Pendant que Mac-Arthur entreprend la reconquête de la Nouvelle-Guinée en vue de lancer son offensive finale contre les Philippines, un deuxième axe de progression est suivi par les forces américaines placées sous les ordres de l’amiral Nimitz dans le Pacifique central. Le nouvel objectif est l’archipel des Mariannes, tremplin à la fois en direction des Philippines, via les Palau, et surtout en direction du Japon, via les îles Bonin.
Alors que les Américains fournissent au même moment un effort considérable pour « Overlord », en France, la 5th Fleet de l’amiral Spruance engage des moyens considérables dans les Mariannes. La campagne terrestre implique 71 000 Marines et GI’s sous le commandement du général Holland Smith face aux 31 000 hommes de la garnison japonaise (essentiellement la 31e armée du général Saito). Nous nous intéresserons ici aux seules opérations terrestres, bien qu’une bataille navale décisive et d’envergure se déroule de façon concomitante dans la mer des Philippines.
La défense japonaise
L’ensemble des îles Mariannes, Bonins et de l’ouest des Carolines est alors placé dans la sphère de commandement de l’amiral Nagumo, le vainqueur de Pearl Harbor et le vaincu de Midway, mais, de façon typiquement japonais, l’armée n’en a cure et ses unités gardent jalousement leur indépendance (notamment sur le plan tactique) envers l’amiral, qui a décidé d’établir son état-major sur Saipan. Les Japonais savent qu’après les Gilbert et les Marschall, les Mariannes constituent à l’évidence l’un des prochains objectifs des Américains. 45 000 hommes y sont donc expédiés depuis le Japon de janvier à juin 1944, dont 12 000 se trouvant à bord de transporteurs envoyés par le fond par les sous-marins et l’aéronavale américains. 3 600 de ces naufragés périssent, les autres parvenant dépourvus de tout sur les îles, peut-être 4 à 5 000 sur Saipan. Les défenses de l’île sont toutefois inachevées. En effet, les travaux n’ont débuté que fort tardivement et une partie du matériel a été perdu en mer. Pour tromper les Américains, il est alors décidé d’édifier des positions factices entre les points d’appuis. Dépourvu de soutien aérien, le général Saito n’aligne en outre qu’une unique unité blindée : le 9e régiment de chars, équipés de 36 chars moyens et de 12 chars légers, tous largement surclassés par les Sherman américains.
L’opération « Forager »
Holland Smith prévoit de son côté de débarquer sur un front de 3 kilomètres de largeur : la 2nd Marine Division du général Watson (étrillée six mois plus tôt à Tarawa) au nord de Charan Kanoa sur Green et Red Beaches, avec pour mission de s’emparer rapidement des monts Tapotchau et Tipo Pale ; la 4th Marine Division du général Schmidt sur Blue et Yellow Beaches, l’avance initiale devant la porter jusqu’à l’aérodrome d’Aslito. Un débarquement préliminaire d’un bataillon sur Magicienne Bay, dans le but d’occuper le mont Tapotchau avant lever du jour le D-Day, fixé au 15 juin, est supprimé dans le plan final qui est arrêté. En réserve, prête à intervenir, une unité de l’armée de terre : la 27th ID du général Ralph Smith. Le défi est alors de mener cette force à pied d’oeuvre : être en mesure de transporter la force d’assaut depuis Hawaï jusqu’aux îles Mariannes (5 000 km !) représente un véritable exploit logistique et de maintenance en mer.
Le bombardement systématique et en règle de l’île de Saipan débute le 13 juin 1944. La marine est engagée en force dans cette opération puisque ce ne sont pas moins de 165 000 obus qui sont tirés sur les défenses japonaises par les grosses unités navales de la Task Force 52 du vice-amiral Turner et de la Task Force 58 (Fast Carriers Force) du vice-amiral Mitscher, dont les porte-avions lancent de leur côté leurs appareils embarqués sur les aérodromes et les défenses. Toutefois, la crainte des mines et le manque d’expérience des équipages en matière de tirs à courtes distances poussent les 7 cuirassés modernes et rapides engagés le premier jour à ouvrir le feu à au moins 10 kilomètres de la côte. Habitués à viser des objectifs en mer, la marine privilégie les objectifs de grande taille. Le lendemain, le relais est pris par les cuirassés anciens et les croiseurs de l’unité du vice-amiral Oldendorf, le Task Group 52.17. Ces navires choisissent leurs objectifs avec plus d’acuité, mais le temps et les munitions leur feront défaut. Au cours de la bataille, les tirs de ces unités navales seront dirigés avec brio depuis la côte par les unités de communications américaines, composées d’Indiens Navajos, dont la langue est bien sûr incompréhensible aux Japonais.
