Des archives allemandes de l’OKW et de l’OKH, saisies par les Russes à la fin de la guerre, permettent de découvrir la manière dont le haut-commandement allemand espère répondre à la crise des effectifs.
La Wehrmacht débute l’année 1943 avec a priori des effectifs confortables. Début novembre 1942, 9,75 millions d’Allemands sont sous les drapeaux (beaucoup plus qu’en 1939-40). Les moins nombreux sont ceux nés en 1897 (83 000) et en 1925 (49 000), le gros de celle-ci étant non encore intégré à la Wehrmacht, pas même l’Ersatzheer. Le pic est atteint pour les classes 20, 21 et 23 (respectivement 644 000, 642 000 et 624 000), ainsi qu’avec la classe 1914 (583 000), les classes creuses de 1916-19 oscillant autour de 300 000 hommes (contre plus de 450-490 000 pour les classes précédant la Grande Guerre, celle de 1907 comptant encore près de 300 000 hommes en uniforme en 1942). Les hommes non aptes à servir ou indisponibles sont 5,27 millions, la plupart appartenant aux classes 1897-1914.
Une inflation globale du nombre de divisions
Or, l’année 1943 est celle du désastre de Stalingrad, suivie des épreuves de la retraite et des défaites qui se succèdent à partir de l’été et du coup d’arrêt définitif à Koursk. Que dire de l’évolution des forces disponibles pour la Wehrmacht depuis le déclenchement de « Barbarossa », l’événement entre tous qui décide de tous les changements qui l’affectent ? La Feldheer, c’est à dire les éléments opérationnels de la Heer sur les théâtres des opérations, voit ses effectifs évoluer ainsi en ce qui concerne le nombre de divisions alignées et les effectifs engerbés d’après un document de l’OKH du 15 août 1943 :
1er juillet 1941, environ 202 divisions ou équivalent (le terme employé est « Divisionsverbände ») avec 4 025 000 soldats endivisionnés.
1er juillet 1942, environ 220 divisions avec 3 950 000 soldats endivisionnés.
1er juillet 1943, environ 245 divisions ou équivalent (le terme employé est « Divisionsverbände ») avec 4 480 000 soldats endivisionnés.
L’augmentation du nombre d’unités de l’armée de terre était une mesure rendue nécessaire par l’évolution de la situation. Cependant, l’apport en personnel à l’armée de campagne n’a pas pu suivre cette évolution. En plus de la nécessité de couvrir les pertes courantes en personnel, le besoin de nouvelles formations s’est fait sentir. Notons qu’il s’agit bien ici des seules troupes de la Feldheer, ce qui exclue nombre de forces terrestres : celles de la SS ainsi que les Luftwaffe-Feld-Divisionen, mais aussi l’Ersatzheer et les unités de réserve, ainsi que les différentes légions de la SS et de la Heer.
Si l’on se base sur les effectifs de guerre et les articulations valables pour l’armée de campagne au 1er juillet 1941, l’effectif de cette dernière aurait dû théoriquement s’élever à environ 650 000 hommes de plus au 1er juillet 1942 et de nouveau 620 000 hommes de plus au 1er juillet 1943. Ce n’est pas le cas. En réduisant les effectifs, en réorganisant la masse de la division d’infanterie de 9 à 6 bataillons et en engageant des volontaires, le nombre réel de postes manquants a été réduit au minimum. Le 1er juillet 1943, la Feldheer déplorait un déficit 257 000 hommes (dont 194 000 pour l’Ostheer), et il manquait en outre environ 140 000 Hiwis. Jusqu’au 1er août 1943, le nombre de postes manquants a augmenté d’environ 130 000 hommes en raison des pertes subies en juillet au cours de « Zitadelle ».
De fait, il est intéressant de se pencher sur les pertes et le recrutement de la Heer du 22 juin 1941 au 1er juillet 1943. Les pertes (tués, blessés, disparus, malades évacués) se montent à 1,980 million entre le 22 juin 1941 et le 30 juin 1942 et autant, soit 1,985 million, du 1er juillet 1942 au 30 juin 1943. Les deux premières années de la guerre à l’Est ont donc été également coûteuses pour l’armée de terre, en dépit de Stalingrad. La Ostheer subit donc 3 965 000 pertes au cours de cette période.
L’Ersatzheer peine à combler les pertes
A combien se monte le total des nouveaux engagés pendant ces deux années ? L’Ersatzheer dispose d’environ 430 000 hommes le 15 juin 1941. 1,470 million d’hommes sont recrutés du 1er juillet 1941 au 30 juin 1942, suivis de 1,5 millions d’autres soldats du 1er juillet 1942 au 30 juin 1943. Les convalescents de retour au front sont 620 000 au cours de la première période et 850 000 de juillet 1942 à la fin du mois de juin 1943. Les divisions de l’armée de terre auraient donc reçu 4 875 000 hommes (en comptant les troupes des unités nouvellement formées). Toutefois, au 1er juillet 1943, 500 000 de ces Landser sont en formation au sein de l’Ersatzheer, ce qui signifie donc que la Feldheer a été renforcée par 4,4 millions d’hommes entre le déclenchement de « Barbarossa » et le 30 juin 1943, ce qui en inclut 1,1 million pour les nouvelles divisions.
A l’été 1943, l’armée procède au calcule des besoins de remplacement de l’armée de terre pour la période du 1er juillet 1943 au 1er juillet 1944. Pendant les deux dernières années de la guerre, l’armée de terre a reçu en moyenne 185 000 remplaçants et convalescents par mois. Or ce chiffre doit correspondre également aux besoins mensuels d’une guerre devenue véritablement mondiale. Comme nous l’avons déjà mentionné, ce chiffre ne suffit pas à couvrir entièrement les besoins en hommes de l’armée de terre (remplacement des pertes de personnel dues aux effets de la guerre et besoins pour les nouvelles formations). Si l’on se base malgré tout sur le chiffre de 185 000 comme besoin mensuel pour le second semestre de 1943, cela ne peut s’avérer possible, compte tenu des combats attendus sur d’autres fronts que celui de l’Est, qu’à condition que de nouvelles formations ne soient plus constituées. Le calcul des besoins en personnel de 1 625 000 pour la période de juillet 1943 à avril 1944. Il se calcule comme suit.
