Benoît Rondeau Copyright
Désert et tactiques
On a souvent prétendu, bien rapidement, que le désert représente le paradis du tacticien. Certes, les espaces libres permettent en théorie aux unités mobiles d’évoluer comme des escadres en mer. On a avancé en outre l’avantage que représente l’absence de grandes agglomérations. Ce jugement bien hâtif n’est qu’une illusion qu’il convient de replacer à sa juste valeur. Le désert représente au contraire un handicap en matière de tactique, et ce à bien des égards. Le vent de sable, s’il permet certes de dissimuler les mouvements aux yeux de l’ennemi, comme lors des premiers assauts de Rommel sur Tobrouk ou de l’avance de la 90. Leichte à El Alamein le 1er juillet 1942, n’est évidemment pas de nature à favoriser des assauts coordonnés et le repérage des objectifs. Il est en effet déjà difficile de se repérer et de naviguer dans le désert, particulièrement lorsqu’on ne distingue aucun élément naturel remarquable permettant d’établir rapidement sa position. Le sable mou et l’absence de routes dignes de ce nom, à part la Via Balbia qui longe la côte, représentent des handicaps de premier ordre en matière tactique car pistes et zones sableuses sont très consommatrices en carburant et ne sont pas sans conséquences fâcheuses sur la mécanique des engins motorisés. Ceci entraîne un taux d’indisponibilité en véhicules élevé, un recours systématique à la cannibalisation des engins détruits et à l’utilisation, souvent par les Allemands, des véhicules de prise. Car ne peuvent combattre efficacement dans le désert que des unités motorisées. L’espace permet en effet la mobilité, condamnant donc tout belligérant peu motorisé. L’environnement désertique impose également des contraintes en eau et, contrairement aux opérations en Europe, il n’est nulle possibilité d’assurer quelque ravitaillement que ce soit en recourant aux ressources prises sur le terrain. Tout doit être acheminé par les services de la logistique. La chaleur, particulièrement en période estivale, mais aussi en milieu de journée, rendent les opérations très pénibles et le repérage des cibles particulièrement délicat. Le phénomène des mirage prend ici toute sa dimension. Le problème est similaire à la tombée de la nuit ou aux premières heures du jour, lorsque la perception exact des objets éloignés est très ardue. Le terrain est également le plus souvent rocailleux, nécessitant des marteaux-piqueurs pour aménager des positions ou encore le recours à des sangars, moins discrets. Il est en effet extrêment difficile de se dissimuler dans le désert, bien que, à plus d’une occasion, des antichars astucieusement embossés au ras du sol, restent invisibles jusqu’à ce qu’ils ouvrent le feu. Cette difficulté à se dissimuler va de pair avec la nécessité de la prise en compte de la portée des armes dans toute manoeuvre tactique, puisque celle-ci ne sera pas réduite par une haie, des édifices ou des reliefs. En outre, les nuages de poussière dégagés par les engins en mouvements imposent à la fois une plus grande dispersion des formations et une quasi-imposibilté de s’assurer l’avantage de la surprise. Enfin, sauf à ne pas bouger et à la faveur de la dissimulation grâce aux broussailles, aux filets de camouflages, aux wadis et à l’effacement des traces de pneus et de chenilles, les combattants se sentent particulièrement démunis face aux périls que représente l’aviation ennemie en l’absence de tout couvert.
Les Britanniques adaptés à la guerre du désert?
