Seconde Guerre Mondiale WWII

Janvier 1943, l’Axe prend l’initiative en Tunisie (1)

Offensive sur la dorsale : l’opération Eilbote I

Benoît Rondeau Copyright

Offensive sur la dorsale : l’opération Eilbote I

Début janvier, alors qu’Eisenhower planifie l’opération Satin, qui doit porter les franco-américains à Sfax et isoler définitivement Rommel d’Arnim, les affrontements se poursuivent sur toute l’étendue du front. Au nord, la Division von Broich doit batailler dur à partir du 5 janvier pour contrer des attaques britanniques et garder le contrôle des hauteurs. Après leurs déboires de la fin du mois de novembre, les Red Devils alors déployés au nord du front comme simple infanterie, affrontent de nouveau les Fallschirmjäger dans une série d’escarmouches. L’affrontement survient le 5 janvier au Djebel Azzag (Green Hill pour les Britanniques). La mission de s’emparer de cette position d’importance cruciale échoie au 3rd Parachute Bn du lieutenant-colonel Pine-Coffin. L’assaut est lancé de nuit, sur un sol détrempé. Si les Britanniques parviennent à s’infiltrer sur le flanc adverse, ils subissent une première contre-attaque énergique, mais mal préparée, de la part des paras de Witzig, néanmoins repoussés à la grenade et à la baïonnette. Un deuxième assaut des Allemands, soutenu par un barrage mouvant prodigué par les mortiers qui sème le chaos, obtient le résultat escompté : les Red Devils rescapés s’esquivent… Les Fallschirmjäger ont de nouveau remporté un succès sur Green Hill, mais au prix de 61 hommes, en ayant infligé que 23 pertes à leurs adversaires.

Au sud, les Italiens de la Superga affrontent les Français, notamment le 3e Tabor et le 3e régiment étranger d’infanterie sur des positions sur l’importante dorsale orientale, au nord-ouest de Kairouan. Le 3 janvier, cependant, un assaut coordonné du Panzer-Abteilung 190 et de l’IR 47, bien que soumis aux attaques aériennes alliées, aboutit à un succès local dans la passe de Fondouk, désormais sécurisée pour Arnim.  Les combats reprennent lorsque l’Armée d’Afrique lance l’opération Satin le 11 janvier, sans que les gains territoriaux ne soient significatifs. Plus au sud encore, dans la zone Pont-du-Fahs/Bou Arada, la montée en puissance des forces de l’Axe -10. Panzer-Division et FJR 5- menace à l’évidence, le flanc droit de la 1st Army. La 6th Armoured Division du général Keightley ne peut rester sur l’expectative et elle affronte l’ennemi à l’ouest de Bou Arada, pour le contrôle de la colline dite Two Tree Hill, baptisée ainsi en raison des deux pins plantés à son sommet, excellent observatoire sur la plaine environnante.  Si l’assaut du 10 janvier échoue, la nouvelle tentative du 13 s’effectue avec un 17/21st Lancers qui a entretemps troqué ses Valentinepour des Grant, appuyés par l’intégralité de l’artillerie de la division.  Las, les lignes téléphoniques sont coupées par les tirs adverses et les tanks doivent négocier des oueds et autres obstacles qui scarifient un terrain plus difficile qu’escompté. Trois Grants sont incendiés coup sur coup par un unique Flak de 8,8 cm. Le 17 janvier, les Britanniques, persévérants, sont prêts à poursuivre leur effort lorsque l’ennemi prend l’initiative.

Arnim est en effet conscient que les succès remportés en novembre et décembre ne suffisent pas à assurer la tête de pont de la 5. Panzerarmee. Celle-ci manque en effet singulièrement de profondeur et il apparaît judicieux de s’emparer de plusieurs cols et sommets situés dans les montagnes tunisiennes. L’accroissement sensible des effectifs germano-italiens – 175 000 hommes, 700 pièces d’artillerie et 550 blindés (dont 254 Panzer) entre novembre 1942 et janvier 1943 selon certaines sources, ou encore 105 000 hommes et 464 blindés début février 1943, permet à Arnim d’envisager des opérations de plus grande ampleur que les combats menés au cours des premières semaines. Il envisage d’abord une puissante attaque pour reprendre Medjez-el-Bab, puis il se ravise en raison des intempéries et de la menace qui pèse sur les liaisons avec l’armée de Rommel. Les Allemands contrôlent déjà les cols au nord, notamment les positions de Jefna et de Longstop Hilll. Il décide donc de frapper au sud-ouest de la Tunisie, dans un secteur défendu par les Français, espérant ainsi repousser très loin en arrière la ligne de front. Arnim espère donc s’assurer des quatre principaux cols du secteur sud. 

