Seconde Guerre Mondiale WWII

MERSA MATROUH 26-28 JUIN 1942. DERNIERE VICTOIRE DE ROMMEL DANS LE DESERT

L'Afrika Korps à la conquête de l'Egypte

Benoît Rondeau Copyright

MERSA MATROUH 26-28 JUIN 1942

DERNIERE VICTOIRE DE ROMMEL DANS LE DESERT

Mersa Matrouh est la bataille qui n’aurait pas dû avoir lieu. Cavallero et Kesselring auraient souhaité que la Panzerarmee de Rommel se positionne sur la frontière égypto-libyenne après la prise de Tobrouk le 20 juin 1942. Il importe avant tout, selon eux, de s’emparer de Malte. Fort de l’appui du Führer et de celui du Duce, Le Feldmarschall Rommel entame pourtant l’invasion de l’Egypte où son destin se jouera à El Alamein. Avant d’atteindre cette position appelée à entrer dans l’Histoire, il va devoir au préalable affronter la 8th Army au cours d’un premier affrontement majeur sur le sol égyptien qui aurait pu tourner à son désavantage. L’entrée de Rommel en Egypte est cependant un risque calculé: les messages décryptés adressés à Washington par le colonel Fellers, l’attaché militaire américain au Caire, ne confirment-ils pas les importantes pertes subies par la 8th Army?

Mersa Matrouh ou El Alamein?

            Le général Neil Ritchie, qui tient encore les rênes de la 8th Army, entend s’appuyer sur les défenses de Mersa Matrouh, décision fort logique puisque la petite localité égyptienne constitue le pivot de la défense britannique de l’Egypte face à un assaillant venant de l’Ouest depuis 1940, et même avant. Depuis ce temps-là, il est entendu que la perte de Matrouh signifierait immanquablement la chute de l’Egypte. La position, base principale de l’ancienne Western Desert Force, est fortifiée. Les sapeurs, protégés par un cordon de protection, s’activent à renforcer les champs de mines: 9 000 mines doivent être posées par les troupes du génie des 2nd New-Zealand et 5th Indian Divisions pour renforcer la zone au sud du point dit “Charing Cross”. Un travail dangereux, sans même pouvoir disposer du relevé exact des anciens champs de mines sur des cartes mises à jours.  Un camion transportant 350 mines explose après avoir roulé par mégarde sur une mine: 2 hommes sont tués, 5 autres blessés et le 8ème, disparu, s’est volatilisé. Rommel estime que près de 200 000 mines protègent la forteresse. De toute façon, Ritchie ne présidera en aucune manière aux destinées des troupes de la 8th Army défendant l’Egypte: le 25 juin, Auchinleck le relève et assume personnellement le commandement sur le terrain. 

            Estimant la situation comme particulièrement critique, Auchinleck tergiverse: il ne veut pas prendre le risque de voir la plus grande partie de son corps de bataille anéantie à Mersa Matrouh. Surestimant le nombre de Panzer dont dispose Rommel (les services de renseignements britanniques créditent le “Renard du Désert” de 339 blindés dont 220 Panzer), il craint une percée au centre ou enveloppement par le sud et il ne pense pas que la position soit tenable. Un repli est sans doute à envisager jusqu’à El Alamein, où déjà les Sud-Africains donnent les premiers coups de pioches pour renforcer les défenses existantes. S’il avalise l’idée d’un repli d’abord sur Fouka (les plans sont déjà distribués aux unités), il envisage finalement d’accepter de livrer bataille à Mersa Matrouh ne serait-ce que pour retarder l’ennemi: “j’ai donc annulé les ordres de tenir à Matrouh et j’ai donné les instructions à la 8th Army pour se replier jusqu’à El Alamein, en retardant l’ennemi le plus possible au cours de cette manoeuvre”. L’ordre n°83 qu’Auchinleck envoie à la 8th Army est quelque peu ambigu (d’autant qu’il complète cet ordre par des instructions additionnelles). Certes, il annule la directive précédente qui envisageait de livrer la bataille décisive à Matrouh. Certes, le repli jusqu’à El Alamein est clairement établi. Mais l’ordre stipule également que “la 8th Army stoppera l’avance de l’ennemi vers l’Est et le dans la zone Matrouh-El Alamein-Naqb Abu Dweiss-Ras el Qattara” (ces deux dernières positions se situant au sud d’El Alamein). Les forces déployées à Mersa Matrouh reçoivent l’ordre de retarder (voir de défaire) Rommel mais de retraiter de Matrouh si l’ennemi menace d’anéantissement les unités qui s’y trouvent. Que faut-il comprendre? Les Xth et XIIIth doivent-ils donc tenir à Matrouh si aucune attaque sérieuse les menace (c’est à dire s’il n’y pas danger d’annihilation) tout en préparant le repli? Ils doivent en effet se préparer à mener des opérations mobiles. Tout le matériel, le ravitaillement et les troupes (les unités d’artillerie doivent rester mais seulement le “minimum d’infanterie”) non jugés comme essentiels pour les combats dans la zone de Mersa Matrouh doivent se replier. Alors que les ordres précédents visant à transformer Matrouh en forteresse ne se sont pas encore complètement traduits effectivement sur le terrain. La 10th Indian Division, qui devait se fortifier, reçoit l’ordre de se préparer à passer d’un combat statique à une guerre de mouvement. Ce n’est que dans la nuit du 25 au 26 juin, voire en début d’après-midi le 26 juin que les formations de la 8th Army sont informées des nouveaux ordres. Mais Rommel n’est plus très éloigné… Par ailleurs, les blindés (qui ont beaucoup souffert à Gazala) ne doivent intervenir que si une opportunité particulièrement favorable se présent.