Puissance coloniale ayant l’expérience des opérations dans le désert, songeons au Soudan à la fin du 19ème siècle, ou bien aux armées qui ont opérées en Palestine et en Mésopotamie pendant la Grande Guerre, on pourrait s’attendre à ce que l’armée britannique soit particulièrement apte à mener des opérations dans un environnement désertique. Qui plus est, la 7th Armoured Division, sous l’égide de Percy Hobart, a subi un entraînement intensif dans le désert égyptien avant-guerre. En fait, le Royaume-Uni entre dans la guerre du désert à l’été 1940 en sachant bien peu de choses sur l’emploi de grandes formations motorisées dans des opérations mobiles dans les vastes espaces désertiques. Hobart, comme tous les tenants de l’arme blindée au Royaume-Uni, place le char au centre de la division blindée et néglige de fait la nécessité de la coopération interarme. Cette conception des choses et les succès remportés contre les Italiens en 1940, démontrant apparemment que les formations blindées anglaises sont aptes à la guerre de mouvement, mèneront à plus d’un désastre en 1941-42. En fait, les Britanniques se leurrent complètement sur les raisons de leurs succès, dus avant tout aux déficiences de l’adversaire italien et à un entraînement, un commandment et un matériel alors supérieur. Le matériel n’est toutefois pas toujours adapté au désert et doit bien souvent subir des modifications en Egypte avant d’être acheminé sur la ligne de front. Les chars d’infanterie –Matildas et Valentines- sont ainsi trop lents pour participer efficacement aux opérations mobiles dans le désert. La faible portée des canons antichars anglais et leur puisance de pénétration assez limitée les mettent en sérieuse difficulté face à un adversaire dont l’allonge de tir le met hors de portée des Britanniques pendant plusieurs centaines de mètres au mieux, ce qui représente un handicap tactique de premier ordre. De même, le bidon d’essence anglais, qui a la fâcheuse tendance à se percer et répandre son précieux liquide, n’a pas le réputation ni l’ingénieuse conception du jerrycan allemand. La confrontation avec l’Afrika Korps démontre aux Britanniques qu’ils ont fort à apprendre en matière d’utilisation de formations blindées, de coopérations interarmes et de concentration des forces alors que, bien souvent, les unités blindées britanniques opèrent en ordre dispersé.
La Wehrmacht à l’épreuve de la guerre du désert
L’armée allemande s’engage en Afrique du Nord auréolée de ses succès réalisés en Europe. La Blitzkrieg ne sera pas réitérée exactement en Libye et en Egypte devant un adversaire mobile qui esquive les encerlements. Mais, la technique de percée et d’exploitation propre à la Blitzkrieg est mise à profit lors des deux reconquêtes de la Cyrénaïque et les Allemands n’en sont pas moins maîtres dans l’art d’utiliser les formations blindées dans des opérations où la mobilité prime. L’Afrika Korps devra cependant s’adapter, apprendre à se déplacer et à se repérer dans le désert et renforcer ses schémas tactiques pour devenir une formation d’élite hors-pair. La première avancée à travers le désert vers Msus et Mechili ainsi que les premières attaques trop hâtivement réalisées contre Tobrouk montrent l’impréparation des Allemands. Une des grandes réussites des officiers allemands est d’avoir compris que les combats de chars doivent être évités et que le canon antichar doit être au centre des tactiques visant à détruire le potentiel blindé adverse. Les officiers des formations de Panzer savent également pertinement que les unités doivent être commandées de l’avant, en tirant profit des appareils de communications mis à leur disposition. Si les Panzer combattent les chars ennemis avant tout sous la protection des antichars, les pièces de Pak permettent en outre de protéger les formations d’infanterie et toutes les autres armes des dangers que représentent les chars et les automitrailleuses ennemis. L’artillerie est bien sûre mise à contribution lors des préparatifs d’un assaut, particulièrement lorque l’adversaire est retranché. Elle est également efficace contre les chars alors que les blindés britanniques, ne disposant que d’obus perforants, est inopérante contre elle. Lors d’un assaut contre une position fortifiée, le génie peut alors ouvrir des brêches par où vont s’engouffrer les Panzer et l’infanterie motorisée, celle-ci étant cependant plus souvent montée à bord de camions que de semi-chenillés Sdkfz 251, qui n’équipent que quelques sections de la 5. Leichte Division et un bataillon de la 15. Panzer Division. Cette coopération interarmes ne se limite pas aux actions offensives. Contrairement aux chars britanniques, les Panzer doivent évoluer à la même vitesse que les autres véhicules et ne pas s’aventurer dans des zones non accessibles aux véhicules non chenillés.
