Benoît Rondeau Copyright
Heinz Werner Schmidt se trouve à l’extrême-gauche sur ce cliché
Le mythique Afrika Korps et Erwin Rommel, son chef charismatique, sont entrés dans la légende de la Seconde Guerre mondiale. Heinz Werner Schmidt est un jeune officier allemand qui a eu le privilège de côtoyer de près l’illustre maréchal. Ce jeune homme connaît un parcours pour le moins atypique pendant la Seconde Guerre mondiale. Participant à la guerre en Afrique orientale et impliqué dans la plupart des opérations de la guerre du désert en Afrique du Nord, il combat également en Tunisie où il échappe de justesse à la capture. Un parcours passionnant et aventureux.
La Seconde Guerre mondiale surprend Heinz Werner Schmidt, étudiant en agronomie, alors qu’il est sous les drapeaux. Après avoir mené une section pendant la campagne de Pologne, il est cantonné sur le Westwall[1] quand il est subitement convoqué à Berlin. L’état-major a appris qu’il est né en Afrique du Sud et le considère de ce fait comme un spécialiste des affaires africaines. Espérant vivre l’aventure, Schmidt se garde bien de préciser qu’il a quitté le continent noir à l’âge de quatre ans. Il rejoint donc l’Erythrée[2] pour y prendre le commandement de la compagnie motorisée allemande[3] déployée dans l’Est-africain.
Alors que l’empire italien d’Afrique orientale s’effondre, Schmidt reçoit l’ordre de rallier Tripoli par voie aérienne. Introduit auprès de Rommel, le chef de l’Afrika Korps[4], Schmidt est mis à disposition de l’Ic[5], le chef du bureau « renseignements ». Il assiste au fameux défilé de la 5. Leichte organisé à Tripoli et découvre le stratagème du général qui fait repasser plusieurs fois les blindés afin de leurrer tout le monde sur sa force réelle. De part son expérience africaine, Schmidt est considéré comme un spécialiste du désert et se voit confier une mission vers l’oasis de Mourzouk puis vers celui de Marada. Fin mars 1941, il rejoint Rommel à son PC avancé d’Agedabia.
Schmidt devient un des principaux collaborateurs de Rommel. Le général n’hésite pas à confier des missions ponctuelles au jeune lieutenant. C’est ainsi que, devant contourner Tobrouk[6], Schmidt guide une partie du 3. Aufklärungs Abteilung jusqu’à la Via Balbia[7]. A maintes reprises, il accompagne Rommel lui-même dans ses tournées d’inspection sur le front. Ces pérégrinations ne sont pas de tout repos ni sans danger : il faut ramper, éviter les tirs… Le danger le plus sérieux vient des airs : dans le désert, point de refuge où se dissimuler. Un Hurricane les surprend ainsi un jour. Si Rommel s’en sort de justesse –une balle a pénétré dans son Mammut[8] dans lequel il s’est abrité- le chauffeur et un motocycliste sont mortellement atteints. Schmidt en est quitte pour quelques égratignures mais sa voiture est criblée de balles… Décidemment homme de confiance du Renard du Désert, c’est Schmidt qui est chargé de guider et renseigner le général Paulus[9], dépêché en Libye par l’OKH[10], sur le champ de bataille.
En septembre 1941, que Schmidt partage avec Rommel une de ses plus fameuse aventures qui aurait fort bien s’achever par la capture du chef du Panzergruppe Afrika[11]. Rommel lance un raid au-delà de la frontière égypto-libyenne. Lors du retour de nuit, le Mammut s’égare et se retrouve isolé derrière les lignes ennemies. Ce n’est qu’au petit jour que l’engin parvient à retraverser le « Wire »[12] et regagner les lignes allemandes.
