligne de Gazala et, à certains endroits, le désert semble avoir regagné ses droits sur le fossé antichar. Contrairement à ce qui est souvent rapporté, il semble cependant que les champs de mines de la zone externe aient été laissés largement intacts puisque les mines réutilisées pour les nouvelles défenses de la ligne de Gazala auraient été remplacées ou proviennent avant tout des champs de mines italiens ou de champs de mines de la ceinture interne, plus particulièrement en secteur occidental. Les défenses du périmètre devaient en effet demeurer intactes, l’essentiel des ponctions concernant surtout des réseaux de barbelés qui ne correspondaient plus au système défensif. Quoiqu’il en soit, à l’instar de Ritchie, Klopper et son état-major attendent l’attaque ennemie au sud-ouest du périmètre. Elle aura lieu au sud-est…

La percée du périmètre défensif

A 3h30 du matin, le 20 juin, la 21. Panzer est sur ses positions d’attaque. Les Italiens attaqueront à gauche, avec les divisions « Ariete » et « Trieste » et 70 chars M13-M 14. La « Brescia » reste en second échelon. Sur le reste du périmètre, à l’ouest et au sud, la « Sabratha » et la « Trento » tiennent la ligne et assurent l’investissement complet de la forteresse. Les 15. et 21. Panzer-Divisionen assistées des fantassins de la 15. Schützen-Brigade formeront l’aile droite du dispositif d’attaque. L’assaut débute à 5h20 sous les yeux d’un Rommel qui assiste à l’opération constituant le sommet de sa carrière. L’aviation et l’artillerie ouvrent la danse. Le soutien aérien est conséquent puisqu’il implique 150 bombardiers. Les Stukas frappent les premiers, suivis des He-111 escortés de Me-110. Les vagues se succèdent, l’Axe mettant notamment à profit l’aérodrome d’El Adem situé non loin du front. Les forces aériennes germano-italiennes soutiennent l’assaut de tout leur poids : il y aura 189 sorties de Stukas, 129 de Ju-88 et 17 de Bf 110 sur un total de 588 de la Luftwaffe ce 20 juin. La Regia Aeronautica fera 177 sorties dont 43 de bombardiers CR 42 du 50 Stormo qui frappent les défenses de Tobrouk. 400 tonnes sont larguées en un temps relativement court sur un front assez étroit. Au sol, les batteries de la Panzerarmee pulvérisent les lignes adverses. Les champs de mines ne résistent pas et sont entièrement retournés. Le secteur du 2/5th Mahratta Battalion, où doit s’effectuer la percée, est copieusement bombardé. Les pionniers allemands et italiens (Pionier-Bataillon 200 et XXXI° Guastatori) sont les premiers à se ruer à l’assaut : ils sont chargés d’aménager des passages à travers ce qu’il reste des champs de mines ainsi que dans le réseau de barbelés –ce qui est chose faite à 6h30- puis combler le fossé antichar qui ceinture Tobrouk et qui représente un ultime obstacle. 

Le point R 69 est le premier à tomber. Les fantassins du Schützen-Regiment 115 suivent de près pour exploiter la brèche. Traversant le fossé antichar, ils s’en prennent aux points d’appuis bétonnés qui ont donné tant de fil à retordre l’année précédente. La poussière et la fumée dégagées par les explosions facilitent la tâche des Landser. A 7h45, alors qu’une dizaine de points forts sont déjà neutralisés, les passages ont été aménagés pour les Panzer qui entrent donc à leur tour en lice. Grâce à des ponts préfabriqués, ou encore sous l’effet de charges qui font s’effondrer les bords de l’obstacle, le fossé antichar ne stoppe aucunement le déferlement des blindés. Les yeux des prisonniers témoignent de l’enfer dont ils sortent, écrit le Panzerschütze Kurt Wolff, Leutnant au Panzer-Regiment 5. La 21. Panzer sera la première à s’enfoncer dans le périmètre avec ses Panzer, dès 8 heures après les succès remportés par les fantassins du Schützen-Regiment 104 et de la 15. Schützen-Brigade. Une juste récompense pour une unité –alors la 5. leichte-Division– qui s’est cassée les dents à plusieurs reprises sur les défenses de Tobrouk au cours du printemps 1941. C’est aussi à 8 heures que l’Oberst Crasemann informe Rommel que la 15. Panzer a opéré une brèche. En s’y engouffrant dès 8h30, les chars de l’unité devancent de peu ceux de leurs camarades du Panzer-Regiment 5 de la 21. Panzer.