Combats de chars[1]
La recherche de la décision par l’annihilation des forces blindées ennemies est une récurrence au cours de la guerre dans les déserts libyen et égyptien. Le plan de l’opération Crusader se base sur la recherche du combat de chars. Cunningham espère amener l’Afrika Korps à une mêlée furieuse à Gabr Saleh dans laquelle les Britanniques, nettement supérieurs en nombre, sortiront vainqueurs. Rommel ne cherche en fait pas autre chose au cours de la bataille de Gazala. La différence notable est qu’il ne souhaite pas un combat char contre char mais faire intervenir les Panzerquand les formations blindées anglaises auront été sérieusement affaiblies par les Pak allemands. En esquissant une manoeuvre d’enveloppement en profondeur, Rommel menace d’anéantissement les unités du 13th Corps en positions défensives sur la ligne de Gazala. Opérant de la sorte, il espère contraindre Ritchie à lancer ses brigades blindées contre ses divisions de Panzer, qui leur infligeront en effet une sévère correction. Rommel bénéficie en effet du double avantage d’un manque total de coordination des unités blindées britanniques attaquant en ordre dispersé et d’une tactique antichar reposant avant tout sur l’emploi de canon antitanks et des pièces de Flak de 88 mm, 16 de ces dernières opérant de véritables coupes sombres aux sein des régiments blindés britanniques. Montgomery n’envisage pas non plus les choses autrement en octobre 1942 quand il lance son offensive, basée sur sa supériorité numérique et sur une stratégie d’attrition. Monty sait pertinement que la force de la Panzerarmee repose sur les manoeuvres et l’habileté de ses forces mobiles et qu’il devra subir la traditionnelle contre-attaque allemande visant à reconquérir le terrain perdu. C’est la mise à profit de cette faiblesse tactique allemande qui permet à la 8th Army de saigner à blanc les unités de Panzer de l’Afrika Korps.
Antitanks dans la tactique
La guerre du désert démontre que la meilleure arme contre un char est un canon antitank. Le cas échant, les pièces d’artillerie et les canons antiaériens peuvent également faire office d’armes antichars efficaces, mais ceci s’effectue au détriment de leurs rôles respectifs, tout aussi cruciaux. C’est pendant la bataille d’El Alamein que les unités de canons antichars britanniques font montre d’une dextérité jusqu’alors accordée à leurs adversaires. Une première occurence a lieu en juillet, lorsque des Panzer affrontent un groupe de blindés britanniques et que, omnubilés par les tanks adverses, les chefs de chars allemands arrivent sans y prendre garde à portée d’antichars ennemis habilement dissimulés. Au cours de la seconde bataille d’El Alamein, un exploit de taille est réalisé par 19 canons de 6 livres sur la position “Snipe”. Le 27 octobre, les artilleurs anglais réussissent en effet à mettre hors de combat une cinquantaine de blindés ennemis, causant ainsi des pertes très sensibles aux forces blindées de Rommel. Notons que bien que soutenus par des tanks, les antichars anglais ont combattus seuls pendant la majeure partie de l’affrontement. Les Britanniques ont donc semble-t-il assimilé les leçons données par leurs adversaires allemands en la matière. Les Britanniques voient le canon antichar avant tout comme une arme défensive n’entrant aucunment dans le schéma d’une guerre de mouvement. Au contraire, les Allemands intégrent leur Pak dans leurs colonnes mobiles. En effet, selon la doctrine allemande, la meilleure arme pour anénantir les chars ennemis sont les antichars. Pendant plus d’un an d’affrontements dans le désert, les escadrons blindés anglais sont à maintes reprises les proies des antichars allemands vers lesquels les attirent les Panzer. Les pièces antichars sont également mises à contribution dans le système défensif élaboré par Rommel sur la frontière égypto-libyenne. La tactique allemande veut que les Flak 88 et les antichars fixent les blindés anglais pendant que les Panzermanoeuvrent afin de frapper ces derniers de flanc. Un autre exemple de l’importance de la présence de canons antichars dans les manoeuvres tactiques des Panzer est illustré par un afrontement entre la 4th Armoured Brigade et le Kamfgruppe Stephan de la 21. Panzer. ce dernier, très puissant, puisqu’il aligne 4 pièces de 88 mm, 12 canons de 105 mm ainsi que les 85 Panzer de la division, affronte les Stuart et remporte un succès puisque les Anglais accusent la perte de 24 chars pour 7 Panzer. Toutefois, les Britanniques pensent avoir l’avantage en observant le repli de leurs adversaires, qu’ils ne peuvent poursuivre. En fait, les Panzer se retirent du combat pour refaire le plein de leurs réservoirs, sous la protection d’un cordon antichar. L’importance tactique accordé à ce dispositif antichar est tel que la Panzerarmee mettra un point d’honneur à le rétablir par deux fois à El Alamein après l’anéantissement de la première ligne de défense.
