Seconde Guerre Mondiale WWII

LA VIE QUOTIDIENNE DU COMBATTANT DANS LE DESERT

Les caractéristiques propres à l'environnement désertique

Benoît Rondeau Copyright

Les conditions dans lesquelles sont menés les combats ont certes des points communs sous toutes les latitudes mais chaque théâtre d’opérations présente à cet égard des spécificités qui lui sont bien propres. Loin d’être anodines, ces considérations sont essentielles pour comprendre la façon dont les opérations ont été menées dans le désert. Elles sont tout également indispensables à aborder pour quiconque désire ressentir le quotidien vécu par ces combattants. Ces conditions de vie sont particulièrement dures, avec quelques caractéristiques propres à un environnement désertique. 

L’arrivée dans le désert

            Les troupes envoyées sur le front africain doivent subir la chaleur, le manque d’eau, l’inconfort, la monotonie de la nourriture, les tempêtes de sable et les dangers du combat. Tous ces éléments constituent les préoccupations quotidiennes du combattant, bien plus que les considérations tactiques et stratégiques qui captent l’attention de leurs supérieurs.

            Néanmoins, la guerre du  désert provoque également un sentiment d’enthousiasme chez des hommes qui découvrent un monde étrange et nouveau à leurs yeux, sentiment qui trouve sa source aussi bien dans les vastes étendues du désert que dans les grandes cités du Caire ou d’Alexandrie. La guerre peut ici prendre l’aspect d’une aventure en des contrées exotiques. La vie dans le désert est une découverte et une nouvelle expérience, souvent exaltante, parfois déroutante, pour les nouveaux arrivants. Après une courte période d’acclimatation, les nouveaux arrivés sur le théâtre d’opérations africain sont envoyés sur la ligne de front. Pour beaucoup, l’arrivée dans le désert est un choc. L’accoutumance à ce nouvel environnement ne sera pas toujours aisée.    

Un uniforme adapté ?

            On peut légitimement se poser la question de l’adaptation des tenues aux conditions du désert. Inspirée de l’expérience des anciennes colonies africaines, le manque d’expérience de la Wehrmacht en la matière est criant puisque les premiers uniformes de l’armée de terre, vert olive avant les effets de blanchiment dus au soleil et aux lavages successifs. Les hautes bottes lacées, la cravate, la vareuse et les culottes de cheval ainsi que l’élégant casque colonial ne sont pas appréciés par la troupe et s’avèrent peu pratiques au front. En revanche, la fameuse casquette à visière longue, inspirée de celle des Gebirgsjäger, emblématique de l’Afrika Korps, semble nettement mieux étudiée. Bien souvent, les Allemands n’hésitent pas à porter des effets italiens ou britanniques, dont les shorts de ces derniers, plus longs, protègent mieux du soleil et des aspérités du terrain. De par leurs colonies, les Italiens et surtout les Britanniques ont en effet une bien meilleure expérience militaire en milieu désertique. Dans tous les camps, ainsi qu’en attestent les photographies,  la tenue vestimentaire dans le désert laisse place à de nombreuses entorses au règlement. Les officiers sont en effet sensibles aux effets de la dureté du climat sur leurs hommes. Foulards, lunettes de protection contre la poussière et le soleil ainsi que filets anti-moustiques complètent l’équipement indispensable à la vie en milieu désertique. Les foulards sont les bienvenus pour se prémunir de la poussière qui est permanente et des officiers britanniques s’en achètent des exemplaires colorés et non réglementaires à l’occasion d’un séjour au Caire. Il s’agit en outre d’un article fort apprécié pour absorber la sueur aux heures chaudes de la journée, quoique l’air sec a souvent tôt fait de sécher toute transpiration.

Navigation et repères

Dans le désert, une bonne navigation est une question de vie ou de mort. Or le désert ne procure que bien peu de points de références ou des éléments de paysages constituant des repères remarquables. L’absence d’ombres rend l’appréciation des distances et du relief bien malaisé. Pour se repérer dans le désert, on établit donc, à différents endroits, un cairn ou un bidon, un repère connu qui est numéroté et reporté sur les cartes. Une marge d’erreur minime peut avoir de graves conséquences mais, heureusement, le dénouement n’est pas toujours dramatique. Un jour, un officier britannique, de retour vers le QG, décide de s’arrêter pour la nuit. Le lendemain, aux premières lueurs du jour, il réalise qu’il n’a raté son objectif que de 250 mètres ! 