Si les Italiens de l’ « Ariete » (qui, en soutien de la 15. Panzer, a prêté ses 88, des 88/55 selon la dénomination italienne, la division en possédant au sein du V Gruppo) et de la « Trieste » (dont les sapeurs n’entrent en lice que bien trop tardivement) sont plus à la peine et ont quelque retard. L’assaut est donc plus prometteur du côté allemand. Le 2ndCamerons, beaucoup moins touché par les bombardements, tient le choc. Si l’ « Ariete » établit une première brèche dès  8 heures, elle n’est aucunement exploitable et les Bersaglieri ne sont en nombre à l’intérieur du périmètre qu’à 10h30. Les Transalpins en seront quittes pour pénétrer par la brèche opérée par la 15. Panzer avant d’obliquer vers l’ouest et le nord-ouest. La Brescia participe aussi à l’attaque, ses 19° et 20° Reggimenti Fanteria rassembleront 700 prisonniers.

Les Panzer sont drapés du drapeau à croix gammée sur leur plage arrière et des fumées orange sont tirées afin que la Luftwaffe, qui intervient en force, ne commette pas de tragiques méprises. Il ne faut guère plus d’une demi-heure à la 15. Panzer pour s’assurer d’une brèche à travers l’anneau défensif externe. Face à elle, la 11th Indian Brigade du Brigadier Anderson ne fait pas le poids. Pis, Klopper, qui a par ailleurs confiance en la solidité des défenses, ne voit dans cette action qu’une feinte, ce qui est un comble alors même que le bombardement préliminaire à l’assaut de Rommel s’est avéré particulièrement conséquent… Il attend encore l’assaut au sud-ouest… Sur le flanc droit, la 21. Panzer a déjà pénétré en profondeur à l’intérieur du périmètre, menée par le Generalmajor von Bismarck, monté à bord d’une moto-side-car selon certains témoignages, plus sûrement à bord d’un Sdkfz 251 comme le montrent certaines photographies, l’engin étant par ailleurs nettement plus sécurisé. Rommel est lui aussi en première ligne, stimulant la troupe par sa présence et présidant à ce qui va constituer le plus grand succès de sa carrière. Après la percée du périmètre, c’est la ruée en avant sur un terrain dépourvu de couvert. Les réserves britanniques ne peuvent endiguer la percée de la 21. Panzer-Division, dont les chars sont les premiers à rouler dans le périmètre de Tobrouk depuis plus d’un an. Rien ne semble pouvoir arrêter le Panzer-Regiment 5 de l’Oberst Müller, dit Panzer-Müller, un officier manchot mais compétent, toujours à la tête du combat. 

L’irrésistible avance au coeur de la forteresse

Le feu antichar qui frappe les Panzer n’a pas la densité et la puissance de celui qui avait contrecarré les attaques de l’année précédente, pas plus que l’artillerie de la forteresse qui manque par ailleurs de coordination. Rien qui ne ressemble à une contre-attaque bien organisée. Les combats pour réduire les positions défensives bétonnées sont certes disputés mais l’intervention de l’artillerie de l’Axe et une bonne coordination interarmes au sein de l’Afrika-Korps fait de nouveau la différence. Les Stukas reviennent aussi en soutien vers 10 heures, alors que la brèche opérée par la Panzerarmee atteint maintenant 5 kilomètres de largeur, et il s’en faut de peu pour que les bombes ne pulvérisent quelques Panzer, heureusement signalés par des fusées pourpres.  A l’ouest, l’ « Ariete » est toujours empêtré face au 2nd Camerons. Vers 11 heures, Klopper, qui a appris la pénétration ennemie et a commencé à réagir en lançant le 4 RTR du Lieutenant-Colonel Reeves qui  a reçu du Brigadier Willison (32nd Army Tank Brigade) de foncer à la rescousse (il est au contact de l’ennemi dès 9h30), décide d’aller en personne à King’s Cross car il admet être « complètement dans le noir ». Mais ses subordonnés l’en dissuadent : sa place est au « Pink Palace », son QG. Deux compagnies du Coldstream Guards et une section antichar de même que deux troops de la 5th South African Field Battery et de la 9th South African Field Battery ont également été dépêchés sur King’s Cross pour opérer la contre-attaque. Mais aucune mesure de coordination n’est prévue avec le 4 RTR (vite rejoint par le 7 RTR du Lieutenant-Colonel Foote) qui déploie ses tanks « hull down » pour couvrir les brèches connues au sein du champ de mines de la « Blue Line ». La Desert Air Force tente d’appuyer la garnison en lançant sur les colonnes du DAK engouffrées dans la brèche 9 Boston et leur escorte de Kittyhawk.