La coopération interarmes
Dans ce domaine, les Allemands ont une longueur d’avance, non seulement dans leur concept de Kamfgruppe,groupement interarme de circonstance mis en place pour une opération précise, mais également de par la structure même de leur Panzer-Divisionen, qui représentent un parfait équilibre entre les différentes armes, à l’image d’une armée de dimension réduite. Les blindés britanniques se distinguent en revanche par leur incapacité durable à ne pouvoir assurer une coopération efficace avec les autres armes, et notablement l’infanterie, ce qui sera cause de déboires, pertes et ressentiments. Les Jocks Columns sont certes des groupements interarmes mais trop faibles pour avoir une incidence notable dans la lutte qui oppose la 8th Army à l’Afrika Korps. La doctrine d’emploi des blindés par les Britanniques suppose que la bataille de chars attendue soit avant tout menée et remportée par les tanks opérant quasiment seuls. Certes, l’armée britannique opère un net distingo entre les chars d’infanterie –Matildas et Valentines- chargés du soutien des fantassins et des chars de la cavalerie –Lights et Cruisers– devant mener des opérations mobiles et prompts à “charger” l’ennemi comme jadis. A plusieurs reprises, les fantassins britanniques vont resentir la désagréable sensation d’être laissés à eux-mêmes face aux Panzer. C’est ainsi que des brigades sud-africaines néo-zélandaises sont anéanties ou considérablement affaiblies lors des combats de Sidi Rezegh en 1941 ou sur la crête de Ruweisat, à El Alamein, en juillet 1942. L’opération Aberdeen, en mai 1942, sensée écraser l’Afrika Korps coincé le dos au mur contre les champs de mines de la ligne de Gazala se termine en pitoyables assauts non coordonnés et coûteux.
Manoeuvre de flanc et encerclements
S’il est bien un poncif dans la tactique militaire de toutes les époques, c’est bien l’avantage que représente une attaque de flanc. Or, en Afrique, si cette manoeuvre est réitérée à maintes reprise par Rommel, notamment à Gazala, Mersa Matrouh et El Alamein, elle se heurte à plusieurs reprises à des contraintes liées au théâtre d’opérations nord-africain. Certes, la configuration du champ de bataille fait qu’il y a toujours une aile du front qui part dans le vide, vers l’immensité du Sahara, à l’exception notable de la position d’El Alamein délimitée au nord par la mer et au sud par l’infranchissable dépression de Qattara. La sable mou impose en effet une surconsommation en carburant très préjudiciable et dont les véhicules allemands font les frais sur la piste qui les mènent à Mechili en avril 1941 et lors des manoeuvres d’attaques par le sud à El Alamein en juillet et août 1942. La maintenance est en outre très difficile dans ces circonstances et nombre d’engins, à bout de souffle, ou bien à la mécanique usée par le sable et la poussière, tombent en panne, laissant bien peu de véhicules opérationnels au sein des unités. Ces déboires affectent notamment les Britanniques lors de leur course vers Beda Fomm, la 5. Leichte lors de son avancée vers Mechili et l’Afrika Korps pendant la ruée de Rommel vers la frontière pendant l’opération Crusader. Une manoeuvre de contournement ou d’encerclement suppose en effet la vitesse, ce qui ne peut que provoquer dispersion et multiplication des ennuis mécaniques. En outre, la logistique doit être assurée quand bien même on se situe au coeur du dispositif ennemi à l’issue de cette manoeuvre. Cette réalité a failli perdre Rommel au début de Gazala avec des lignes d’approvisionnments gènées par les champs de mines alliés et la résistance des “boxes” de Bir Hakeim et de la 150th