Le sable

            La poussière et le sable s’insinuent partout –cheveux, oreilles, yeux, boisson, nourriture- même en l’absence de tempête de sable. L’incidence du sable sur le quotidien des combattants engagés dans la guerre en Afrique du Nord est loin d’être négligeable. Les conditions de conduite dans le sable s’avèrent en effet particulièrement éprouvantes en raison de la maintenance que cela suppose. Il faut régulièrement vérifier les pneus et libérer de l’air sinon la chaleur les fait éclater. La température du moteur, l’huile et l’eau doivent être également surveillés en permanence. Puis il faut vérifier si le carburateur ne contient pas de sable. Dans les blindés, non climatisés à l’époque, la chaleur est en outre étouffante. Quand un blindé est touché, un nuage de poussière se forme à l’intérieur de l’engin La poussière est également aveuglante pour conduire, obligeant les véhicules à garder de grandes distances tout en soulevant des nuages de sable qui rendent les mouvements bien visibles aux yeux de l’ennemi. Le risque de s’enliser est en outre bien réel et la consommation de carburant devient excessive. Les pannes mécaniques sont monnaie courante et le matériel est durement sollicité. Le sable mou est également une nuisance car, pour désensabler le véhicule, il faut bien souvent vider celui-ci de son chargement, pousser l’engin et le recharger à nouveau, méthode rendue plus aisée avec les plaques de désensablement mais qui reste tout de même très pénible.

Tempête de sable

            Les tempêtes de sable sont très éprouvantes pour les hommes. Elles peuvent survenir à tout moment de l’année mais sont plus nombreuses en mai et en juin. Le sable pénètre alors partout et provoque un surcroît de douleur pour les blessés quand il s’abat avec force sur les plaies. Les effets impressionnants  d’une tempête de sable, le khamsin en Egypte, le ghibli en Libye, sont bien connus. La chaleur va bientôt devenir étouffante et les nerfs des hommes mis à rude épreuve. Un tel phénomène naturel ne peut apporter une accalmie dans les combats ou peut être mis à profit par une formation pour évoluer sans être observée par l’ennemi. Cette commune expérience des dures conditions d’existence en milieu désertique rapproche les soldats des deux camps et contribue au respect mutuel qui s’instaure. L’arrivée de la tempête est aussi annoncée par le bruit du vent qui souffle avec force. L’air semble privé d’oxygène et les mouches deviennent folles. La chaleur est étouffante et le sable pénètre dans les yeux, le nez et les oreilles. On peut même craindre d’être enterré vivant devant la violence de la tempête. Il décide alors de sortir mais peut à peine tenir debout en raison de la force du vent. Le sable lui écorche les mains et le visage. Peu à peu, l’obscurité diminue et une clarté apparaît : le soleil, qui lui semble avoir l’aspect d’une orange sale. Puis tout redevient calme.

Les mouches et les autres animaux du désert

            Alors que les tempêtes de sable représentent un désagrément occasionnel, certes éprouvant, les mouches constituent une gêne permanente et très pénible pour le confort de la vie quotidienne dans les immensités sableuses. Volant sans bourdonnement, elles suivent les combattants dans tous leurs déplacements. Les hommes éprouvent les plus grandes peines à s’en débarrasser : à peine a-t-on écarté les mouches, qu’elles reviennent de plus belle.  Elles vont partout : yeux, bouche, oreilles … et il n’y avait aucune parade efficace ! Les Britanniques savent que leurs adversaires de l’Afrika Korps possèdent des filets de protection qu’ils se mettent sur le visage et les envient beaucoup pour cela. Le commandement britannique va même jusqu’à demander à chaque homme de supprimer cinquante de ces insectes nuisibles par jour, quota est vite dépassé. Le plus souvent, il fallait boire en posant sa main sur le récipient et avaler le contenu entre le pouce et le doigt. Il n’est en fait pas si rare d’avaler un insecte!