Devant King’s Cross, alors que la masse du DAK atteint le champ de mines interne, l’artillerie britannique fait montre de davantage de pugnacité tandis qu’interviennent enfin les blindés de la 32nd Tank Brigade. Les chars britanniques se fourvoient dans une impasse, leur flanc droit étant débordé par la II./Abteilung du Panzer-Regiment 8qui les repousse vers l’est en direction du Panzer-Regiment 5. Les Panzerschütze et leurs camarades revendiquent la destruction de 76 tanks (soit plus que les effectifs anglais initiaux…). Il est alors aux environs de 12h20. Après les blindés, ce sont les pièces d’artillerie –une trentaine de 25 pounder à peine déployés- qui subissent la loi des Panzer qui les neutralisent un à un avec des obus explosifs ainsi que par des rafales de MG. Quelques Valentine se présentent à nouveau mais ils sont vite réduits au silence par les Pak. A 13h45, Klopper n’a pas encore apprécié la gravité de la situation : ses rapports ne lui indiquent qu’une incursion d’une quarantaine de chars au sein du périmètre. A 14 heures, l’étendue du désastre apparaît enfin brutalement avec les rapports d’Anderson (11th Indian Brigade) et de Willison. Pis, le parc de véhicules rassemblé en vue d’une éventuelle évacuation vers l’Egypte est rassemblé à l’est de la route King’s Cross-Tobrouk alors même que Rommel se rapproche du port : s’il y parvient, la garnison n’aura plus les moyens de s’enfuir… Klopper n’a au final que tenté vainement de réagir en redéployant la 201st Guard Brigade face à l’Afrika-Korps.

La crête de Pilastrino constitue le premier objectif de l’après-midi pour la 15. Panzer qui s’articule alors en deux Kampfgruppen et dont la mission est de couvrir le flanc de la 21. Panzer. Le premier, commandé par l’OberstCrasemann, par ailleurs Kommandeur de la division, doit s’assurer du Fort Solaro tandis que le second Kampfgruppe s’attaque au Fort Pilastrino depuis Gabr el Gasem, un point fort dont les antichars parviennent à incendier deux Panzer III. L’attaque allemande a dû attendre l’arrivée de l’infanterie pour reprendre : le II./Schützen-Regiment est resté en arrière sans véhicules de transport tandis que le III./Schützen-Regiment 115 n’est pas encore entré dans le périmètre. L’attaque de la 15. Panzer le long de la crête qui mène à Pilastrino commence à 17 heures. Deux compagnies des Sherwood Foresters sont rapidement écrasées avant que les Coldstream Guards ne soient pris à partie. Le MajorSainthill parvient à sauver sa compagnie ainsi qu’une cinquantaine de survivants des autres compagnies, de même que six pièces antichars. Les Britanniques se replient sur Pilastrino, non poursuivi par la 15. Panzer qui se cantonne dans son rôle de flanc-garde.