Brigade. La manoeuvre d’encerclement a un dernier écueil, et non le moindre : celui d’être finalement encerclé à son tour, déconvenue qui a bien failli survenir à Rommel par trois fois , à Gazala, à Mersa Matrouh et à Alam Halfa s’il avait affronté un adversaire à sa mesure. Notons que, bien qu’expérimentés par la Blitzkrieg, les Allemands ont tout de même éprouvé de sérieuses difficultés à réitérer des manoeuvres d’encerclement en Afrique face à un adversaire étant entièrement motorisé, celui-ci a eu tout le loisir de s’esquiver à plusieurs reprises. L’importance de la motorisation est ainsi démontrée de façon non équivoque. Elle permet la fuite des forces alliées de Derna et de Mechili en 1941, de Bir Hakeim, de la ligne Gazala et de Mersa Matrouh en 1942. Dans le camp adverse, l’absence de motorisation de la majeure partie des formations italiennes engagées à El Alamein a conduit à leur annihilation sur le champ de bataille
Manoeuvrer sur le champ de bataille est également essentiel pour couper les lignes de ravitaillement. Sans ravitaillement adéquat, une unité isolée dans le désert ne peut espérer tenir le front bien longtemps. Faute d’avoir su boucler hermétiquement la cuvette de Sidi Rezegh, les Germano-Italiens ne peuvent empêcher un convoi de ravitaillement rejoindre in extremis les deux brigades néo-zélandaises qui y sont isolées. Quelques jours auparavant, c’est pour avoir négligé d’anéantir définitivement les restes de la 7th Armoured Division selon les souhaits de Crüwell que Rommel devra recombattre l’unité préservée de la destruction et rééquipée par des convois sillonnant le désert. Rommel lance en effet au même moment un raid sans effet vers la frontière égyptienne pour soulager ses garnisons isolées tout en menaçant les lignes d’approvisionnements britanniques.
Guerre de positions
Les opérations menées devant Tobrouk, Bardia et lors de l’offensive de Montgomery à El Alamein s’apparentent plus à la guerre de position qu’à la guerre de mouvement auquel on assimile trop souvent la guerre du désert. C’est ainsi que le siège de Tobrouk voit se multiplier les pratiques héritées de la Grande Guerre: patrouilles, raids et coups de mains se succèdent dans les deux camps de jour comme de nuit, avec un accendant semblant être pris par les Australiens sur le No Man’s Land. La guerre du désert est aussi le premier théâtre d’opérations de la Seconde Guerre mondiale où on observe l’utilisation des mines à profusion. Selon certains spécialistes égyptiens, elles se compteraient encore par millions. Les positions fortifiées sur le long terme sont généreusement dotées de ces engins mortels, qui obligent les généraux à adapter leurs tactiques. Dans ce cas, l’assaut frontal de l’infanterie sous le couvert de l’aviation, de l’artillerie et des blindés semble inévitable, l’exploitation de la percée par les forces mobiles étant subordonnée à l’ouverture de larges brèches dans les champs de mines par le génie. C’est ainsi que procède Rommel devant Tobrouk en 1941 puis en 1942. En mai 1942, le système défensif de la ligne de Gazala l’oblige à contourner les positions britanniques par le sud. A El Alamein , au cours de sa dernière tentative pour forcer le destin et atteindre Le Caire, qui sera plus tard baptisée bataille d’Alam Halfa, l’Afrika Korps perd un temps précieux à dégager des champs de mines plus profonds qu’escomptés. Les délais provoqués par ces champs de mines et la dramatique situation en matière de carburant obligent Rommel à renoncer au plan initial et à tenter un crochet plus court qui le mène directement sur les solides positions britanniques de la crête d’Alam Halfa.
