
Arpenter un site historique militaire, quand bien même sa configuration a subi le poids des ans et d’inévitables transformations, demeure une expérience insigne.
Celle-ci n’a rien d’anodine. Savoir qu’une confrontation déterminante, à tout le moins célèbre, est survenue en ces lieux n’est pas sans conséquence. On imagine les faits, on retrouve l’endroit où tel cliché fameux a été pris, où tel illustre personnage illustre s’est tenu, où l’Histoire s’est jouée…
Des images surgissent : les Spartiates au défilé – des Thermopyles, les blindés britanniques dans la plaine de Caen sur le terrain de l’opération “Goodwood”, les rangs des Virginiens de Pickett depuis Cemetery Hill à Gettysburg, les paras de la 101st Airborne à Bastogne… Parfois, ce n’est qu’un espace dénudé -champ, dune, plage…- sans relique sur laquelle s’accrocher pour restituer l’événement (Teutoburgerwald, El Alamein,…), mais sur lequel l’esprit vagabonde sans peine et fait revivre le passé à la lumière des lectures accumulées, de l’iconographie jugée emblématique ou des témoignages reçus.
Thermopyles
Gettysburg
Mais on se tient avant tout sur un espace qui a été celui de souffrances et de morts. Qui n’a pas ressenti une sorte de malaise en contemplant la plage d’Omaha Beach ou le fort de Vaux ? Qui n’a pas songé aux malheureux soldats qui se sont affrontés en observant la plaine de Waterloo, les pentes du mont Ormel ?
Parcourir un champ de bataille aide à visualiser les récits et rapports des combats qui s’y sont déroulés. L’étude en amont et en aval de la bataille avant d’en explorer le territoire aide à la compréhension des événements (facilement visualisé avec davantage d’acuité) et, corollaire direct, confère un avantage déterminant dans la narration qui sera ensuite donnée des faits. Certes, une connaissance réelle et approfondie du terrain ne peut certes s’acquérir que sur la longue durée, mais un passage dans ces véritables lieux de mémoire que sont les champs de bataille ne pourra être que bénéfique pour le passionné, plus encore pour un auteur ou un historien.
Les sites historiques militaires peuvent en outre bénéficier d’une mise en valeur qui constitue une plus-value pour une visite : musées, stèles et monuments, véhicules blindés, pancartes diverses, sans oublier les cimetières militaires. Parfois, tranchées, bunker et autres éléments de l’espace visité bénéficient d’une remise en condition qui facilite la restitution de l’ambiance d’époque. Le centenaire de la Grande Guerre a ainsi été le cadre de nombre de restaurations bienvenues. En Normandie, bien des sites sont sortis de l’aspect sauvage que je leur ai connu dans ma prime jeunesse.
Les sites de la bataille de Normandie, que j’arpente depuis mon enfance passée à Caen.
Toutefois, de tels aménagements ne sont nullement nécessaire au passionné pour apprécier un site militaire ou faire travailler son imagination. Je me souviens, pour ne s’en tenir que la Seconde Guerre mondiale, en particulier des pentes du Monte Cassino, de la Crète vue d’avion ou d’Arnhem. Combien de fois, en bord de mer ou au coeur du bocage, mon esprit s’est envolé vers ces journées de l’été 1944 au cours de mes décennies de vie normande… Mais je pourrais multiplier les exemples sur toutes les périodes: n’ai-je pas grandi à deux pas du site de la bataille de Val-ès-Dunes? Nombre de villes, de fleuves, de plages, de campagnes ou de cols traversés ou survolés lors du moindre voyage en France ou à l’étranger ne font-il pas écho aux grandes batailles de l’Histoire? Par déformation professionnelle, je n’y échappe pas.
La bataille des îles Aegates m’est venue à l’esprit depuis Erice/Mont Oryx, mais si Hamilcar m’accompagné à cet endroit, j’étais avec Patton à Géla et Nicias dans la baie de Syracuse.
On ressent à chaque fois l’impression d’avoir mis ses pas dans l’Histoire, d’avoir assouvi un peu plus sa passion, mais aussi, plus ou moins consciemment, et aussi selon l’image rattachée au site considérée, rendu hommage et participé à la mémoire de ceux qui firent l’Histoire en ces lieux, en combattant et en donnant leur vie.
Certes, l’Histoire qui me viens à l’esprit lorsque je parcours un lieu n’est pas forcément militaire, loin de là, mais les lieux où sont survenus des batailles sont chargés d’une connotation de souffrances qui les distinguent (je mets évidemment à part les camps de concentration et d’extermination, qui sont plus émouvants que tous les autres sites historiques), outre le fait qu’en sincère passionné d’Histoire militaire j’éprouve un plaisir particulier, sincère et profond à les arpenter. C’est un authentique privilège.