            Les mouches constituent un tourment pour les blessés, étendus sur le sable dans l’attente des secours. Elles se régalent de la moindre goutte de sang des piqûres et des écorchures et constituent donc une des causes principales des affections cutanées qui touchent les hommes de la 8th Army. Le fléau que représentent les mouches exige une hygiène extrêmement stricte, bien difficile dans le désert, qui plus est en période de combat. Seule la nuit amène un répit salvateur pour les nerfs des soldats qui ont subi l’assaut continuel des mouches pendant toute la journée.

            Au-delà de la zone côtière où les mouches sont nombreuses, il n’y a quasiment aucune vie animale. Mis à part quelques gerboises occasionnelles, ces rats du désert, on rencontre des scorpions et, parfois, des gazelles. Les dromadaires des Arabes sont rares car ces derniers évitent les zones de combats. Les scorpions et les serpents sont bien sûr redoutés par les combattants, particulièrement après la saison hivernale. La vipère des sables, dont la morsure est mortelle, est très dangereuse, d’autant que, enfouie dans le sable, elle s’avère bien difficile à repérer.

L’eau

            L’eau et sa conservation sont évidemment de la première importance dans une région possédant des ressources limitées. Il est ainsi arrivé à des combattants d’effectuer une longue marche pour récupérer des bouteilles ou des gourdes oubliées par inadvertance. Le manque d’eau peut s’avérer fatal et des unités italiennes isolées au sud de la position d’El Alamein ont été capturées à la fin de la bataille dans un état de déshydratation extrême. Dans le camp britannique, après contrôle médical, elle est confiée aux Royal Engineer. Chez les Allemands, les colonnes de l’Afrika Korps sont accompagnées d’unités de ravitaillement en eau, équipées de pompes, permettant de remplir facilement les récipients. En cas d’urgence, il est toujours possible en outre de récupérer l’eau des radiateurs des véhicules endommagés, une méthode qui a sauvé la vie à bien des égarés dans le désert. Hormis quelques puits et les usines de dessalement dans certaines zones côtières, l’eau doit être laborieusement transportée jusqu’au front dans des camions citernes. Ces camions sont équipés d’appareils de stérilisation et de javellisation. Les bidons à eau des troupes britanniques, peu réussis, sont fragiles et plutôt perméables. En revanche, avec la mise au point de leur Jerrycan, les Allemands disposent d’un récipient efficace que les soldats alliés s’efforcent de réemployer autant que possible. Les précieux  Jerrycans transportant de l’eau sont identifiés par une large croix blanche afin de les distinguer clairement de ceux destinés au transport de carburant. 

            Au sein de la 8th Army, chaque homme reçoit une ration quotidienne d’eau, allant de 2 à 4 litres, la moitié environ étant destinée à la cuisine et à la préparation commune de celle-ci, le reste étant distribuée sous forme de ration en gourde. Les rations allemandes sont en théorie de 4 à 5 litres, le plus souvent 3 litres dans la pratique. Comme dans le camp adverse, il s’agit en fait de la quantité d’eau perçue au niveau des cuisines, le simple soldat n’obtenant directement qu’environ 75 cl. Sur les positions d’El Alamein, proches des réserves d’eau pure, la ration monte en général entre 6 et 7 litres. Les filtres des masques à gaz italiens sont récupérés et, après avoir lavé ses dents, le soldat crache dans le filtre pour ensuite récupérer l’eau dans le bidon. Quand il a rempli la moitié d’un bidon d’eau, il se lave la face puis la remet dans le filtre. Un quart de la ration d’eau doit suffire pour le lavage si on respecte bien les règles d’économie. L’opération est répétée chaque jour jusqu’à ce que le bidon ou la cuvette soit assez remplie pour laver le linge. L’eau peut être aussi réutilisée pour les véhicules une fois que l’eau souillée a décanté et que le sable est tombé au fond du récipient. L’absence d’eau conduit d’astucieux officiers à utiliser des shampoings à sec achetés au Caire et qui ont l’immense avantage de ne requérir aucune eau pour leur emploi. Bien entendu, une affectation en bord de mer et une bonne dotation en savon règle bien des problèmes! Il est de toute façon évident qu’il n’est autorisé de se laver qu’en employant de l’eau non potable.