            Le regard d’Auchinleck se porte déjà sur El Alamein, position beaucoup plus forte que celle de Mersa Matrouh (car non contournable si on dispose de suffisamment de défenseurs). Aussi est-ce à son corps défendant qu’il est contraint par Rommel à combattre à cet endroit. La bataille décisive ne sera pas donc livrée à Mersa Matrouh: c’est un changement radical par rapport aux directives données par Ritchie quelques jours auparavant. Mais la 8th Army va devoir y livrer un combat. Les limites du style de commandement d’Auchinleck apparaissent ici au plus grand jour: si tout est clair dans son esprit et dans celui de Dormann-Smith, son chef d’état-major officieux, les ordres transmis sont moins limpides pour les subalternes.

Les forces en présence

            Les forces de la 8th Army s’articulent en deux corps, le Xth et le XIIIth (le XXXth est alors à El Alamein), et sont bien maladroitement séparées en deux entités distinctes. Entre les deux corps, le centre britannique n’est couvert que par deux colonnes, “Leathercol” et “Gleecol”, des “Jocks Columns” chargées de mener des patrouilles (une compagnie d’infanterie, une batterie d’artillerie, une section antichar, deux sections antiaériennes). Le Xth Corps du général Holmes, qui  a reçu l’ordre de tenir Mersa Matrouh quel qu’en soit le coût, rassemble les 10th Indian Division (dans la forteresse de Matrouh même) et 50th Northumbrian Division (à Wadi Tawawiya, devant servir de réserve) ainsi que le 4th South-African Armoured Car Regiment et le 2nd South-African Antitank Regiment (ces unités sud-africaines seront finalement repositionnées hors de la forteresse). La 10th Indian Division, venue d’Irak, n’a pas encore été engagée en unité constituée mais certains de ses éléments ont déjà connu quelques revers. La 50th a subi des pertes sensibles à Gazala (destruction de la 150th Brigade). 

            Le général Gott commande le XIIIth Corps, très dispersé, soit la 1st Armoured Division du général Lumsden (22nd et 4th Armoured Brigade, la 7th Motor Brigade issue de la 7th Armoured Division repliée sur El Alamein), la 2nd New-Zealand Division du général Freyberg (relevée à Matrouh, que Freyberg jugeait être une souricière, par la 10th Indian. Elle n’aligne que deux brigades à Minqar Qaim) et la 5th Indian Division (en fait la seule 29th Indian Brigade éclatée en six groupements, les restes de l’unité éprouvée étant repliés sur le Delta). Arrivé à Minqar Qaim, Freyberg s’empresse de repérer les positions les plus favorables à la défense, offrant des obstacles à la progression des chars, pouvant être couvertes par des antichars et être renforcées par des mines. Il entend aussi faire usage de son artillerie, commandée par le Brigadier Weir, de façon massive et concentrée, selon les exercices pratiqués alors que l’unité était cantonnée en Syrie. La division est au final déployée sur six positions sur l’escarpement. Alors que la bataille s’annonce, un nouvel équipement commence à être perçu dans les unités antichars: l’excellente pièce de 6 livres (mais certains canons sont livrés avec des pièces manquantes…). Les antitanks de 2 livres disponibles sont donc versés aux bataillons d’infanterie, renforçant leur capacité antichar.

            Pour s’opposer à un adversaire épuisé par un mois de bataille suivi d’une avancée en profondeur en Egypte, Auchinleck bénéficie d’un avantage de taille: certaines unités sont fraîches car elles viennent de rallier le désert. C’est notamment le cas de la solide division néo-zélandaise de Freyberg. Le moral reste toutefois quelque peu défaillant dans les rangs de ceux qui viennent de subir la défaite de Gazala. Quant aux tankistes, vaincus à diverses reprises depuis une année, comment vont-ils se comporter au feu après les pertes conséquentes subies devant Tobrouk?

            Loin de disposer de 339 chars comme le croit Auchinleck, Rommel n’a pas l’avantage numérique en blindés: 104 (60 Panzer, 44 chars italiens) contre 174 (155 au sein de la 1st Armoured Division et de la 7th Motor Brigade et 19 chars d’infanterie Matilda et Valentine). Les Panzerschütze sont coutumier du fait depuis les premiers combats menés sur le sol africain. Les meilleurs chars de l’inventaire des deux armées ne représentent qu’une partie des engins en ligne: moins de 50 M3 Lee/Grant pour les Britanniques, quelques Panzer III J et Panzer IV F2 pour Rommel. Chaque division ne peut compter que sur quelques batteries d’artillerie et le nombre de combattants est dramatiquement bas (1 000 hommes à la 21. Panzer). L’Afrika Korps (15. et 21. Panzer-Divisionen) et la 90. Leichte-Division rassemblent moins de 3 000 fantassins. La revue des forces de l’Axe serait incomplète sans mentionner les Italiens répartis dans trois corps d’armées (10°, 20° et 21°) qui, loin de constituer des laissés-pour-compte, tiennent un rôle essentiel dans la stratégie de Rommel. Les seules divisions “Arite” et “Trieste” qui vont assurer le flanc droit de la 15. Panzer, alignent 2 000 fantassins, soit beaucoup plus que le DAK. Malheureusement pour Rommel, le talentueux général Baldassare, le chef du 20° Corpo, ainsi que le général Placenza, le commandant de son artillerie, meurent, victimes de la Desert Air Force, le 26 juin.

Etat d’esprit

            Les 24 et 25 juin, les ordres de Ritchie (tenir à Matrouh et livrer bataille) se traduisent par la mise au point de contre-mesures selon l’option d’attaque retenue par Rommel. Les communications font cependant défaut et loin de s’effectuer dans le calme requis, les ordres sont exécutés sous la pression de l’ennemi. Les troupes ayant combattu à Gazala sont épuisées, elles sont déficitaires en hommes et équipements et leur moral est défaillant. La confiance dans les chefs est grandement altérée par les récents revers. Cette impression est renforcée par la succession d’ordres et de contre-ordres qui laisseraient à penser que le haut-commandement est dépassé par la situation. Le remplacement de Ritchie par Auchinleck (un changement de commandant est parfois de nature à galvaniser la troupe) n’influe aucunement sur le moral. Les changements d’affectations successives de certaines unités ajoutent à la confusion: la 1st Armoured Division est ainsi réserve du haut-commandement au Xth Corps, puis passe sous le commandement direct de la 8th Army avant d’être placée sous l’autorité du XIIth Corps. Bien plus, Ritchie et Auchinleck entendent réorganiser les divisions en “Battle Groups” alors même que la Panzerarmee Afrika est sur leurs talons. Il s’agit de ne garder sur la ligne de front que les unités entièrement motorisées afin de garantir leur mobilité sur le champ de bataille.