Pendant ce temps, la 21. Panzer a dépassé les hauteurs de King’s Cross et surplombe maintenant la ville de Tobrouk et sa rade. A 14 heures, Rommel, juché sur son camion de commandement, observe en personne l’objectif tant convoité dont il n’a pu s’emparer l’année précédente. Pour tous les soldats de l’Afrika-Korps, l’émotion est à son comble : Tobrouk, enfin !  L’apparition a presque l’effet d’un mirage. A 16 heures, la 21. Panzer s’est emparée de l’aérodrome oriental, dont les hangars sont mis en feu, après avoir fait main basse sur les bâtiments et les stocks du NAAFI mais aussi après la découverte le parc de véhicules de la garnison camouflé dans une dépression et vite incendié en partie à la fois par les Britanniques et les tirs allemands. Après la chute de l’aérodrome, la 21. Panzer se réorganise, accordant une demi-heure à ses hommes qui mettent à profit cette pause pour se ravitailler. Le Leutnant Wolff s’extasie devant les bonnes prises dont bénéficie son équipage pour les semaines à venir : poires d’Australie ; abricots, pêches et ananas de Californie ; cigarettes d’Egypte ; chocolat d’Angleterre ; lait, bière, jambon, corned beef… Des Panzerschütze font main base sur un gramophone et oublient la guerre un instant pour écouter des airs britanniques…

Le Gruppe Menny (de la 90. Leichte) progresse le long de la côte sans difficulté tandis que le reste de l’unité remonte la route depuis King’s Cross en direction de la ville. La progression devient plus délicate lorsque les colonnes se rapprochent de Tobrouk en raison de la multiplication du nombre de wadis parfois difficile à franchir et causant une dispersion temporaire. A chaque instant, couplée à une excellente coopération Panzer-Schützen, l’intervention de l’artillerie allemande, dont les observateurs remettent à profit les tours d’artillerie britanniques, s’avère décisive. Les barrages routiers sont bousculés et ne ralentissent au final que très peu l’avance de l’Afrika-Korps

L’Afrika-Korps entre dans Tobrouk !

En fin de journée, alors que Klopper, qui a échappé de peu à la capture en milieu de l’après-midi, informe Ritchie que le périmètre est presque intact mis à part le secteur sud qui a été mis à mal, la 21. Panzer-Division fonce alors vers Tobrouk, écrasant les poches de résistance pour déboucher sur le port tandis que retentissent les explosions des dépôts que la garnison s’emploie à détruire. La lutte est pourtant vaine. A 17 heures, la 21. Panzer demande que les tirs cessent sur le port et la ville. A 17h20, le Brigadier Thompson, responsable du QG de l’Administrative Area du port est capturé mitraillette en main sur le toit d’un bâtiment d’où il faisait le coup de feu… Bismarck fait son entrée triomphale à bord de son Sdkfz 251/3. Lorsque l’Hauptmann Hiβmann et son 1./Flak-Regiment 617 parvient dans la ville, il surgit au sein d’un atelier pour tanks anglais : à peine à 300 mètres de distance, un blindé ouvre le feu sur le tracteur de Hiβmann. Le combat est bref et les Allemands prennent finalement le dessus. A la nuit tombante, alors que les combats se poursuivent dans Tobrouk même, les Allemands tiennent fermement en main le port tant convoité. Quelques navires, qui ont ouvert sporadiquement le feu depuis des heures, ont tenté de prendre le large avant leur arrivée derrière un écran de fumée: six sont coulés dans le port ainsi qu’un aviso. C’est « une journée merveilleuse »commente le Leutnant Wolff, qui ressent une émotion comparable à celle vécue lors de l’arrivée à Abbeville, lors du fameux « coup de faux » de la Westfeldzug

Il est alors 19 heures et la victoire est acquise pour Rommel. A la même heure, Fort Solaro tombe aux mains de la 15. Panzer. Comme face à la 21. Panzer sur l’aérodrome, les Anglais qui y étaient retranchés n’ont fait que retarder l’issue fatale en utilisant pour la première fois, trois de leurs pièces antiaériennes de 3,7 inch dans un rôle antichar, à l’instar des 88 allemands.  Au même instant, au Fort Pilastrino, les Landser viennent également à bout de la défense énergique de la 201st Guard Brigade. La plupart des soldats de la 2nd South African Division n’ont alors pas encore combattu de la journée… Ayant redéployé son PC au QG de la 6th South African Brigade, Klopper est décidé à tenter une sortie en masse des forces qu’il a encore sous ses ordres. La 8th Army répond bien maladroitement qu’il serait préférable d’attendre la nuit suivante, soit un délai de 24 heures. Klopper a pourtant annoncé à Whiteley, le chef d’état-major de Ritchie, qu’il a déjà perdu ses tanks et la moitié de son artillerie. Pis, lorsque le Brigadier Hayton, le commandant de la 4th South African Brigade parvient au nouveau PC de Klopper, il lui annonce que toute tentative d’évacuation est impossible pour sa brigade puisqu’elle est dépourvue du moindre moyen de transport. La conversation qui s’ensuit au sein des états-majors rassemblés de la garnison offre son lot de propositions toutes aussi désespérées les unes que les autres. Les simples soldats sont pourtant prêts à en découdre. Mais aucune force de secours n’est sérieusement rassemblée par la 8th Army, qui de toute façon n’en a aucunement la capacité. Le seul soutien tangible, bien ténu, provient de quelques Boston qui viennent effectuer des bombardements nocturnes.