1 665 000 hommes seront accueillis comme remplaçants ou convalescents de retour, sur 9 mois à partir de juillet 1943. S’y ajoutent 740 000 hommes pour les quatre mois qui précèdent (4×185 000) : ces derniers correspondent aux troupes qui sont entrées dans l’Ersatzheer d’avril à juillet 1943 et qui seront au front avant avril 1944. Ces hommes doivent s’entraîner quatre mois avant d’être versés à la Feldheer et arriveront donc en ligne à partir d’août 1943. Il faut pourtant dans le même temps retirer de la Feldheer 780 000 convalescents (13 mois à raison de 60 000 hommes par mois).
D’où proviennent ces nouveaux soldats ? Il y a tout d’abord 420 000 des 500 000 hommes disponibles de l’Ersatzheer au 1er juillet 1943. L’expérience montre qu’il reste toujours dans l’armée de réserve un effectif de 80 à 100 000 hommes qui, pour cause de maladie ou d’instruction de spécialistes, ont besoin d’un temps d’instruction plus long que la normale (on ne peut donc mobiliser au front l’intégralité de ces 500 000 soldats). S’y ajoutent : a) 225 000 hommes du recrutement des classes 25 du 1.7.43 au 30.9.43 ; b) Les enrôlements encore à venir du plan de mobilisation du début de l’année : 146 000 hommes ; c) Un nouvel ordre d’incorporation d’affectés spéciaux de l’armée du 1er octobre à décembre 43 (sans l’industrie de l’armement, les mines et les chemins de fer) : 170 000 hommes. d) La remplacement de soldats par des auxiliaires civils dans l’armée de remplacement. Le sous-total atteint ici 1 011 000 hommes. Par conséquent, le besoin en personnel supplémentaire de l’armée de terre jusqu’au 1er avril 1944 s’élève donc à 614 000 hommes. Il faut procéder à des expédients pour les trouver quelque part…
Un message du chef de l’OKH (Zeitzler) à celui de l’OKW (Keitel), a été enregistré au FührerHauptquartier le 15 août 1943. Il indique les besoins en personnel des unités de la Wehrmacht et la répartition prévue des 973 000 soldats allemands qui arriveront en unités (donc par conséquent à l’exclusion de l’Ersatzheer) pour la période s’étendant du 1er octobre 1943 au 1er avril 1944 : 614 000 pour la Heer (comme vu ci-dessus), 199 000 pour la Luftwaffe, 120 000 pour la Kriegsmarine et 40 000 pour la Waffen SS. Il convient de comprendre comment le haut-commandement est parvenu à ces chiffres, en ne perdant pas de vue que la rédaction des archives qui sont la source de cet article émanent de l’armée de terre, sur fond de rivalités interarmes et de nécessité de combler des pertes gigantesques subies sur l’Ostfront.
La Luftwaffe : des économies possibles
Du 1er juillet 1941 au 1er juin 1943, la Luftwaffe a perdu environ 133 544 hommes, tués blessés ou disparus, ce chiffre excluant les malades. On peut toutefois supposer, écrivent les rédacteurs de l’étude de l’OKW, que le nombre de ces derniers corresponde à peu près à l’afflux de guérisons en cours. Les recrutements de l’armée de l’air s’élèvent à 506 000 hommes pour la période du 1er juillet 41 au 30 juin 42 et à 184 000 hommes pour la période du 1er juillet 42 au 1er juin 43. Total : 690 000 hommes. Par conséquent, les entrées dépassent les pertes d’environ 556 000 hommes au cours de ces deux années. L’effectif de la Luftwaffe s’élevait au 1er juin 1943 à environ 2 011 000 hommes, ce qui inclut essentiellement des « rampants », dont des forces combattantes de plus en plus nombreuses (Fallschirmjäger, Luftwaffe-Feld-Divisionen).
Les Forces aériennes ont annoncé un besoin de remplacement total de 282 000 hommes pour la période du 1er octobre 1943 au 31 mars 1944, en plus des quelque 40 000 hommes qui leur sont encore attribués jusqu’au 1er octobre 1943. La Luftwaffe ont également précisé un besoin de remplaçants se montant à un total de 282 000 hommes. Ce chiffre se répartit comme suit :
-20 000 pour le personnel navigant.
-50 000 pour les Fliegertruppen.
-10 000 pour la division « Hermann Goering ».
-140 000 pour la Flak.
-45 000 pour les Luft-Nachrichten-Truppen.
-12 000 pour les Landes-Schützen-Einheiten.
-5 000 pour les unités de protection aérienne.
On le constate, la Luftwaffe n’a pas pris en compte les remplacements pour les Luftwaffe-Feld-Divisionen. Un examen critique fait apparaître des possibilités d’économies et de modifications suivantes par rapport à la demande (notons que le rédacteur appartient à l’armée de terre, une rivale…). L’annonce des besoins comprend entre autres 50 000 hommes pour les Luft-Nachrichten-Truppen (transmissions) et les unités de protection aérienne (Luftschutzeinheiten). Pour couvrir les besoins de ces unités, qui seront vraisemblablement engagées en partie dans la zone d’origine, il pourrait être fait appel, note t-on dans l’étude, en plus grand nombre à du personnel auxiliaire civil et féminin. « Compte tenu de la situation d’urgence en matière de personnel, il n’est pas possible d’attribuer ces postes exclusivement à des soldats d’âge mûr » s’insurge le rédacteur du rapport. Et de préconiser ce qui suit :
« Une réduction de 15 000 à 35 000 semble appropriée.
b) Une économie supplémentaire d’environ 60 000 hommes pourra être réalisée en réduisant les effectifs de guerre et en rappelant les hommes en congés de travail (environ 50 à 60 000 hommes).
c) En outre, l’armée de l’air a prévu les mesures d’aide suivantes en matière de personnel :
(1) Utilisation de membres du RAD pour la DCA : 60 000 hommes.
(2) Recrutement de Slovaques, de Croates et de Bulgares (prévu : 100 000 hommes). A assurer probablement, dans la mesure où cela est prévisible : 20 000 hommes.
Si ces forces supplémentaires ne sont déduites qu’à 50% des besoins, l’économie sera de 40 000 hommes.
d) La réduction totale possible selon les points a) à c) s’élève donc à 115 000 hommes.
e) Les Forces aériennes n’ont absolument pas tenu compte du remplacement de personnel pour les Luftwaffe-Feld-Divisionen. Elles doivent être dotées d’un effectif de remplacement de 40 000 hommes.
Par conséquent, il en résulterait une réduction de 207 000 hommes pour la Luftwaffe (de 282 000 à 75 000).
f) Les enrôlements pour rejoindre la Luftwaffe pour les mois d’octobre à décembre 1943 doivent atteindre 8 200 hommes.