            Holmes, dont la situation serait particulièrement exposée si Rommel enfonce le centre du dispositif de la 8th Army, n’est guère rassuré depuis le départ de la 2nd New-Zealand vers Minqar Qaim. Nombre de ses unités ont des effectifs réduits et la 18th Indian Division, qui devait venir renforcer la 5th Indian Division, est finalement retenue à El Alamein (où elle tiendra un rôle crucial le premier jour de la bataille). Avec le changement d’ordres, les stocks accumulés doivent être évacués ou détruits. L’idée même qu’il faille envisager le repli, ou pire la défaite, n’est pas de nature à stimuler la troupe. Au XIIth Corps, qui doit en théorie contre-attaquer en direction du Xth Corps en cas de percée ennemie au centre, l’optimisme n’est pas non plus de mise en ce qui concerne son chef, Gott, et la 1st Armoured Division, trop souvent malmenée ces dernières semaines. Les Néo-Zélandais, fraîchement arrivés de Syrie, ont en revanche de la détermination à revendre. Le moral est excellent. Freyberg pense que l’ennemi a juste besoin d’être frappé en force pour renverser l’initiative et redonner l’avantage à la 8th Army. 

Rommel arrive en vue de Mersa Matrouh

            Alors que les Britanniques se retranchent fébrilement à Mersa Matrouh, son armée se rapproche rapidement. Célérité ne rime pas avec facilité. Le ravitaillement (en essence notamment) est problématique et les troupes sont épuisées par un mois de combat. La Panzerarmee Afrika subit par ailleurs les désagréments d’une force confrontée à un ennemi détenant la suprématie aérienne sur un espace désolé et sans couverts. Certes, l’identification des colonnes porte à confusion (usage de nombreux véhicules alliés par les Germano-Italiens; poussière et sable soulevés par les colonnes en marche). Ce n’est pas sans satisfaction que les Néo-Zélandais observent un groupe assez important de Boston l’ennemi qui s’approche de Mersa Matrouh. Toutefois, ils ont rapidement la déconvenue d’être eux-mêmes sujets à toutes les attentions de 49 bombardiers ennemis (23 Stukas et 26 Ju 88). Ce même jour, le 25 juin, la 90, Leichte-Division rapporte -non sans une once d’ironie- la joie des hommes à la vue des premiers chasseurs allemands. La Luftwaffe et la Regia Aeronautica sont en effet à la peine car il faut déménager toutes les infrastructures vers l’Est pour suivre la progression de la Panzerarmee Afrika en Egypte. L’aviation britannique reprend également le contrôle au-dessus de la Méditerranée si 34 000 tonnes de fret et 2 000 véhicules sont convoyés par les navires de l’Axe en mai 1942, ces chiffres tombent à respectivement 5 000 tonnes et 400 véhicules en juin. Les attaques aériennes de la Desert Air Force ne sont pas sans funestes conséquences sur le ravitaillement -rendu déjà erratique en raison de l’éloignement des bases- des troupes de Rommel. La 21. Panzer rapporte ainsi qu’elle ne dispose de carburant que pour une cinquantaine de kilomètres puisque la moitié de l’essence disponible fait défaut suite à la dispersion d’une colonne d’approvisionnement.

Le « Renard du Désert » se rapproche mais tout ne se déroule pas comme escompté. Le 24 juin, le rapport de la Panzerarmee souligne la déception de Rommel ne n’avoir pas pu engager le gros des forces ennemies. En revanche, Rommel se montre satisfait de l’avance effectuée à moindre frais: les pertes au feu sont négligeables. Par ailleurs, on estime que les Britanniques n’ont pas disposé de suffisamment de temps pour organiser les défenses de Matrouh.

Le plan de Rommel

            Emporté par l’élan de son triomphe à Tobrouk et de l’invasion de l’Egypte, Rommel pèche par excès d’optimisme. Il reste ignorant du dispositif réel de l’adversaire. Pourtant, les bombardiers qui ont frappé les Néo-Zélandais la veille n’ont pas transmis d’informations faisant état d’une grande concentration de véhicules et de soldats à Minqar Qaim. Si Rommel a bien été avisé du retour  des Néo-Zélandais sur le front, il les croit encore à Mersa Matrouh, le long de la piste de Siwa, avec les 10th Indian et 1st South African Divisions. La 7th Armoured Division serait au sud du front. En arrière, dans le secteur de Garawla seraient en position les restes de la 50th ID et de la 1st Armoured Division. 

            Le plan est relativement simple dans ses grandes lignes. Au nord, du côté de la Méditerranée, les 10° et 21° Corpo doivent attaquer frontalement la forteresse de Mersa Matrouh pendant que la 90. Leichte-Division de Kleemann percera le front entre le second escarpement et “Charing Cross” avant d’obliquer vers le nord-est est couper la route côtière à Garawla, isolant ainsi les défenseurs de Matrouh. Pendant ce temps, perçant également au centre et au nord de l’escarpement, la 21. Panzer-Division doit parvenir jusqu’à Bir Shineina. La 15. Panzer-Division doit gravir l’escarpement au niveau de la piste qui mène à l’oasis de Siwa, suivre l’escarpement et se diriger jusqu’à Bir Abu Shavit (dans la zone de Minqar Qaim). Le 20° Corpo (“Trieste” et “Ariete”) avance également au sud du second escarpement tandis que, encore plus au sud, l’Aufklärungs-Abteilung 3 fait écran vers le sud-est. La “Littorio” reste en réserve d’armée, prête à exploiter toute percée. 