Le soir, au bivouac, c’est l’heure de la maintenance et du ravitaillement. La victoire est assurée. A Tobrouk même, les Pak sont mis en batterie en position défensive pour assurer la sécurité des nouvelles lignes. Bismarck installe pour sa part ses quartiers en face de l’Ecole Mussolini. « Quelle nuit ! Quelle journée ! Tobrouk pour laquelle l’Afrika-Korps a lutté si âprement pour s’en emparer est entre nos mains » écrira Kurt Wolff deux jours plus tard. Pour ceux, qui ont manqué la grande journée, tel Wilhelm Hagios, tankiste au Panzer-Regiment 8, c’est l’amertume de ne pas avoir pu en être : « Nos camarades se sont emparés de plein de cigarettes et de nourriture là-bas ». Des milliers prisonniers ont déjà été rassemblés. Il ne reste plus essentiellement qu’une vaste poche de résistance à l’ouest de la forteresse. Pourtant, elle représente plus de 20 000 hommes, qui pourraient fort bien mettre à profit l’obscurité pour sortir de l’étau et causer des dommages sérieux à des unités de l’Afrika-Korps passablement épuisées après des semaines de combats harassants. Les soldats de Rommel sont en effet recrus de fatigue et le calme de cette nuit consécutive à cette journée victorieuse leur procure enfin un peu de repos.

La chute de la forteresse

Les derniers échanges entre Klopper et la 8th Army ouvrent la voie à une reddition. Si la décision finale est laissée à la discrétion du Sud-Africain, il est cependant rappelé au chef de la garnison en perdition que chaque heure gagnée œuvre dans l’intérêt général de la 8th Army alors en pleine phase de réorganisation. Ritchie, qui sait combien le carburant est essentiel à Rommel, insiste aussi pour que tous les stocks soient détruits pour ne pas tomber intacts entre les mains de l’ennemi. « Vous êtes un exemple pour nous tous, termine Ritchie, et je sais que l’Afrique du Sud sera fière de vous. Dieu vous bénisse et que la chance favorise vos efforts où que vous soyez ».

Lorsque la 15. Panzer reprend son avance vers Giaida le 21 juin à 10 heures, c’est pour recevoir la nouvelle : la garnison de Tobrouk s’est rendue à sa consoeur la 21. Panzer qui a repris l’attaque dès 5h30. Klopper, qui la veille a détruit un peu trop prématurément ses moyens de communications, semble dépassé par les événements. Ni lui ni Ritchie ne s’attendaient à devoir soutenir un assaut si rapidement. Il a envisagé un temps de se battre jusqu’à la dernière cartouche tandis que les unités motorisées tenteraient leur chance pour s’échapper puis il s’est ravisé. 

