Benoît Rondeau Copyright
La stabilisation du front en Tunisie
La tête de pont est organisée. L’Abschnitt Nord (Festung Bizerte et Ferryville) confié au Generalmajor Neuffer est chargé de la surveillance et la protection de la côte. La 20. Flak-Division met des pièces à dispositions des défenses : 6 dont 2 Flak 88 pour l’Abschnitt Bizerte (Mateur: autrement dit, l’Abschnitt Nord), 9 dont 3 Flak 88 pour l’Abschnitt Tunis-Nord et 3 pour l’Abschnitt Tunis-Süd. Depuis le 1er décembre, il a été en outre décidé que tout le personnel arrivant à Bizerte et à Tunis par avion devra fournir une journée de travail sur les aérodromes (mesure qui, on n’en sera pas surpris, ne concerne pas les officiers d’état-major ni les membres de la 10. Panzer…). Sur le front, les positions sont consolidées. 1 000 Juifs apportés par des SS sont ainsi forcés à travailler pour construire une route au profit des Fallschirmjäger de Barenthin. Un bataillon du Grenadier-Regiment 754 reçoit l’ordre de sécuriser Longstop Hill, dont on reconnaît l’importance : il s’agit d’une éminence majeure constituée de deux sommets située au nord-est de Medjez-el-Bab et contrôlant toute avance dans la vallée de la Medjerda. L’unité appartient à une nouvelle venue sur le front : la 334. ID (une division d’infanterie tout à fait classique, si ce n’est qu’elle dispose d’un régiment de chasseurs-alpins, le Gebirgsjäger-Regiment 756. Le régiment d’artillerie dispose de batteries équipées d’obusiers de montagne de 10,5 cm transportés sur mulets. 448 animaux et leur équipement arriveront à bord du navire Silvania et 57 autres sont transférés d’Italie à bord de Junker 52). Si la 10. Panzer-Division se déploie depuis le début du mois de décembre, Anderson fait monter en ligne la 1st Guard Brigade du Brigadier Copland-Griffiths (la troisième brigade de la 78th ID, qui n’a pas encore participé aux combats), la 46th ID déployée sur l’aile gauche du front tunisien (elle sera suivie en janvier par les 1st et 4th ID, ainsi que par les 21st et 25th Tanks Brigades), le long de la Méditerranée, ainsi que l’intégralité la 6th Armoured Division qui prend en charge la ligne entre Medjez et Goubellat. Les Guards assurent la défense de Medjez-el-Bab avec les Américains du CCB, d’autres GI’s s’acheminant vers la Tunisie.
Les combats vont-ils reprendre comme le souhaitent les états-majors des deux camps ? Des affrontements sporadiques continuent, tandis que les deux armées se préparent à la joute suivante. Le 11 décembre, le 2nd Coldstream Guards s’est à peine installé sur ses postions au nord-est de Medjez, près de la gare, que les Tommies observe un colonne d’engins américains se dirigeant vers la ville. Les mouvements de repli des GI’s ne seraient donc pas encore achevés ? Soudain, l’évidence perce aux yeux des Guards : ce sont des Panzer accompagnés de jeeps capturées sur les Américains… Quelques échanges de tirs et l’affaire est entendue. Plus au nord, les 11 et 12 décembre, le régiment Barenthin attaque, revendiquant la prise de 10 tanks. La batterie de 10 cm a semé le chaos dans les rangs alliés selon le rapport du régiment. Toutefois, les Fallschirmjäger n’ont pas mené une reconnaissance assez approfondie du terrain d’où leur surprise lors de la contre-attaque blindée adverse (2 compagnies ont été ainsi contraintes de reculer).