Percée audacieuse et téméraire de l’Afrika Korps

            Le 26 juin, le premier mouvement offensif du DAK le porte à travers le champ de mines, à l’endroit où il est de moindre profondeur, à savoir entre les deux escarpements, au nord de Bir el Hukuma. Les maigres colonnes “Leathercol” et “Gleecol” sont balayés. Cette dernière colonne rend le temps de lancer un rapport erroné et alarmiste: une centaine de chars ont traversé le champ de mines et progressent vers l’est! Or la 90. Leichte-Division ne possède aucun Panzer…

L’assaut n’a débuté qu’à 17 heures en raison de l’intense activité aérienne alliée et de difficultés d’orientation. Le Panzergrenadier-Regiment 104, force de frappe de  la 21. Panzer avec les chars et l’artillerie, aligne un millier de fantassins au sein de ses trois bataillons, appuyés par des pièces antichars et d’artillerie (en sus de l’artillerie divisionnaire), dont des pièces de 25 livres capturées. Face à lui, la 29th Indian Brigade est dispersée aux quatre vents, des éléments s’accrochant notamment à Bir el Hukuma, selon les ordres reçus. La 21. Panzer a perdu 8 de ses 30 Panzer (dont plusieurs Panzer II bien inutiles…) dans un champ de mines et, vers 21h30, elle stoppe son avance. Un Panzer sera cependant réparé dans la nuit. Une dizaine de pièces d’artillerie adverses ont toutefois été réduites au silence et, en s’emparant des positions, les Allemands identifient la 2nd New-Zealand Division. Sans le savoir, Rommel a frappé le point faible du dispositif d’Auchinleck. Ce dernier n’évalue pas clairement la situation faute de disposer de renseignements fiables.

            A ce moment-là, les Italiens se sont attaqués à la forteresse de Mersa Matrouh. De l’autre côté de l’escarpement, la 15. Panzer bivouaque en plein désert sans avoir combattu. Rommel, particulièrement optimiste, reçoit la visite de Kesselring et de Cavallero. Il leur assure qu’il sera au Caire d’ici le 30 juin! Quelques combats ont encore lieu la nuit, notamment à Sidi Hamza. 400 soldats britanniques ont été capturés ce jour-là. La situation des Allemands pourrait vite devenir dramatique, en particulier pour la 21. Panzer (à peine 16 Panzer III) et la 90. Leichte, si les Britanniques saisissent l’opportunité qui s’offrent à eux: isoler les deux unités imprudemment exposées entre les deux corps d’armées britanniques et les détruire, un objectif qui semble à leur portée. En fait, un mois après le déclenchement de l’opération « Venezia » et de la bataille de Gazala, Rommel se retrouve dans une situation similaire : ses forces sont au cœur du dispositif allié et une réaction énergique des Britanniques signerait la fin du DAK. La porosité des lignes de l’Axe peut être illustrée par l’aventure survenue à un groupe de soldats de l’Essex Regiment (5th Indian Brigade de la 10th Indian Division) accompagnés de quelques pièces antichars et de 25 livres, d’une voiture radio ainsi que d’une ambulance. Envoyés établir le contact avec la 29th Indian Brigade, ces hommes commandés par le Major Smith mènent quelques escarmouches, sont attaqués par un avion et se heurtent, à la nuit tombée, deux laagers allemands. S’ils ne trouvent aucune trace de la 5th Indian Division, ils prendront contact avec les Néo-Zélandais et se battront à leurs côtés.

            Le 27, l’audacieuse attaque du “Renard du Désert” (qui n’a plus que 39 Panzer en état…) se poursuit plus en avant au sein du dispositif ennemi. Alors que les 10e et 21e Corpo font écran devant la forteresse de Matrouh en menant de farouches combats face aux Indiens (un bataillon de Guastatori s’empare du carrefour baptisé “Charing Cross”) et que le 20e Corpo avance de concert avec la 15. Panzer au sud du front, la 21. Panzer, la “Littorio” et surtout la 90. Leichte-Division s’enfoncent en profondeur en bousculant la 5th Indian Division. Les Indiens tentent de frapper les arrières de l’avance adverse mais sont repoussés par les Italiens, appartenant probablement à la “Pavia”. Le 9th Durham Light Infantry (50th ID) est anéanti (on ne dénombre que 293 hommes à Mareopolis en Egypte, le 2 juillet) par la progression de la 90. Leichte (qui fait 300 prisonniers). Les combats, qui ont débuté par une escarmouche, sont ensuite devenus acharnés et les deux parties en sont venues au corps à corps. Les compagnies, isolées les unes des autres, sont réduites une à une, l’ordre de repli venant après 4 heures de combat. La 90. Leichte est pourtant durement frappée par les tirs de l’artillerie, à telle point que l’avance de celle-ci doit rester au point mort jusqu’à l’après-midi. La 90. Leichte atteint presque la route côtière: le Xth Corps est en passe d’être isolé! La division est cependant dans une situation bien précaire entre les 2nd New-Zealand et 50th Divisions. Pendant ce temps, la 15. Panzer et le 20° Corpo ont fort maille à partir avec la 1st Armoured Division. Au cours d’un premier combat livré dans la matinée, cinq Panzer III sont incendiés mais la contre-attaque des Britanniques leur coûte 31 Grant et Crusader selon les Allemands (très exégéré). Un second assaut de la 1st Armoured Division frappe la 15. Panzer depuis le sud (la destruction de 38 Crusader et Stuart est revendiquée). L’Ariete et la Trieste, alors rattachées au DAK, combattent aux côtés de la division allemande. Quant à la 21. Panzer, elle avance elle aussi péniblement mais, en progressant, elle donne l’impression d’encercler la 2nd New-Zealand Division.