La nourriture

            Dans le camp britannique, la nourriture est répétitive, souvent du bœuf en conserve et des biscuits, du bacon en boîte, de la viande mélangée avec des légumes en boîte, du beurre et du lait en boîte. Bien entendu, les troupes de première ligne ignorent les vivres frais, sauf, parfois, quelques oignons égyptiens. Les rations standards proposées par l’intendance britannique, le RASC DID (Royal Army Service Corps Details Issue Depot) sont les suivantes : du riz ou des pommes de terre (parfois en boîte), des oignons, des légumes frais quand ils sont disponibles (notamment des concombres et des citrouilles) ou en boîte (habituellement des pêches d’Australie ou d’Afrique du Sud), des petits pois et autres légumes en boîte, du foul (des fèves égyptiennes), des lentilles, des boîtes de conserve de viande (avec ou sans légumes, du corned-beef, des saucisses, du bacon), de la viande surgelée quand il y en a de disponible (du bœuf ou du mouton), du poisson en conserve (saumon et hareng), de la margarine et du fromage en boîte, du lait, du sucre et du sel, de la confiture (en provenance de Palestine), de la marmelade, des fruits secs, de la farine, des biscuits et, bien entendu, du thé. Le manque grave de fruits et de légumes est un problème et contribue à provoquer certains troubles de santé au sein de la troupe. Des comprimés fortement vitaminés sont donc distribués pour tenter de compenser ce manque de nourriture fraîche.

Les Allemands auraient été plus efficaces pour fournir des repas chauds à leurs troupes  de première ligne. Leurs conserves de tomates et d’autres légumes sont d’ailleurs fort appréciées des soldats alliés. Parfois, les hommes peuvent consommer du poisson ou des pommes de terre. En revanche, les fruits et les légumes sont pratiquement inexistants chez les Germano-italiens, dont l’alimentation repose sur la fourniture des denrées italiennes issues de l’ « Administrazione Militare », fournissant notamment des saucisses à la troupe, un régime peu adapté aux conditions de vie dans le désert. Toutes les boîtes de conserves italiennes distribuées aux soldats allemands portent donc la marque « AM ». Un jour, alors qu’un soldat s’évertue à faire sortir la nourriture de sa boîte à l’aide de la pointe de sa baïonnette, Rommel apparaît soudainement. Le général (la scène se déroule en 1941) s’enquiert alors de la saveur de l’  « Alter Mann », le « Vieil Homme ». Cette manière humoristique de comprendre les initiales « AM » connaît un immense succès pour la troupe qui a tôt fait de l’adopter pour son propre compte. Thon, fromage et saucisses font également parties de l’ordinaire du soldat allemand. Un détail qui n’en est en fait pas un illustre les difficultés logistiques auxquelles sont confrontées les armées combattants dans le désert : les cantines de campagne et les boulangeries allemandes fonctionnent avec du bois. Or il n’y a pas de bois dans le désert. Tant est si bien que l’approvisionnement de ce dernier doit provenir d’Italie via la Méditerranée. Finalement, elles seront adaptées au fonctionnement au charbon.

