Benoît Rondeau Copyright
Sidi Rezegh, 21 novembre 1941
La bataille de Sidi Rezegh est souvent ramenée à un affrontement de blindés, ce qui s’explique par l’importance primordiale que revêtent les chars dans la guerre du désert, mais aussi par les lourdes pertes essuyées par le XXX Corps dans la cuvette, pertes qui auraient pu sonner le glas de l’opération « Crusader ».
L’affrontement met aussi en lice des fantassins, indispensables pour assurer le contrôle de la crête de Belhammed ou celle d’El Duda, et une artillerie qui tient un rôle essentiel, trop souvent négligé ou mésestimé. Les pièces antichars représentent une des pièces maîtresses des tactiques de combat des blindés, particulièrement pour l’Afrika-Korps. La 8th Army, moins efficace dans sa manière d’appréhender le combat interarmes, intègre certes plus difficilement ses antichars dans une doctrine étroite les liant aux tanks, mais ses unités de pièces antitanks vont néanmoins s’acquitter d’exploits mémorables.
Celui qui survient le 21 novembre 1941 dans la fournaise de Sidi Rezegh est à mettre au crédit de George Ward Gunn, exploit qui vaut à ce dernier une Victoria Cross, décernée à titre posthume. Gunn est alors 2nd lieutenant au 3rd Royal Horse Artillery, mais sa batterie est alors rattachée à la Rifle Brigade, composante du Support Group de la 7th Armoured Division. Il commande les quatre canons de la A Troopde la J Battery, soit 12 pièces pour celle-ci.
La batterie est équipée de Portee, innovation d’origine française datant de la Grande Guerre (d’où la consonance bien hexagonale de ce mot anglais…), qui consiste en la mise en batterie d’un canon sur la plage arrière de camion. La pièce est alors orientée vers l’arrière du véhicule. Une configuration caractéristique de la guerre du désert, dès les temps héroïques des premières confrontations heureuses contre les Italiens. La motorisation des canons antichars confère des avantages tactiques qui peuvent s’avérer décisifs, particulièrement sur un terrain tel que le désert, où la mobilité et la rapidité sont les maîtres-mots. Ces Portees permettent ainsi aux fantassins de bénéficier au plus vite de leur soutien face aux contre-attaques de Panzer. Montées en portées, les pièces de 2 pounder sont donc à même de peser davantage sur le cours des batailles de mouvement qu’impose l’Afrika-Korps. En revanche, le canon devient vulnérable à des armes légères qui autrement lui sont inoffensives : en effet, le camion, non blindé, est le point faible du dispositif. Autre handicap, les servants de la pièce sont particulièrement exposés sur la plateforme arrière, aussi bien par les tirs de mousqueterie que par les éclats qui balayent le champ de bataille. Une Portee, non blindée, est de surcroît très vulnérable à l’artillerie et aux chars. Il convient cependant de souligner que la pièce n’est pas définitivement fixée sur le véhicule, mais qu’elle garde la faculté d’être déployée au sol, puisque son train de roulement est conservé. De fait, le concept de Portee repose à l’origine sur la recherche d’un mode de transport plus facile, plus que de disposer d’un canon apte à ouvrir le feu tout en demeurant sur le camion.
La Portee de Gunn est hélas dotée d’une arme antichar loin de remporter tous les suffrages : le 2 pounder. Conçu en 1934, l ‘Ordnance QF 2-pounder n’est certes pas dépassé lorsqu’il entre en lice et il soutient la comparaison –pour ne pas dire qu’il est supérieur- avec ses homologues français et allemand de début de guerre. Si on se gausse volontiers de ses piètres performances au cours de la guerre du désert, il convient de tempérer ce constat : s’il ne vaut pas les 8,8 cm et 5 cm allemands, outre le handicap de ne pas disposer d’obus explosifs efficaces contre l’infanterie et l’artillerie, sa puissance de pénétration reste redoutable pour les Panzer et Carri des années 1940-42, particulièrement sur les flancs des engins pris pour cibles. Si l’affût est hors du commun, notamment avec des roues censées être ôtées avant d’engager le combat. Il peut donc ouvrir le feu tout azimut. En revanche, l’arme est relativement lourde (plus de 800 kg) pour son calibre, aussi le système de la Portee s’avère t-il particulièrement utile pour ce canon.