Les besoins totaux en personnel de la Luftwaffe se montent donc à environ 199 000 hommes. »
On le voit, et cette pratique fera florès en 1944, on cherche les effectifs manquants de la Heer au sein de ce qu’on considère comme des supplétifs de la Luftwaffe, à tout le moins des soldats qui représenteraient un sureffectif pour des formations qui ne le justifient pas. S’intéressant avant tout aux considérations des combats terrestres, le rédacteur du rapport insiste sur l’importance de recompléter les divisions combattantes de la Luftwaffe : la division « Hermann Goering », les Luftwaffe-Feld-Divisionen et les divisions de Fallschirmjäger (sans doute recouvertes par le terme plus large de Fliegertruppen).
La Kriegsmarine en 1943 :
Qu’en est-il de la marine de guerre allemande. Celle-ci accuse la perte de 27 635 hommes du lancement de « Barbarossa » au 30 juin 1943, soit 9 865 matelots la première année et 17 770 la seconde. Comme pour la Luftwaffe, les malades ne sont pas comptés dans le total, mais on estime que les retours ont compensé ces pertes. L’enrôlement dans la Kriegsmarine concerne 174 778 hommes du 1er juillet 1941 au 30 juin 1942, puis 61 517 du 1er juillet 1942 au 1er juin 1943, soit un total de 236 295 hommes. Ce qui fait donc un excédent de 208 500 hommes si on ôte les pertes subies dans le même temps. Au 30 juin 1943, la force humaine de la marine atteint ainsi environ 650 000 hommes.
Cet été 1943, l’amiral Dönitz a exigé 60 000 jeunes de la classe 1925 pour le programme « 40 U-Boote ». Depuis le printemps précédent (le mois de mai), la situation générale s’est retournée dans l’Atlantique, mais il compte sur une inflation du nombre de sous-marins, ce qui suppose davantage de recrues. Jusqu’au 30 septembre 1943, en plus du reliquat de la classe de naissance de 1925 (20 000 hommes) et des premiers volontaires de la classe 26, elle a enrôlé environ 40 000 hommes, dont certains de classes plus ancienne. Cela répond donc à la première urgence. La Kriegsmarine demande 161 684 hommes en remplacement pour la période du 1er octobre 1943 au 31 mars 1944. Ce besoin se répartit en 116 490 pour le service en mer proprement dit et 45 200 pour le service côtier. Selon les déclarations antérieures de la Kriegsmarine elle-même, environ 40 000 hommes peuvent être économisés dans ses effectifs, de sorte que les besoins en effectifs supplémentaires pour la période du 1er octobre 1943 au 1er avril 1944 peuvent in fine se limiter à environ 121 000 hommes.
Inégale répartition des pertes et des classes d’âge entre les branches de la Wehrmacht
STATISTIQUES : EFFECTIFS ET PERTES, 1939-1943
Effectifs de la Wehrmacht au 1er septembre 1939
Heer : 3,7 millions
Luftwaffe : 677 000
Kriegsmarine : 150 000
Effectifs de la Wehrmacht au 1er mai 1943
Heer : 6,981 millions
Luftwaffe : 1,957 million
Kriegsmarine : 648 000
Gain de force absolu en %
Heer : 3,281 millions soit 88,7 %
Luftwaffe : 1,280 million soit 189,1 %
Kriegsmarine : 498 000 soit 332 %
Pertes totales du 1er septembre 1939 au 30 avril 1943 (les morts)
Heer : 1 211 700
Luftwaffe : 90 600
Kriegsmarine : 27 000
Rapport des effectifs entre les branches :
Kriegmarine/Heer : 1 pour 10,8
Luftwaffe/Heer : 1 pour 3,6
Luftwaffe/Kriegsmarine : 1 pour 3
Rapport des effectifs entre les branches :
Kriegmarine/Heer : 1 pour 44,9
Luftwaffe/Heer : 1 pour 13,4
Luftwaffe/Kriegsmarine : 1 pour 3,4
Proportion des pertes à effectifs équivalents :
Kriegmarine/Heer : 1 contre 4,1
Luftwaffe/Heer : 1 contre 3,7
Luftwaffe/Kriegsmarine : 1 contre 1,1
Autrement dit, sur 1 000 de ses hommes, la Kriegsmarine en a perdu 42, la Luftwaffe 46 et la Heer 174.
Un rapport rédigé à Berlin le 28 juin 1943, à l’attention du commandant en chef de l’OKW, donne de précieuses informations et des détails sur les pertes subies par la Wehrmacht. L’armée de terre se plaint que la Luftwaffe ne lui fournisse pas les 100 000 hommes comme ordonné par le Führer en personne. Les statistiques montrent pourtant que la Heer porte l’essentiel du poids de la bataille. Le rapport des pertes est particulièrement défavorable pour celle-ci (elles s’avèrent disproportionnellement élevées), comparé aux deux autres branches de la Wehrmacht. La stratification par âge est également intéressante, mais elle est difficile à établir puisque, concernant la Feldheer, seuls des rapports partiels sont parvenus à l’OKW. Ce qui suit est donc une extrapolation réalisée à partir des rapports de 10 divisions d’infanterie, 3 divisions blindées, 2 divisions d’infanterie (motorisées) et 5 unités des troupes d’armée. On part du postulat que la composition de cette section de l’armée de terre correspond à la composition du groupe d’âge de l’ensemble de l’armée de campagne. Les résultats obtenus sont les suivants : 36,8% des recrues de la Heer proviennent des classes 1914-23 et 21,1% des classes 1919-23 ; 51,6% des recrues de la Luftwaffe proviennent des classes 1914-23 et 33,8% des classes 1919-23 ; 52% des recrues de la Kriegsmarine proviennent des classes 1914-23 et 42,2% des classes 1919-23.
On constate que plus de la moitié des effectifs de la Luftwaffe et de la Kriegsmarine sont des hommes des classes d’âge des années 1914-1923, tandis que dans l’armée, seulement un peu plus d’un tiers appartient à ces années. Le rapport est encore moins favorable pour l’armée pour les années 1919 à 1923, celles des soldats mobilisés à 20 ans au cours des années de guerre.