Au moment de la bataille d’El Alamein, la situation s’améliore pour les Britanniques en raison de la proximité d’Alexandrie : outre de petites quantités de bière, les unités de ravitaillement perçoivent de la viande surgelée, des légumes frais, des fruits et du fromage de Nouvelle-Zélande. Chez les Britanniques, la présence de contingents indiens n’est pas sans causer bien des tracas à l’intendance en raison des interdits alimentaires qui touchent la viande de bœuf ou de porc selon que les soldats sont Hindous, Sikhs ou Musulmans. Les soldats de l’armée des Indes bénéficient d’ailleurs de certains mets (certaines épices notamment) réservés à leurs rations et leurs cigarettes sont différentes de celles des autres unités de l’armée.  Les soldats sont parfois inventifs pour améliorer l’ordinaire. Parfois, les soldats obtiennent de la volaille auprès des Arabes. Enfermées dans des cages fixées sur les véhicules, elles procurent un supplément appréciable de nourriture. Une autre astuce concerne les biscuits, généralement durs et peu appétissants. On peut améliorer considérablement leur saveur en les pilant avant de les mélanger avec du lait pour ensuite faire chauffer le tout. Un peu de confiture achève alors de transformer un biscuit infâme en un relatif délice pour le palais affamé d’un combattant. Pour faire cuire leur nourriture, les soldats coupent un bidon d’essence qui est ensuite rempli de sable imbibé d’essence. On y met ensuite le feu et un réchaud est alors à disposition. 

Dans les profondeurs du désert

            Durant la guerre du Désert, seule une petite partie des combattants va connaître le véritable désert, au sein des grandes mers de sables et des regs de l’intérieur du Sahara. Cette expérience est avant tout celle des Britanniques duLRDG, du SAS et de la Sudan Defence Force ainsi que des garnisons italiennes du Fezzan et des autres oasis sous leur contrôle. Ces dernières vivent une existence de garnison dans le cadre de fortins digne de « Beau Geste » mais les raids des Britanniques auront tôt fait de perturber la vie calme et monotone aux confins de l’empire italien. Certes, pour s’acclimater, des unités allemandes iront s’entrainer sur les pistes de divers oasis, mais, à part quelques unités, des commandos « Brandenburg » et des géologues à la recherche d’eau potable, le vrai désert n’est pas guère arpenté par l’Afrika Korps. Dans ces immensités désertiques, solitude et silence sont les maîtres mots devant la beauté de la nature. Bien plus qu’ailleurs sur le front, on exige ici des combattants de multiples talents. Il faut savoir conduire dans les dunes, réparer le moindre ennui mécanique, entretenir le matériel, savoir lire et interpréter la moindre trace, avoir de solides notions de navigation et être de nature sociable. 

La chaleur intense des journées dans le désert

            Aux Tropiques, le soleil se lève très vite et la journée reste sensiblement de la même durée tout au long de l’année. L’aube est un instant de première importance pour tous les combattants. C’est en effet le moment où, tandis que les innombrables étoiles s’évanouissent, les formes se précisent et, à proximité de l’ennemi, il est impératif de cesser tout mouvement. La température est vite chaude dès les premières heures du matin. En été, l’air devient suffocant à la mi-journée et il est pénible de rester en place sans se mouvoir sous le soleil de plomb qui accable les hommes. Une torpeur s’abat sur la troupe. En absence de combat, on permet aux soldats de se reposer. Les heures chaudes sont également celles des mirages. Les lacs imaginaires que les Arabes nomment l’eau du Diable dessinent alors leurs contours imaginaires. Les objets éloignés donnent l’impression de flotter et de se mouvoir en l’air. Ces heures sont particulièrement défavorables pour la reconnaissance et l’observation des positions de l’ennemi. En été, le thermomètre peut facilement atteindre les 50°C dans le désert mais, toutefois, à proximité de la côte, il dépasse rarement les 38°C à l’ombre, ce qui reste cependant bien élevé pour combattre, sans compter que l’ombre est quasi-inexistante ! Ceux qui en ont la possibilité profite de l’ombre d’un véhicule, voir d’un parasol ou d’une toile de tente. La température en certaines saisons ou heures de la journée est telle que combattre à l’intérieur d’un blindé est très éprouvant en raison de la chaleur intense qui y règne. Qui plus est, l’air ambiant à l’intérieur d’un tank est rendu encore plus étouffant par le surcroît de chaleur apporté par le moteur et le canon quand la pièce ouvre le feu. L’effet du soleil sur le métal est tel qu’on ne peut le toucher sans risque de se brûler. De fameuses images photographiques ou filmées montrent ainsi des combattants allemands cuisant des œufs sur le blindage de leurs véhicules. S’acclimater à ces conditions de vie demande du temps, c’est pourquoi les unités qui arrivent sur le théâtre d’opération africain ne sont pas immédiatement disponibles pour le front, une donnée essentielle que Churchill aura toujours le plus grand mal à accepter.

