
Hélène Harter, Eisenhower, Tallandier, 2024
Hélène Harter, universitaire et spécialiste reconnue des Etats-Unis, nous livre sa biographie attendue d’Eisenhower, la première en langue française (ce qui est pour surprendre…). Un sujet que j’ai moi-même proposé à plusieurs reprises à divers éditeurs.
L’auteure s’en sort avec brio car elle nous livre le récit fabuleux d’un destin hors du commun, celui d’un Américain relativement modeste, né au Texas mais qui a grandi au Kansas, parvenu à la tête des institutions militaires et civiles des Etats-Unis.
Les chapitres consacrés à la jeunesse et à la formation de Dwight Eisenhower retiennent l’attention car il s’agit-là d’une période vraiment méconnue (j’ai beaucoup appris), ainsi que celle de la genèse d’un officier, qui apparaît être un grand sportif, notamment en football, (ce que ne retiennent seulement -à son grand dam- ses supérieurs pendant des années), mais surtout un subordonné fiable et efficace. Ces pages justifient à elles-seules l’achat de cet ouvrage.
La manière dont il gravit les échelons et gravite dans les cercles de Washington, ses rencontres avec MacArthur qu’il accompagne aux Philippines puis avec Marshall, la totale dévotion de sa femme pour sa carrière, celles de ses frères et en particulier Milton : les pages consacrées aux années 1930 sont parmi les meilleures du livre. Elles m’ont captivé.
Hélène Harter est toute aussi pertinente quand elle nous présente l’Ike de l’après Seconde Guerre mondiale, lors des défis des débuts de la Guerre Froide, mais surtout en qualité de président, ce qui nous fait revivre une multitude d’événements majeurs sous un autre regard: guerre de Corée, Alliance atlantique, etc. J’ai particulièrement retenu les pages traitant de la lutte des Noirs pour les Droits Civiques, la position d’Eisenhower ayant été trop souvent caricaturée, comme en fait toute la présidence d’un homme parvenu à la politique en partie sans le vouloir. Les coulisses de la politique américaine des décennies 1950-60 sont passionnantes. L’Eisenhower intime de cette période est intéressant et on relativise facilement le passage si médiatisé d’un JFK nettement moins intègre et efficace et pourtant porté aux nues dans la mémoire collective.
Hélène Harter a moins de réussite dans ses chapitres consacrés à la Seconde Guerre mondiale. Bien qu’auteure d’un bon Pearl Harbor, on sent que l’histoire militaire n’est pas “son truc”: navrant quand on écrit la biographie d’un homme qui est avant tout parvenu à la postérité en qualité de commandant en chef des forces alliés. Certes, le récit global de la guerre et le rôle d’Ike sont narrés avec efficacité et le lecteur en aura pour son compte: il comprendra tout.
En revanche, il n’y a rien sur les querelles de commandements (si importantes), les dilemmes stratégiques sur tous les fronts (notamment ceux de l’été 1944, de l’automne 1944, du printemps 1945…), la planification (celle du Jour J, mais aussi les options ), etc, alors qu’au contraire les relations avec De Gaulle prennent trop de place. Bref, un ouvrage sur l’Eisenhower chef de guerre, basé sur des archives, reste encore à écrire.
Mais je suis toujours surpris des erreurs qui ponctuent les travaux des universitaires qui ne prennent pas la peine de soigner leurs recherches sur les faits militaires (c’est récurrent, mais les sources choisies sont révélatrices à ce sujet). Déjà, lorsqu’elle évoque la Première Guerre mondiale, elle commet l’erreur vraiment surprenante d’affirmer qu’Eisenhower a commandé la première unité de chars américaine, alors que cet honneur revient à son ami George Patton (cf ma biographie de ce grand général parue chez le même éditeur). Notons pèle-mêle quelques étourderies: 25 000 prisonniers à Tobrouk p 156 (cf les sources!), les Dardanelles c’est en 1915 p 160(il s’agit du passage en force avec les navires, pas du débarquement et du réembarquement), les forces de Rommel toutes proches de la zone de débarquement de Torch p 164 (il est à El Alamein, à 5 000 km du Maroc…), Rommel passe à l’offensive à El Alamein le 23 octobre p 167 (c’est plutôt Montgomery!), Alger est prise grâce à la résistance p 173 (!), 300 000 soldats alliés en Tunisie p 178 (si cela avait été le cas, la victoire eût été rapide!), la ligne Mareth est enfoncée au cours de la seconde semaine d’avril (non, fin mars et, le 7 avril, celle de l’oued Akarit), Patton s’empare de Catane p 192 (!!!), on n’explique rien de la pénurie en barges de débarquement pour expliquer le report d’un mois du Jour J p 209, Bayeux est libérée le 6 juin p 220 au lieu du 7, on indique 1 800 soldats alliés tués chaque jour en Normandie (cela en ferait bien 150 000 à la mi-août!! Confusion morts/pertes), la 3e armée de Patton est submergée dans les Ardennes p 232 (et non! c’est le VIII Corps de la 1ère armée), Gettysburg se limite à une seule journée p 276…
En dépit de ces erreurs, cette biographie est -je le rappelle- excellente, captivante (je l’ai dévorée) et bienvenue, notamment en cette période de commémorations du 80e anniversaire du Jour J, ce débarquement en Normandie pour lequel Eisenhower a tenu un si grand rôle. Mais elle vaut aussi pour la somme d’informations sur la présidence d’Ike et l’intimité du personnage.