L’armée cherche évidemment à savoir quelle proportion de blessés pourra bientôt rejoindre le front. Il est précisé que le personnel médical dans les hôpitaux militaires est de 85 882 hommes, les convalescents sont au nombre de 258 401, tandis que le total des malades et des blessés dans les hôpitaux militaires se monte à 628 211 soldats. Quand à la réalité des effectifs disponibles, il importe comme toujours de procéder à des déductions, y compris dans les troupes à l’instruction : d’après expérience, note un rapport, environ 70 000 soldats de l’Ersatzheer, parmi les blessés et malades signalés dans les hôpitaux, qui sont enregistrés sur papier au sein des unités de réserve et d’instruction. En outre, des dizaines de milliers de militaires blessés et militaires en incapacité opérationnelle sont en procédure spéciale auprès des bureaux d’enregistrement de l’armée, dont environ 2/3 sont déjà en congé avec obligation de travail. Pis, bien des rapports semblent incomplets et doivent être redemandés.
Par ailleurs, est-il précisé en ce qui concerne les besoins exprimés, « les chiffres représentent donc la limite minimale extrêmement tolérable qui apparaît nécessaire pour maintenir la capacité de combat de la Wehrmacht à peu près au même niveau qu’auparavant ». Afin de couvrir ce besoin, des recrues supplémentaires pourraient être trouvées ailleurs : 180 000 de l’industrie, 80 000 hommes nés en 1894/96, 200 000 hommes nés en 1894/96, 80 000 volontaires nés en 1926/27, 100 000 appels du Landsturm (nés en 1889-93). Un total de plus de 600 000 hommes. 110 000 hommes pourraient être trouvés au sein même de l’armée pour être versés au front. On compte appeler environ 50 000 hommes du RAD ou encore des étrangers, notamment Croatie. En septembre 1943, les unités du RAD sont ventilées sur de nombreux fronts : 68 pour la Flak du Reich (les seuls à ne pas être des bataillons de travailleurs et de construction), 20 à l’OB West, 64 pour le « Mur de l’Atantique », 20 pour le Westwall et la Ligne Maginot, 2 pour la logistique, 16 au sein de la Kriegsmarine (14 au Nord et 2 à l’Est), 145 pour la Luftwaffe (essentiellement dans le Reich ; quelques unités à l’Ouest) et enfin 33 du ressort de l’OKW, soit un total de 368 Abteilungen (dont 300 de construction). Au final, même en ponctionnant le RAD, cela laisse un reste non couvert d’environ 500 000 hommes.
Ces derniers ne peuvent a priori ne pouvoir provenir que de l’industrie ou d’autres secteurs de l’économie. 4 120 000 hommes correspondent aux années de naissance 1897-1922, dont environ 25 à 30 % sont inaptes au service. 1 870 000 sont dans l’industrie, 506 000 dans les transports, 426 000 dans les mines, 146 000 au sein de l’Organisation Todt, 730 000 dans l’agriculture et l’industrie alimentaire. Le rédacteur du rapport prévisionnel précise : « de cette liste, on peut voir sans plus tarder que – même s’il est possible de libérer 120 000 hommes supplémentaires de l’agriculture et d’autres besoins à partir du 1er janvier 1944 en plus des 180 000 qui viennent d’être appelés – précisément ceux dont la majorité est constituée de ceux qui sont les plus importants pour l’économie de guerre, il y a toujours un manque de remplaçants – environ 400 000 ». Or c’est de l’industrie que ne peuvent que provenir les recrues recherchées car les usines sont les seules à avoir encore un nombre important de personnes aptes au service militaire. Le recours à des étrangers, notamment des Italiens, s’impose donc comme main d’oeuvre dans l’industrie d’armements.
Les revendications de la Wehrmacht se heurtent donc ici à l’augmentation des besoins des industries d’armement et de divers secteurs civils. Pis, ces exigences formulées par la Wehrmacht sont des minima. Qu’une nouvelle crise majeure éclate et la crise des effectifs ne peut que s’accentuer de façon dramatique… exigences minimales. Pour l’heure, l’armée ne peut être maintenue à son niveau actuel d’effectifs. La situation de remplacement de la Wehrmacht nécessite par conséquent des décisions rapides. L’armée requiert donc la libération à son profit des contingents les plus jeunes. Un tel blocage « n’est plus acceptable pour la Wehrmacht sur le long terme ». L’armée part du postulat que la classe de l’année 25 sera libérée pour le front à partir de novembre après six mois de formation.
La saignée se poursuit
Si les rapports évoqués ci-dessus émanent pour leur grande part de l’été 1943 et se veulent prévisionnels, force est de constater que les événements vont quelque peu perturber les espoirs de rétablissement, entre course vers le Dniepr, poussée vers Smolensk et bataille de Kiev et de Jitomir, sans oublier l’impérieuse nécessité de mettre sur pied en France une Westheer digne de ce nom pour se préparer à repousser une Invasion attendue pour le printemps 1944.
Les pertes à l’Est entre le 1er juillet 1943 et le 30 novembre 1943 se montent ainsi, d’après les documents officiels allemands, à 1, 223 million d’hommes, dont 133 000 tués et 75 570 disparus. Les pertes les plus importantes sont survenues en août : 307 000 hommes (231 000 en juillet, 268 000 en septembre). Dans le même temps, 674 900 hommes sont arrivés sur le front, toujours plus de 115 000 par mois, avec un maximum en septembre (165 000). 271 000 sont des remplaçants, 185 000 des convalescents rétablis, 62 000 ont été transférés depuis l’Ouest ou le Nord (c’est à dire de Norvège) et 156 900 issus des « fonds de tiroirs » (hôpitaux, services arrière des Heeresgruppen et de la logistique, etc). 117 000 hommes sont ensuite arrivés en décembre. Ces nouveaux combattants jetés dans la fournaise du front russe n’émanent pas tous de l’Ersatzheer. Sont ainsi arrivées sur l’Ostfront six Panzer-Divisionen avec 78 000 hommes, une Panzer-Brigade avec 8 000 hommes, deux divisions de Panzergrenadiers avec 26 000 hommes, cinq Infanterie-Divisionen avec 65 000 hommes, une divisions de Fallschirmjäger (moins 4 bataillons) avec 10 000 hommes, et 40 000 soldats appartenant à diverses unités. Soit un total de 227 000 hommes.
Par conséquent, fin décembre, 1 078 900 ont rejoint le front de l’Est depuis le 1er juillet. Puisqu’on estime les pertes de décembre à 190 000 soldats, le déficit global est donc de 374 214 hommes. La situation en matériels et en armement n’est guère plus brillante : les unités de Panzers sont exsangues. La crise des effectifs ne va pas se résorber, car le début de l’année 1944 –songeons à Tcherkassy ainsi qu’à Kamenets–Podolski- réserve son lot de désastres pour une Wehrmacht de plus en plus aux abois… Les espoirs et prévisions du mois d’août 1943 sont donc caduques.