Les nuits dans le désert

            C’est un paradoxe du désert que de faire l’expérience de ses nuits fraîches après avoir dû supporter une chaleur extrême dans la journée. Lorsque le soleil se glisse derrière l’horizon en effet, la terre surchauffée ne contient aucune forme d’humidité susceptible de retenir la chaleur et se refroidit ainsi rapidement. La nuit, les soldats n’ont d’autre alternative que de se contenter du sol en guise de lit, un lit quelque peu inconfortable, particulièrement en terrain rocailleux. Les hommes des unités aériennes sont bien sûr logés à meilleure enseigne à cet égard, quand ils peuvent bénéficier du confort relatif de bases éloignées de la ligne de front, quoique la constante menace des raids des SAS et du LRDG doit troubler le sommeil de bien des aviateurs des forces de l’Axe ! Des petites bâches ou des tentes peuvent être mises en place pour donner un peu de confort. Parfois, on dort sous les véhicules ou le long de ceux-ci, sous une bâche retenue par des piquets d’un côté et fixée à l’engin de l’autre. Des officiers ont pu bénéficier de lits de camp ou loger dans des caravanes comme Montgomery.  Coucher par terre en plein air n’est pas du goût de ce dernier, mais Auchinleck et d’autres généraux ont accepté de partager ainsi le sort de leurs hommes. Le silence des immensités désertiques et la beauté envoûtante de la voûte céleste apportent un peu de quiétude aux combattants après le spectacle du crépuscule dans le désert. Les combats sont plus rares la nuit, sauf aux périodes de pleine lune et lorsque des coups de main sont lancés contre les lignes ennemies pour recueillir des renseignements ou maintenir la pression sur l’adversaire. Avec la nuit vient aussi le répit accordé par la nature aux soldats accablés par la chaleur. Il reste qu’il peut faire très froid dans le désert, particulièrement en saison hivernale : les vêtements en drap ne sont alors pas superflus. Les nombreuses photographies montrant des Britanniques vêtus du Battle-Dress ou des soldats de l’Afrika Korps en manteaux témoignent de l’utilité de ces articles de l’habillement. La pluie est rare mais peu s’abattre avec force et violence : malheur alors à celui qui se laisse surprendre par les eaux d’un lit de rivière asséché, un wadi, tandis que les trombes d’eau le transforment pour un temps en un torrent impétueux ! Cet apport soudain d’eau en quantité est toutefois l’occasion d’envisager une lessive bienvenue.

Lectures dans le désert et autres loisirs

            L’Afrika Korps  dispose d’un journal dès le début de la campagne de Libye, un bureau permanent équipé de machines à écrire étant mis en place à Tripoli puis à Benghazi. Ce journal est baptisé « Die Oase »« L’oasis ». C’est un hebdomadaire qui traite du front africain, mais qui donne également des nouvelles des autres fronts ainsi que du monde entier, tout en omettant bien sûr aucunement d’informer les soldats sur la situation en Allemagne. Les journaux sont distribués à la troupe par la poste militaire. Un bihebdomadaire circule également en Afrique au sein de l’armée de Rommel : le « Adler von Hellas »« L’Aigle de Grèce ». Ce journal est destiné aux unités de la Luftwaffe en service sur le théâtre d’opération méditerranéen. Ce magazine de 20 pages traite bien entendu du front africain mais offre également des pages de loisirs avec des mots croisés, des jeux et des histoires drôles. Imprimé à Vienne, ce journal est distribué aux unités via Athènes. Par ailleurs, les soldats allemands en Afrique lisent occasionnellement les journaux que leur envoient leurs familles dans leur courrier.