Quelques officiers montent donc à bord d’un véhicule et se dirigent vers les lignes de l’Axe, le drapeau blanc de la trêve claquant au vent sur le capot. Lorsque les parlementaires de la garnison se présentent à l’ennemi, ils entrent en fait en contact avec la « Trento » du 21° Corpo et la 15. Panzer-Division qui les envoient au QG de la Panzerarmee Afrika. A 9h40, Rommel rencontre en personne Klopper sur la Via Balbia, à environ 6 kilomètres à l’ouest de Tobrouk. En signe de reddition, un grand drapeau blanc est hissé au QG de la 6th South African Brigade. Rommel ne fait alors aucunement montre de la dignité qu’on aurait été en droit d’attendre de lui un tel moment. Il laisse exploser sa rage devant le spectacle des destructions. Le butin est pourtant conséquent et la colère de Rommel n’est justifiée qu’en partie car il s’est emparé de suffisamment d’approvisionnements pour pouvoir envisager une poursuite des opérations en Egypte. L’Allemand sait aussi faire preuve d’une attitude davantage chevaleresque lorsque, en reconnaissance de la vaillance de ses adversaires, il remet au Brigadier Willison un « Union Jack » de la 32nd Army Tank Brigade. Le « Renard du Désert » est entré en personne dans la ville tant convoitée à bord d’une Horch Kf 15, aux côtés de l’Oberst Bayerlein, temporairement son chef d’état-major depuis que Gause a été blessé. La 15. Panzer poursuit toutefois son avance sur la Via Balbia, et même au-delà jusqu’au Ras Belgamel. Le bilan du Panzer-Regiment 8 la 15. Panzer est éloquent : 82 tanks auraient été détruits à l’adversaire avec 48 pièces d’artillerie, 56 canons antichars et une trentaine de véhicules divers (des revendications bien excessives…). 

Dans le camp allié, l’ordre de la défaite provoque la confusion. Certaines unités n’en sont pas avisées. Ce seront les Allemands, ou les Italiens, qui leur annonceront la nouvelle. Beaucoup de soldats ne s’étaient alors pas rendu compte de l’ampleur de la défaite et de la gravité de la situation dans laquelle se trouvait la garnison. L’expérience vécue par le Private Gert Daniel van Zyl, du 1st South African Police Regiment, est emblématique à cet égard. Le 20 juin, son unité reçoit l’ordre de remettre son équipement mais celui-ci leur est redistribué dans l’heure qui suit… Plus tard au cours de la même journée, on avise l’unité de se diriger vers la côte pour être évacuée par la Royal Navy. Devant le manque de directives précises, certains hommes prennent sur eux de détruire leurs armes tandis que d’autres quittent leurs positions et s’évanouissent dans le désert. Au Cape Town Highlanders, le ton se veut nettement plus menaçant: « Si quelqu’un quitte Tobrouk maintenant, il sera considéré comme déserteur ». Gordon Fry regrettera toujours qu’un ordre de « chacun pour soi » n’est pas été donné car il est persuadé qu’il serait parvenu à échapper à la captivité. Au contraire, à l’instar de H.L. Wood de l’Umvoti Mounted Rifles, certains ont pourtant considéré l’idée du « chacun pour soi » comme implicite, à tout le moins que la situation permettait à chaque soldat d’envisager par lui-même toute solution pour éviter d’être fait prisonnier. Pour se donner une raison d’admettre la reddition, des soldats mettent un point d’honneur à brûler toutes leurs cartouches : l’épuisement des munitions peut alors justifier l’humiliation d’être fait prisonnier.

Certains défient les ordres de Klopper. Le 2/7 Gurkha Rifle ne baisse les armes qu’en soirée du 21 juin et un bataillon des Cameron Highlanders poursuit la lutte jusqu’au matin du 22 juin. Les vaillants combattants de l’unité ne baissent les armes qu’après avoir reçu la menace de subir un barrage d’artillerie en règle. Mais ce n’est pas sans panache, aux accents des cornemuses entonnant un « The March of the Cameron Men » bien approprié, qu’ils partent en captivité. D’autres parviennent à s’enfuir de la nasse, dont 199 hommes du 3rd Battalion the Coldstream Guards dirigé par le Major Sainthill qui emmène de surcroît tous ses canons antichars ainsi que 188 soldats d’autres unités. 

Rommel au faîte de sa gloire

Le moment du triomphe est brillamment orchestré par Rommel. Il convoque un correspondant de guerre et annonce : « Aujourd’hui, mes troupes ont couronné leurs efforts par la capture de Tobrouk. Le soldat peut mourir mais la victoire de la nation est assurée ».Rommel savoure son triomphe, d’abord par le partage d’une conserve de pêches britannique : part modeste du butin considérable qui tombe entre les mains de l’Afrika Korps. Les images l’ont immortalisé dans Tobrouk, aux côtés de Bayerlein.

