Antiquité Livre

Recension “Philippe II & Alexandre le Grand”

La geste des Argéades

Adrian Goldsworthy, Philippe II & Alexandre le Grand, Perrin, 2023 

668 pages, dont 520 de texte proprement dit, hors-annexes, bibliographie et autres notes finales, ainsi que de nombreuses cartes et schémas tactiques… : autant dire que l’ouvrage est impressionnant. 

Si la période hellénistique et la geste du conquérant de l’Empire achéménide ont été le sujet de livres innombrables (j’y ai modestement contribué avec un récit de la bataille de Gaugamèles), comme en langue anglaise, un ouvrage traitant spécifiquement du père d’Alexandre est chose rare. Je possède dans ma bibliothèque l’ancienne bibliographie de Philippe II, signée Jean-Nicolas Corvisier, publiée chez Fayard en 2002, mais la première partie de ce nouveau livre ne fait pas double-emploi.   

Si le passionné peut trouver son bonheur pour apprendre sur la Macédoine du IVe siècles avant J.-C., le propos de ce nouvel ouvrage présente la remarquable originalité de décrypter les règnes des deux plus célèbres souverains de la dynastie des Argéades, et ce de façon très équilibrée (on pourra aussi lire Le IVe siècle grec de Pierre Carlier, qui est très bon). 

Adrian Goldworthy n’est certes nullement le premier à présenter Philippe II comme le monarque dont le remarquable parcours a préparé la voie aux exploits de son fils, Alexandre, mais il sait fort bien narrer les moments forts et décisifs de l’histoire de la Macédoine avant Philippe, ce qui fournit au lecteur un cadre limpide pour appréhender les événements et saisir ce qui fait la spécificité de cette Grèce du nord, autre que la « Grèce des cités ». Cette mis en lumière du fonctionnement de la dynastie des Argéades constitue l’un des grands intérêts de l’ouvrage. 

Evidemment, les marqueurs temporels que sont les grandes batailles et les conflits sont connus, mais leur enchaînement est bien menée, de même que le cheminement de Philippe vers la grandeur, en dépit des embûches, Adrian Goldworthy mettant un point d’honneur à nous rappeler que rien n’est « joué » d’avance. On suit la progression des deux rois macédoniens comme si on ignoriat la suite des événements.

On apprécie aussi combien l’auteur sait manier avec distance les sources, critiquer les apports des différents auteurs, même s’il me semble parfois laisser poindre ses propres sentiments, comme lorsqu’il estime que les frasques sexuelles attribuées aux monarques (en l’occurrence Philippe) sont, sous la plume des anciens, sans doute à mettre sur le compte de critiques convenues pour stigmatiser les rois qui dérivent vers la tyrannie. 

Adrian Goldsworthy n’hésite pas, ce en quoi il a raison, de rappeler que certains faits rapportés sont suspects, d’autres improbables, certains plausibles mais aussi que beaucoup d’épisodes relatés ne sont que des suppositions et que, en fin de compte, le psychologie réelle et les sentiments profonds de Philippe et d’Alexandre nous échapperont à jamais. 

J’estime qu’il fait peut-être un peu trop confiance aux auteurs anciens quand il est question des pertes fort modestes qui sont avancées en bilan des grands affrontements, mais il souligne aussi qu’il convient d’y ajouter les blessés, toujours en nombre bien plus conséquent que les morts, dont beaucoup décèdent des suites des combats des jours après la bataille. 

Ces batailles et les armées sont par ailleurs fort bien relatées et décrites.

Le livre est passionnant, nous emporte sur les pas de deux individus différents, mais dont les exploits militaires et politiques sont stupéfiants, le parcours de Philippe n’étant pas moins spectaculaire et imprévisible que celui de son fils Alexandre, ce dernier, fougueux comme le bouillant Achille, son idole, étant à n’en pas douter l’homme de la situation pour oser s’enfoncer dans les profondeurs de l’Asie. 

Ces deux hommes étaient courageux, des rois au plus fort de la mêlée quand vient le moment de se battre, parfois avec une once de témérité irraisonnée, en particulier pour Alexandre. 

Ces deux hommes n’ont pas non plus hésité à faire couler le sang, voire à se montrer cruels -la litanie des cités réduites à néant et à l’esclavage est à cet égard stupéfiante- mais aussi magnanimes, envers les vaincus comme à l’égard de leurs compagnons et de leurs soldats. 

C’est donc un très beau livre, un livre sur deux hommes, certes, mais aussi sur une période, une société, un monde… 

Quelques bémols, mais qui n’entachent nullement le plaisir que j’ai eu à lire ce livre,  comme ce sera le cas pour tout féru d’Histoire ancienne, ni mon appréciation générale : les noms des dieux sont en romain et non en grec, il est question de phalangistes au lieu de phalangites, l’auteur semble confondre Antigone le Borgne et Antigone Gonatas (p557), escadrille au lieu d’escadre (il s’agit de guerre navale…), mais aussi une toponymie moderne (Gallipoli et Dardanelles au lieu de Chersonèse de Thrace et d’Hellespont)…