Des archives allemandes de l’OKW et de l’OKH, saisies par les Russes à la fin de la guerre, permettent de découvrir la manière dont le haut-commandement allemand espère répondre à la crise des effectifs.
La Wehrmacht débute l’année 1943 avec a priori des effectifs confortables. Début novembre 1942, 9,75 millions d’Allemands sont sous les drapeaux (beaucoup plus qu’en 1939-40). Les moins nombreux sont ceux nés en 1897 (83 000) et en 1925 (49 000), le gros de celle-ci étant non encore intégré à la Wehrmacht, pas même l’Ersatzheer. Le pic est atteint pour les classes 20, 21 et 23 (respectivement 644 000, 642 000 et 624 000), ainsi qu’avec la classe 1914 (583 000), les classes creuses de 1916-19 oscillant autour de 300 000 hommes (contre plus de 450-490 000 pour les classes précédant la Grande Guerre, celle de 1907 comptant encore près de 300 000 hommes en uniforme en 1942). Les hommes non aptes à servir ou indisponibles sont 5,27 millions, la plupart appartenant aux classes 1897-1914.
Une inflation globale du nombre de divisions
Or, l’année 1943 est celle du désastre de Stalingrad, suivie des épreuves de la retraite et des défaites qui se succèdent à partir de l’été et du coup d’arrêt définitif à Koursk. Que dire de l’évolution des forces disponibles pour la Wehrmacht depuis le déclenchement de « Barbarossa », l’événement entre tous qui décide de tous les changements qui l’affectent ? La Feldheer, c’est à dire les éléments opérationnels de la Heer sur les théâtres des opérations, voit ses effectifs évoluer ainsi en ce qui concerne le nombre de divisions alignées et les effectifs engerbés d’après un document de l’OKH du 15 août 1943 :
1er juillet 1941, environ 202 divisions ou équivalent (le terme employé est « Divisionsverbände ») avec 4 025 000 soldats endivisionnés.
1er juillet 1942, environ 220 divisions avec 3 950 000 soldats endivisionnés.
1er juillet 1943, environ 245 divisions ou équivalent (le terme employé est « Divisionsverbände ») avec 4 480 000 soldats endivisionnés.
L’augmentation du nombre d’unités de l’armée de terre était une mesure rendue nécessaire par l’évolution de la situation. Cependant, l’apport en personnel à l’armée de campagne n’a pas pu suivre cette évolution. En plus de la nécessité de couvrir les pertes courantes en personnel, le besoin de nouvelles formations s’est fait sentir. Notons qu’il s’agit bien ici des seules troupes de la Feldheer, ce qui exclue nombre de forces terrestres : celles de la SS ainsi que les Luftwaffe-Feld-Divisionen, mais aussi l’Ersatzheer et les unités de réserve, ainsi que les différentes légions de la SS et de la Heer.
Si l’on se base sur les effectifs de guerre et les articulations valables pour l’armée de campagne au 1er juillet 1941, l’effectif de cette dernière aurait dû théoriquement s’élever à environ 650 000 hommes de plus au 1er juillet 1942 et de nouveau 620 000 hommes de plus au 1er juillet 1943. Ce n’est pas le cas. En réduisant les effectifs, en réorganisant la masse de la division d’infanterie de 9 à 6 bataillons et en engageant des volontaires, le nombre réel de postes manquants a été réduit au minimum. Le 1er juillet 1943, la Feldheer déplorait un déficit 257 000 hommes (dont 194 000 pour l’Ostheer), et il manquait en outre environ 140 000 Hiwis. Jusqu’au 1er août 1943, le nombre de postes manquants a augmenté d’environ 130 000 hommes en raison des pertes subies en juillet au cours de « Zitadelle ».
De fait, il est intéressant de se pencher sur les pertes et le recrutement de la Heer du 22 juin 1941 au 1er juillet 1943. Les pertes (tués, blessés, disparus, malades évacués) se montent à 1,980 million entre le 22 juin 1941 et le 30 juin 1942 et autant, soit 1,985 million, du 1er juillet 1942 au 30 juin 1943. Les deux premières années de la guerre à l’Est ont donc été également coûteuses pour l’armée de terre, en dépit de Stalingrad. La Ostheer subit donc 3 965 000 pertes au cours de cette période.
L’Ersatzheer peine à combler les pertes
A combien se monte le total des nouveaux engagés pendant ces deux années ? L’Ersatzheer dispose d’environ 430 000 hommes le 15 juin 1941. 1,470 million d’hommes sont recrutés du 1er juillet 1941 au 30 juin 1942, suivis de 1,5 millions d’autres soldats du 1er juillet 1942 au 30 juin 1943. Les convalescents de retour au front sont 620 000 au cours de la première période et 850 000 de juillet 1942 à la fin du mois de juin 1943. Les divisions de l’armée de terre auraient donc reçu 4 875 000 hommes (en comptant les troupes des unités nouvellement formées). Toutefois, au 1er juillet 1943, 500 000 de ces Landser sont en formation au sein de l’Ersatzheer, ce qui signifie donc que la Feldheer a été renforcée par 4,4 millions d’hommes entre le déclenchement de « Barbarossa » et le 30 juin 1943, ce qui en inclut 1,1 million pour les nouvelles divisions.
A l’été 1943, l’armée procède au calcule des besoins de remplacement de l’armée de terre pour la période du 1er juillet 1943 au 1er juillet 1944. Pendant les deux dernières années de la guerre, l’armée de terre a reçu en moyenne 185 000 remplaçants et convalescents par mois. Or ce chiffre doit correspondre également aux besoins mensuels d’une guerre devenue véritablement mondiale. Comme nous l’avons déjà mentionné, ce chiffre ne suffit pas à couvrir entièrement les besoins en hommes de l’armée de terre (remplacement des pertes de personnel dues aux effets de la guerre et besoins pour les nouvelles formations). Si l’on se base malgré tout sur le chiffre de 185 000 comme besoin mensuel pour le second semestre de 1943, cela ne peut s’avérer possible, compte tenu des combats attendus sur d’autres fronts que celui de l’Est, qu’à condition que de nouvelles formations ne soient plus constituées. Le calcul des besoins en personnel de 1 625 000 pour la période de juillet 1943 à avril 1944. Il se calcule comme suit.