Une opération préliminaire fort téméraire et risquée survient la veille du Jour J, soit le 14 juin, en plein jour. Trois équipes de démolition de l’US Navy, comprenant chacune 96 officiers et soldats (dont un officier de l’US Army et un des Marines, tous les autres étant des marins), sont transbordés depuis des destroyers à bord de canots jusqu’au récif qui borde les plages d’assaut. Mission aussi inutile que dangereuse, puisque l’objectif est de détruire les éventuels obstacles de plages : or il n’y en a pas… 2 tués et 15 blessés pour rien… si ce n’est d’alerter les Japonais. Les Américains n’ont même pas pris la peine de déplanter les drapeaux fixés sur des piquets de bambous faisant offices de repères d’artillerie…
L’assaut amphibie
Les opérations de débarquement proprement dites débutent le 15 juin 1944 à 7 heures. La première vague compte 8 000 Marines, qui montent à l’assaut à bord de plus de 700 LVT qui suivent 24 LCI (G), soit des navires de soutien armés de roquettes et de pièces de 40 et 20 mm. Le débarquement sur la côte occidentale de l’île est ainsi réalisé à 9 heures en à peine vingt minutes. L’opération amphibie n’est cependant pas une sinécure et l’arrivée à terre est loin de se dérouler sans encombre. Les tirs des pièces d’artillerie japonaises s’avèrent en effet très précis grâce à un plan de feu remarquablement préparé. Très vite, 20 LVT sont détruits. Les amtracks ne sont en effet pas blindés et la cuirasse de leur escorte de LVT (A), armés d’un obusier de 75 mm ou d’un canon de 37 mm, ainsi que d’une mitrailleuse, est bien trop mince. En fait, les tirs japonais commencent dès que les premières vagues quittent la ligne de départ. Lorsque la barrière de récifs est franchie et que les Américains sont dans la lagune, les défenses japonaises fournissent un feu nourri et dévastateur. Les canons, les mortiers et les mitrailleuses abattent un feu d’enfer sur les Marines. Vers midi, les pertes sont de l’ordre de 35% au 6th Marine. Toutefois, la défense nipponne n’est pas en mesure de s’opposer efficacement au déferlement des assaillants. Si les Sherman font défaut aux premières heures, 3 chars nippons contre-attaquent, mais ils sont neutralisés à coups de bazookas.
Certes, la 2nd Marine Division débarque dans le désordre sous les effets conjugués des courants et des tirs ennemis, mais elle n’est pas rejetée à la mer. Tant est si bien qu’à la nuit tombée les 2nd et 4th Marine Divisions se sont assurées une tête de pont d’une largeur confortable de 10 kilomètres, mais d’un seul kilomètre de profondeur. 20 000 Américains sont alors à terre, avec sept bataillons d’artillerie et deux de blindés. Une solution de continuité existe entre les deux divisions : elle est le double de ce qui était escompté dès la mise à terre, ce qui se traduit par le fait qu’il faudra trois jours pour établir la jonction.
Dans l’autre camp, les tentatives de contre-attaques nocturnes menées la première nuit par les Japonais s’avèrent infructueuses et particulièrement coûteuses en hommes pour les forces de Saito. L’US Navy soutient à cette occasion efficacement les troupes à terre en illuminant les assaillants de leurs projecteurs et en pulvérisant les blindés légers japonais. Ce même jour, le désastre japonais dans la bataille aéronavale de la mer des Philippines signifie également la défaite à terme de Saito à Saipan, ainsi que des forces nipponnes dans les autres îles des Mariannes, puisqu’il est désormais impossible aux Japonais de ravitailler et de renforcer les garnisons. Toutefois, les défenseurs de l’île sont déterminés à se battre jusqu’au dernier homme.