Toute résistance cesse à 16 heures. La Panzerarmee Afrika s’est emparé de vastes quantités de vivres, de matériel, de véhicules, de munitions et surtout de carburant (2 000 tonnes) qui vont permettre à Rommel d’exploiter son succès vers l’Egypte. 20 canons antichars, 30 tanks ainsi que de nombreux canons et près de 2 000 camions ont été saisis intacts. Le port n’a subi aucun dommage car les Britanniques n’ont pas eu le temps de procéder à des destructions. L’assaut final sur Tobrouk s’est avéré très bien coordonné, rapidement exécuté et a su bénéficier cette fois de l’avantage de la surprise. 33 000 hommes sont été capturés. Si la chute de la forteresse reste attachée aux Sud-Africains, les Britanniques fournissent cependant le plus gros contingent de captifs ; au moins 19 000 hommes, aux côtés d’au moins 8 960 Sud-Africains blancs, 1 760 Sud-Africains noirs, 2 500 Indiens. 

Le triomphe de Rommel est total et celui-ci est alors au faîte de sa gloire. Hitler, à qui le sort des armes est encore favorable, fait alors de cet officier qu’il apprécie entre tous un de ses maréchaux. La chute cette modeste ville qui comptait à peine 11 000 habitants avant-guerre a un retentissement mondial. Churchill est à Washington quand il apprend l’humiliante nouvelle de la bouche du président Roosevelt. Alors que les désastres de Singapour et de Birmanie sont encore tous récents, le Premier Ministre considérait le combat pour cette forteresse comme le symbole de la combattivité des Britanniques et de la volonté du Royaume-Uni de se battre jusqu’à la victoire. La défaite de Gazala et la chute de Tobrouk seront le prétexte à une motion de censure à la Chambre des Communes à l’encontre du bouillant Premier Ministre au début du mois de juillet 1942 au moment même où débute la bataille d’El Alamein. De son côté, le 25 juin, Auchinleck, sur lequel Churchill fera porter la responsabilité du revers cuisant subi en Libye, retire son commandement à Ritchie et prend lui-même les rênes de la 8th Army

Fort de sa victoire dans le désert et de la capture d’un important butin en matériel et en carburant, Rommel demande l’autorisation d’exploiter le succès en pénétrant en Egypte. Les conditions semblent en effet particulièrement favorables au « Renard du Désert » au regard des pertes subies par son adversaire. La phase finale de l’opération « Venezia » s’est avérée relativement aisée : Tobrouk est tombée sans difficulté. Rommel pense que la 8th Army ne se remettra pas de son échec et qu’il peut exiger un nouvel effort de son Afrika-Korps. Cette poursuite de l’offensive nécessite l’appui de la Luftwaffe au détriment de l’attaque contre Malte. Il reçoit le soutien de Hitler qui affirme à Mussolini que « la déesse de la victoire ne sourit qu’une fois aux commandants ». « Herkules » est finalement reportée sine die

L’erreur majeure d’Auchinleck et de Ritchie est de ne pas avoir pris la mesure réelle de l’ampleur de la défaite subie entre Gazala et « Knightsbridge ». On ne peut qu’être consterné de l’idée des Britanniques d’envisager alors de tenir la forteresse tout en mettant en défense la frontière égyptienne parallèlement à un front tenu par des forces mobiles au sud de Tobrouk. Or il est admis depuis le début de l’année qu’il n’y aura pas de second siège, ce qui n’a guère stimulé les préparatifs et la réflexion sur la manière de repousser une attaque en règle. Tactiquement, la 2nd South African Division et les unités qui lui ont été rattachées n’ont pas été à la hauteur des vétérans de Rommel. Ce dernier a également bénéficié d’un soutien aérien et d’artillerie massifs alors que la Desert Air Force, qui a perdu ses bases les plus proches, est absente du ciel et que la Royal Artillery a subi de lourdes pertes à Gazala (notamment durant « Aberdeen »). Dans le camp adverse, c’est l’exaltation et un moral à son paroxysme devant la perspective de la victoire alors même que l’Afrika-Korps sort victorieuse de terribles combats de chars qui se sont soldés par la destruction de pas loin d’un millier de blindés du Royal Armoured Corps