Les Néo-Zélandais à Minqar Qaim

La 21. Panzer de Bismarck reçoit l’ordre d’obliquer vers le sud afin d’encercler les forces blindées adverses, de concert avec la 15. Panzer et le 20° Corpo. Ce faisant, Bismarck se heurte de plein fouet à la 2nd New-Zealand Division. Georg von Bismarck ne s’en émeut guère de la concentration de forces qui lui fait face et estime au contraire que cela fera de belles cibles pour les Stukas. Poursuivant sa progression, il atteint Bir Shineina avec le gros de ses forces. 

            La bataille de Minqar Qaim débute à 8h30 par une préparation de l’artillerie allemande (probablement de la 90. Leichte).  Les positions défensives néo-zélandaises sont renforcées par des canons tandis que deux sections de Bren Carriers sont envoyées vers l’avant (Bir el Haswa) pour engager l’artillerie adverse à courte portée. Les chenillettes sont finalement mises en fuite par l’apparition d’une colonne de Panzer tandis que la batterie d’artillerie allemande reprend sa progression vers l’est. Ce nouvel adversaire est la 21. Panzer. A 10h30, le 28th New-Zealand Battalion a identifié un millier de véhicules ennemis. L’artillerie allemande fait feu de toutes ses pièces -21 cm, 10,5 cm, 25 livres de prise et Flak de 8,8 cm. Un déluge d’acier s’abat sur les lignes des deux adversaires mais ne cause, au final, que des pertes légères. De son côté, la 15. Panzer attaque depuis l’ouest et le sud. Les blindés allemands n’ont d’autre alternative que de foncer droit sur les positions d’artillerie adverses alors que les Maoris n’hésitent pas à affronter les Panzer avec des grenades à main et des armes d’infanterie.

            Freyberg reçoit la visite de Gott à 11 heures (les deux hommes recevront peu après un message en provenance d’Auchinleck dont il est question plus loin). Un quiproquo s’ensuit: Freyberg entend camper fermement sur ses positions alors que Gott -qui refuse d’envoyer des chars d’infanterie en renfort aux Néo-Zélandais afin de ne pas disperser ses blindés- relativise l’importance du terrain puisqu’Auchinleck a insisté sur le fait que la sauvegarde des unités prime avant toute autre considération. La 1st Armoured Division durement pressurée (elle perd une quinzaine de chars face à la 15. Panzer et à l'”Ariete”) et la 2nd New-Zealand Division dans une mauvaise posture (elle est sur le point d’être encerclée), le chef du XIIth Corps ne va pas tarder à prendre une initiative malheureuse alors que la 8th Army va de donner des instructions à Holmes pour soulager le flanc de Gott (alors que Freyberg pense que c’est plutôt à lui, avec la 1st Amoured Division, d’attaquer pour soulager Holmes déjà fortement pressé par l’ennemi…). 

Au nord-est, à 14 heures, les Néo-Zélandais observent l’infanterie ennemie mettre pied à terre. D’autres véhicules, dont des blindés, sont ensuite identifiés: les artilleurs néo-zélandais se leurrent en croyant être parvenus à les repousser. En fait, cette colonne, qui effectuait simplement un mouvement tournant,  réapparaît un peu plus tard. La 21. Panzer attaque depuis l’est et une seconde colonne progresse vers le sud-ouest pour attaquer depuis le sud. Des Bren Carriers sont envoyés en investigation avec pour consigne de retenir les tirs pour éviter toute méprise: une colonne de ravitaillement est attendu depuis la même direction. Mais de svastikas sont rapidement identifiées et les tirs d’antichars et d’artillerie commencent. Les unités de transport néo-zélandaises sont surprises et doivent s’enfuir sous les tirs adverses: c’est dans la plus grande que les 300-400 véhicules de la 5th New-Zealand Brigade foncent vers le sud pour se mettre hors de danger. Parti avec son seul chauffeur en reconnaissance à bord de sa jeep, Gott est témoin du spectacle qu’il interprète malencontreusement comme le signe de l’anéantissement de la division néo-zélandaise. Il ira ainsi jusqu’à renvoyer vers El Alamein une colonne de ravitaillement destinée à Freyberg et à ses hommes. Peu après, Bismarck, dont les Panzer sont à court d’essence et de munitions, se ravise et renonce pour l’heure à attaquer et les unités de la 21. Panzer reçoivent des consignes pour établir des positions défensives. Cette décision est avalisée par l’Afrika Korps. Nehring décide que le coup de grâce sera asséné le lendemain avec la 15. Panzer et le 20° Corpo, la 21. Panzer devant se tenir prête à entamer la poursuite de l’ennemi vaincu.

            Alors que Lumsden, le chef de la 1st Armoured Division se prépare à rapprocher son QG de celui de Freyberg (ce dernier, blessé par un éclat vers 17 heures, est remplacé par le Brigadier Inglis) pour s’assurer d’une meilleure coopération entre les deux divisions, il reçoit un message de Gott l’informant que “la division néo-zélandaise n’existe plus”. En fin d’après-midi, Gott donne l’ordre à la 1st Armoured et à la 5th Indian de retraiter vers l’est. 

            Freyberg, cherchant un soutien en blindés, appelle le chef de la 1st Armoured Division, Lumsden -surpris d’apprendre que les Néo-Zélandais n’ont pas été balayés alors que Gott lui a assuré du contraire- qui lui répond qu’il a reçu l’ordre de se replier. Lumsden entend cependant aider Freyberg de son mieux et lance des éléments de la 22nd Armoured Brigade contre la 21. Panzer, assaillie de toute part, mais qui parvient à s’extirper du danger avec brio. A 21 heures, le 27 juin, Lumsden se rendra cependant en personne auprès de la division néo-zélandaise et accepte de prendre sous son aile le 21st New-Zealand Bn ainsi que les véhicules de la 5th New-Zealand Brigade, qui sont séparés du reste de la division. Il rejette en revanche l’idée d’un repli coordonné des deux divisions à la faveur de la pleine lune: ses chars doivent refaire leur approvisionnement à Bir Khalda.