A la mi-janvier 1943, le 19ème Corps d’Armée français du général Koeltz tient un front de 80 km entre Fondouk et le col du Faïd. Les positions françaises sont défendues par la Division de Marche du Maroc du général Mathen, la Division de Marche d’Alger du général Deligne et la Division de Marche de Constantine du général Welwert. Les forces françaises, sous-équipées, vont devoir faire face à la première contre-attaque allemande de l’hiver. Celle-ci est menée par le Kampfgruppe Weber, qui s’articule autour d’unités de la 334. ID et du 501. schweres-Panzer-Abteilung, équipés de Tiger I et de Panzer III. L’ensemble représente 5 000 hommes. Le plan de Weber – Eilbote I-, astucieusement conçu, prévoit une attaque au sud-ouest de Pont-du-Fahs visant à contourner l’extrémité nord de la dorsale orientale, puis de pénétrer au sud entre les deux dorsales en prenant ainsi à revers les positions françaises. Si les relations entre Alliés sont tendues, elles le sont particulièrement entre Français et Britanniques, ce qui augure mal d’une coopération efficace en cas d’assaut ennemi. Les Français sont certes mal équipés, mais les Alliés estiment –à tort- que les Allemands ne peuvent engager leurs unités blindés vers la dorsale orientale, qui est beaucoup trop montagneuse. 

Au nord du front d’attaque, dans le secteur de Bou Arada/Pont-du-Fahs, les Allemands subissent un revers le 18 janvier, sans que cela compromette toutefois l’issue favorable d’Eilbote I. La colonne allemande est détectée par deux compagnies de la Rifle Brigade, en position dominante avantageuse. Le lieutenant Wilson, qui s’apprêtait à prendre son thé, observe une longue colonne de Panzer III et IV suivis de transports de troupes à perte de vue… Le Forward Observation Officer du 12th RHA a tôt fait d’alerter son régiment et celui-ci frappe en force de toute la puissance de ses 24 pièces de 25 pounder, tandis que les blindés du 2nd Lothians and Border Horse, alertés eux aussi, sortent de leur « laager » établi à l’ouest de Bou Arada. Les blindés du Pz-Rgt 7 attaquent certes en force, appuyés par des Stukas et de l’infanterie, dont les Fallschirmjäger de Koch, mais les assauts sont brisés par la bonne coordination de trois régiments d’artillerie britanniques et l’intervention des tanks du 2nd Lothians. Sur le flanc droit, les paras allemands combattent au corps à corps, tandis que, sur l’aile gauche de Fischer, les 25 pounder, surpris de la rapidité de progression de l’ennemi, sont contraints d’engager les Panzer en tirs directs mais rien n’y fait: la 36th Brigade tient bon. Fischer doit donc renoncer. Durant l’après-midi, la 10. Panzer se replie, abandonnant sur le champ de bataille huit chars détruits et six autres endommagés. Le repli est le signal de la pris en chasse par le 2nd Lothians, décision hâtive et périlleuse qui mène les Valentine et les Crusader dans une embuscade tendue par les Panzer, dissimulés à défilement de tourelles, alors que le crépuscule tombe sur la plaine. Les combats se poursuivent plusieurs jours dans les collines au nord de Bou Arada, les Allemands étant in fine contraints de concéder le Point 286 au 2nd London Irish Rifles. Si l’’attaque menée par le Gruppe Fisher contre la 6th Armoured Division n’a pas débouché sur le succès espéré, la 10. Panzer a empêché l’ennemi de frapper en force depuis Bou Arada en faisant 100 prisonniers aux Britanniques, qui perdent aussi au moins une quinzaine de tanks, 26 véhicules et de nombreux canons. 