L’extension de la tête de pont
Le 16 juin, des unités de l’armée de terre américaine débarquent à leur tour. Le lendemain, lesMarines repoussent une nouvelle attaque nipponne menée avec le soutien de 40 chars. Le 17 juin, les GI’sdu 160th IR du colonel Kelley progressent en direction de l’aérodrome d’Aslito. Pour cela, il faut neutraliser trois bunkers qui nécessitent l’intervention d’un LVT (4) pour couvrir l’action des sapeurs du génie qui placent des charges de démolition et usent de lance-flammes pour venir à bout de défenseurs jusqu’au-boutistes. Kelley s’empare de l’objectif 18 juin, après avoir affronté une deuxième contre-attaque nocturne japonaise, qui s’achève par un nouveau fiasco pour Saito.
Au nord de Saipan, ce dernier dispose ses troupes sur des positions défensives tirant profit du terrain accidenté du centre de l’île, en s’appuyant notamment sur le mont Tapotchau. Les Japonais mettent tirent parti des nombreuses grottes de cette île volcanique pour s’y dissimuler le jour et contre-attaquer la nuit. Pour parer à cette menace, les Américains n’hésitent pas à faire un usage croissant des lance-flammes pour nettoyer les différentes grottes. La 2nd Marine Division attaque à gauche de la ligne de défense principale ennemie tandis que la 4th Marine Division opère à l’est. Pendant ce temps, les GI’s de la 27th IDréduisent la poche de résistance de la péninsule de Nafutan, au sud de l’île, avant d’être engagés au centre du dispositif des Marines. L’attaque principale débute le 22 juin.
Le combat pour la péninsule de Nafutan s’éternise jusqu’au 28 juin après plusieurs journées sans progression ou presque, non sans qu’un parti estimé à 500 Nippons, menés par le capitaine Sasaki, se glisse entre les lignes américaines jusqu’à l’aérodrome et au-delà, peu après minuit le 26 juin, semant la confusion : en vain, ces Japonais sont tous massacrés… La progression des GI’s est laborieuse, souvent sans réelle coordination entre compagnies, les unités cédant de façon réitérée des zones qui ont pourtant été conquises de haute lutte. Une réalité qui n’est pas sans provoquer l’ire de Holland Smith envers l’US Army…
Au sud de la ligne de front principale, la 4th Marine Division progresse de façon satisfaisante en direction de la péninsule de Kagman, y compris au 25th Marines retardé par un feu nourri de mitrailleuses et par l’explosion d’un dépôt de munitions japonais. La suite des combats est plus ardue… Au centre, 2nd Marine Division peine devant le mont Tapotchau. Les Japonais sont tenaces et persévérants, alors même qu’au 19 juin près de la moitié des bataillons de la 43e division d’infanterie sont déjà anéantis, les pertes étant à l’avenant, voire pire encore, au sein des autres unités, dont 60% du 9e régiment de chars. De l’aveu même de soldats de la garnison, un des grands défis pour espérer remporter la victoire est de résoudre la difficulté du combat antichar : les tanks américains sont redoutés plus que tout, y compris l’artillerie navale et l’aviation. Sur le flanc de la 2nd Marine Division, le gros de la 27th ID, soutenue par les blindés du 762nd Provisional Tank Battalion, affronte l’adversaire sur un terrain particulièrement difficile, mais il vient à bout des terribles défenses de la « Vallée de la Mort » et de « Purple Heart Ridge », ce qui permet d’établir la jonction avec les Marines. Le 25 juin, les Américains s’emparent du mont Tapotchau (le 2nd Bn du 8th Marines et le 1st Bn du 29th Marines) et de la plus grande partie de la péninsule de Kagman.