C’est au cours de la seconde bataille d’El Alamein que la guerre de position atteint son paroxysme. En raison du système défensif astucieux élaboré par Rommel, de la relative étroitesse de la largeur de front, de l’impossibilité de contourner celle-ci par le sud et de la profondeur du dispositif de l’Axe, Montgomery est contraint de mener une bataille d’attrition et de position, qui convient infiniment mieux à une armée britannique peu à l’aise dans la guerre de mouvement et dans la manoeuvre de larges formations motorisées. Le combat perd alors toute spécificité de guerre dans le désert avec le retour de pratiques héritées du premier conflit mondial comme le barrage roulant d’artillerie. Le plan de l’opération Lightfoot repose en effet sur un assaut nocturne mené par l’infanterie sous le couvert d’une artillerie puissante, le génie ayant pour tâche d’ouvrir des corridors afin de permettre le passage des formations blindées qui devront absolument être en position au lever du jour afin de repouser l’inévitable contre-attaque allemande. L’envoi de l’infanterie est un pari risqué car en cas de retard des unités blindées, elle risque de se faire anéantir comme les tragédies de juillet l’ont démontré. C’est pourquoi les 9th et 23rd Armoured Brigades participeront à l’assaut dès les premières heures de la bataille. Notons tout de même que, mis à part la question cruciale des réserves en carburant et en munitions, la partie n’est pas forcément gagnée d’avance pour la 8th Army car la puissance des défenses de l’Axe est certaine et atteint une densité et une profondeur inégalées sur le front de l’Est en dépit de ce qu’avancent certains auteurs.
Les defenses de Rommel a El Alamein en 1942
La ligne des avant-postes, hérissée de canons antichars, mortiers et mitrailleuses, est allégée mais, en revanche, elle gagne en profondeur. En outre, les points forts tenus par des compagnies sont renforcés par des points de résistance défendus par des sections ou des groupes de combat qui se protègent mutuellement. Les positions sont à cet effet disposées en échiquier. Ces avant-postes de combat sont établis jusqu’à une profondeur d’un kilomètre. La raison première de cette ligne est de simuler des effectifs bien plus conséquents qu’en réalité tout en assurant la sécurité des divisions en ligne. Après cette première zone de défense, il faut parcourir un espace variant de un à deux kilomètres avant de trouver la ligne principale de résistance. Les secteurs défendus par les bataillons occupent une ligne de 1,5 kilomètres de large sur 5 kilomètres de profondeur. De nombreuses mines sont posées entre les points fortifiés. Le colonel Hecker supervise la mise en place de plus de 445 000 mines sur la ligne défensive d’El Alamein. Entre le 5 juillet et le 20 octobre, les unités du génie de la Panzerarmee Afrika posent 250 000 mines antichars et 14 000 mines antipersonnelles. En outre, 180 000 mines britanniques provenant de dépôts capturés sont intégrées aux champs de mines allemands. Les mines sont en outre renforcées par la pose de bombes aériennes très puissantes. Les champs de mines de Rommel, les « jardins du diable », sont certes denses, mais sont également disposés avec des brèches entre eux. Les mines sont en effet semées dans deux ceintures frontales distantes de plusieurs kilomètres et traversées par des ceintures transversales. Ces solutions de continuité sont tout à fait intentionnelles. Elles ont pour objectif d’attirer les blindés britanniques dans les pièges mortels des antichars et de soumettre les unités qui s’aventureront dans ces brèches à des tirs de flanquement provenant des zones protégées par les mines. Des barbelés et des antennes de mines sont ainsi placés apparemment au hasard dans le seul but d’attirer les Britanniques dans le champ de tir d’un canon ou d’une mitrailleuse. Il sera alors aisé à l’Afrika Korps de balayer les assaillants en lançant de puissantes contre-attaques contre un ennemi placé en bien fâcheuse posture. Le dispositif vise également à dilapider l’effet du barrage d’artillerie britannique sur les avant-postes en préservant la ligne principale de résistance, située hors de portée.