1 665 000 hommes seront accueillis comme remplaçants ou convalescents de retour, sur 9 mois à partir de juillet 1943. S’y ajoutent 740 000 hommes pour les quatre mois qui précèdent (4×185 000) : ces derniers correspondent aux troupes qui sont entrées dans l’Ersatzheer d’avril à juillet 1943 et qui seront au front avant avril 1944. Ces hommes doivent s’entraîner quatre mois avant d’être versés à la Feldheer et arriveront donc en ligne à partir d’août 1943. Il faut pourtant dans le même temps retirer de la Feldheer 780 000 convalescents (13 mois à raison de 60 000 hommes par mois).
D’où proviennent ces nouveaux soldats ? Il y a tout d’abord 420 000 des 500 000 hommes disponibles de l’Ersatzheer au 1er juillet 1943. L’expérience montre qu’il reste toujours dans l’armée de réserve un effectif de 80 à 100 000 hommes qui, pour cause de maladie ou d’instruction de spécialistes, ont besoin d’un temps d’instruction plus long que la normale (on ne peut donc mobiliser au front l’intégralité de ces 500 000 soldats). S’y ajoutent : a) 225 000 hommes du recrutement des classes 25 du 1.7.43 au 30.9.43 ; b) Les enrôlements encore à venir du plan de mobilisation du début de l’année : 146 000 hommes ; c) Un nouvel ordre d’incorporation d’affectés spéciaux de l’armée du 1er octobre à décembre 43 (sans l’industrie de l’armement, les mines et les chemins de fer) : 170 000 hommes. d) La remplacement de soldats par des auxiliaires civils dans l’armée de remplacement. Le sous-total atteint ici 1 011 000 hommes. Par conséquent, le besoin en personnel supplémentaire de l’armée de terre jusqu’au 1er avril 1944 s’élève donc à 614 000 hommes. Il faut procéder à des expédients pour les trouver quelque part…
Un message du chef de l’OKH (Zeitzler) à celui de l’OKW (Keitel), a été enregistré au FührerHauptquartier le 15 août 1943. Il indique les besoins en personnel des unités de la Wehrmacht et la répartition prévue des 973 000 soldats allemands qui arriveront en unités (donc par conséquent à l’exclusion de l’Ersatzheer) pour la période s’étendant du 1er octobre 1943 au 1er avril 1944 : 614 000 pour la Heer (comme vu ci-dessus), 199 000 pour la Luftwaffe, 120 000 pour la Kriegsmarine et 40 000 pour la Waffen SS. Il convient de comprendre comment le haut-commandement est parvenu à ces chiffres, en ne perdant pas de vue que la rédaction des archives qui sont la source de cet article émanent de l’armée de terre, sur fond de rivalités interarmes et de nécessité de combler des pertes gigantesques subies sur l’Ostfront.
La Luftwaffe : des économies possibles
Du 1er juillet 1941 au 1er juin 1943, la Luftwaffe a perdu environ 133 544 hommes, tués blessés ou disparus, ce chiffre excluant les malades. On peut toutefois supposer, écrivent les rédacteurs de l’étude de l’OKW, que le nombre de ces derniers corresponde à peu près à l’afflux de guérisons en cours. Les recrutements de l’armée de l’air s’élèvent à 506 000 hommes pour la période du 1er juillet 41 au 30 juin 42 et à 184 000 hommes pour la période du 1er juillet 42 au 1er juin 43. Total : 690 000 hommes. Par conséquent, les entrées dépassent les pertes d’environ 556 000 hommes au cours de ces deux années. L’effectif de la Luftwaffe s’élevait au 1er juin 1943 à environ 2 011 000 hommes, ce qui inclut essentiellement des « rampants », dont des forces combattantes de plus en plus nombreuses (Fallschirmjäger, Luftwaffe-Feld-Divisionen).
Les Forces aériennes ont annoncé un besoin de remplacement total de 282 000 hommes pour la période du 1er octobre 1943 au 31 mars 1944, en plus des quelque 40 000 hommes qui leur sont encore attribués jusqu’au 1er octobre 1943. La Luftwaffe ont également précisé un besoin de remplaçants se montant à un total de 282 000 hommes. Ce chiffre se répartit comme suit :
-20 000 pour le personnel navigant.
-50 000 pour les Fliegertruppen.
-10 000 pour la division « Hermann Goering ».
-140 000 pour la Flak.
-45 000 pour les Luft-Nachrichten-Truppen.
-12 000 pour les Landes-Schützen-Einheiten.
-5 000 pour les unités de protection aérienne.
On le constate, la Luftwaffe n’a pas pris en compte les remplacements pour les Luftwaffe-Feld-Divisionen. Un examen critique fait apparaître des possibilités d’économies et de modifications suivantes par rapport à la demande (notons que le rédacteur appartient à l’armée de terre, une rivale…). L’annonce des besoins comprend entre autres 50 000 hommes pour les Luft-Nachrichten-Truppen (transmissions) et les unités de protection aérienne (Luftschutzeinheiten). Pour couvrir les besoins de ces unités, qui seront vraisemblablement engagées en partie dans la zone d’origine, il pourrait être fait appel, note t-on dans l’étude, en plus grand nombre à du personnel auxiliaire civil et féminin. « Compte tenu de la situation d’urgence en matière de personnel, il n’est pas possible d’attribuer ces postes exclusivement à des soldats d’âge mûr » s’insurge le rédacteur du rapport. Et de préconiser ce qui suit :
« Une réduction de 15 000 à 35 000 semble appropriée.
b) Une économie supplémentaire d’environ 60 000 hommes pourra être réalisée en réduisant les effectifs de guerre et en rappelant les hommes en congés de travail (environ 50 à 60 000 hommes).
c) En outre, l’armée de l’air a prévu les mesures d’aide suivantes en matière de personnel :
(1) Utilisation de membres du RAD pour la DCA : 60 000 hommes.
(2) Recrutement de Slovaques, de Croates et de Bulgares (prévu : 100 000 hommes). A assurer probablement, dans la mesure où cela est prévisible : 20 000 hommes.
Si ces forces supplémentaires ne sont déduites qu’à 50% des besoins, l’économie sera de 40 000 hommes.
d) La réduction totale possible selon les points a) à c) s’élève donc à 115 000 hommes.
e) Les Forces aériennes n’ont absolument pas tenu compte du remplacement de personnel pour les Luftwaffe-Feld-Divisionen. Elles doivent être dotées d’un effectif de remplacement de 40 000 hommes.
Par conséquent, il en résulterait une réduction de 207 000 hommes pour la Luftwaffe (de 282 000 à 75 000).
f) Les enrôlements pour rejoindre la Luftwaffe pour les mois d’octobre à décembre 1943 doivent atteindre 8 200 hommes.