Si les Allemands essuient un échec devant les Britanniques, Eilbote I se conclut par un franc succès en raison des résultats obtenus plus au sud. L’avance principale est confiée au Kampfgruppe Weber, la 10. Panzer s’assurant de la sécurité de son flanc. Le Kampfgruppe Weber bouscule les faibles unités françaises, trop faibles en unités antichars, qui lui font face dès le 18 janvier, premier jour de l’offensive. Robaa et Ousseltia tombent et sept bataillons français sont isolés dans la montagne. L’habile combat mené par les défenseurs et des champs de mines gênent cependant la progression et il faudra le renfort de Tiger et de Panzer III et davantage de Pioniere pour forcer le passage. La passe située à l’est du djebel Masseur est contrôlée en fin d’après-midi. Les pertes s’élèvent à deux Tiger (les premiers touchés depuis un mois et demi !), et deux Panzer III. Un des Tiger est endommagé à la suspension, au train de roulement et à la transmission tandis que la boîte de vitesses du second a lâché. Les combats se poursuivent jusque dans la nuit, les assaillants parvenant à minuit au carrefour routier situé au sud de la passe de Kebir. Les mines causent de nouveaux soucis le lendemain puisque deux Tiger en sont victimes. Faute de pièces détachées disponibles, les Panzerschütze doivent se résigner à en saborder un. Un nouveau carrefour est cependant sécurisé et atteint ce jour-là. Le 20 janvier, l’attaque reprend et se poursuit la nuit face à un adversaire déterminé. Comme à Medjez-el-Bab, les Tiger ouvrent la voie, parfois avec des grappes de Panzergrenadiere juchés sur leurs superstructures, mêmes si la plupart des fantassins sont embarqués à bord des Sdkfz 251 qui suivent à distance raisonnable. Les Tiger, qui ne semblent pas gênés par le relief montagneux, ouvrent ainsi la route et le front allié est enfoncé. Weber perd cependant son Generalstaboffizier, le Major von Strzemieczny, tué au cours d’une attaque aérienne. La Brigade Benigni de la Supergaattaque à son tour pour encercler l’ennemi. Les combats sont rudes. 

Giraud reconnaît désormais l’absurdité de son refus d’intégrer les forces françaises dans la structure de commandement allié. Devant l’urgence de la situation, Anderson se voit confier le commandement de toutes les forces alliées engagées en Tunisie, ce qui inclut donc les Français et les Américains du II US Corps. Les 32 000 soldats de ce corps s’ajoutent donc aux 67 000 Anglo-Américains déjà sous commandement de la 1st British Army. Anderson dispose de trois corps : le V British Corps, le II US Corps et le Composite Corps regroupant des unités françaises et américaines.  

Les renforts anglais et américains, soit le CCB de la 1st US Armored Division et la 36th Brigade britannique, permettent de rétablir la situation. Le 22 janvier, le Kampfgruppe Lüder, bien que doté de puissants Tiger, repousse avec difficulté une contre-attaque américaine, en dépit de la gêne occasionnée par le soleil couchant et la poussière. Les Alliés parviennent à reprendre pied sur certains djebels et contrôler à nouveau l’importante route de Pichon. Si les Gebirgsjäger réussissent toutefois à reprendre le terrain perdu par la Superga à la faveur de la nuit, les Allemands sont pourtant contraints in fine de céder une partie du secteur conquis. Un succès certes limité, mais le premier pour les Américains du CCB de la 1st US Armored Division. Un événement à même de redonner confiance à cette unité.

L’offensive Weber a atteint ses objectifs. Les forces alliées ont subi un revers sérieux entre Pont du Fahs et Ousseltia. Sans les difficultés de ravitaillement et de communications radio, nul doute que le succès aurait encore plus éclatant. Si l’offensive est terminée, les combats se poursuivent. Arnim peut se montrer satisfait d’Eilbote I. Un premier décompte fait état de 3 449 prisonniers. Le butin se monte à 16 antichars, 36 canons, 21 blindés, 4 automoteurs, 4 engins de reconnaissance, 213 véhicules et 327 chevaux. 4 avions sont revendiqués comme abattus. Les pertes françaises ont été lourdes : 2 500 hommes et 50 pièces d’artillerie pour la seule Division de Marche du Maroc. Il apparaît évident, à la lumière de ces derniers affrontements, que si l’armée française ne manque pas de courage, son matériel est désormais désuet et nécessite d’être remplacé. Un rééquipement complet le plus rapidement possible est donc la condition de son maintien à un niveau opérationnel. La Luftwaffe a fourni l’effort maximum qu’elle pouvait, soit beaucoup moins que les Alliés, compte-tenu de l’impératif de la défense des ports. 31 appareils de la Luftwaffe sont détruits sur l’aérodrome d’El Aouina le 22 janvier, écrasés par les bombes de 70 B-17 et B-26 Marauders. Pour parfaire leur opération, il reste aux Allemands à s’emparer des cols du Faïd et du Rebaou, qui commandent plusieurs routes de la plus haute importance. En effet, depuis ce col, les Alliés sont en mesure de menacer Sfax et la route côtière et, partant, les liaisons entre la 5. Panzerarmee et la Deutsche-Italienische Armee. Ce sera l’opération Eilbote II.