            Pourtant, selon les plans arrêtés le 24 juin, le XIIIth Corps devrait contre-attaquer également, en direction du nord, pour anéantir l’ennemi qui s’est enfoncé dans le centre du dispositif britannique. Pis, si Inglis déplace son unité (puisque Gott lui a affirmé que le terrain compte moins que la sauvegarde de sa division), l’éventuelle contre-attaque de Holmes peut très bien se diriger vers des positions désormais abandonnées par les Néo-Zélandais… Gott ne semble saisir la situation précaire de Rommel. Il n’envisage de frapper en force la 21. Panzer (avec 600 hommes et 14 Panzer…) ou la 90. Leichte. Cette dernière, isolée, n’aligne que 1 600 combattants et ne résisterait probablement pas à un assaut résolu de Holmes. 

Gott craque

            Lorsque Gott craque nerveusement et décide de quitter précipitamment le champ de bataille, le coup de bluff de Rommel a réussi. Gott ordonne en effet à ses hommes de se replier, avant même de prévenir ses supérieurs. Le XIIIth Corps se replie sans raison véritable, abandonnant le Xth Corps à son sort et même certaines de ses propres unités puisque la 2nd New-Zealand Division est considérée comme perdue. Pourquoi Gott a-t-il osé prendre une telle décision? Beaucoup plus tôt dans la journée, ce 27 mai, à 11h20, Auchinleck a en effet autorisé ses deux chefs de corps défendant Mersa Matrouh à déclencher l’opération “Pike”: rompre le combat à Mersa Matrouh et faire mouvement en direction de Fouka. Auchinleck, qui  a toujours retenu cette option à l’esprit, est encouragé dans cette voie par une grossière surestimation des effectifs adverses: il crédite Rommel de 30 000 hommes et 200 chars, des effectifs (s’ils s’étaient avérés exacts) qui auraient sans doute donné un réel avantage à Rommel quelques jours plus tard à El Alamein… A la nuit tombante, Auchinleck, qui n’a pas été informé de la décision de Gott, semble plutôt satisfait de la situation puisque les différentes divisions allemandes -quand bien même elles aligneraient une centaine de Panzer- sont séparées entre elles et restent isolées au beau milieu du dispositif de la 8th Army. Ce n’est donc pas sans déception qu’au cours de la nuit il est informé de la décision prise par Gott. Acceptant l’interprétation de son subordonné présent sur le terrain, Auchinleck transmet donc le code “Pike” au Xth Corps.

Confusion et fuite éperdue vers l’Est

            Si Gott donne l’ordre de la retraite, celle-ci s’effectue donc sans coordination avec le Xth Corps et même sans coordination au sein même du XIIIth Corps puisque la 1st Armoured Division se retire sans la 2nd New-Zealand Division ni les unités de la 7rth Armoured encore en ligne. Ce n’est pas ce que prévoyait le plan “Pike”. En position du nord au sud, les 5th Indian, 2nd New-Zealand et 1st Armoured Divisions devraient se replier de concert vers l’est. Abandonnés, Holmes et son Xth Corps ainsi que Freyberg et ses Néo-Zélandais doivent s’extirper de la nasse. 

            Le général Freyberg et le Brigadier Inglis estiment qu’il est opportun d’infliger une sévère correction à l’ennemi: un assaut dans le secteur de la 4th New-Zealand Brigade, où l’ennemi est le plus fort (à relativiser étant donné l’état de la 21. Panzer-Division), lui causera donc le plus de dégâts sans mettre en péril le repli de la division. Puisqu’on ne dispose plus guère que de 35 coups par pièce de 25 livres (en comptant les obus fumigènes et antichars!) et que les mortiers ne disposent plus de beaucoup d’obus, il est décidé de procéder à un assaut nocturne, à la baïonnette et à la grenade. La percée est confiée à la 4th New-Zealand Brigade du lieutenant-colonel Burrows. La 5th New-Zealand Brigade, privée de son échelon de transport, doit s’entasser dans les véhicules de la réserve divisionnaire et dans ses véhicules de première ligne (et aussi sur les canons…). Pour ajouter aux difficultés de cette brigade, il lui faut en partie dégager un champ de mines, à la main, en employant des fantassins, faute de disposer de suffisamment de sapeurs.

Dès que les Allemands comprennent que les Néo-Zélandais font mouvement, les tirs s’intensifient de toutes les directions, les traçantes zébrant la nuit qui est tombée sur le champ de bataille. La 4th New-Zealand Brigade mène l’assaut en chargeant et en hurlant. Le 19th Battalion, rencontrant peu d’opposition sur son objectif, n’hésite pas à prêter main forte au 20th, qui fait face à une défense tenace au sein du laager des véhicules de la 21. Panzer. Les deux bataillons parviennent pourtant à pénétrer dans le dispositif. Le corps à corps à la lumière des engins incendiés est terrible. Sur le flanc droit, les Maoris ont également réussi à neutraliser les défenses adverses.  Les hommes peuvent alors remonter sur leurs véhicules et prendre la route de Fouka puis d’El Alamein. Puisqu’une large part de la 21. Panzer semble se battre à Bir Abu Batat, Inglis décide que le reste de la division évitera ce secteur et fera d’abord route quelques kilomètres vers le sud avant d’obliquer vers l’ouest. Si on ne suit pas la 4th Brigade, la percée sera facilement obtenue face à un dispositif qui ne peut être que ténu.  La colonne rassemble 900 véhicules et canons en rangs par neuf sur une largeur inférieur à cent mètres. Le 18th Battalion du lieutenant-colonel Gray mène l’assaut avec ses Bren carriers. Les pièces de 25 livres et les mitrailleuses Vickers sont placées sur les flancs de la colonne. Celle-ci se heurte malencontreusement à un second laager de la 21. Panzer: celui des blindés! Les tirs commencent à fuser vers l’amoncellement de véhicules néo-zélandais dont la formation devient soudainement plus compacte. “Un autre Balaclava” s’esclame Freyberg, alors étendu sur son brancard. La colonne se scinde en trois éléments  qui parviennent à passer. La division néo-zélandaise est sauvée mais elle est dispersée et en pleine retraite. Cette nuit a coûté cher aux Allemands. Environ 300 hommes sont enterrés à Minqar Qaim (en comptant les pertes subies les deux jours précédents). Au cours des combats confus de cette nuit-là, une tragédie survient dans une antenne médicale allemande: les patients sont massacrés. La guerre sans haine n’est qu’un mythe.