Les besoins totaux en personnel de la Luftwaffe se montent donc à environ 199 000 hommes. »
On le voit, et cette pratique fera florès en 1944, on cherche les effectifs manquants de la Heer au sein de ce qu’on considère comme des supplétifs de la Luftwaffe, à tout le moins des soldats qui représenteraient un sureffectif pour des formations qui ne le justifient pas. S’intéressant avant tout aux considérations des combats terrestres, le rédacteur du rapport insiste sur l’importance de recompléter les divisions combattantes de la Luftwaffe : la division « Hermann Goering », les Luftwaffe-Feld-Divisionen et les divisions de Fallschirmjäger (sans doute recouvertes par le terme plus large de Fliegertruppen).
La Kriegsmarine en 1943 :
Qu’en est-il de la marine de guerre allemande. Celle-ci accuse la perte de 27 635 hommes du lancement de « Barbarossa » au 30 juin 1943, soit 9 865 matelots la première année et 17 770 la seconde. Comme pour la Luftwaffe, les malades ne sont pas comptés dans le total, mais on estime que les retours ont compensé ces pertes. L’enrôlement dans la Kriegsmarine concerne 174 778 hommes du 1er juillet 1941 au 30 juin 1942, puis 61 517 du 1er juillet 1942 au 1er juin 1943, soit un total de 236 295 hommes. Ce qui fait donc un excédent de 208 500 hommes si on ôte les pertes subies dans le même temps. Au 30 juin 1943, la force humaine de la marine atteint ainsi environ 650 000 hommes.
Cet été 1943, l’amiral Dönitz a exigé 60 000 jeunes de la classe 1925 pour le programme « 40 U-Boote ». Depuis le printemps précédent (le mois de mai), la situation générale s’est retournée dans l’Atlantique, mais il compte sur une inflation du nombre de sous-marins, ce qui suppose davantage de recrues. Jusqu’au 30 septembre 1943, en plus du reliquat de la classe de naissance de 1925 (20 000 hommes) et des premiers volontaires de la classe 26, elle a enrôlé environ 40 000 hommes, dont certains de classes plus ancienne. Cela répond donc à la première urgence. La Kriegsmarine demande 161 684 hommes en remplacement pour la période du 1er octobre 1943 au 31 mars 1944. Ce besoin se répartit en 116 490 pour le service en mer proprement dit et 45 200 pour le service côtier. Selon les déclarations antérieures de la Kriegsmarine elle-même, environ 40 000 hommes peuvent être économisés dans ses effectifs, de sorte que les besoins en effectifs supplémentaires pour la période du 1er octobre 1943 au 1er avril 1944 peuvent in fine se limiter à environ 121 000 hommes.
Inégale répartition des pertes et des classes d’âge entre les branches de la Wehrmacht
STATISTIQUES : EFFECTIFS ET PERTES, 1939-1943
Effectifs de la Wehrmacht au 1er septembre 1939
Heer : 3,7 millions
Luftwaffe : 677 000
Kriegsmarine : 150 000
Effectifs de la Wehrmacht au 1er mai 1943
Heer : 6,981 millions
Luftwaffe : 1,957 million
Kriegsmarine : 648 000
Gain de force absolu en %
Heer : 3,281 millions soit 88,7 %
Luftwaffe : 1,280 million soit 189,1 %
Kriegsmarine : 498 000 soit 332 %
Pertes totales du 1er septembre 1939 au 30 avril 1943 (les morts)
Heer : 1 211 700
Luftwaffe : 90 600
Kriegsmarine : 27 000
Rapport des effectifs entre les branches :
Kriegmarine/Heer : 1 pour 10,8
Luftwaffe/Heer : 1 pour 3,6
Luftwaffe/Kriegsmarine : 1 pour 3
Rapport des effectifs entre les branches :
Kriegmarine/Heer : 1 pour 44,9
Luftwaffe/Heer : 1 pour 13,4
Luftwaffe/Kriegsmarine : 1 pour 3,4
Proportion des pertes à effectifs équivalents :
Kriegmarine/Heer : 1 contre 4,1
Luftwaffe/Heer : 1 contre 3,7
Luftwaffe/Kriegsmarine : 1 contre 1,1
Autrement dit, sur 1 000 de ses hommes, la Kriegsmarine en a perdu 42, la Luftwaffe 46 et la Heer 174.
Un rapport rédigé à Berlin le 28 juin 1943, à l’attention du commandant en chef de l’OKW, donne de précieuses informations et des détails sur les pertes subies par la Wehrmacht. L’armée de terre se plaint que la Luftwaffe ne lui fournisse pas les 100 000 hommes comme ordonné par le Führer en personne. Les statistiques montrent pourtant que la Heer porte l’essentiel du poids de la bataille. Le rapport des pertes est particulièrement défavorable pour celle-ci (elles s’avèrent disproportionnellement élevées), comparé aux deux autres branches de la Wehrmacht. La stratification par âge est également intéressante, mais elle est difficile à établir puisque, concernant la Feldheer, seuls des rapports partiels sont parvenus à l’OKW. Ce qui suit est donc une extrapolation réalisée à partir des rapports de 10 divisions d’infanterie, 3 divisions blindées, 2 divisions d’infanterie (motorisées) et 5 unités des troupes d’armée. On part du postulat que la composition de cette section de l’armée de terre correspond à la composition du groupe d’âge de l’ensemble de l’armée de campagne. Les résultats obtenus sont les suivants : 36,8% des recrues de la Heer proviennent des classes 1914-23 et 21,1% des classes 1919-23 ; 51,6% des recrues de la Luftwaffe proviennent des classes 1914-23 et 33,8% des classes 1919-23 ; 52% des recrues de la Kriegsmarine proviennent des classes 1914-23 et 42,2% des classes 1919-23.
On constate que plus de la moitié des effectifs de la Luftwaffe et de la Kriegsmarine sont des hommes des classes d’âge des années 1914-1923, tandis que dans l’armée, seulement un peu plus d’un tiers appartient à ces années. Le rapport est encore moins favorable pour l’armée pour les années 1919 à 1923, celles des soldats mobilisés à 20 ans au cours des années de guerre.
