Site icon Benoit Rondeau

RECENSION “L’AMERIQUE EN GUERRE”

Christophe Prime, L’Amérique en guerre. 1933-1946, Perrin, 2024

Christophe Prime publie un livre de pas moins de 621 pages (580 de texte) qui fera date car celui-ci comble un gouffre béant dans l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale: les Etats-Unis pendant le conflit. Nous avons là un travail majeur, particulièrement bienvenu en cette année de célébration du 80e anniversaire du Débarquement, occasion pour nous de nous rappeler de l’indispensable contribution des Etats-Unis à la victoire et à la Libération de l’Europe.

L’auteur, spécialiste d’histoire militaire, domaine dans lequel il excelle et où on ne le prendra pas en défaut (au contraire d’autres historiens qui ne sont à cet égard que de la poudre aux yeux ), ne nous livre pas pour autant un récit de l’armée américaine en guerre.

Son propos est beaucoup plus ambitieux: il s’agit bien de traiter de l’Amérique, ce qui va bien au-delà des forces armées. Ce faisant, il nous livre une excellente synthèse d’histoire sociale, économique et politique de la puissance majeure des XXe et XXIe siècles.

Il faut attendre la page 144 pour avoir le récit de l’attaque de Pearl Harbor, la page 287 pour que l’auteur commence à présenter “une armée newlook” et la page 351 pour que débute la narration des opérations militaires, mais il est pourtant question de guerre dès la page 65, quand se pose la question pour les Etats-Unis de soutenir ou nom le Royaume-Uni et la France.

Un choix heureux car le lecteur découvre les arcanes de la vie politique et de l’économie américaines, tout en découvrant sous bien des aspects une société certes démocratique, mais avec ses travers (place de la femme, Noirs, etc).

On suit pas à pas la préparation de l’Amérique à la guerre et le rôle primordial de Roosevelt à cet égard, ainsi que l’action nettement moins isolationniste qu’on pourrait le croire, et ce tout au long des années 1930 et plus particulièrement à partir du moment où la guerre éclate en Europe.

Les pages consacrées aux minorités, aux mouvements fascisants et isolationnistes, mais aussi celles portant sur la mobilisation industrielle (parfois avec de grosses surprises que je vous laisse découvrir) en apprendront à plus d’un lecteur, même chevronnés.

Christophe Prime pense à tout et son texte est vraiment exhaustif: course à l’atome, rationnements, vie des femmes américaines en guerre, la propagande (comics, Hollywood, jeux de garçons…), la peur de l’invasion, les discussions stratégiques, la ségrégation, les Indiens dans l’armée, le matériel militaire, les innovations, les prisonniers de guerre,…

Un seul bémol: le passionnant (et fourmillant de détails) chapitre intitulé “Le Citizen Soldier” vient s’intercaler entre “La guerre américaine” qui nous narre les opérations de 1941 à l’automne 1944 et “La fin de la guerre”. “Le Citizen Soldier” effectue en effet un retour en arrière puisqu’il traite entre autre de la sélection, de l’incorporation et de l’entrainement des soldats, ainsi que officiers, outre des grandes manoeuvres qui ont lieu, pour partie, avant l’entrée en guerre. Certaines sous-parties -comme “la sexualité des soldats” ou “les remplaçants” ou encore les “combattants Nisei” auraient pu trouver leur place dans le récit des événements (d’autant que ces Nisei sont déjà évoqués dans un autre chapitre). On regrettera aussi l’absence d’évocation de l’armistice avec le gouvernement Badoglio lorsqu’est abordée la campagne d’Italie (“La guerre américaine” ). Autre petit reproche: ne pas avoir regrouper en un seul chapitre l’expérience des femmes américaines au service de l’armée (la question du pilotage et du convoyage au service de l’armée de l’air est traitée à part).

Ceci étant, ce chapitre “Le Citizen Soldier” est excellent, beau complément à celui intitulé “Une armée Newlook”, et témoigne des grandes connaissances de l’auteur sur ce sujet.

Au final, on reste abasourdi par la quantité d’informations reçues, dont beaucoup de détails que j’ignorais totalement. Autre marque d’un livre réussi, on ne s’ennuie pas: j’ai dévoré ce gros pavé en une semaine.

Christophe Prime est en effet un auteur majeur sur la bataille de Normandie et en particulier l’US Army au cours de cette campagne (je recommande vivement ses deux livres consacrés à Omaha Beach, celui sur la guerre des haies, ainsi que ses autres publications): il était donc l’auteur approprié pour un ouvrage d’une telle ampleur et d’une telle ambition.

Ce livre sera indubitablement une référence. Il comble un manque, mais avec brio, car il l’a été avec sérieux et érudition.

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