            Holmes, handicapé par de mauvaises transmissions, ne reçoit le signal “Pike” qu’à 4h30 du matin le 28 juin (les liaisons avec la 8th Army sont en effet coupées depuis 19h30 la veille…) alors que le XIIIth Corps a déjà évacué ses positions depuis des heures, y compris la 2nd New-Zealand-Division.  Dans ces conditions, ses unités sont parties -comme convenue- à l’assaut pour soulager les Néo-Zélandais. A l’ouest, la 5th Indian Brigade frappe dans le secteur où l’Afrika Korps avait pénétré la ceinture des champs de mines quelques jours plus tôt. La “Pavia” et l’Aufklärungs-Abteilung 580 la repoussent. Toutefois, une compagnie du 1st/4th Essex parvient même jusqu’à Sidi Hamza. La 151st frappe dans le vide à la recherche des Néo-Zélandais. A l’est, la 69th Brigade se heurte à la 90. Leichte. Le Kampfgruppe Menton et la “Littorio” tiennent leurs positions. Le PC de Rommel est lui-même sérieusement menacé mais la Kampfstaffel Kiel et le 12° Bersaglieri veillent. L’assaut fait donc long feu et les trois brigades sont de retour sur leurs positions de départ avant le lever du jour. Ce 28 juin, plus à l’est, la 29th Indian Brigade, surprise en cours de débarquement, est décimée à Fouka où est déjà parvenu l’Afrika Korps, l’encerclement du Xth Corps à Matrouh étant assuré par les 10° et 21° Corps et par la 90. Leichte. Fouka tombée, les chances de Holmes de parvenir à s’échapper s’amenuisent…

            En fin d’après-midi, Rommel lance ses troupes à l’assaut de la forteresse de Mersa Matrouh. La Desert Air Force appuie de son mieux les défenseurs, d’abord avec ses chasseurs au cours de la journée, puis en lançant 105 sorties cette nuit-là, essentiellement contre des véhicules de l’Axe cantonnés autour de “Charing Cross”. Holmes soutient le choc, de sorte que, à 21 heures, le Xth Corps tente une percée en fonçant sur les assiégeants. Les Italiens et les Allemands sont débordés et surpris, les Britanniques ne prenant même pas la peine de se soucier des prisonniers. Le propre QG de Rommel s’est retrouvé en première ligne. Rommel raconte: “Mon quartier général fut entouré bientôt par une masse de véhicules enflammés, ce qui en fit la cible du tir continuel de l’ennemi. J’en eus rapidement plus qu’il ne m’en fallait et j’ordonnai à mon état-major de se replier vers le sud-est. Il est difficile de donner une idée de la confusion qu’il régnait” (Rommel situe toutefois cette mésaventure la veille, au moment de la percée de la 2nd New-Zealand Division). Toutefois, les Italiens causent de lourdes pertes : des éléments de la 10th Indian Division est soumise à un feu nourri par la Littorio à l’entrée du Wadi Nagamish. La partie est plus dure face à la 90. Leichte. Le QG de l’unité est assailli par la 50th Division qui cherche à s’extirper de la nasse. Le Xth Corps réussit à se sauver et à gager le terrain libre le long de l’escarpement vers Fouka. Il faut maintenant parvenir jusqu’à El Alamein avec la Panzerarmee sur les talons… Si la 50th Northumbrian s’est déjà extirpée avec succès d’un encerclement (opération “Freeborn” à Gazala), la fuite nocturne opérée à Mersa Matrouh se solde par des pertes conséquentes (3 366 hommes contre 5 409 à Gazala). 2 000 hommes sont perdus par Holmes au cours de la percée (d’autres sont capturés plus à l’est, comme ces 580 hommes qui tombent entre les mains de l'”Ariete” et de la “Trieste”). Le 7th Green Howard subit des pertes sévères mais sa résistance tenace permet au reste de la 69th Brigade d’échapper à la nasse. Les deux brigades d’infanterie de la division (les 69th et 151st) totalisent sans doute moins de 2 000 hommes à elles deux contre plus de 6 000 en théorie: 3 bataillons sont quasiment détruits et les trois autres sérieusement affaiblis. 60% des troupes encerclées échappent à la captivité en empruntant essentiellement les brèches existant dans les défenses germano-italiennes.