La deuxième phase de la bataille
Le 25 juin, la situation est devenue désespérée dans le camp japonais. Les fantassins ne sont plus qu’un millier et les chars en état de fonctionner se limitent à trois… Outre les effectifs ténus, la 31e armée signale souffrir d’une pénurie d’eau, ainsi que de la gène constituée par la présence de tant d’égarés, survivants des torpillages survenus les jours précédant l’invasion américaine… Les GI’s et les Marines ont l’avantage du soutien conséquent de la flotte ancrée au large et de l’aviation embarquée. L’artillerie américaine est également cause de bien des déboires pour les Japonais. Celle-ci tire 291 500 obus pendant la bataille et engage des lance-roquettes embarqués sur des camions, à l’image des katiouchas russes. Comme en Normandie au même moment, les artilleurs bénéficient d’observatoires d’artillerie exceptionnels grâce aux petits avions L-4, un luxe permis par la maîtrise absolue du ciel, comme en France également. Fin juin, alors que les pertes américaines avoisinent maintenant les 4 000 hommes, l’avance atteint plusieurs kilomètres en quelques jours, dont la prise de contrôle du mont Tipo Pale.
Le front gagnant en étroitesse, la 2nd Marine Division est mise en réserve. La 27th ID, désormais sous les ordres du général Jarman après le limogeage de Ralph Smith (le général Holland-Smith lui a reproché sa lenteur d’exécution et la non-transmission de directives, ainsi que d’avoir donné des ordres à des unités qui ne lui étaient pas subordonnées), prend alors en charge les opérations sur la côte ouest tandis que la 4th Marine Division poursuit son avance au centre et au long de la côte est. Les Américains découvrent de plus en plus de scènes de suicides : environ 60 Japonais mettent fin à leur jour en dégoupillant des grenades sur leurs abdomens dans une zone qui sera baptisée du nom évocateur de « Harakiri Gulch ». Au 7 juillet, les Japonais n’ont plus d’espace de manœuvre et ne peuvent plus retraiter. Saito ordonne alors aux 3 000 hommes encore aptes au combat dont il dispose de lancer une charge Banzaï suicidaire, avant de se donner lui-même la mort. Les assaillants ne sont parfois armés que de grenades ou d’une simple baïonnette fixée au bout d’un long manche en bois ! Les Japonais parviennent à profiter d’une brèche pour écraser deux bataillons du 105th IR et ensuite s’attaquer à des positions d’artillerie des Marines, obligés de se défendre à l’arme individuelle, après avoir pilonné les attaquants. Holland Smith s’insurge à nouveau à l’endroit de la 27th ID et jure de ne plus jamais employer l’unité. De leur côté, les généraux de l’armée de terre sont bien décidés à ne plus jamais servir sous ses ordres ! Le 9 juillet, la bataille pour Saipan est arrivée à son terme. La veille, Nagumo s’est tiré une balle dans la tête.
L’hécatombe n’est pourtant pas terminée. Les Américains vont assister impuissant au suicide de centaines de civils, qui se jettent du haut des falaises surplombant l’océan, parfois par familles entières. D’autres encore sont tués dans les grottes en même temps que les soldats qui refusent la reddition. Un comportement inouï qui tire sa source dans la propagande nipponne, qui n’a eu de cesse de présenter les soldats américains comme de cruels barbares….
Une étape importante de la guerre du Pacifique
921 soldats japonais sont pourtant capturés, un chiffre élevé pour la guerre du Pacifique, tandis que 24 000 sont tués au combat et 5 000 se sont suicidés. En outre, pas moins de 8 000 non-combattants ont également mis un terme à leurs jours. Les pertes américaines ne sont pas négligeables non plus puisqu’elles atteignent 20% des effectifs, soit autant qu’à Tarawa : 3 674 tués et 10 437 blessés (estimations officielles) sur les 71 034 soldats débarqués. Si la bataille est finie en juillet 1944, un petit groupe de 47 hommes menés par le capitaine Sakeo Oba réussit à se maintenir dans les montagnes jusqu’au 1erdécembre 1945, date à laquelle il consent enfin à la reddition.
La défaite de Saipan entraîne la chute du gouvernement d’Hideki Tojo, qui perd également ainsi la direction de l’armée impériale japonaise. Les Américains s’empressent d’édifier sur Saipan une base qui sert à la conquête de l’ensemble de l’archipel. Bien plus, les bombardiers qui y sont désormais basés vont pouvoir opérer en direction à la fois des Philippines, des îles Ryukyu, ainsi que du Japon.

