Seconde Guerre Mondiale

ALEXANDER STARK

Kasserine, 19-20 février 1943

Benoît Rondeau Copyright

Kasserine, 19-20 février 1943

La mise en défense de la passe de Kasserine débute le 16 février, alors que les Allemands ne se sont pas encore emparés de Sbeïtla et de Thélepte. C’est d’abord l’oeuvre d’une unité du génie, le 19th Engineer Regiment du colonel Moore, soit 1 453 hommes, dotés de véhicules essentiellement destinés à l’exécution de travaux du génie.  Tandis que les troupes sont réorganisées au-delà de la passe et que les renforts sont mobilisés pour tenir Sbiba, Thala et Tébessa, une première ligne est donc établie au col de Kasserine. L’essentiel des positions sera établies au-delà de la passe, bien que 3 000 mines soient posées, parfois sommairement, à l’entrée du défilé où s’écoule l’Hatab, gonflé par les pluies. D’autres sont disposés après le col, parfois non sans mal puisque des fantassins, béotiens en la matière, sont mis à contribution, et ce d’autant plus que le sol rocailleux résiste aux outils individuels et que la tâche a au besoin dû être effectuée dans l’obscurité. 20 000 mines sont en effet dénichées dans des dépôts à Casablanca et Oran et transportées par avions jusqu’à l’aérodrome de Youks-les-Bains avant d’être ensuite expédiées jusqu’au front par camions. Au total 60 000 de ces engins de morts, ainsi que 5 000 « booby traps » sont en route.

Avisé, Moore comprend que l’ennemi devra étirer son dispositif de combat au moment de la traversée du col (certes, ce dernier mesure tout de même 800 m de large à son point le plus étroit…). Le terrain est favorable à un défenseur, pour peu qu’il se montre déterminé et qu’il dispose d’un minimum de moyens, voire qu’il soit aidé par de piètres choix tactiques de la part d’un assaillant trop confiant ou qui négligerait d’opérer les reconnaissances nécessaires ou de s’emparer des rapidement des positions clés qui commandent le champ de bataille. Outre les éminences qui dominent le col de part et d’autre du Hatab, impraticables par des blindés, le terrain est scarifié de ravins, de rocailles et de positions bénéficiant d’angles morts où il est aisé de se dissimuler.  La ligne principale de résistance est donc positionnée en retrait de ce dernier, outre les éléments déployés sur les hauteurs encadrant la passe, le djebel Chambi et le djebel Semmama. Moore ne dispose guère que de 2 000 hommes pour tenir un front de 5 kilomètres.  Il se voit adjoindre un bataillon d’infanterie, le 1/26th Infantry Regiment (de la « Big Red One »), qui s’enterre du côté du djebel Semmama, au nord de la passe. Quant à ses sapeurs, dont nombre n’ont pas achevé leur entraînement au maniement du fusil avant d’être expédiés outremer, il en déploie trois compagnies au sud de l’Hatab et la quatrième au nord. Le 3/39th Infantry Regiment (9th Infantry Division) viendra ensuite se mettre en défense au centre du dispositif. Les hauteurs ne sont pas oubliées, bien que modérément défendues : une compagnie du 19th Engineer Regiment sur les pentes du djebel Chambi, au sud de la passe, et la A Company du 1/26th IR au nord du col, sur le djebel Semmama (une seule section à l’origine pour les deux unités).

Les blindés ne sont pas absents : les M3 75 mm GMC du 894th Tank Destroyer Bn (puis rejoints par le 805th Tank Destroyer Bn), soit 24 chasseurs de chars, ainsi que 8 Sherman du 13th Armored Regimentsont à même de causer des pertes sensibles au sein des Panzer. Au-delà de l’embranchement qui mène à Thala, quelques M3 Lee (quatre) viendront compléter le dispositif, ainsi que la « Gore Force » britannique (11 chars de la 24th Armoured Brigade, des Portees de 6 pounder et des pièces d’artillerie), aux côtés du 3/6th Armored Infantry. Un ensemble hétéroclite dont la puissance reste toutefois mesurée, mais non négligeable (47 blindés), face aux moyens potentiels que peuvent engager les Germano-Italiens qui viennent de faire subir une sévère correction aux Américains à Sidi-bou-Zid avant de s’emparer de Sbeïtla, Gafsa et Thélepte.  L’artillerie est nettement moins étoffée : à peine deux batteries de howitzer du 33rd Field Artillery Bn, soit huit canons, ainsi qu’une batterie hippomobile française de quatre pièces de 75 mm. 