Eisenhower presse Anderson de renouveler son effort vers Tunis, mais le commandant britannique ne se départ nullement de son pessimisme habituel puisqu’il estime les chances de réussites d’une nouvelle offensive à 50%. Anderson s’exécute néanmoins et charge Allfrey de planifier une nouvelle opération. L’effort principal est confié à la 6th Armoured Division, via Massicault, soutenue par des opérations secondaires menées par la 78th ID, dont la reprise de Longstop Hill. L’attaque projetée contre cette hauteur d’importance est une affaire interalliée. Les Guards ont pour mission de s’en emparer, ainsi que le village de Grich el Oued, la relève étant ensuite assurée (de nuit !) par le 18th IR de la 1st US ID « Big Red One », ce qui permettra aux Guards de poursuivre les opérations plus en avant. Pour couvrir le flanc nord de l’attaque, le 4e Régiment de Tabors Algériens s’emparera du Djebel el Ang, au nord-ouest de Longstop Hill. La tâche la plus audacieuse et la plus risquée revient au 5th Northants, qui doit s’enfoncer à travers les collines sur près de 15 km, avec des mules, pour prendre le contrôle du village d’Heidous. Las, les Britanniques n’ont pas saisis que Longstop Hill est en fait constitué de deux hauteurs (ce qui est bien visible sur les cartes) : le Djebel Ahmera et le Djebel Rhar, séparés par un ravin. Le Djebel Rhar, d’une altitude moins élevé d’une quarantaine de mètres, est invisible pour tout assaillant venant de l’ouest, mais sa présence signifie qu’omettre de s’en emparer expose toute unité qui se déploierait sur le Djebel Ahmera à des tirs de flanc, ainsi qu’à une contre-attaque immédiate. Pis, le dispositif ennemi est dangereusement sous-estimé (du simple au triple), alors même que les Allemands ont parfaitement conscience de l’importance de la position. Le Kampfgruppe Lang dispose en sus de réserves conséquentes dans la passe de Tébourba, distantes à peine de quelques kilomètres. Enfin, les préparatifs de l’attaque ne sont pas passés inaperçus… Le 22 décembre, Allfrey passe à l’attaque. Au pied de Longstop Hill, une compagnie s’empare momentanément de la gare de la Halte d’el Heri, avant de s’en voir rejetée avec pertes par une prompte contre-attaque. Les Allemands concèdent d’abord le Djebel Ahmera à la 1st Guards Brigade avant que le Pz-Gren Rgt 69 et l’IR 754, toujours maîtres du Djebel Rahr, ne le reprennent aux GI’s du 18th IR (non la nonchalance fait pester le sergent-major Callaghan des Coldstream Guards : « Jetez-moi ces foutus cigares ! Cessez de faire du boucan avec cet équipement ! ») dans la matinée du 23 décembre, au grand dam des Guards qui, en fin de journée, reçoivent l’ordre de repartir à l’assaut –mais avec une seule compagnie !- sur un terrain détrempé par les pluies de la nuit. Les Britanniques et les Américains ne peuvent s’établir que sur le Djebel Ahmera, mais de façon bien précaire. Les Allemands s’assurent définitivement de la hauteur le 25 décembre, Longstop Hill étant pour eux « Der Weihnachten Hügel », c’est à dire la colline de Noël. Le bataillon du 18th IR américain accuse la perte de 356 hommes, le 2nd Coldstream Guards 178 hommes, l’Oberst Lang ayant probablement perdu 300 de ses soldats. C’est à cette occasion que les allemands se rendent coupables d’un forfait sans nom en ouvrant le feu sur des ambulances. L’aumônier et le médecin, pourtant censés ne pas faire usage d’armes, font le coup de feu et repoussent les assaillants…
Plus au sud, les Français, 35 000 hommes manquant cruellement de moyens modernes, n’ont pas plus de succès face aux Italiens. Le groupement du colonel Carpentier, le CSTT, est engagé vers Pont du Fahs et Zaghouan le 20 décembre. Les Italiens de la division Superga, renforcés par des contingents allemands, repoussent sans difficulté les Tabors et les légionnaires, d’autant plus que les lignes de ravitaillement françaises sont constamment bombardées par l’aviation ennemie. Renforcés par des blindés légers américains, les Français repartent à l’assaut le 27 décembre. Ce nouvel échec, s’ajoutant au temps exécrable, à l’épuisement des troupes et au manque de matériel contraint le général Juin à suspendre l’attaque. Les pertes françaises se montent alors à 190 tués et blessés, 118 disparus et 50 déserteurs tunisiens. Bien que le dispositif français soit fragile en mains secteurs, la mission de couverture est remplie et des dispositions sont prises pour tenir les cols. Pour les Alliés, la seule bonne nouvelle provient du secteur américain, à Gafsa, à l’extrême sud du front tunisien, où les raids menés par les paras d’Edson Raff, ainsi que le 3rd Bn, 26th US IR du lieutenant-colonel Bowen, rendent la vie dure aux Italiens. Parti de Gafsa, un raid nocturne frappe la garnison italienne de Maknassy, lui infligeant 80 pertes pour deux blessés américains et une jeep perdue avant de rebrousser chemin.