Les Britanniques, on l’a souligné, peinent à organiser une coopération interarmes digne de ce nom, particulièrement dans le domaine de la lutte antichar. La faillite du 2 pounder doit plus aux tactiques déficientes de la 8th Army, ainsi qu’aux profonds compartiments de combat du désert, qu’à des insuffisances intrinsèques, encore acceptables en cet automne 1941. Ce 21 novembre, Gunn passe le test de l’efficacité du matériel et de la tactique de son unité : il est confronté à une attaque massive du Panzer-Regiment 5 de la 21. Panzer-Division. Sa bravoure n’est plus à démontrer : il a déjà obtenu la Military Crossen mai 1941 pour son action à Tobrouk.
Ce jour-là, le général Gott, chef de la 7th Armoured Division, a prévu d’attaquer au nord de Sidi Rezegh avec un groupement placé sous les ordres du Brigadier Davy, à savoir la 7th Armoured Brigade et le Support Group, soutenu sur les ailes par d’autres formations. L’intention est de s’assurer de la crête au-delà de l’aérodrome, qui surplombe le Trigh Capuzzo. Le but est aussi d’assister la sortie en force prévue le jour même par la garnison de Tobrouk, qui doit frapper en direction d’El Duda. Malheureusement pour les Britanniques, l’ennemi passe aussi à l’attaque, depuis le sud-est…
Le nuage de poussière à l’horizon et le bruit caractéristiques de chars annonce à Gunn et à ses compagnons l’imminence de la confrontation, alors que le tumulte de la bataille emplit déjà la cuvette de Sidi Rezegh où retentissent les explosions des obus de l’artillerie qui fusent sur le champ de bataille. Gunn ne dément pas son courage. Une première attaque qui se manifeste vers 10 heures est d’abord repoussée. Les choses sérieuses ne tardent pas à survenir. Cadre de valeur, il sait qu’une partie de sa tâche consiste à stimuler l’ardeur combative de ses artilleurs. Aussi, à bord de sa voiture légère, décide t’il de passer de pièce en pièce, au mépris de l’acier qui tombe dru. Gunn encourage ses hommes. Il réorganise sont dispositif après que deux Portees aient été incendiées et détruites. Les deux antichars restant poursuivent l’affrontement dans des conditions dantesques, alors que la furie s’est emparée du champ de bataille. Bientôt, une troisième pièce est neutralisée à son tour.
Trois des canons de sa batterie sont donc neutralisés tour à tour. Montant dans la dernière Porteeencore intacte vers laquelle il se précipite sans hésiter, il constate que tous les servants ont été tués ou blessés, à l’exception du sergent qui la commandait… N’écoutant que son courage et convaincu que son devoir d’officier lui ordonne de rester à son poste, il décide de manier la pièce avec le sergent en qualité de pourvoyeur, alors que le camion a pris feu, menaçant de se propager aux réserves de munitions. Tandis que la Major Pinney entreprend d’étouffer les flammes, Gunn affronte l’ennemi. En dépit du danger, il parvient à expédier environ 50 obus en direction de l’adversaire. Gunn parvient à détruire deux Panzer et à en endommager plusieurs à une distance de l’ordre de 800 mètres.
Gunn ne survit pas à l’engagement : il est mortellement touché à la tête et s’effondre, tué sur le coup. Il avait 29 ans. Ce courage indomptable est récompensé par une Victoria Cross. L’annonce officielle rappelle combien il a fait preuve de courage et d’abnégation en luttant face aux Panzer avec un canon non blindé, offrant un exemple à tous. « Sans cette action courageuse, précise le London Gazette dans les colonnes duquel est publiée l’annonce officielle, les tanks ennemies auraient indubitablement écrasé la position. » La batterie dans laquelle servait Gunn garde le souvenir du fait d’armes en étant honorée par l’adoption du nom de « Sidi Rezegh ».
La journée a été « chaude » pour les Alliés à Sidi Rezegh. Pourtant, le général Crüwell, le brillant commandant de l’Afrika-Korps, est d’humeur maussade. L’attaque menée par la garnison de Tobrouk est menaçante et s’est avérée coûteuse. Pis, il s’est montré incapable d’anéantir les forces ennemies rassemblées à Sidi Rezegh. Il d’autant peu rassuré qu’il surestime les forces blindées dont dispose la 8th Army. De son côté, Rommel échafaude un plan qui doit mener à leur anéantissement. Et le 2nd lieutenantGeorge Ward Gunn ne sera pas là pour participer au combat. Son sacrifice et celui de ses compagnons ont-ils été vains ?