Le 18 février, Bülowius envoie des patrouilles en reconnaissance, une première en direction de Tébessa, via, et la seconde vers le village de Kasserine, laissé sans défense par les Américains. Peu après avoir atteint cette localité, la jonction est réalisée avec un élément de reconnaissance de la 21. Panzer-Division, l’ancienne formation d’élite de l’Afrika-Korps, qui vient de Sbeïtla. Cette nuit-là, Lloyd Fredendall, réfugié encore plus loin que la sécurité offerte par son bunker de « Speedy Valley », ordonnant au colonel Stark d’y redéployer son 26th Infantry Regiment pour, selon ses propres mots, y dresser « un mur à la Jackson » (faisant référence au fameux général confédéré « Stonewall » Jackson).

Lorsque, après 12 heures de trajet dans l’obscurité du Bahiret Foussana, Stark arrive enfin sur les lieux à 7h30, dans une aube grise et froide, il a juste le temps d’ordonner de procéder au renforcement du dispositif sur les deux djebels qui encadrent le défilé que les premières escarmouches éclatent : l’Afrika-Korps est au contact ! Contre toute attente, ce dernier ne parvient pas à percer. L’Aufklärungs-Abteilung 3 du Major von Luck, qui espérait s’emparer de la passe par surprise, est repoussée par les tirs de 75 mm français et les rafales de mitrailleuses. Une approche bien cavalière de la guerre par l’Allemand, qui attaque de surcroît sans le bénéfice du moindre soutien d’artillerie. Stark sait que la confrontation ne fait que commencer. 

Déjà, ses hommes sont soumis à un nouvel assaut, mené par le Panzergrenadier-Regiment Afrika de l’Oberst Menton, une unité d’élite entrée dans la légende sous son ancien nom : le Sonderverband 288. L’attaque se réalise cette fois-ci sous le couvert de l’artillerie, dont des pièces de 8,8 cm, et est en partie dirigée contre les hauteurs, en l’occurrence le djebel Semmama. Les assauts ne débouchent pas sur une percée, tandis qu’au début de l’après-midi, alors que les combats font rage depuis des heures et que le 19th Engineer Regiment est sur le point de succomber, Stark renforce le centre de son dispositif avec le 3/39th Infantry Regiment, dont une compagnie est également jeté dans la bataille qui se déroule sur les hauteurs du djebel Semmama, sans pour autant pouvoir se prémunir des infiltrations qui se multiplient. 

Bülowius renouvelle l’effort à 15h40, en engageant les Panzer restés l’arme au pied depuis le matin, mais aussi en lançant de nouveau des Panzergrenadiere contre les quelques sections de GIs déployés sur les deux djebels, y compris par les passages les plus escarpés, après avoir chassé la poignée de soldats français des hauteurs surplombant le défilé. Au-delà du djebel Chambi, au pied duquel 5 Panzer déchenillent sous les explosions de mines, si les soldats de Moore tiennent courageusement le choc pendant toute la journée, une compagnie du génie se débande à la vue lorsque des Tanks Destroyers font mouvement, d’autres sapeurs abandonnant par ailleurs leur poste à la tombée de la nuit. Les artilleurs américains ont aussi quitté le champ de bataille sans ordres, laissant à Starck les seules pièces de 75 mm des Français…

Lorsque le crépuscule s’étend sur le champ de bataille, les Américains éprouvent les plus grandes difficultés à éviter les infiltrations et les contournements au cours d’une nuit froide et pluvieuse. Des sections entières ainsi que plusieurs postes de défense sont isolés sur le djebel Semmama : une centaine d’hommes sont capturés. Au niveau de la passe, les Allemands progressent aussi à la faveur de l’obscurité et le front semble s’effondrer sur le flanc gauche américain : le PC du 1/26th Infantry Regiment est encerclé, ses deux compagnies encore intactes et non isolées ne reçoivent donc plus d’ordres…

Stark a toutes les raisons de s’inquiéter de la solidité de ses positions, mais le colonel garde son optimisme et réclame des renforts pour le lendemain, y compris aériens. Certes, ses lignes tiennent, mais il n’a plus de réserves. Quant aux djebels, ses GIs s’y tiennent encore, mais leur contrôle est sérieusement contesté. Il donne ses ordres en cas d’encerclement des forces au débouché du col : pas de repli mais percer en direction des pentes les plus proches et s’y retrancher… Conscient des difficultés dans lesquelles se trouve l’Américain, le Brigadier Dunphie (chef de la 26th Armoured Brigade), qui est venu le rencontrer à son PC, demande et obtient du QG de la 1st British Army de pouvoir renforcer le dispositif de Kasserine : ce sera la « Gore Force ». Stark est par ailleurs entendu par Fredendall et il reçoit deux autres renforts dans la nuit : le 3/6th Armored Infantry du lieutenant-colonel Wells et le 805th Tank Destroyer Bn. Pour Kenneth Anderson, le commandant de la 1st British Army, il faut se battre sans esprit de recul.