Le jeune officier est avide d’action et se morfond dans son poste à l’état-major. Il se décide à demander son affectation à une unité combattante. Il se voit confier la compagnie lourde du 115. Panzergrenadier-Regiment. C’est à ce titre qu’il participe aux combats de l’opération « Crusader »[13]. Le 23 novembre, il est donc aux premières loges de l’assaut sur la cuvette de Sidi Rezegh. La charge de l’Afrika Korps s’avère coûteuse pour les Allemands puisque les régiments motorisés déployés en formation de combat attaquent avec les hommes à bord des véhicules. Le véhicule de Schmidt n’échappe pas au feu meurtrier. Tapis dans le sable, il s’en tire avec une peu glorieuse blessure au postérieur. Lorsque la Panzerarmee Afrika[14] doit se résoudre à un repli progressif vers El Agheila, Schmidt assure une mission d’arrière-garde. Le 27 mai 1942 débute la bataille de Gazala qui va finalement aboutir à la chute de Tobrouk le 21 juin. A proximité d’Acroma, le bataillon de Schmidt est décimé dès le début de la bataille. Schmidt est un des rares officiers rescapés. Peu de temps après, il part en permission en Allemagne. En août 1942, il est de retour sur le front, à El Alamein. Il a alors une nouvelle affectation qui sera la sienne jusqu’à la fin de la guerre en Afrique : le Sonderverband 288[15]. Montgomery déclenche l’opération « Lightfoot »[16] le 23 octobre 1942. Non engagée pendant la bataille, l’unité de Schmidt assure la couverture de la retraite de la Panzerarmee, une tâche ardue face à un adversaire nettement supérieur en nombre mais c’est une situation que Schmidt a déjà connu à l’issue de « Crusader ». Il accompagne ainsi l’armée de Rommel en retraite jusqu’en Tunisie.
Schmidt participe à partir du 15 février 1943 à l’opération « Morgenlust », qui le mène de Gafsa à Kasserine[17]. A la tête d’un groupe de combat décidé, il s’infiltre dans les positions américaines du col de Kasserine, parvient sur les hauteurs puis prend position en contrebas auprès d’un pont près duquel il tend des embuscades. L’offensive de Rommel sera finalement un échec sur le plan stratégique. Dès lors, la défaite sur le front africain apparaît inévitable. Schmidt évite pourtant la capture par un incroyable parcours de circonstance. Sa demande d’autorisation pour se marier a été acceptée : il bénéficie ainsi d’une permission exceptionnelle à prendre immédiatement ! Schmidt s’envole donc pour l’Europe. Le 5 mai, il est marié. Une semaine plus tard, la guerre s’achève en Tunisie[18].
Le parcours de Schmidt après l’Afrique n’est pas connu. Il participe vraisemblablement à la campagne d’Italie puisqu’il relate, non sans une certaine fierté, sa dernière rencontre avec Rommel, en Italie du Nord, près du lac de Garde. Ces dernières années, ce témoin exceptionnel a encore été interviewé pour le compte d’un documentaire sur Rommel et l’Afrika Korps. Notons que, dans son récit, il se présente à plusieurs reprises comme étant hostile à l’idéologie nazie, un thème récurrent dans les mémoires des soldats de la Wehrmacht, quelque soit leur rang, dans les années 50 et 60. Tout ceci, à l’origine du mythe d’une Wehrmacht correcte ayant menée une guerre « propre », est bien sûr à prendre avec quelques précautions.
[1] Le Westwall, la ligne Siegfried pour les Alliés, est le système défensif érigé sur la frontière occidentale allemande à la fin des années 30. En 1939, elle joue un rôle essentiel pour assurer les arrières de la Wehrmacht lors de l’invasion de la Pologne. Pendant l’hiver qui suit, derrière le Westwall et la Ligne Maginot, c’est la « Drôle de Guerre » , la « Sietzkrieg » ou guerre assise pour les Allemands.
[2] L’Italie s’est forgée un empire colonial en Afrique orientale, agrandit par Mussolini en 1936 lors de la guerre d’Ethiopie puis en 1940 avec l’annexion de la Somalie britannique. En 1941, l’ensemble couvre l’Ethiopie, l’Erythrée, la Somalie italienne et la Somalie britannique. Le duc d’Aoste, qui a en charge ces territoires, dispose bien de 250 000 hommes, mais il est coupé de la mère patrie. Les Britanniques –en fait surtout des Indiens et des Sud-Africains- mettent un terme à cette présence italienne en Afrique orientale, les derniers combats s’éternisant jusqu’au 2 décembre 1941.