Ces échecs répétés et les pluies continuelles poussent les Alliés à renoncer à leurs tentatives en direction de Tunis. A la mi-décembre, les Alliés alignent 20 000 combattants britanniques et 11 800 combattants américains, aux côtés de 35 000 Français. Un rapport allemand de l’époque indique que 49 412 hommes leur font face, combattants comme troupes des services, dont 15 412 Italiens. Ike doit suspendre les opérations pour l’hiver, reconstituer les stocks, réorganiser ses troupes et faire monter en ligne de nouvelles unités avant d’espérer pouvoir reprendre l’offensive. Dans les deux camps, les troupes mettent à profit la topographie pour établir les positions défensives de la façon la plus avantageuse possible, laissant le plus souvent un vaste no man’s land entre les deux lignes de front. Parfois, le remaniement du dispositif se réalise contre tout bon sens. Ainsi, Broich s’oppose donc de toutes ses forces à un ordre de recul de 10 km : l’état-major à Tunis n’a vraisemblablement recherché qu’à établir une ligne de front bien droite sur la carte, sans tenir compte du terrain. C’est ainsi que ce que le PZ AOK 5 a considéré comme un obstacle antichar n’est en fait qu’un cours d’eau -l’oued el Djadj- d’à peine 1,50 m de large et sans berges escarpées. Même difficulté au III/Jäger HG lorsque Koch objecte que la nouvelle ligne préconisée serait 20 km plus longue que la précédente avec des hauteurs obligeant d’y disposer des observateurs d’artillerie. Le front, trop large, ne serait alors plus qu’une ligne d’avant-postes sans profondeur. Souvent, les effectifs dont défaut. Dans la plaine de Goubellat, beaucoup moins montagneuse que la partie septentrionale du front, la Irish Brigade (6th Arm Div) s’organise en groupes de combats, occupe les fermes à la nuit tombante et maintient une activité permanente, exposer sa force semblant être le meilleur moyen de dissuader l’ennemi de tenter quoi que ce soit. Les automitrailleuses du Derbyshire Yeomanry n’ont de cesse d’opérer des patrouilles en direction de Bou Arada pour surveiller de près l’adversaire. Il fait froid et humide et il faut supporter un hiver de guerre bien inconfortable. Le manque de véhicules reste problématique dans le camp de l’Axe. Le problème se pose avec acuité pour les blessés : si les rares véhicules de la Division von Broich leur sont réservés, à la 334. ID, il faut les transporter sur des kilomètres à dos d’hommes ou à bord de charrettes, ce qui serait insupportable.
Une période d’accalmie se répand sur le front, mais si le fantassin est plus à l’aise dans les djebels tunisien que dans le désert de Libye, les combats n’ont eu de cesse de grignoter des effectifs pourtant ténus : du 17novembre au 15 décembre, la Division von Broich accuse la perte de 542 soldats allemands (dont 125 tués). Si aucune attaque majeure ne peut être montée, cela n’exclut pas les raids. Des patrouilles sont menées toutes les nuits sur l’intégralité du front. Le 26 décembre 1942, les forces spéciales du I/Regiment 4 « Brandenburg » lancent une opération commando par planeurs. L’objectif est de détruire des ponts sur la ligne de fer qui mène à Alger et Oran. Si le pont de Sidi bou Baker est détruit, la seconde mission, menée par le Leutnant Hagenauer et 10 Brandebourgeois contre un pont au nord de Kasserine, est un échec : le commando est anéanti et capturé par une unité de reconnaissance française (Rudolf Witzig évoque de son côté un saut de la 3e compagnie de son Fallschirm-Pionier Bataillon 11). Trois semaines plus tard, le 10 janvier, un raid similaire, mais mené en camions, vise un pont sur l’oued El-Melah, près de Tozeur. L’opération s’avère être un succès complet. Les Küstenjäger s’activent eux-aussi, accomplissant plusieurs raids depuis Ferryville.
En cette fin décembre, l’évolution dramatique de la situation à Stalingrad oblige la Luftwaffe à un redéploiement des unités de transport sur le front russe. Toutefois, une flotte de 200 à 300 avions de transports Junker 52 et de 15 Me 323 reste disponible. L’Axe se montre impotent à menacer sérieusement la logistique de la 1st Army.Les Allemands ne sont en mesure que de torpiller un navire fin novembre et de mener un petit raid de 6 avions au-dessus de Casablanca le 31 décembre. Mentionnons aussi le raid audacieux de 10 hommes-grenouilles italiens de la 10ème flottille et leurs torpilles humaines dans le port d’Alger, le 11 décembre. 4 navires sont touchés : un coule, deux échouent sur la côte et le dernier est remorqué dans le port. Le ravitaillement de la tête de pont de l’Axe bénéficie de son côté d’un avantage momentané : les escadrilles de la RAF basées à Malte ont les yeux rivés sur les convois appareillant en direction de Tripoli pour ravitailler Rommel. Ainsi en décembre 1942, sur 127 missions de ravitaillement, l’Axe ne déplore que 26 navires coulés et 9 endommagés mais, en cette fin 1942, les Allemands perdent en mer 55 chars, 111 canons et 964 véhicules. S’ils n’ont pu s’emparer de Tunis et de Bizerte, les Alliés ont circonscrit l’étendue de la tête de pont du Pz AOK 5 au minimum. Si la situation est déconcertante et contrecarre les plans, elle aurait pu être pire. On est en droit de se poser la question de l’efficacité du méticuleux et prudent Montgomery, qui aurait assumé le commandement de la 1st Army à la place d’Anderson si l’infortuné général Gott n’avait pas été tué au moment où il aurait dû prendre en charge la 8th Army à El Alamein…