Au petit matin du 20 février, les défenses de Kasserine que les Allemands pensaient s’emparer sans coup férir 24 heures plus tôt, tiennent encore… Stark est confronté à une nouvelle attaque à 8h30. Une arme allemande jusque-là inconnue des GIs, et qui sera la cause de bien d’effrois jusqu’en 1945, entre dans la danse : des Nebelwerfer du Werfer-Regiment 71. La poussée s’effectue de part et d’autre de l’Hatab. Au nord, en direction de Thala, la « Gore Force » et le 3/6th Armored Regiment, descendu de ses half-tracks M3 pour se déployer sur le djebel Semmama, stoppent le Kamfgruppe du DAK. Au sud de la passe, la situation est plus délicate pour les sapeurs sur et au pied du djebel Chambi face au 5° Bersaglieri et aux Panzergrenadiere. Les Panzer parviennent à se frayer un chemin à travers les champs de mines et les 75 mm français, ayant épuisé leurs munitions, sont sabotés puis abandonnés… Stark n’a plus d’artillerie… Les blindés sont détruits, bien que les Tanks Destroyers et l’artillerie parviennent à s’esquiver… Toute défense cohérente dans la zone tenant la route de Tébessa s’effondre, Moore ayant juste le temps de donner un dernier appel téléphonique à Stark avant d’évacuer dans l’urgence son PC en passe d’être submergé. Les engineers détalent du champ de bataille, dans un « replis non coordonné » pour reprendre l’expression de Moore. Ils n’ont pas démérité : le 19th Engineer Regiment, qui a tenu un rôle essentiel dans la défense de la passe, s’est acquitté de sa tâche pour des pertes se montant à 11 morts, 28 blessés et 89 disparus. La victoire est enfin acquise sur le flanc gauche de l’attaque, où combat le Kampfgruppe mixte germano-italien de l’Afrika-Korps.

Erwin Rommel est en effet entre-temps arrivé sur le champ de bataille (il est au village de Kasserine vers 10h30), fort mécontent du fait que Büllowius n’ait pas encore été en mesure de nettoyer la passe de Kasserine : il devrait être au-delà de ce col depuis longtemps ! Son ire ne se tempère pas devant la torpeur constatée à la 10. Panzer-Division, retardée par le général von Arnim, le Kommandeur du Pz AOK 5, alors que son intervention dès le 19 février au matin aurait changé la donne du tout au tout. Avant de retourner à son PC établi dans la gare de Kasserine, ses ordres fusent : il ordonne à trois autres bataillons de monter en ligne, se joindre aux trois autres déjà engagés. L’ensemble sera soutenu par cinq Abteilungen d’artillerie. 

Pour Stark, l’heure de vérité approche. La vaillante défense arrive à son terme. Les éléments de la 10. Panzer-Division entre peu à peu en lice, sur le flanc droit de l’attaque germano-italienne, en direction de Thala. L’attaque voulue et coordonnée par Rommel se concrétise enfin à 16h30. Les quelques tanks etTanks Destroyers sont balayés. Le gros de l’infanterie américaine des 3/6th Armored Regiment et Company A du 1/26th Infantry Regiment est isolé sur le djebel Semmama. La « Gore Force » est pareillement balayée après avoir offert une résistance aussi courageuse que désespérée. Vers 17 heures, des explosions de grenades se font entendre à proximité de son poste de commandement, dans un ravin de l’Hatab. Il a juste le temps de se replier en direction de Thala avec les membres de son état-major, ainsi que deux infortunés cameramen en quête d’action… Les pertes en fantassins subies par le colonel se montent à 30 morts, 100 blessés et 350 disparus.

La bataille de Kasserine est terminée. Quoiqu’il en soit, le combat mené par Stark et Moore, s’il se solde par une lourde défaite sans appel, n’est pas remarquable par ses conséquences. Si le butin de Rommel est conséquent (dont l’intégralité des halftracks du 3/6th Armored Regiment), ainsi que les pertes infligées, les délais considérables exigés. Stark a stoppé les Germano-Italiens pendant deux jours. Deux journées qui ont permis au haut-commandement allié de battre le rappel de toutes leurs réserves et de réorganiser les défenses à Thala et sur la route de Tébessa, un délai qui prive in extremis Rommel d’une victoire de grande ampleur. Le « Renard du Désert » l’aurait sans nul doute obtenu sans les tergiversations d’Arnim et du Comando Supremo, mais on est également en droit de se questionner sur la solidité des défenses de la passe si le gros de la 1st Armored Division, replié par Fredendall au sud de Tébessa, afin d’assurer une protection rapprochée au dépôt majeur des forces américaines, avait été intégralement adjointe au dispositif établi pour bloquer la passe de Kasserine. Un dispositif qui aurait ensuite reçu en outre le soutien l’artillerie américaine de la 9th Infantry Division, ainsi que de la 6th British Armoured Division. La défense héroïque de la passe de Kasserine, combinée à celle de Charles Dunphie devant Thala, a sonné le glas des ambitions de Rommel. Son offensive est un échec.