Les livres étaient toujours rares dans le désert. On a relevé les préférences de la troupe dans une unité britannique: 30% lisaient des thrillers et des aventures du Far-West, 30% des essais, biographies et des romans, 15% des livres de guerre, 10% des histoires courtes, 10% de l’humour, 5% de la poésie ou des pièces de théâtre. On essaie de s’occuper le mieux possible. Certains soldats allemands recréent un jeu d’échec en utilisant des munitions de plusieurs calibres pour simuler les différentes pièces. A proximité de la mer, on se détend bien sûr par la nage. Certains orchestres militaires allemand réussissent parfois à rejoindre les troupes combattantes et leur offrent un concert tandis que certains officiers entreprenants réussissent à fournir des instruments de musique à leurs hommes : c’est ainsi qu’un cadre de la 21.Panzer obtient huit accordéons pour ses hommes au moment d’El Alamein. 

Les maladies : une des plaies du désert

            La vie dans le désert a eu un impact négatif sur la santé des hommes dans les deux camps. La diète et l’hygiène ne sont en effet pas sans conséquences. En 1942, sur 1 000 soldats britanniques servant au Moyen-Orient, on compte en moyenne 42 pertes au combat pour 506 pertes pour cause d’accident ou de maladie. La situation est encore pire dans le camp adverse. Un rapport médical allemand de 1942 indique que sur 68 879 malades, 28 488 sont dans un état tel qu’ils ont été rapatriés en Europe. L’immixtion avec les unités italiennes, aux mesures d’hygiène très en-deçà du minimum requis, peut expliquer cette situation dans les unités allemandes engagées en Afrique. En dehors des affections cutanées (les « plaies du désert »), les maladies les plus courantes étaient la malaria et  les troubles intestinaux, qui allaient de la simple colique à la dysenterie amibienne ou bacillaire répandue par les mouches. On rencontrait aussi certains cas de fièvres provoquées par une petite mouche, la « mouche du désert », dont la piqûre pouvait entraîner la mort. Les plaies du désert posent un problème particulier. Le manque de vitamines dans le régime alimentaire des combattants signifie en effet qu’une petite blessure ou une simple écorchure en maniant une arme ou en heurtant un véhicule ou un rocher peut s’aggraver et que certaines blessures mettent du temps à guérir. Il n’est donc pas surprenant de voir des hommes dans une tenue usagée et portant des bandages autour des mains et des genoux. 

Les émissions radio

            La troupe dispose des postes de radio militaires pour la réception des émissions de radio d’Europe. Celles qui émanent de la station radio allemande de Belgrade sont particulièrement faciles à recevoir. Cette station va vite établir un lien particulier avec l’Afrika Korps puisqu’elle diffuse régulièrement la chanson qui devient le symbole de cette unité et presque son hymne : « Lili Marlene ». Les Britanniques sont tout aussi adeptes que leurs ennemis de cette chanson chantée par Lale Andersen d’après le texte de Norbert Schultze. En moins d’un an, cette chanson d’amour devient un des « tubes » de la Seconde Guerre Mondiale. De 1941 à 1944, une douzaine de stations radios allemandes la jouent une trentaine de fois par jour. Marlene Dietrich et d’autres la chantent pour les soldats alliés. A l’origine, les autorités britanniques n’apprécient pas que leurs soldats écoutent une chanson allemande, qui plus est concernant une femme qui semble être de petite vertu. Ils écoutent également une station de Palestine et, bien sûr, la BBC.  