Les Italiens et la 90. Leichte-Division emportent la position de Mersa Matrouh

            La tentative de percer l’anneau concentrique des Germano-Italiens n’est pas un succès complet puisque nombre d’unités d’infanterie italiennes ont renforcé le dispositif de Rommel. Le 29 juin, à 9h30, la “Trento”, les 10e et 11ebataillons 7e Bersaglieri du colonel Scirocco en tête appuyé par la 4ème Compagnie du XXXII Guastatori, doit s’emparer de Matrouh depuis “Charing Cross”, de concert avec la 90. Leichte manoeuvrant depuis l’est. Les sapeurs italiens s’activent à préparer des passages dans les champs de mines sous les tirs nourris de l’artillerie alliée. A 13h00, ayant dû affronter une défense résolue, le gros de la 90. Leichte perce depuis l’est tandis que le l’Aufklärungs-Abteilung 580 et la Kampfstaffel Kiel enfoncent les lignes adverses au sud. Au total, près de 6 000 soldats alliés sont faits prisonniers à Mersa Matrouh. 36 tanks britanniques sont également dénombrés sur le champ de bataille. En outre, un matériel de guerre considérable tombe entre les mains des forces de l’Axe. Les soldats germano-italiens, fourbus, espèrent enfin se reposer et profiter d’un bain dans la Méditerranée. Le port est pourtant miné et détruit par les Britanniques. Les réserves d’eaux sont contaminées et l’usine de dessalement des eaux détruite. Rommel prend Mersa Matrouh mais, ce même  29 juin, il perd une de ses principales sources de renseignements quant au dispositif adverse: le colonel Feller, l’attaché militaire américain au Caire, dont les codes avaient été “cassés” grâce à un espion Italien, retourne aux Etats-Unis.

Bilan: la victoire de trop?

            La bataille de Mersa Matrouh est incontestablement la victoire la plus étonnante qu’ait remporté Rommel. La facilité déconcertante avec laquelle ce succès semble être obtenu ne peut que le conforter à persévérer dans cette fuite en avant auquel il s’est condamné en poursuivant l’ennemi après la victoire remportée à Tobrouk : il doit absolument empêcher la 8th Army de s’établir sur de nouvelles positions défensives. Sa Panzerarmee, épuisée et affaiblie, ne peut espérer emporter des positions solidement tenues. Rommel use donc d’audace et tente un coup de bluff. Celui-ci réussit avec brio à Mersa Matrouh. Mais la mécanique apparemment bien huilée du Blitzkrieg dans les sables d’Afrique du Nord se grippe à El Alamein.

            Tous les ingrédients qui vont présider à l’échec subit à El Alamein le 1er juillet sont déjà présents à Mersa Matrouh : Rommel va en fait tenter de rééditer l’exploit. L’attaque s’effectue d’abord avec quelques retards liés à des difficultés de repérage  et d’approvisionnement en carburant. Dans les deux batailles, la 90. Leichte va tenter d’isoler la forteresse ennemie sur la côte et, dans les deux cas, les Allemands et leurs alliés italiens seront confrontés en partie à des adversaires  frais et dispos alors qu’eux-mêmes combattent en première ligne depuis un mois. L’artillerie britannique, qui fera merveille à El Alamein, donne cause déjà bien des difficultés. La Desert Air Force donne quant à elle aux hommes de Rommel un avant-goût des épreuves qui les attendent. Elle reste menaçante: 4 Panzer sont endommagés au cours d’une attaque aérienne contre la 15. Panzer-Division, réduisant d’autant un parc de blindés déjà fort limité. Cette omniprésence de l’aviation alliée est une donnée nouvelle dans la guerre du désert et ses effets seront pour beaucoup dans l’échec de la bataille d’Alam Halfa en août 1942. Enfin, Rommel, trop confiant et trop téméraire, attaque sans connaître avec précision le dispositif adverse. Une erreur récurrente chez cet officier, par ailleurs brillant, comme l’illustrent les  premiers combats pour Tobrouk en avril 1941.

Certes, les combats menés à Mersa Matrouh ont donné un jour et demi de plus à Auchinleck pour renforcer les défenses d’El Alamein (si seul un combat d’arrière-garde avait été mené, Rommel aurait repris la marche vers l’est le 27 au lieu du 28 pour l’Afrika Korps et le 29 pour la 90. Leichte). Mais la 8th Army a subi une défaite supplémentaire. L’ascendant moral pris par la Panzerarmee Afrika semble atteindre son pinacle. Nombre de soldats britanniques considérant Rommel comme un officier hors-pair ne sont pas si surpris d’avoir été à nouveau vaincus. Les pertes sont conséquentes: 8 000 hommes, du matériel et des approvisionnements en quantités ont été saisis par les soldats de Rommel entre Mersa Matrouh et Fouka. La 5th Indian Division est réduite à une seule brigade ne pouvant mener que des missions défensives. La 10th Indian Division doit être évacuée sur le Delta pour être rééquipée et recomplétée. Il en va de même pour la 50th ID qui ne laisse que quelques groupes de combats à El Alamein. La 2nd New-Zealand Division accuse la perte d’environ 900 hommes. 16 pièces de 25 livres, 18 pièces antichars, 4 mortiers lourds et d’autres engins blindés (dont des Portees) sont perdus. Pourtant encerclées et à court de munitions, le gros des forces britanniques échappe à la destruction grâce à leur mobilité : une action plus fournie de la Luftwaffe et de la Regia Aeronautica contre les concentrations de véhicules de la division aurait sonné le glas de l’unité. L’effort considérable fourni par la Desert Air Force au cours de la retraite en Egypte porte ici ses premiers fruits. Pour autant, tout ce matériel et ces hommes feront défaut à Auchinleck pour la bataille décisive qu’il entend mener à El Alamein.

Rommel a pourtant été à deux doigts d’être vaincu et anéanti à Mersa Matrouh. Sa carrière, son aura et la postérité de l’Afrika Korps en auraient été considérablement altérées. Au contraire, cette victoire incroyable, presque contraire à l’arithmétique guerrière lorsque seul est pris en compte le rapport de force, ne va que renforcer Rommel dans son jugement erroné de la situation : il est trop confiant dans ses hommes. A El Alamein, seul un coup de bluff et un effondrement moral similaire à celui de Mersa Matrouh peut espérer lui permettre de l’emporter à nouveau. La victoire de Tobrouk a marqué l’apothéose de la légende de l’Afrika Korps. La victoire de Mersa Matrouh a été la victoire de trop, faute d’avoir eu la sagesse de demeurer sur les positions frontalières. Croyant l’ennemi irrémédiablement battu, Rommel a estimé possible de s’emparer de l’Egypte par un coup de main.