Jocks Columns
C’est par ce nom, lié au Brigadier “Jock” Cambell, du Royal Horse Artillery au sein du Support Group de la 7th Armoured Division, que l’on désigne des unités interarmes de petites tailles. Elles regroupent le plus souvent une compagnie d’infanterie, une batterie de 8 pièces de 25 livres, des automitrailleuses ainsi que des éléments antiaériens et antichars, voire des blindés légers, Ces détachements très mobiles doivent harceler l’ennemi tout en empêchant celui-ci de mener à bien ses reconnaisances au sol. Le concept est issu des premières confrontations face aux Italiens, lorsque hommes et matériels à la disposition de Wavell sont encore très limités, L’apparente réussite dont on pare les Jocks Columns font qu’elles perdurent jusqu’à la prise de commandement de Montgomery, en août 1942. Certains officiers subalternes y sont favorables car elles leur permettent d’accéder à un commandement indépendant. Il s’avère que les succès face aux Italiens sont surévalués, ce qui cause de sérieuses déconvenues dès qu’il s’agit d’affronter l’Afrika Korps. Les détracteurs du système insistent sur la dispersion insensée de l’artillerie au détriment de la concentration de la puissance de feu ainsi que sur la faiblesse évidente d’une Jock Column face à un ennemi bien armé. En outre, les officiers qui servent au sein de ces colonnes prennent la fâcheuse habitude de combattre selon des manoeuvres d’esquives et d’attaques subites et rapides, pratiques qui peuvent alors les dérouter lorsqu’il s’agit de combattre sur des positions établies. Certes, les Jocks Columns opèrent des raids de harcèlement réussis au détriment des colonnes de ravitaillement de Rommel au moment où celui-ci se lance dans son raid téméraire vers la frontière et le “Wire”. Devant les difficultés observées, Auchinleck décide qu’elles ne seront employées uniquement en coordination avec les unités de reconnaissance, en avant de positions défensives et selon des plans préétablis, et non au hasard des rencontres avec l’ennemi. La pratique des Jocks Columns reste pourtant très présente si on en juge par le déploiement des troupes britanniques sur la frontière après le second encerclement de Tobrouk: les forces disponibles sont dispersées en une douzaine de groupements! A Mersa Matrouh, les colonnes “Gleacol” et “Leathercol” ne peuvent pas grand chose pour arrêter Rommel et représentent encore un gaspillage de forces.
Le système défensif germano-italien sur la frontier egyptienne en 1941
Alors que l’investissement de Tobrouk retient toute son attention, Rommel se doit d’assurer ses arrières sur la frontière égyptienne. A cet effet, il met en place un réseau défensif, un système de Stützpunkte, de points de défenses, destinés à ralentir toute vélléité de contre-attaque britannique depuis l’Egypte. Chaque point d’appui doit être capable d’assurer une défense tout azimut et dispose de réserves en vivres et en eau lui permettant de combattre isolément pendant deux jours. Au moment de Battleaxe, 4 Stützpunkte sont en place: Halfaya (4 Flak de 88 mm, 8 canons de 100/17 italiens, 8 pièces de 20 mm Flak), Qalala (4 canons de 100/17), le Point 208 (4 Flak 88 mm, 1 Pak 38, 3 Pak36, 2 Flak de 20 mm) et le Point 206 (3 Pak 38, 3 Pak 36, 8 canons de 105 mm), En sus de ces points de défense, les Germano-Italiens disposent de 3 zones de points d’arrêt, moins généreusement dotés en artillerie : Capuzzo, Musaid et Solloum-Haut (on y trouve des 47/32, des 37/45 et des 20 mm Breda). En arrière, outre la position fortifiée de Bardia, se trouvent, près à intervenir, les 85 Panzer de la 15. Panzer. Battleaxe ayant démontré le bien-fondé de ce dispositif et l’importance des fortifications frontalières, celles-ci sont développées à la veille de l’opération Crusader. Le dispositif s’articule autour de 3 grands groupes -Sidi Omar-Halfaya/Solloum-Bardia qui consistent en un réseau de points fortifiés reliés entre eux et pouvant se soutenir mutuellement. Outre des avants-postes, des tranchées, des réseaux de barbelés et des champs de mines, ainsi que des tourelles de Matildas mis hors de combat lors de Battleaxe,Rommel décide de disposer les armes lourdes de chaque point d’appui selon un schéma triangulaire: une position de tir d’une pièce d’artillerie est ainsi protégée par deux postes de mitrailleuses retranchées en retrait de celle-ci. Chaque position accueille entre 20 et 80 soldats. Alors que Crusader est déclenchée le 18 novembre 1941, les positions d’Halfaya et de Bardia résisteront jusqu’en janvier 1942 aux assauts alliés, occasionnant une gène considérable en matière de logistique pour la 8th Army.