En permission

            Le maintien à l’état opérationnel d’une unité nécessite de lui accorder des temps de repos et de relaxation. Pour les Alliés, cela peut prendre l’aspect d’une permission bienvenue au Caire ou à Alexandrie. Le Caire, en ces temps où les voyages sont réservés à une élite restreinte, offre une variété de sensations aux soldats qui y sont en permission. Il y a les images, en premier lieu celle du Nil, ce fleuve qui coule dans le désert sur les rives duquel s’est épanouie la civilisation égyptienne. Un des premiers luxes que s’offrent les permissionnaires est un bon bain et des vêtements propres. Après quoi il est souhaitable d’aller chez le barbier pour un rasage en bonne et due forme ainsi que pour une coupe de cheveux. Loger à l’hôtel est aussi un grand changement. On s’assure sa place en payant à l’avance et si le confort laisse parfois à désirer, particulièrement en raison du bruit ou de la trop grande chaleur, cela reste tout de même un privilège appréciable.  Pour les hommes qui viennent du front, la vue de ce grand cours d’eau est agréable aux sens, tout comme la verdure des champs et des palmeraies du Delta. C’est aussi l’odeur des souks, à commencer par celui de Khan el Khalili, et des denrées que l’ont y vend ou qui sont cuites par les Cairotes. C’est aussi la foule des Egyptiens dans les rues, les cafés et les tramways. Les officiers permissionnaires profitent également du jardin arboré de Gezira où ils peuvent assister à des courses de chevaux ou faire du sport. Boire est aussi la règle lors d’un séjour au Caire et les bars, comme le célèbre Groppi, sont les lieux de réunions habituels après un dîner dans les meilleurs restaurants. Des bagarres peuvent y éclater, particulièrement en raison de la rivalité existant entre l’armée et la RAF mais aussi entre les Britanniques et les soldats du Commonwealth. C’est l’occasion aussi pour beaucoup de découvrir les pyramides de Giza ou la citadelle de Saladin. Enfin, Le Caire et Alexandrie sont l’occasion de côtoyer de femmes, auxiliaires féminine de l’armées ou femmes européennes et arabes croisées dans les rues, ou bien encore prostituées qui vendent leurs charmes aux combattants en permission, avec de fâcheuse répercussions en matière de maladies vénériennes au sein de la troupe en dépit des efforts de l’armée pour informer les soldats.

Les prisonniers de guerre en Afrique

            On a souvent décrit la guerre du désert comme une guerre chevaleresque. De fait, la reddition est très rarement refusée sur ce théâtre d’opération et les prisonniers sont traités avec égard. Toutefois, il convient de ne pas embellir la réalité : des témoignages d’assassinats de blessés et de prisonniers existent. Les hommes du rang de l’Axe capturés par les Britanniques assument des tâches manuelles pour le compte de leurs vainqueurs, tâches pour lesquels les Italiens semblent plus coopératifs que les Allemands, qui restent apparemment souvent arrogants, confiants en la victoire finale du Reich. Dans les deux camps, on distribue de l’eau et de la nourriture aux nouveaux prisonniers et les premiers soins sont vite accordés aux blessés. Les soldats allemands n’hésitent pas à offrir de l’eau, cette denrée si précieuse et si rare dans le désert, et des cigarettes. La situation des Britanniques est plus délicate quand ils tombent entre les mains des Italiens car ceux-ci sont beaucoup moins respectueux et délicats et leurs mesures d’hygiène laissent parfois à désirer. Cet état de fait est moins dû à une perversité des Italiens qu’à une mauvaise organisation et un manque de moyens, deux maux chroniques dans cette armée. Certains prisonniers arrivent à s’échapper mais ils restent une exception car bon nombre sont tout simplement trop fatigués pour tenter leur chance, sans parler des dangers de la fuite et du désert. Il reste qu’un certain nombre de soldats, dont d’héroïques commandos du LRDG et du SAS, ont préféré échapper à la capture en réussissant l’exploit de parcourir parfois des centaines de kilomètres dans le désert sans eau ou presque. De tels hommes au tempérament si fort et si hardi restent toutefois des exceptions.

La peur du désert

            On a peur de s’y égarer et de trouver la mort dans les espaces infinis du pays de la soif. L’absence de points de repère est des plus déroutants pour le nouveau venu. De surcroît, les mirages et les tourbillons de sable ne font qu’ajouter à la confusion et nécessitent d’apprendre à se maîtriser et à garder son sang-froid. La peur ne peut que s’intensifier la nuit, dans un silence parfois obsédant, parfois troublé par un tir ou par quelque bruit d’une faune si discrète le jour. Lorsqu’il n’y a pas de lune, il est bien imprudent de s’éloigner de ses positions si on n’emporte pas avec soi une boussole. Le général britannique Wimberley, commandant la 51th Highland Division, s’égare ainsi entre sa caravane et la tente de son mess et il ne lui faut pas moins de deux heures pour parcourir les quatre cents mètres qui séparent les deux endroits.