[3] Cette unité, vêtue et équipée à l’italienne, rassemble essentiellement les équipages des navires marchands allemands pris au piège en Afrique orientale à la déclaration de guerre.
[4] Ce célèbre corps d’armée allemand, conçu d’abord comme un Sperrverband –un détachement d’arrêt-, est d’abord commandé par le général Rommel. Sa mission est d’assurer la sauvegarde de la Tripolitaine.
[5] A l’instar de ceux des autres armées, un quartier général de la Wehrmacht compte plusieurs bureaux : Ia pour les opérations, Ib pour le ravitaillement et le matériel, Ic pour le renseignement, II a pour le personnel.
[6] Le modeste port libyen de Tobrouk devient un enjeu stratégique essentiel pour les deux camps puisqu’il est indispensable pour Rommel de s’en emparer avant d’envisager toute progression en Egypte.
[7] Une seule route asphaltée en Libye en 1940-43 : la route côtière ou via Balbia, dénommée ainsi car construite alors qu’Italo Balbo était gouverneur-général de la colonie italienne. Une réalité qu’il faut absolument avoir à l’esprit quand on juge des possibilités opérationnelles et logistiques sur ce front africain.
[8] Les Allemands ont capturé et réutilisé à leur profit de vastes engins blindés de commandement britanniques. Celui de Rommel est baptisé « Mammouth ».
[9] C’est le futur maréchal capturé à Stalingrad. Membre de l’OKH, il est un des concepteurs de Barbarossa, le plan d’invasion de l’Union Soviétique
[10] OKH (Oberkommando des Heeres) : haut commandement de l’Armée de Terre (la Heer) au sein de la Wehrmacht. En décembre 1941, Hitler en prend lui-même la direction lorsque son commandant en chef, von Brauchitsch, est mis en congé pour raisons de santé. L’OKH s’occupe essentiellement des opérations menées à l’Est tandis que le haut-commandement de la Wehrmacht, l’OKW pour Oberkommando der Wehrmacht, prend sous sa coupe les autres théâtres d’opérations.
[11] Au cours de l’été 1941, un nouvel état-major commandé par Rommel est activé en Libye pour chapeauter l’Afrika Korps et une partie des unités italiennes déployées en Afrique du Nord
[12] Il s’agit des barbelés mis en place par les Italiens dans les années 30 sur des centaines de kilomètres le long de la frontière égypto-libyenne. Etrangement, une mésaventure similaire survient à nouveau en novembre 1941 lorsque Rommel se retrouve isolé toute une nuit et peine ensuite à retrouver un passage dans le « Wire ».
[13] Grande offensive de la 8th Army lancé le 18 novembre 1941 par le général Auchinleck dans le but de lever le siège de Tobrouk et de repousser l’armée de Rommel
[14] Le Panzergruppe Afrika est rebaptisé Panzerarmee Afrika le 30 janvier 1942
[15] Unité spéciale allemande destinée originellement à opérer au Moyen-Orient, notamment en Irak. Au printemps 1941, des nationalistes irakiens menés par Rachid Ali tentent de s’opposer aux Britanniques mais la révolte est écrasée rapidement. Seuls quelques appareils de la Luftwaffe ont pu se déployer dans la région.
[16] Il s’agit de la première phase de l’offensive lancée par le général Montgomery et qui passera à la postérité sous le nom de « bataille d’El Alamein ». Les conséquences de la victoire britannique sont essentielles. L’Axe sera définitivement chassé d’Egypte puis de Libye.
[17] La bataille de Kasserine –et plus particulièrement à Sidi bou Zid- est le revers le plus marquant subi par l’US Army en Tunisie. Les Américains comptent plus de 6 000 hommes et près de 200 chars perdus. Rommel lance ainsi sa dernière offensive en partie victorieuse en Afrique.
[18] Deux mois après Stalingrad, cette campagne s’achève par la capture de 250 000 Germano-Italiens. L’Axe est rejeté d’Afrique du Nord et l’Italie est désormais menacée.