Flächenmarsch
La formation de marche d’une division de Panzer dans le désert repose sur l’étroite coopération entre les armes. Le commandement doit garder en outre le contrôle de toutes ses formations afin d’assurer leur emploi optimal. Les flancs et l’avant-garde sont constitués par les unités de reconnaissances, dotés de blindés légers, d’automitrailleuses et de motocyclettes. En second échelon, les Panzer et les Pak sont prêts à intervenir, avec le soutien de l’artillerie et, en retrait de l’infanterie motorisée et des autres composantes de la division. L’arrière-garde consiste en des fantassins et des unités de Flak. D’autres pièces de Flak sont disposées sur les ailes. Les unités ainsi organisées se déploient sur un large front et sont aptes à réagir à tout danger qui se présenterait de quelque direction que ce soit. Une Panzer Division peut ainsi occuper un vaste rectangle d’environ 3 km sur 5 km.
Tactique d’attaque de la 2nd Armoured Brigade à Gazala
Les Britanniques pensent régler le problème de la portée supérieure des armes antichars allemandes par rapport aux leurs en établissant un rideau de fumigènes à environ 500 m des positions allemandes. Un premier escadron surgit alors de cet écran avec ses tanks, ouvre le feu avec tous ses chars avant que ceux-ci pivotent de 90° et remontent en ligne avant de disparaître derrière les fumigènes et céder la place à un nouvel escadron. Cette tactique n’est guère concluante, puiqu’elle suppose des tirs en marche, pratique non suivie par l’Afrika Korps car les tirs sont alors peu précis. Ce schéma tactique a aussi le gros désavantage de présenter l’ensemble des blindés de flanc, où le blindage est moins épais, lors de la manoeuvre de pivotement. Enfin, les pièces de 25 livres, occupées à établir un rideau de fumée, ne sont plus disponibles pour réduire au silence les Pak adverses.
“Boxes”
Cette organisation marque particulièrement l’ordre de bataille britannique pour la bataille de Gazala. Un « box » consiste en fait en un périmètre défensif défendu par une brigade d’infanterie à couvert dans des tranchées protégées par des barbelés et des champs de mines. Le « box » est sensé mettre l’infanterie à l’abri des blindés ennemis grâce à ces retranchements et aux points d’appuis antichars et d’artillerie qui renforcent sa défense. Le problème pour les Anglais est l’absence de coordination entre les composantes d’une division, les « boxes » sont souvent trop éloignés les uns des autres pour se fournir un soutien mutuel. Si les « boxes » permettent une défense tout azimut et règlent le problème du manque de transport pour toutes les unités d’infanterie, les armes lourdes, disséminées, ne sont donc nulle part disponibles en assez grand nombre. Cette répartition des unités est une des causes du désastre de la bataille de Gazala et de la chute de Tobrouk en mai-juin 1942. Cependant, si en théorie les Army Tanks Brigades et les Armoured Division doivent manoeuvrer pour venir à leur secours et détruire les Panzer,les “boxes”, trop faibles pour résister un assaut résolu, seront généralement anéantis les uns après les autres. La défense remarquable du “box” de Bir Hackeim démontre ce qu’une unité d’infanterie déterminée et résolue est capable de réaliser et reste exemplaire bien que n’ayant en aucune manière permi le rétablissement de la 8th Army sur la ligne d’El Alamein comme le laisse supposer une certaine littérature. Les combats ardus menés par l’Afrika Korps pour la destruction du “box” de la 150th Brigade sur la ligne de Gazala et, plus encore, contre celui de la 18th Indian Brigadeà Deir el Shein à El Alamein prouvent cependant que les “boxes” ne permettent pas de remporter la décision. Au moment d’El Alamein, Auchinleck a bien saisi l’importance de maintenir les unités d’infanterie mobiles, y compris celles qui sont affectées à la défense d’un « box ». Auchinleck prend donc la décision controversée de motoriser l’intégralité de son infanterie en redéployant sur le Delta les unités ne pouvant pas être transportées par le parc de véhicules alors existant. Auchinleck attend un soutien mutuel et réciproque entre les divisions et les corps de son armée et ne veut en aucune façon qu’une brigade d’infanterie reste immobile et livrée à elle-même bien que la conception des « boxes » ne soit pas abandonnée.