L’armée cherche évidemment à savoir quelle proportion de blessés pourra bientôt rejoindre le front. Il est précisé que le personnel médical dans les hôpitaux militaires est de 85 882 hommes, les convalescents sont au nombre de 258 401, tandis que le total des malades et des blessés dans les hôpitaux militaires se monte à 628 211 soldats. Quand à la réalité des effectifs disponibles, il importe comme toujours de procéder à des déductions, y compris dans les troupes à l’instruction : d’après expérience, note un rapport, environ 70 000 soldats de l’Ersatzheer, parmi les blessés et malades signalés dans les hôpitaux, qui sont enregistrés sur papier au sein des unités de réserve et d’instruction. En outre, des dizaines de milliers de militaires blessés et militaires en incapacité opérationnelle sont en procédure spéciale auprès des bureaux d’enregistrement de l’armée, dont environ 2/3 sont déjà en congé avec obligation de travail. Pis, bien des rapports semblent incomplets et doivent être redemandés.
Par ailleurs, est-il précisé en ce qui concerne les besoins exprimés, « les chiffres représentent donc la limite minimale extrêmement tolérable qui apparaît nécessaire pour maintenir la capacité de combat de la Wehrmacht à peu près au même niveau qu’auparavant ». Afin de couvrir ce besoin, des recrues supplémentaires pourraient être trouvées ailleurs : 180 000 de l’industrie, 80 000 hommes nés en 1894/96, 200 000 hommes nés en 1894/96, 80 000 volontaires nés en 1926/27, 100 000 appels du Landsturm (nés en 1889-93). Un total de plus de 600 000 hommes. 110 000 hommes pourraient être trouvés au sein même de l’armée pour être versés au front. On compte appeler environ 50 000 hommes du RAD ou encore des étrangers, notamment Croatie. En septembre 1943, les unités du RAD sont ventilées sur de nombreux fronts : 68 pour la Flak du Reich (les seuls à ne pas être des bataillons de travailleurs et de construction), 20 à l’OB West, 64 pour le « Mur de l’Atantique », 20 pour le Westwall et la Ligne Maginot, 2 pour la logistique, 16 au sein de la Kriegsmarine (14 au Nord et 2 à l’Est), 145 pour la Luftwaffe (essentiellement dans le Reich ; quelques unités à l’Ouest) et enfin 33 du ressort de l’OKW, soit un total de 368 Abteilungen (dont 300 de construction). Au final, même en ponctionnant le RAD, cela laisse un reste non couvert d’environ 500 000 hommes.
Ces derniers ne peuvent a priori ne pouvoir provenir que de l’industrie ou d’autres secteurs de l’économie. 4 120 000 hommes correspondent aux années de naissance 1897-1922, dont environ 25 à 30 % sont inaptes au service. 1 870 000 sont dans l’industrie, 506 000 dans les transports, 426 000 dans les mines, 146 000 au sein de l’Organisation Todt, 730 000 dans l’agriculture et l’industrie alimentaire. Le rédacteur du rapport prévisionnel précise : « de cette liste, on peut voir sans plus tarder que – même s’il est possible de libérer 120 000 hommes supplémentaires de l’agriculture et d’autres besoins à partir du 1er janvier 1944 en plus des 180 000 qui viennent d’être appelés – précisément ceux dont la majorité est constituée de ceux qui sont les plus importants pour l’économie de guerre, il y a toujours un manque de remplaçants – environ 400 000 ». Or c’est de l’industrie que ne peuvent que provenir les recrues recherchées car les usines sont les seules à avoir encore un nombre important de personnes aptes au service militaire. Le recours à des étrangers, notamment des Italiens, s’impose donc comme main d’oeuvre dans l’industrie d’armements.
Les revendications de la Wehrmacht se heurtent donc ici à l’augmentation des besoins des industries d’armement et de divers secteurs civils. Pis, ces exigences formulées par la Wehrmacht sont des minima. Qu’une nouvelle crise majeure éclate et la crise des effectifs ne peut que s’accentuer de façon dramatique… exigences minimales. Pour l’heure, l’armée ne peut être maintenue à son niveau actuel d’effectifs. La situation de remplacement de la Wehrmacht nécessite par conséquent des décisions rapides. L’armée requiert donc la libération à son profit des contingents les plus jeunes. Un tel blocage « n’est plus acceptable pour la Wehrmacht sur le long terme ». L’armée part du postulat que la classe de l’année 25 sera libérée pour le front à partir de novembre après six mois de formation.
La saignée se poursuit
Si les rapports évoqués ci-dessus émanent pour leur grande part de l’été 1943 et se veulent prévisionnels, force est de constater que les événements vont quelque peu perturber les espoirs de rétablissement, entre course vers le Dniepr, poussée vers Smolensk et bataille de Kiev et de Jitomir, sans oublier l’impérieuse nécessité de mettre sur pied en France une Westheer digne de ce nom pour se préparer à repousser une Invasion attendue pour le printemps 1944.
Les pertes à l’Est entre le 1er juillet 1943 et le 30 novembre 1943 se montent ainsi, d’après les documents officiels allemands, à 1, 223 million d’hommes, dont 133 000 tués et 75 570 disparus. Les pertes les plus importantes sont survenues en août : 307 000 hommes (231 000 en juillet, 268 000 en septembre). Dans le même temps, 674 900 hommes sont arrivés sur le front, toujours plus de 115 000 par mois, avec un maximum en septembre (165 000). 271 000 sont des remplaçants, 185 000 des convalescents rétablis, 62 000 ont été transférés depuis l’Ouest ou le Nord (c’est à dire de Norvège) et 156 900 issus des « fonds de tiroirs » (hôpitaux, services arrière des Heeresgruppen et de la logistique, etc). 117 000 hommes sont ensuite arrivés en décembre. Ces nouveaux combattants jetés dans la fournaise du front russe n’émanent pas tous de l’Ersatzheer. Sont ainsi arrivées sur l’Ostfront six Panzer-Divisionen avec 78 000 hommes, une Panzer-Brigade avec 8 000 hommes, deux divisions de Panzergrenadiers avec 26 000 hommes, cinq Infanterie-Divisionen avec 65 000 hommes, une divisions de Fallschirmjäger (moins 4 bataillons) avec 10 000 hommes, et 40 000 soldats appartenant à diverses unités. Soit un total de 227 000 hommes.
Par conséquent, fin décembre, 1 078 900 ont rejoint le front de l’Est depuis le 1er juillet. Puisqu’on estime les pertes de décembre à 190 000 soldats, le déficit global est donc de 374 214 hommes. La situation en matériels et en armement n’est guère plus brillante : les unités de Panzers sont exsangues. La crise des effectifs ne va pas se résorber, car le début de l’année 1944 –songeons à Tcherkassy ainsi qu’à Kamenets–Podolski- réserve son lot de désastres pour une Wehrmacht de plus en plus aux abois… Les espoirs et prévisions du mois d’août 1943 sont donc caduques.
Les divisions blindées alliées en Afrique du Nord
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